A la croisée des chemins
L’astre solaire, haut placé dans le ciel, a déjà passé depuis un bon moment son zénith et se rapproche de plus en plus des plus hautes cimes des arbres qui peuplent l’ouest de la piste. Un courant d’air frais balaye fébrilement le vallon vers lequel nous descendons, agitant les branchages et caressant nos visages. L’air est humide et le ciel commence progressivement à s’assombrir, peu à peu pris d’assaut par de larges bancs de stratus, annonciateur de perturbations.
Le tapis hivernal qui recouvrait le paysage jusqu’ici, se décline de plus en plus, laissant désormais apparaître le gazon par endroit, comme rongé par un mal qui se répand, en commençant par les parcelles exposées au soleil. Nous tentons de ce fait de slalomer entre les espaces impraticables, afin de bénéficier au maximum possible de l’avantage que nous procure notre moyen de locomotion, parfaitement conscient du fait que François, malgré son réveil, n’est pas en état de se déplacer à pied et du fait que nous sommes bien trop fatigués pour l’aider dans cette tâche.
Accompagnant toujours le ruisseau dans son sillon, nous finissons par apercevoir les premières cheminées de quelques maisons, ainsi que le haut de deux immeubles locatifs dépassant du reste et, ce qui doit être les pans de toit d’un hangar ou d’une fabrique quelconque.
Nous arrivons bientôt à Saint-Rhemy, me crie soudain Nourad, jetant un regard par-dessus son épaule. Soyons prudent, ajoute-t-il, les milices sont peut-être déjà sur place, termine-t-il.
A ces mots, un pesant silence retombe, chacun d’entre-nous se remémorant notre dernière rencontre avec elles et étant bien décidé à ne pas réitérer cette erreur stratégique de poids et lourde de conséquences. Chaque mètre parcouru est un mètre de moins qui nous sépare du danger. La tension en devient rapidement palpable au fil du hameau qui se découvre devant nous.
Nous finissons par stopper l’embarcation un demi kilomètre avant d’arriver à la lisière du village et profitons de la vaste forêt qui s’étend sur notre gauche pour nous y dissimuler, le temps que l’un d’entre nous aille jouer à l’éclaireur.
Nourad semble le plus à même de remplir cette mission et se dévoue rapidement, déchaussant ses skis et commençant à se diriger en direction des premières habitations, nous abandonnant derrière lui. Le bruit de ses pas foulant le peu de neige restant, s’estompe peu à peu, tandis que sa silhouette s’éclipse à travers la multitude d’arbres, disparaissant au loin.
En attendant de revoir notre compère revenir sur ses pas, je tente de parler à François pour l’empêcher de sombrer à nouveau, tâchant de lui occuper l’esprit et essaie par la même d’en savoir d’avantage sur son état de santé.
J’ai froid, se plaint-il en premier, se recroquevillant sur lui-même, en position fœtale et serrant ses mains jointes. Mes habits sont trempes et commencent à se durcir, je crois qu’ils commencent à geler, s’inquiète-il ensuite, effectuant un geste nonchalant de son bras gauche, comme pour repousser une couverture imaginaire qui le recouvrirait.
Mos dos et ma nuque sont en miettes, poursuit-il, adoptant pour la peine un ton de voix en demi teinte, à la limite du gémissement. J’ai des lancées dans les vertèbres à chaque inspiration et le moindre mouvement me provoque des douleurs dans tout le corps. J’ai l’impression qu’un camion m’est passé dessus, ajoute-t-il, dépliant une de ses jambes pour l’étendre.
En plus, j’ai un goût de sang dans la bouche, continue François, se retournant tant bien que mal, pour m’apercevoir. Je crois que je me suis cassé deux dents, précise-t-il, je ressens le trou qui se profil dans ma dentition avec ma langue. Puis, comme pour illustrer ses paroles, il redresse la tête, penche son corps en avant par-dessus la civière et, visant une zone où la neige y est encore bien blanche, y propulse un gros crachat rouge foncé.
Replaçant sa tête sur la plaque de métal sur laquelle il repose, François m’explique encore qu’une forte sensation de brûlure parcours sa jambe gauche, plus particulièrement au niveau externe de la cuisse. Cette impression de dépeçage lui est insoutenable et, après plusieurs tentatives infructueuses pour essayer d’ôter son pantalon détrempé, il me demande de le faire à sa place, afin de voir de quoi il en retourne. C’est comme si ma jambe était en feu ou qu’une multitude de lames de rasoirs me déchiquetaient les muscles, parcourant chaque millimètre de ma chaire avec une lenteur et un sadisme extrême, me précise-t-il.
Je m’approche de mon ami et, accédant à sa requête, retire le bouton qui referme son pantalon, avant d’en abaisser la braguette. Je tire ensuite délicatement sur le tissu afin de le faire glisser et commence à lui retirer son habit, malgré les quelques râles qui s’échappent de sa bouche. Mais, au fur et à mesure que j’agis sur l’étoffe, je sens le corps de mon compagnon se tortiller et commencer à se débattre pour se dégager ; la douleur devient insoutenable pour lui.
Ca fait trop mal, arrête, je t’en prie, se met-il à me supplier, prenant mes poignets dans ses mains froides et les serrant, comme pour me les arracher.
Cependant, malgré les secousses occasionnées par son intervention, je parviens à distinguer le début d’une immense trace de griffure, large de plus de dix centimètres, ayant retiré la peau jusqu’au sang, certainement occasionnée par le frottement avec le sol, lors de sa chute. La plaie, bleutée par endroit, indiquant de larges hématomes, ne semble pas excessivement profonde, mais suffisamment vaste pour entraîner de fortes douleurs ; je lui en fais part, avant de relâcher ma prise et de l’aider à se rhabiller.
S’ensuit un moment de silence, que je passe accroupis aux côtés de mon ami, à scruter les arbres qui nous entourent et le soleil rougeoyant qui s’estompe derrière les pics dressés des sapins, me demandant de quoi demain sera fait. Une courte sensation de solitude s’empare alors de moi, me compressant le cœur, tandis que je replace mon regard sur le visage déformé par la douleur, de mon ami.
Mais, tandis que je me perds dans mes pensées, mon acolyte me rappelle à la dure réalité, me disant de ne pas m’en faire. Sa main, tiède et réconfortante, est venue, entre-temps, se poser sur mon avant-bras et il m’adresse une grimace en guise de sourire, ne pouvant faire mieux dans son état.
Ne t’en fais pas pour moi, reprend-t-il, je saurai me débrouiller tout seul, une fois que vous serez partis. Je sais que nous n’avons pas le choix et qu’il ne vous faut pas vous arrêter, enchaîne-t-il, laissant quelque peu sa voix se casser sous l’émotion. Je savais les risques que je prenais et j’ai toujours fait de mon mieux pour nous faire avancer, ajoute-t-il, un brin de nostalgie dans ses mots. J’aurais vraiment voulu pouvoir découvrir moi aussi le fin mot de cette histoire, mais je ne me sens pas la force de poursuivre et mes os ne me le permettront pas, poursuit-il, je vais devoir vous laisser continuer sans moi. Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, je vous en prie, ne me laissez pas crever comme un chien, aidez-moi à trouver un abri.
Il y a assez de lit vacants dans la région, nous t’y conduirons, lui réponds-je, arborant à mon tour un sourire réconfortant, nous ne te laissons pas tomber. Nourad est allé s’enquérir de la situation d’un petit village à quelques centaines de mètres d’ici. Tu y seras bien, lui confirme-je, tu pourras t’y reposer et te remettre d’aplomb, avant de reprendre la route pour aller retrouver les membres de ton village. Tu nous as été d’un grand secours durant toute cette aventure, mais il est temps pour toi de t’arrêter, conclus-je en laissant le ton de ma voix en suspends, comme pour ajouter quelque chose qui ne viendra finalement jamais.
Et, alors que le soleil finit par disparaître entièrement derrière la chaîne montagneuse, un bruit de pas se fait entendre, se rapprochant à vive allure. La forme de notre guide se distingue peu à peu du décor, se précisant à chaque pas, un peu plus.
La voie est libre, nous lance-t-il, à peine arrivé, se penchant en avant pour se saisir de François par le bras et l’aider à se relever. Venez, dépêchons-nous, allons nous mettre à l’abri, loin de tout regard, poursuit-il, tirant avec vigueur sur le bras de notre ami. Laissez le matériel de ski ici, il ne nous servira plus à rien, continue-t-il, ne tenant pas compte des gémissements de douleurs émis par notre compagnon d’aventure. Il va nous falloir marcher encore un petit moment afin de passer au-delà de la limite de neige, nous informe-t-il encore, se justifiant en mettant en avant le fait que nos traces sont trop faciles à pister sur une surface aussi tendre.
François étant parvenu à se hisser sur ses jambes, nous nous plaçons de chaque côté de lui et, passant ses bras par-dessus nos épaules, le soutenons de toute sa masse, lui imposant un rythme, certes lent, de marche, mais à peu près régulier. Ses jambes ne semblent pas réagir correctement aux désirs de son cerveau, mais sa volonté lui permet toutefois de mettre péniblement un pied devant l’autre ; laissant parfois sa chaussure glisser sur la surface gelée, imprégnant dès lors le sol d’une traînée creuse.
Une première branche, aux ramifications éparses, vient me griffer la joue, laissant sur ma peau une sensation humide à prime abord, puis se réchauffant rapidement, avant de s’estomper à nouveau. Ma main libre ne me suffit pas pour écarter les nombreux ramages qui se dressent devant moi et rapidement, une seconde branche vient heurter ma face, quelques mètres plus loin, tandis que d’autres frottent inlassablement le tissu de ma veste et de mon pantalon.
Le terrain est glissant et les chaussures de ski ne sont pas très pratiques dans ce genre de situation ; leur coque rigide limitant singulièrement chaque mouvement. Nos pieds s’enfoncent dans le sol, faisant ressortir un épais liquide sombre de boue, qui se distingue de plus en plus sous la fine couche restante de neige s’amincissant progressivement et rapidement. Des racines et des ronces dépassant de terre, viennent corser notre déplacement, s’agrippant à nos chevilles, transperçant sans grande peine nos habits et nous lacérant la chaire par endroits.
Il fait froid, se plaint soudain François, d’une voix faible et étouffée. Je ne sens plus mes jambes et mes doigts me brûlent, laisse-t-il encore échapper après quelques secondes de silence.
Tiens bon, lui répond Nourad, ne te laisses pas aller. J’ai repéré une petite maisonnette à quelques centaines de mètres d’ici, enchaîne-t-il. Cela devrait faire l’affaire, le temps d’aviser pour la suite, conclut-t-il, l’invitant une nouvelle fois à redoubler de courage et de tenir bon.
Malgré les efforts de notre compagnon malchanceux, ses jambes finissent par lui faire défaut et ne lui permettent plus de soutenir son poids. Deux longues traînées parallèles se dessinent derrière nous dans un bruit constant de frottement, ses pieds ne se soulevant plus du tout. Sa tête, ankylosée, pend lourdement en avant, fixant le sol, secouée par nos efforts à le soutenir sur nos épaules. Il n’est pas évanouit, je parviens encore à discerner quelques gémissements émanant de sa bouche desséchée, mais son corps refuse d’aller plus loin.
Il nous faut rapidement trouver un endroit à l’abri du vent et au chaud afin de l’aliter, il ne tiendra pas éternellement ainsi, dis-je subitement en m’adressant à notre guide, ayant joué les éclaireurs auparavant.
Ne t’en fais pas, me coupe-t-il rapidement, la propriété en question n’est plus très loin. Cependant, reprend-t-il d’un ton plus agacé, il nous sera impossible de rester sur place plus de temps que nécessaire, nos traces dans la neige conduisent directement nos poursuivants à notre lieu de destination ; ils risquent de nous tomber dessus à tout moment. J’ai repéré un garage au pied de la demeure, nous y trouverons peut-être un moyen de locomotion qui nous permettra d’emmener François en lieu sur, termine-t-il.
Inquiet, je tourne la tête pour regarder par-dessus mon épaule, prenant soin de ne pas m’attarder trop longuement sur nos traces qui jonchent le sol et surveiller nos arrières ; rien ne bouge.
A cette constatation, je replace mon visage dans son axe initial et tente désormais de me concentrer en vain pour tâcher de deviner au travers des branchages, qui se dressent sur notre route, la silhouette de la maison. Mais là encore, rien !
Le corps de notre compagnon, lourd comme un cheval mort, pèse sur nos épaules et semble s’alourdir à chaque pas que nous faisons. Nos mains glissent sur la peau froide de ses poignets et il nous faut sans cesse raffermir notre prise pour ne pas le lâcher, lui empêchant ainsi basculer à terre. Seul son pouls irrégulier se répercutant dans les artères, qui longent la base de ses mains, nous rappèlent qu’il est encore en vie.
Il ne réagit plus du tout à nos questions et ne tremble même plus de froid, m’inquiète-je au près de Nourad. Je crois qu’il a sombré une nouvelle fois, poursuis-je ; il me paraît totalement inconscient.
Nous y sommes presque me reprend-t-il. Vois-tu les buissons là, devant nous, à une centaine de mètres, m’interroge-t-il. Ne me laissant à peine le temps d’acquiescer, il reprend, m’expliquant que la maison se trouve à cette hauteur, en bordure de forêt, sur notre droite.
Effectivement, en y regardant plus attentivement, je finis par deviner une sombre forme, se dévoilant au-delà de la limite de conifères. Un balcon en bois semble suspendu face à nous, tourné en direction de la chaîne de montagne, tandis que, pendu à sa balustrade, des pots de géraniums vides surveillent les sous-bois. De grands volets vert foncés sont rabattus sur les fenêtres, donnant à la demeure un air lugubre de désolation. La bâtisse, barricadée de la sorte, paraît vouloir se protéger des affres du temps, recluse en autarcie, privée de tout moyen de communication avec le reste du monde alentours.
Au fur et à mesure que nous nous rapprochons, je découvre les lieux et tente, à travers les branchages, de repérer un quelconque véhicule stationné. L’endroit semble, comme pour les précédents, désert.
La nuit commence à s’imposer, absorbant lentement les dernières lueurs du jour et confondant les formes et les silhouettes. Une légère brume se forme sur le sol, sillonnant entre les troncs et se dirigeant au plus profond de la vaste forêt. L’odeur du bois, combiné au taux d’humidité élevé qui règne en ces lieux, embaume l’atmosphère de senteurs moites.
Il ne va pas tarder à faire réellement froid, me dit soudainement Nourad. Nous sommes arrivés juste à temps, poursuit-il, m’adressant un sourire et me désignant la demeure d’un rapide hochement de tête. Trouvons un moyen de pénétrer à l’intérieur et allons allonger notre ami au chaud, s’engoue-t-il, sortant du bois et commençant à se diriger vers le bâtiment, se présentant face à la clôture qui entoure la propriété et nous entraînant avec lui.
Il réfléchit un instant puis, me demandant de stabiliser notre compagnon étourdit, repars à la lisière de la forêt et en revient, quelques minutes après avec un énorme rondin de bois, qu’il dépose au pied de la barrière grillagée.
Tiens, me dit-il alors, cela nous permettra de surélever François suffisamment pour le basculer de l’autre côté. Laisses-moi franchir l’obstacle et une fois en place, tu soulèveras notre ami par la taille et tu me le passera par-dessus, m’explique-t-il.
La tâche est cossue et il me faut m’y reprendre à deux fois avant de parvenir à porter mon acolyte assez haut pour pouvoir le passer à notre guide. Un morceau de son pantalon se déchire dans la manœuvre et se fige dans les crochets métalliques qui dépassent de la clôture torsadée, pendant dans le vide, agité par la faible brise qui souffle.
La pelouse sur laquelle nous évoluons désormais est envahie de mousse, conférant au sol une agréable sensation de douceur molletonnée, il en serait presque agréable de marcher dessus en d’autres circonstances. Un peu plus loin, une corde à linge tendue entre deux piquets, séparés par plus de dix mètres de distance l’un de l’autre, nous force à baisser nos têtes afin de passer en dessous. Quelques mètres devant nous se dresse un haut cabanon de plastique, culminant à deux mètres du sol environs, aux façades jaunes délavée et au toit rouge. Sur un de ses côtés vient se greffer une échelles en aluminium, tandis que de l’autre dévale un toboggan rouge. Une balançoire y fait face, accompagnée d’un bac à sable recouvert d’une bâche grisâtre. La niche d’un chien de taille moyenne se trouve à équidistance entre la place de jeux que nous traversons actuellement et une petite terrasse en dalles qui s’étend au pied de la maison. Une chaîne aux maillons souillés de rouille traîne sur le sol, solidement attachée à un crochet, lui-même vissé dans la palissade de la hutte du canidé. A nos pieds, le frêle gazon printanier tente de se frayer un passage à travers l’infime couche de neige restante et commence à teindre la parcelle d’une faible coloration verte. Quelques perses-neiges s’élèvent en bouquets aux quatre coins du jardin renaissant, tandis que les premiers bourgeons apparaissent sur un arbuste de petite taille, fraîchement planté et dénué de feuille jusque là.
Une table vide, au plateau redressé, est adossée contre le mur de la demeure et nous accueille sur la petite terrasse, accompagnée d’un amas de quatre chaises empilées et soigneusement rangées pour la saison. Un parasol recouvert d’une housse de plastique transparent se trouve aligné juste à côté, pris entre un pot à fleurs vide et un petit meuble de rangement en métal, rectangulaire. Un peu plus loin, sur notre droite, barricadée derrière la surface de bois d’un volet rabattu se dresse une porte-fenêtre à l’encadrure blanche et qui doit donner sur un salon ou une cuisine. Plus loin encore, par delà les limites du bâtiment, nous pouvons deviner le coin du balcon que j’ai pu apercevoir depuis la lisière de la forêt, ainsi qu’un escalier de pierres et une rambarde de bois, qui suivent le terrain en pente.
Cet accès doit certainement conduire à la cour ou à un garage, m’interpelle notre guide, me voyant scruter cette partie de la propriété. Nous irons voir cela plus tard, l’entends-je encore dire. Accompagne-moi plutôt vers le volet, nous allons tenter d’entrer à l’intérieur, m’invite-t-il.
A peine arrivé face à l’encadrure qui délimite la porte-fenêtre, que Nourad me confie François, me demandant de le maintenir debout, le temps qu’il nous fraye un passage vers l’intérieur de l’habitation.
Se positionnant devant la planche de bois qui protège la partie vitrifiée, notre guide glisse ses doigts dans l’espace vide laissé entre le volet et l’encadrure de porte et tire un coup sec pour tenter de déloger la serrure. Un grand claquement se fait entendre, suivit de grincement de résistance, mais la structure de bois résiste.
Il se repositionne, vérifiant à deux fois sa prise et, dans un premier mouvement, tout autant puissant que le premier, fait une nouvelle tentative, tout aussi infructueuse que la première. Se ravisant et lâchant une série de jurons, il finit par faire une troisième tentative, s’acharnant à deux reprises consécutives sur la construction.
Sa persévérance finit par payer et, propulsant un morceau de métal issu de la serrure dans les airs, dans un grand fracas, la palissade amovible se déloge et la porte-fenêtre se dévoile en arrière-plan.
Nourad, éjecté par l’ouverture brutale de l’antre et ainsi projeté à terre, se relève douloureusement, sensiblement étourdit par la violence du choc. Instinctivement, ses yeux viennent se poser sur le revers de sa main gauche, un morceau de peau, sans gravité, y ayant été arraché dans la précipitation.
Certainement vexé par ce traitement sans égard ou encore par tant de maladresse, notre ami intempestif se relève et, ôtant sa chaussure, se met à marmonner quelque chose d’incompréhensible dans sa barbe, avant de la lancer à travers le verre qui nous empêche d’entrer.
Quoi, me demande-t-il d’un ton agacé, tout en s’avançant à nouveau vers la porte. Tu as peur qu’ils nous aient entendu, me questionne-t-il brutalement. Ne t’en fais pas pour cela, reprend-t-il avec sarcasmes, ils savent déjà où nous sommes. Ce n’est qu’une question d’heure, voir de minutes, conclut-il.
Puis, terminant sa phrase, il plonge son bras droit dans le trou provoqué par le passage de sa chaussure et, après quelques secondes à chercher dans le vide, finit par débloquer la serrure de la porte vitrée et faire pivoter la poignée.
C’est ouvert, s’exclame-t-il triomphalement, tirant sur les rebords de chaque pan de vitre afin de les écarter et nous permettre de passer avec François.
La première chose que nous remarquons en pénétrant dans la demeure est un canapé de trois places, faisant face au jardin et, recouvert de tissu beige, bariolé de rayures dorées, sur lequel nous alitons notre ami inconscient. Sa grande taille ne convient pas exactement aux dimensions restreintes du meuble et de ce fait, nous sommes contraints de laisser dépasser ses jambes, ses pieds pendants dans le vide.
En me redressant, après avoir délicatement déposé mon collègue sur sa couche, je constate une table en marbre ronde et, au pied de celle-ci, appuyée contre, la chaussure de mon collègue. De l’autre côté de cette surface de pierre, à l’opposée de la pièce, dissimulée dans un coin, une vieille télévision de petit format, avec trois gros boutons ronds pour les réglages. Un napperon blanc en dentelle y est déposé en dessus, au centre du poste, débordant légèrement sur l’écran et un tabouret de bar en bois sert de socle pour surélever l’installation d’avant-guerre.
Sur la gauche de la TV se trouvent deux larges fenêtres donnant en temps normal sur le jardin, toutes deux obstruées par des volets. De petits rideaux sont accrochés aux cadres de fenêtres, descendant jusqu’à mi hauteur.
Plus loin encore, se trouve la porte que nous venons de fracasser. Le volet arraché et, ne tenant plus que par un seul gond, penche tristement en avant, attendant le coup de grâce. Des débris de verres sont éparpillés à terre, à l’intérieur de la pièce.
Sur la droite de la télévision, je découvre une plante desséchée, apparemment laissée à l’abandon depuis plusieurs semaines, voir plusieurs mois. Des restes de feuillage en décomposition recouvrent les catelles au pied de cette dernière. Une lampe à pied, haute de pratiquement deux mètres se trouve dans le prolongement de la plante, dans le coin faisant la jonction avec le canapé.
Me retournant d’un quart de tour sur ma gauche, je remarque alors une première porte en bois, fermée, à quelques centimètres seulement du sofa. Une seconde porte m’apparaît rapidement après, mais celle-ci, sur le mur perpendiculaire, en son centre. Cette dernière est entrouverte et je peux y deviner le carrelage d’une petite cuisine et le dossier d’une chaise de métal.
Ne perdons pas de temps, s’écrie Nourad, en se dirigeant à pas rapide en direction de la porte close. Trouvons de quoi décamper au plus vite, insiste-t-il, m’ordonnant ensuite de le suivre. Laissons François tranquillement au chaud, il ne va pas s’en aller de toute manière, proclame-t-il encore, souriant de sa propre blague.
Terminant sa phrase, il se saisit de la poignée de porte et tire dessus pour découvrir la partie qui se cache derrière.
Un couloir assombrit par les volets clos s’étend devant nous avec, en face de nous, une porte sur laquelle on peut lire en lettres dorées « WC ». Au fond du couloir, à quelques pas sur notre droite, se trouve un escalier en faux marbre qui descend à un étage inférieur, disparaissant dans la pénombre. De l’autre côté, sur notre gauche, le couloir s’étend sur plus de six ou sept mètres environs, décoré par deux tableaux peints à l’huile, représentant tous deux des paysages d’Italie. Un globe poussiéreux pend au plafond, au centre du corridor, reflétant les quelques rayons lumineux qui parviennent à se glisser dans l’espace confiné et à l’éclairer suffisamment pour distinguer les formes qui le composent. Une moquette usée rempli l’espace au sol, étouffant le bruit de nos pas. Un second escalier en pierre, à l’autre extrémité du couloir, conduit directement à l’étage supérieur.
Va voir en bas, me lance notre guide. Pour ma part, je vais visiter le haut et voir si je peux trouver de quoi nous changer, agrémente-t-il encore, me tournant le dos et s’enfonçant dans le corridor.
Sans me poser d’avantage et ne voulant pas compliquer plus les choses, je commence à descendre les marches une à une, lentement, avec prudence. Ma main droite longe le mur froid, tandis que je pénètre dans l’obscurité. Le bruit de mes pas raisonne dans un léger écho, tandis que les escaliers s’effacent peu à peu dans la nuit.
Une vingtaine de marches plus loin, je peux entrapercevoir, juste au pied de l’escalier, une grande table massive qui doit servir d’établi ; des objets ou des outils semblent y être déposés dessus. Une petite fenêtre obstruée par un volet se profile au dessus du plan de travail, dénué de rideau. Une étagère paraît se dresser à côté de la table, faisant face à quelque chose dont je ne parviens pas à distinguer clairement la forme, mais qui s’apparente apparemment à un portemanteau.
Je poursuis ma progression, découvrant progressivement la partie latérale de la pièce, masquée jusqu’ici par le plafond de la pièce. Une ampoule y est suspendue à un fil et pend simplement de la surface de béton, dans le vide.
Un couple de vélo est soigneusement rangé, appuyé contre le côté de l’escalier avec, derrière eux, une pile de pneus usagés de voiture. Il doit certainement s’agir d’un gros modèle de véhicule, les roues faisant plus de 21 pouces. Cependant, ce dernier n’est pas là. Le local est vide de tout véhicule à moteur, bien que la place ne manque pas pour en parquer un. Il ne fait aucun doute que la famille qui vivait ici est partie en emportant l’engin avec.
En cherchant encore un peu du regard, je finis par trouver un vieux Solex avec le carburateur à demi démonté et étalé sur un journal taché d’huile, ainsi qu’une tondeuse à gazon fonctionnant à l’électricité. Divers objets sont autrement entassé ça et là, mais il n’y a rien qui pourrait nous servir pour la suite.
Rapidement, je finis par décider de remonter auprès de mes amis, mais, au moment de m’en retourner pour quitter les lieux, je constate l’encadrure d’une porte de garage que je n’avais pas aperçue jusqu’ici. Celle-ci se trouve en face de moi, sur ma gauche.
Intrigué par cette découverte, pourtant peu surprenante dans un garage, je relâche la rambarde de l’escalier et quitte un instant les marches pour me rendre devant l’antre mécanique, me demandant comment j’avais fait pour ne pas la voir plus tôt.
Malheureusement, une fois arrivé devant, je me rends compte que je n’ai pas la clef pour déverrouiller la serrure et que le seul moyen serait d’activer le mécanisme via le bouton de mise en marche du système. Toutefois, cette option n’est pas envisageable, ne pouvant pas me servir de l’électricité, sans prendre le risque de tous nous faire repérer.
Après quelques minutes à rester là sans rien faire, je finis par me résoudre et rebrousser chemin en direction de l’établi, afin d’emprunter à nouveau l’escalier. Mais, alors que je passe devant la grosse table, une envie me prend d’ouvrir la fenêtre et de retirer le volet qui empêche toute visibilité. Je m’approche de ce fait du plan de travail et, mettant un genou sur l’établi pour prendre appui, me penche en avant pour atteindre le levier permettant l’ouverture de la fenêtre. Je relève ensuite la barre qui maintient le volet en place et, d’un coup sec, pousse ce dernier vers l’extérieur, laissant entrer le peu de clarté restante dans la pièce. Un souffle d’air frais s’engouffre par la même occasion, soulevant un peu de poussière du rebord de l’établi, la répandant dans la pièce en un nuage éparse.
Je découvre alors une allée pavée qui remonte depuis une petite route passant en bordure de propriété, soigneusement dissimulée derrière une rangée de thuyas. Une boîte à lettre en métal indique le commencement de la propriété, de l’autre côté d’un portail massif en fer. Les portes coulissantes de ce dernier sont fermées et solidement figées à l’aide d’une épaisse chaîne et d’un gros cadenas, au moins aussi large que mon poing. Ca ne sera même pas la peine d’imaginer sortir par là, me dis-je en esquissant un bref sourire de dépit, me reculant gentiment de la fenêtre pour redescendre de la table.
Sans perdre d’avantage de temps et, constatant avec amertume que je ne trouverai rien d’utile à notre fuite de ce côté-ci de l’habitation, je m’en retourne au rez-de-chaussée à la rencontre de mes acolytes, espérant que Nourad aura eu plus de chance que moi.
De retour dans le salon où est alité François, toujours étourdit, je décide de me rendre dans la cuisine afin de voir si il reste quelque chose de comestible pour nous rassasier. Au-dessus de nous raisonnent les pas de notre guide qui poursuit ses recherches avec apparemment beaucoup d’assiduité. Des claquements de tiroirs ou encore de porte se font entendre par moment avant que ne reprennent les bruits sourds de pas, passant d’une pièce à une autre.
Une fois parvenu dans la petite pièce, je contourne une table placée au centre, surmontée d’une bougie et d’une pochette d’allumettes et, passe devant le plan de travail et le lavabo, jusqu’à la fenêtre, de l’autre côté, où se trouve un réfrigérateur surmonté d’un petit congélateur. Un vieux four à micro-ondes, couvert de taches de graisses et jaunit par les années, est appuyé contre le frigidaire.
Lentement, je me saisis de la poignée de l’armoire réfrigérante et en libère l’accès en tirant sur la porte. Les joints, collés au plastique depuis quelques temps refusent tout d’abord de se détacher, mais finissent par céder dans un long bruit d’aspiration. La lumière du frigidaire ne s’enclenche pas, attestant, une fois de plus que l’électricité à été coupée, ici aussi. Une forte odeur de moisissure, à la fois sucrée et amer, se dégage du meuble hermétique et envahit rapidement la pièce. L’odeur est insoutenable et, sentant mon estomac se nouer, je me hâte de passer le col de mon survêtement sur mon nez afin de stopper cette infamie.
Dégoûté et écoeuré par ce flot d’odeurs putrides, je me recule instinctivement d’un pas et heurte le coin de la table avec ma hanche, soulevant un râle de la part du meuble se déplaçant légèrement sur le carrelage.
Baissant le regard, je découvre une dizaine de traces d’un liquide blanchâtre qui s’écoule de la porte du réfrigérateur et s’étale sur le sol, formant progressivement de petites flaques qui finissent par se regrouper pour n’en former bientôt plus qu’une seule. Des reflets écaillés semblent se distinguer de la masse fluide qui tend à se répandre au fil des secondes qui passent.
Relevant les yeux pour les déposer à nouveau sur le meuble de conservation, afin de découvrir de quoi provient cette fuite sur le sol, passant l’intérieur de la porte coulissante au crible, je découvre une brique de lait éventrée et dont le contenu a été projeté hors du récipient sous l’effet de la fermentation. La surface de plastique blanche, sur laquelle repose le berlingot mis en cause, est tapissée d’éclats orangés, à l’image des autres bouteilles qui se trouve à proximité sur le même rayon.
Le fumet nauséabond se répandant dans toute la pièce, commençant même à traverser les fibres du tissu qui me couvre la bouche, me répugne de plus en plus. Je finis par claquer la porte du frigidaire, abandonnant mes recherches et à quittant ensuite la cuisine à toute vitesse, refermant la porte derrière moi, afin de confiner les odeurs.
Entre temps, Nourad est redescendu et se trouve désormais penché au-dessus de François, sa main gauche posée sur le front de notre ami, tentant de vérifier sa température.
Il n’a pas de fièvre, s’exclame-t-il en se relevant et en retirant son membre du visage de notre compagnon groggy. Sinon, reprend-t-il immédiatement après, j’ai fais le tour des chambres et je n’y ai rien trouvé qui puisse nous être utile. Par contre, poursuit-il, les penderies sont à demi pleines et nous devrions pouvoir nous changer, il suffit de monter faire son choix et se servir. Et toi, de ton côté, qu’as-tu déniché, me demande-t-il.
Rien, je n’ai strictement rien trouvé, lui réponds-je. Il n’y a aucun moyen de locomotion dans le garage, si on ne tient pas compte de deux vélos, lui rétorque-je. Qui plus est, j’ai aperçu un épais cadenas qui clôture le portail pour sortir de la propriété, dis-je ensuite. Pour ce qui est de la nourriture, tout est pourri dans le réfrigérateur et au niveau du congélateur, je n’ai pas regardé, n’ayant rien pour dégeler les aliments et ne pouvant faire de feu ici, poursuis-je. Et François, comment va-t-il, lui demande-je.
Comme tu le vois, il n’a pas repris connaissance et, phénomène nouveau, il transpire, me répond-t-il. Il est primordial qu’on lui passe des habits secs pour qu’il n’attrape pas froid, enchaîne-t-il. Peux-tu te charger de cela, pendant que je vais visiter les maisons avoisinantes à la recherche d’un véhicule susceptible de nous emmener loin d’ici, me demande-t-il alors.
Comprenant la nécessité d’agir dans l’urgence, j’accède à sa requête et l’invite à partir sur le champ, lui confirmant que je saurais me débrouiller pour vêtir notre compagnon. Il me promet de revenir rapidement nous chercher et franchit la porte conduisant au jardin, disparaissant derrière la façade de la maison.
Dehors, la nuit commence à se faire plus insistante, s’assombrissant et enveloppant le paysage, oppressante et apaisante à la fois. Le crissement des feuilles d’arbres alentours chante leur douce mélopée, tandis que le chant des oiseaux s’est tu. A cet effet, je me dirige à nouveau en direction de la cuisine et, prenant une profonde inspiration, avant de bloquer ma respiration, m’élance dans la pièce, me rappelant avoir aperçu une bougie accompagnée d’une pochette d’allumettes, sur la table.
Une fois le cylindre de cire en ma possession, je ressors aussi rapidement que j’étais entré, refermant la porte sur mes talons et me dirige en direction du couloir permettant de changer d’étage. Tout en longeant ce dernier, je réfléchis à la manière dont je vais devoir m’y prendre pour aider mon ami à s’habiller.
Une fois arrivé au pied des marches d’escalier, je commence à arpenter celles-ci, calmement, prenant garde où je pose mes pieds, n’y voyant pas grand-chose ; la faible luminosité parvenant jusqu’ici n’étant pas suffisante pour éclairer correctement ce couloir exigu. D’une main je tiens la bougie et le grattoir de la pochette, tout en essayant de l’autre main de frotter une allumette. Ma première tentative se solde par un échec, le souffre au bout de la petite tige de bois n’émettant qu’un bref craquement avant de dégager une infime fumé. Le second essai, alors que je viens de gravir quatre marches de plus, porte ses fruits et, dans un souffle éphémère, la flamme s’illumine, embrasant l’extrémité de l’allumette. Je me stoppe un instant dans mon ascension et, inclinant la bougie pour en faciliter l’accès, approche la partie incandescente de la mèche, qui rapidement se met à se consumer, soulevant une flamme de plus en plus grande, répandant sa lumière tout autour, dans un rayon de un mètre environs.
Une fois en haut de l’escalier, je me retrouve au centre d’un nouveau couloir, avec en face de moi une sorte de vase géant dans lequel se trouvent un pot pourri de fleurs parfumées séchées de toutes les couleurs, faisant ressortir l’épaisse moquette claire qui se trouve sur le plancher. Deux portes closes se trouvent sur la paroi devant moi, chacune à une extrémité du corridor. En face d’elles, se trouvent encore deux autres portes, dont une semble entrouverte.
Un miroir accroché contre le crépis du mur me renvoi mon image amincie et barbue. Une teinte grisâtre se démarque sur ma peau en guise de témoignage de fatigue et des cernes pesantes alourdissent mon regard. Mes traits sont tirés et mes cheveux sales et ébouriffés. Ma main tremble un peu devant mon visage, mes doigts glissant lentement en effleurant ma joue poilue ; je me surprends à me demander ce qui a bien pu m’arriver. Je finis par me rapprocher de la glace teintée et me penche en avant afin d’afficher ma dentition dans le reflet, approchant la bougie de la vitre teintée. Mes dents se sont noircies par manque d’entretien et mes gencives sont imprégnées de dépôts tartre. Je me reconnais à peine dans l’image qui m’est renvoyée sans autre ménagement.
Lorsque je finis par me détacher de mon reflet, trois à quatre bonnes minutes se sont écoulées sans que je ne les remarques s’échapper. J’entreprends alors de poursuivre ma quête d’habits et termine de me diriger vers la première pièce qui se présente à moi.
Il s’agit d’une chambre renfermant les affaires d’un jeune adolescent, munie d’un petit bureau plaqué contre un des murs, sur lequel traîne en vrac une pile incommensurable de papiers en tous genre. Un vieux caleçon froissé et roulé en boule a été jeté sur le clavier crasseux d’un ordinateur de dernière génération, tandis qu’une lampe inclinable accueil une chaussette trouée qui pend lamentablement dans le vide. En me retournant d’un quart de tour et en dirigeant le faible faisceau de lumière devant moi, je découvre un pouf taché qui sert de place de rangement à quelques magazines érotiques qui se confondent parmi deux ou trois revues de jeux vidéo sur console. Une armoire à la porte entrebâillée regroupe un tas d’habits soigneusement pliés et triés, contrastant sérieusement avec le reste de la pièce, laissant présager une maman attentionnée. Des autocollants, témoins des années écoulées et de l’évolution du jeune homme se chevauchent sur les portes du meuble de rangement, passant du schtroumpf traditionnel, à la voiture de course. Contre les tapisseries sont exposés des dizaines de posters de rock stars et de femmes à demi nues sur des clichés en noir et blanc. Au dessus du lit est dessiné une immense feuille de cannabis avec les mots « Legaliz it », confirmant mes premiers soupçons en apercevant une pipe à eau couchée sur le sol, au pied du lit. Une petite radio faisant office de réveil traîne à terre, l’écran de son horloge éteint, la vitre de plastique devant, fendue en sa longueur. Une vieille guitare dont il manque la seconde corde est appuyée contre une étagère à demi remplie de bandes dessinées et de compact disques, pour la plupart pompés sur Internet illégalement. Un aquarium, dont la pompe est arrêtée, se trouve dans un des rayons, son eau troublée par la stagnation et ses occupants, le ventre à l’air, flottant sans vie.
Je m’approche de l’armoire et commence à fouiller de ma main libre dedans, à la recherche d’habits suffisamment amples pour pouvoir aller à un géant comme François, ce qui n’est pas gagné d’avance.
Rapidement, je me rends compte que je risque fortement de me retrouver avec plus d’habits que prévu dans les bras et qu’il me sera difficile de tout transporter au rez-de-chaussée. A cet effet, je décide de suspendre momentanément mes recherches, le temps de me saisir d’un sac d’école qui se trouve au pied du bureau et d’en vider le contenu sur le sol.
De retour à mon armoire, je commence par choisir trois paires de chaussettes avoisinant les 42-44 en taille de pied, ce qui devrait plus ou moins faire l’affaire et, les glisses dans le sac. Trois caleçons supplémentaires viennent de suite après s’ajouter à la liste, suivis ensuite par autant de t-shirts roulés en boules. Un pantalon est encore disponible, je le prends avec, ainsi qu’une jaquette en laine et un haut de training. Malgré ma persévérance, je ne parviens pas à trouver le bas tu training et de ce fait, il me faut encore trouver deux pantalons et deux pull-overs, idéalement.
Je décide alors de me relever et d’emporter le sac à dos pour aller visiter les autres pièces de l’étage.
La porte d’en face me conduit directement dans une salle de bain au carrelage bleu ciel reflétant la lueur de ma bougie. Celle-ci ne m’intéressant pas, je passe à la porte suivante de l’autre côté du couloir. Il s’agit à nouveau d’une chambre, mais cette fois-ci, la porte n’a pas été fermée.
La première chose qui me saute aux yeux en pénétrant dans la sombre pièce est un tableau représentant un portrait peint de Mussolini, au dessus d’une chaise ou se trouvent, soigneusement plié, un pantalon de costard et une paire de chaussettes. Un grand lit double, surmonté d’un baldaquin se trouve au centre de la pièce, les oreillers tournés en direction d’une fenêtre aux volets clos. Les draps sont parfaitement repassés et aucun pli n’y subsiste.
Une chose me surprends, d’avantage même que cet excès de propreté, comme si les occupants de cette demeure étaient partis en pensant revenir rapidement, c’est le fait qu’il n’y a pas d’armoire à habits dans cette chambre. J’ai beau parcourir plusieurs fois la pièce du regard, tournant à maintes reprises sur moi-même et promenant la bougie dans tous les sens, mais rien n’y fait, il n’y a pas de meuble de rangement de ce type dans cet endroit.
Intrigué, je ressors de la pièce et décide de regarder ce qui se trouve derrière la dernière des portes, juste en face. Il s’agit d’une chambre d’ami faisant aussi office de penderie et de pièce d’entassement pour toutes les vieilleries inutilisées, en attente de finir, au mieux, dans une brocante et, dans le pire des cas, au bord de la rue à attendre le passage du camion récoltant les déchets ménagers. De nombreuses paires de chaussures de cuir pour homme sont méticuleusement alignées sous une alignée impressionnante de costumes et de vestons de marques. Une autre rangée d’habits se trouve en face de la première, regroupant des habits de femme, tout aussi élégants et classieux.
En cherchant encore un peu plus dans les recoins, je finis par repérer une vieille male en bois dans laquelle se trouvent des affaires de skis et en ressort une salopette de snowboard, appartenant certainement au jeune adolescent. Ceci fera parfaitement l’affaire pour aider François à ne plus avoir froid, me dis-je, comme soudainement soulagé d’un poids qui me taraudait.
Je me décide après quelques secondes d’hésitation à me saisir aussi d’un autre pantalon, mais provenant cette fois-ci de la réserve personnelle du père, en lui subtilisant un de ses bas de costard. Un pull en cachemire s’ajoute aussi au lot, ainsi qu’un veston en laine.
Ayant fait le plein d’habits, je ressors de la pièce et me dirige à nouveau vers l’escalier afin de redescendre vers mon compagnon d’aventure et m’occuper de lui. Mais, alors que je me trouve à peu près au milieu du corridor, un bourdonnement sourd commence à se faire entendre. Le son vient de l’extérieur et semble distant, pourtant il s’amplifie rapidement, jusqu’à en raisonner dans le bâtisse. Instantanément, une sensation de picotement s’instaure dans mon ventre, alors que mon cœur s’emballe et bat la chamade dans mon torse. Par réflexe, je souffle la flamme de la bougie et plonge le couloir dans la nuit.
Je me fige sur place, n’osant même plus bouger, déposant une main contre la paroi froide du mur, comme si j’allais défaillir. Les vibrations émises par le bruit extérieur se répercutent dans les fondations de la maison et fourmillent au bout de mon membre. Je crois reconnaître le bruit des rotors d’un hélicoptère qui passera bientôt au dessus de nous.
Mes pensées se bousculent dans ma tête et s’entrechoquent pour ne laisser finalement plus qu’une seule chose transparaître et je me mets à faire une rétrospective de tout mes faits et gestes pour tenter de me souvenir si je n’ai pas laissé une fenêtre ouvert ou quelque chose de ce genre nous trahir.
Après quelques secondes de torture psychique, je finis par me convaincre que tout va bien et que la patrouille qui nous survole ne peut pas nous apercevoir, si ce n’est nos traces de pas qui s’échappent brièvement de la forêt pour venir jusqu’ici. La nuit nous offre au moins cet avantage, rendant le repérage de ce genre de détails quasi impossible, sauf par grand coup de hasard et de malchance.
En effet, le bruit du moteur de l’engin volant s’estompe rapidement, disparaissant à l’horizon, en direction de la chaîne montagneuse où a eu lieu notre dernière altercation sanglante avec un commando détaché de leur milice. J’espère que Nourad aura su se montrer suffisamment prudent pour ne pas se faire remarquer, me mets-je à songer.
Reprenant possession de mes moyens, je termine de me rendre en direction de l’escalier et entame la descente de ce dernier, me rendant au chevet de mon ami.
Après avoir déposé la bougie à côté de moi sur la table du salon et l’avoir rallumée, je commence à ôter les habits de mon compagnon d’aventure étourdit, me battant avec son corps se laissant totalement aller, comme de la guimauve que l’on aurait un peu trop approché du feu. Ses bras s’agitent dans le vide, se ballotant de gauche et de droite, alors que sa tête roule sur les côtés, basculant en arrière dès que je surélève son torse. Jamais je n’aurais imaginé que d’habiller une personne sans réaction puisse être une tache si éreintante, finis-je par penser. Il ne me faut par ailleurs pas moins de vingt minutes pour parvenir à mes fins et enlever la totalité des vêtements de mon acolyte et une cinquantaine de minutes environs, afin de lui passer des habits propres et chauds.
Nourad n’est toujours pas revenu et, maintenant que je viens de terminer avec François, je commence à m’inquiéter de son sort, craignant qu’il se soit fait arrêter ou pire encore. J’essaye de ne pas y penser, me répétant inlassablement que tout se déroule comme prévu et qu’il franchira le pas de porte dans quelques secondes, un air enjoué sur le visage et porteur de bonnes nouvelles. Je me réconforte au mieux que je peux, mais cette attente devient rapidement interminable et je ressens de plus en plus la nécessité de m’occuper l’esprit pour ne pas céder à la panique.
J’en profite pour me changer à mon tour et, une fois ceci effectué, commence à marcher dans le salon, en guettant l’arrivée de notre guide avec impatience. La moitié de la bougie de la bougie s’est consumée ; le temps semble à nouveau s’allonger et je commence à me sentir de plus en plus seul. Puis, ce sentiment de délaissement se transforme lentement en colère, imaginant Nourad nous ayant abandonnés à notre sort, avant de terminer en angoisse, pour les mêmes raisons. Me voilà en train de tourner en rond dans la pièce, faisant les cent pas, comme un mari le ferait lors de l’accouchement de sa femme ou encore, un vieux lion mâle dans sa cage miniature, attendant qu’on l’abatte après une ultime représentation.
Mais, alors que je commence à médire sur son compte, ce dernier apparaît subitement dans l’encadrure de la porte-fenêtre, à demi essoufflé. Il me regarde un instant sans prononcer le moindre mot, puis se dirige ensuite directement auprès de François. Une fois à ses côtés, il relève la tête et, s’adressant à moi, me demande des nouvelles de son état de santé.
Je lui explique que depuis son départ, rien n’avait évolué, si ce n’est le fait que nous avions pu nous changer et qu’un tas d’habits secs l’attendait au pied du canapé. Je le préviens encore, par courtoisie, que les tailles des vêtements ne correspondent pas forcément et que j’ai pris ce que j’ai trouvé de plus ample et de plus chaud.
Ce dernier rigole et me remercie pour mon dévouement, m’expliquant que cela n’a pas réellement d’importance face à la situation générale.
Je nous ai trouvé deux paquets de pommes séchées encore à peu près comestibles, un sachet de noix et des biscottes ; cela devrait nous aider à tromper notre faim, s’exclame-t-il en me tendant un de ces biscuits secs, que j’accepte avec enthousiasme. J’ai aussi mis la main sur un moyen de transport, certes pas des plus rapide et ni des plus discret, mais cela nous permettra de nous rendre près de Aoste et d’y cacher François, avant de reprendre la route, poursuit-il. Reprends des forces mon ami, nous partons dans une quinzaine de minutes tout au plus, conclut-il.
Chapitre suivant : En ligne dès le 16.09.2010…
