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	<description>Artiste Suisse - Musicien, chanteur - Poète - Ecrivain, romancier - Informatique, webmaster - Inventions novatrices</description>
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		<title>L’AVENEMENT DES TYRANS – Chapitre 13</title>
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		<pubDate>Mon, 16 Aug 2010 15:57:24 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Littérature - Roman de fiction]]></category>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>A la croisée des chemins</strong></p>
<p>L’astre solaire, haut placé dans le ciel, a déjà passé depuis un bon moment son zénith et se rapproche de plus en plus des plus hautes cimes des arbres qui peuplent l’ouest de la piste. Un courant d’air frais balaye fébrilement le vallon vers lequel nous descendons, agitant les branchages et caressant nos visages. L’air est humide et le ciel commence progressivement à s’assombrir, peu à peu pris d’assaut par de larges bancs de stratus, annonciateur de perturbations. </p>
<p>Le tapis hivernal qui recouvrait le paysage jusqu’ici, se décline de plus en plus, laissant désormais apparaître le gazon par endroit, comme rongé par un mal qui se répand, en commençant par les parcelles exposées au soleil. Nous tentons de ce fait de slalomer entre les espaces impraticables, afin de bénéficier au maximum possible de l’avantage que nous procure notre moyen de locomotion, parfaitement conscient du fait que François, malgré son réveil, n’est pas en état de se déplacer à pied et du fait que nous sommes bien trop fatigués pour l’aider dans cette tâche. </p>
<p>Accompagnant toujours le ruisseau dans son sillon, nous finissons par apercevoir les premières cheminées de quelques maisons, ainsi que le haut de deux immeubles locatifs dépassant du reste et, ce qui doit être les pans de toit d’un hangar ou d’une fabrique quelconque.</p>
<p>Nous arrivons bientôt à Saint-Rhemy, me crie soudain Nourad, jetant un regard par-dessus son épaule. Soyons prudent, ajoute-t-il, les milices sont peut-être déjà sur place, termine-t-il.</p>
<p>A ces mots, un pesant silence retombe, chacun d’entre-nous se remémorant notre dernière rencontre avec elles et étant bien décidé à ne pas réitérer cette erreur stratégique de poids et lourde de conséquences. Chaque mètre parcouru est un mètre de moins qui nous sépare du danger. La tension en devient rapidement palpable au fil du hameau qui se découvre devant nous.</p>
<p>Nous finissons par stopper l’embarcation un demi kilomètre avant d’arriver à la lisière du village et profitons de la vaste forêt qui s’étend sur notre gauche pour nous y dissimuler, le temps que l’un d’entre nous aille jouer à l’éclaireur. </p>
<p>Nourad semble le plus à même de remplir cette mission et se dévoue rapidement, déchaussant ses skis et commençant à se diriger en direction des premières habitations, nous abandonnant derrière lui. Le bruit de ses pas foulant le peu de neige restant, s’estompe peu à peu, tandis que sa silhouette s’éclipse à travers la multitude d’arbres, disparaissant au loin.</p>
<p>En attendant de revoir notre compère revenir sur ses pas, je tente de parler à François pour l’empêcher de sombrer  à nouveau, tâchant de lui occuper l’esprit et essaie par la même d’en savoir d’avantage sur son état de santé.  </p>
<p>J’ai froid, se plaint-il en premier, se recroquevillant sur lui-même, en position fœtale et serrant ses mains jointes. Mes habits sont trempes et commencent à se durcir, je crois qu’ils commencent à geler, s’inquiète-il ensuite, effectuant un geste nonchalant de son bras gauche, comme pour repousser une couverture imaginaire qui le recouvrirait. </p>
<p>Mos dos et ma nuque sont en miettes, poursuit-il, adoptant pour la peine un ton de voix en demi teinte, à la limite du gémissement. J’ai des lancées dans les vertèbres à chaque inspiration et le moindre mouvement me provoque des douleurs dans tout le corps. J’ai l’impression qu’un camion m’est passé dessus, ajoute-t-il, dépliant une de ses jambes pour l’étendre.</p>
<p>En plus, j’ai un goût de sang dans la bouche, continue François, se retournant tant bien que mal, pour m’apercevoir. Je crois que je me suis cassé deux dents, précise-t-il, je ressens le trou qui se profil dans ma dentition avec ma langue. Puis, comme pour illustrer ses paroles, il redresse la tête, penche son corps en avant par-dessus la civière et, visant une zone où la neige y est encore bien blanche, y propulse un gros crachat rouge foncé.</p>
<p>Replaçant sa tête sur la plaque de métal sur laquelle il repose, François m’explique encore qu’une forte sensation de brûlure parcours sa jambe gauche, plus particulièrement au niveau externe de la cuisse. Cette impression de dépeçage lui est insoutenable et, après plusieurs tentatives infructueuses pour essayer d’ôter son pantalon détrempé, il me demande de le faire à sa place, afin de voir de quoi il en retourne. C’est comme si ma jambe était en feu ou qu’une multitude de lames de rasoirs  me déchiquetaient les muscles, parcourant chaque millimètre de ma chaire avec une lenteur et un sadisme extrême, me précise-t-il. </p>
<p>Je m’approche de mon ami et, accédant à sa requête, retire le bouton qui referme son pantalon, avant d’en abaisser la braguette. Je tire ensuite délicatement sur le tissu afin de le faire glisser et commence à lui retirer son habit, malgré les quelques râles qui s’échappent de sa bouche. Mais, au fur et à mesure que j’agis sur l’étoffe, je sens le corps de mon compagnon se tortiller et commencer à se débattre pour se dégager ; la douleur devient insoutenable pour lui. </p>
<p>Ca fait trop mal, arrête, je t’en prie, se met-il à me supplier, prenant mes poignets dans ses mains froides et les serrant, comme pour me les arracher.</p>
<p>Cependant, malgré les secousses occasionnées par son intervention, je parviens à distinguer le début d’une immense trace de griffure, large de plus de dix centimètres, ayant retiré la peau jusqu’au sang, certainement occasionnée par le frottement avec le sol, lors de sa chute. La plaie, bleutée par endroit, indiquant de larges hématomes, ne semble pas excessivement profonde, mais suffisamment vaste pour entraîner de fortes douleurs ; je lui en fais part, avant de relâcher ma prise et de l’aider à se rhabiller.  </p>
<p>S’ensuit un moment de silence, que je passe accroupis aux côtés de mon ami, à scruter les arbres qui nous entourent et le soleil rougeoyant qui s’estompe derrière les pics dressés des sapins, me demandant de quoi demain sera fait. Une courte sensation de solitude s’empare alors de moi, me compressant le cœur, tandis que je replace mon regard sur le visage déformé par la douleur, de mon ami. </p>
<p>Mais, tandis que je me perds dans mes pensées, mon acolyte me rappelle à la dure réalité, me disant de ne pas m’en faire. Sa main, tiède et réconfortante, est venue, entre-temps, se poser sur mon avant-bras et il m’adresse une grimace en guise de sourire, ne pouvant faire mieux dans son état.</p>
<p>Ne t’en fais pas pour moi, reprend-t-il, je saurai me débrouiller tout seul, une fois que vous serez partis. Je sais que nous n’avons pas le choix et qu’il ne vous faut pas vous arrêter, enchaîne-t-il, laissant quelque peu sa voix se casser sous l’émotion. Je savais les risques que je prenais et j’ai toujours fait de mon mieux pour nous faire avancer, ajoute-t-il, un brin de nostalgie dans ses mots. J’aurais vraiment voulu pouvoir découvrir moi aussi le fin mot de cette histoire, mais je ne me sens pas la force de poursuivre et mes os ne me le permettront pas, poursuit-il, je vais devoir vous laisser continuer sans moi. Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, je vous en prie, ne me laissez pas crever comme un chien, aidez-moi à trouver un abri.</p>
<p>Il y a assez de lit vacants dans la région, nous t’y conduirons, lui réponds-je, arborant à mon tour un sourire réconfortant, nous ne te laissons pas tomber. Nourad est allé s’enquérir de la situation d’un petit village à quelques centaines de mètres d’ici. Tu y seras bien, lui confirme-je, tu pourras t’y reposer et te remettre d’aplomb, avant de reprendre la route pour aller retrouver les membres de ton village. Tu nous as été d’un grand secours durant toute cette aventure, mais il est temps pour toi de t’arrêter, conclus-je en laissant le ton de ma voix en suspends, comme pour ajouter quelque chose qui ne viendra finalement jamais.</p>
<p>Et, alors que le soleil finit par disparaître entièrement derrière la chaîne montagneuse, un bruit de pas se fait entendre, se rapprochant à vive allure. La forme de notre guide se distingue peu à peu du décor, se précisant à chaque pas, un peu plus. </p>
<p>La voie est libre, nous lance-t-il, à peine arrivé, se penchant en avant pour se saisir de François par le bras et l’aider à se relever. Venez, dépêchons-nous, allons nous mettre à l’abri, loin de tout regard, poursuit-il, tirant avec vigueur sur le bras de notre ami. Laissez le matériel de ski ici, il ne nous servira plus à rien, continue-t-il, ne tenant pas compte des gémissements de douleurs émis par notre compagnon d’aventure. Il va nous falloir marcher encore un petit moment afin de passer au-delà de la limite de neige, nous informe-t-il encore, se justifiant en mettant en avant le fait que nos traces sont trop faciles à pister sur une surface aussi tendre. </p>
<p>François étant parvenu à se hisser sur ses jambes, nous nous plaçons de chaque côté de lui et, passant ses bras par-dessus nos épaules, le soutenons de toute sa masse, lui imposant un rythme, certes lent, de marche, mais à peu près régulier. Ses jambes ne semblent pas réagir correctement aux désirs de son cerveau, mais sa volonté lui permet toutefois de mettre péniblement un pied devant l’autre ; laissant parfois sa chaussure glisser sur la surface gelée, imprégnant dès lors le sol d’une traînée creuse. </p>
<p>Une première branche, aux ramifications éparses, vient me griffer la joue, laissant sur ma peau une sensation humide à prime abord, puis se réchauffant rapidement, avant de s’estomper à nouveau. Ma main libre ne me suffit pas pour écarter les nombreux ramages qui se dressent devant moi et rapidement, une seconde branche vient heurter ma face, quelques mètres plus loin, tandis que d’autres frottent inlassablement le tissu de ma veste et de mon pantalon. </p>
<p>Le terrain est glissant et les chaussures de ski ne sont pas très pratiques dans ce genre de situation ; leur coque rigide limitant singulièrement chaque mouvement. Nos pieds s’enfoncent dans le sol, faisant ressortir un épais liquide sombre de boue, qui se distingue de plus en plus sous la fine couche restante de neige s’amincissant progressivement et rapidement. Des racines  et des ronces dépassant de terre, viennent corser notre déplacement, s’agrippant à nos chevilles, transperçant sans grande peine nos habits et nous lacérant la chaire par endroits. </p>
<p>Il fait froid, se plaint soudain François, d’une voix faible et étouffée. Je ne sens plus mes jambes et mes doigts me brûlent, laisse-t-il encore échapper après quelques secondes de silence. </p>
<p>Tiens bon, lui répond Nourad, ne te laisses pas aller. J’ai repéré une petite maisonnette à quelques centaines de mètres d’ici, enchaîne-t-il. Cela devrait faire l’affaire, le temps d’aviser pour la suite, conclut-t-il, l’invitant une nouvelle fois à redoubler de courage et de tenir bon.</p>
<p>Malgré les efforts de notre compagnon malchanceux, ses jambes finissent par lui faire défaut et ne lui permettent plus de soutenir son poids. Deux longues traînées parallèles se dessinent derrière nous dans un bruit constant de frottement, ses pieds ne se soulevant plus du tout. Sa tête, ankylosée, pend lourdement en avant, fixant le sol, secouée par nos efforts à le soutenir sur nos épaules. Il n’est pas évanouit, je parviens encore à discerner quelques gémissements émanant de sa bouche desséchée, mais son corps refuse d’aller plus loin. </p>
<p>Il nous faut rapidement trouver un endroit à l’abri du vent et au chaud afin de l’aliter, il ne tiendra pas éternellement ainsi, dis-je subitement en m’adressant à notre guide, ayant joué les éclaireurs auparavant. </p>
<p>Ne t’en fais pas, me coupe-t-il rapidement, la propriété en question n’est plus très loin. Cependant, reprend-t-il d’un ton plus agacé, il nous sera impossible de rester sur place plus de temps que nécessaire, nos traces dans la neige conduisent directement nos poursuivants à notre lieu de destination ; ils risquent de nous tomber dessus à tout moment. J’ai repéré un garage au pied de la demeure, nous y trouverons peut-être un moyen de locomotion qui nous permettra d’emmener François en lieu sur, termine-t-il.</p>
<p>Inquiet, je tourne la tête pour regarder par-dessus mon épaule, prenant soin de ne pas m’attarder trop longuement sur nos traces qui jonchent le sol et surveiller nos arrières ; rien ne bouge. </p>
<p>A cette constatation, je replace mon visage dans son axe initial et tente désormais de me concentrer en vain pour tâcher de deviner au travers des branchages, qui se dressent sur notre route, la silhouette de la maison. Mais là encore, rien !</p>
<p>Le corps de notre compagnon, lourd comme un cheval mort, pèse sur nos épaules et semble s’alourdir à chaque pas que nous faisons. Nos mains glissent sur la peau froide de ses poignets et il nous faut sans cesse raffermir notre prise pour ne pas le lâcher, lui empêchant ainsi basculer à terre. Seul son pouls irrégulier se répercutant dans les artères, qui longent la base de ses mains, nous rappèlent qu’il est encore en vie. </p>
<p>Il ne réagit plus du tout à nos questions et ne tremble même plus de froid, m’inquiète-je au près de Nourad. Je crois qu’il a sombré une nouvelle fois, poursuis-je ; il me paraît totalement inconscient.</p>
<p>Nous y sommes presque me reprend-t-il. Vois-tu les buissons là, devant nous, à une centaine de mètres, m’interroge-t-il. Ne me laissant à peine le temps d’acquiescer, il reprend, m’expliquant que la maison se trouve à cette hauteur, en bordure de forêt, sur notre droite. </p>
<p>Effectivement, en y regardant plus attentivement, je finis par deviner une sombre forme, se dévoilant au-delà de la limite de conifères. Un balcon en bois semble suspendu face à nous, tourné en direction de la chaîne de montagne, tandis que, pendu à sa balustrade, des pots de géraniums vides surveillent les sous-bois. De grands volets vert foncés sont rabattus sur les fenêtres, donnant à la demeure un air lugubre de désolation. La bâtisse, barricadée de la sorte, paraît vouloir se protéger des affres du temps, recluse en autarcie, privée de tout moyen de communication avec le reste du monde alentours. </p>
<p>Au fur et à mesure que nous nous rapprochons, je découvre les lieux et tente, à travers les branchages, de repérer un quelconque véhicule stationné. L’endroit semble, comme pour les précédents, désert. </p>
<p>La nuit commence à s’imposer, absorbant lentement les dernières lueurs du jour et confondant les formes et les silhouettes. Une légère brume se forme sur le sol, sillonnant entre les troncs et se dirigeant au plus profond de la vaste forêt. L’odeur du bois, combiné au taux d’humidité élevé qui règne en ces lieux, embaume l’atmosphère de senteurs moites. </p>
<p>Il ne va pas tarder à faire réellement froid, me dit soudainement Nourad. Nous sommes arrivés juste à temps, poursuit-il, m’adressant un sourire et me désignant la demeure d’un rapide hochement de tête. Trouvons un moyen de pénétrer à l’intérieur et allons allonger notre ami au chaud, s’engoue-t-il, sortant du bois et commençant à se diriger vers le bâtiment, se présentant face à la clôture qui entoure la propriété et nous entraînant avec lui.</p>
<p>Il réfléchit un instant puis, me demandant de stabiliser notre compagnon étourdit, repars à la lisière de la forêt et en revient, quelques minutes après avec un énorme rondin de bois, qu’il dépose au pied de la barrière grillagée. </p>
<p>Tiens, me dit-il alors, cela nous permettra de surélever François suffisamment pour le basculer de l’autre côté. Laisses-moi franchir l’obstacle et une fois en place, tu soulèveras notre ami par la taille et tu me le passera par-dessus, m’explique-t-il.</p>
<p>La tâche est cossue et il me faut m’y reprendre à deux fois avant de parvenir à porter mon acolyte assez haut pour pouvoir le passer à notre guide. Un morceau de son pantalon se déchire dans la manœuvre et se fige dans les crochets métalliques qui dépassent de la clôture torsadée, pendant dans le vide, agité par la faible brise qui souffle. </p>
<p>La pelouse sur laquelle nous évoluons désormais est envahie de mousse, conférant au sol une agréable sensation de douceur molletonnée, il en serait presque agréable de marcher dessus en d’autres circonstances. Un peu plus loin, une corde à linge tendue entre deux piquets, séparés par plus de dix mètres de distance l’un de l’autre, nous force à baisser nos têtes afin de passer en dessous. Quelques mètres devant nous se dresse un haut cabanon de plastique, culminant à deux mètres du sol environs, aux façades jaunes délavée et au toit rouge. Sur un de ses côtés vient se greffer une échelles en aluminium, tandis que de l’autre dévale un toboggan rouge. Une balançoire y fait face, accompagnée d’un bac à sable recouvert d’une bâche grisâtre. La niche d’un chien de taille moyenne se trouve à équidistance entre la place de jeux que nous traversons actuellement et une petite terrasse en dalles qui s’étend au pied de la maison. Une chaîne aux maillons souillés de rouille traîne sur le sol, solidement attachée à un crochet, lui-même vissé dans la palissade de la hutte du canidé. A nos pieds, le frêle gazon printanier tente de se frayer un passage à travers l’infime couche de neige restante et commence à teindre la parcelle d’une faible coloration verte. Quelques perses-neiges s’élèvent en bouquets aux quatre coins du jardin renaissant, tandis que les premiers bourgeons apparaissent sur un arbuste de petite taille, fraîchement planté et dénué de feuille jusque là.</p>
<p>Une table vide, au plateau redressé, est adossée contre le mur de la demeure et nous accueille sur la petite terrasse, accompagnée d’un amas de quatre chaises empilées et soigneusement rangées pour la saison. Un parasol recouvert d’une housse de plastique transparent se trouve aligné juste à côté, pris entre un pot à fleurs vide et un petit meuble de rangement en métal, rectangulaire. Un peu plus loin, sur notre droite, barricadée derrière la surface de bois d’un volet rabattu se dresse une porte-fenêtre à l’encadrure blanche et qui doit donner sur un salon ou une cuisine. Plus loin encore, par delà les limites du bâtiment, nous pouvons deviner le coin du balcon que j’ai pu apercevoir depuis la lisière de la forêt, ainsi qu’un escalier de pierres et une rambarde de bois, qui suivent le terrain en pente. </p>
<p>Cet accès doit certainement conduire à la cour ou à un garage, m’interpelle notre guide, me voyant scruter cette partie de la propriété. Nous irons voir cela plus tard, l’entends-je encore dire. Accompagne-moi plutôt vers le volet, nous allons tenter d’entrer à l’intérieur, m’invite-t-il.</p>
<p>A peine arrivé face à l’encadrure qui délimite la porte-fenêtre, que Nourad me confie François, me demandant de le maintenir debout, le temps qu’il nous fraye un passage vers l’intérieur de l’habitation. </p>
<p>Se positionnant devant la planche de bois qui protège la partie vitrifiée, notre guide glisse ses doigts dans l’espace vide laissé entre le volet et l’encadrure de porte et tire un coup sec pour tenter de déloger la serrure. Un grand claquement se fait entendre, suivit de grincement de résistance, mais la structure de bois résiste.</p>
<p>Il se repositionne, vérifiant à deux fois sa prise et, dans un premier mouvement, tout autant puissant que le premier, fait une nouvelle tentative, tout aussi infructueuse que la première. Se ravisant et lâchant une série de jurons, il finit par faire une troisième tentative, s’acharnant à deux reprises consécutives sur la construction. </p>
<p>Sa persévérance finit par payer et, propulsant un morceau de métal issu de la serrure dans les airs, dans un grand fracas, la palissade amovible se déloge et la porte-fenêtre se dévoile en arrière-plan. </p>
<p>Nourad, éjecté par l’ouverture brutale de l’antre et ainsi projeté à terre, se relève douloureusement, sensiblement étourdit par la violence du choc. Instinctivement, ses yeux viennent se poser sur le revers de sa main gauche, un morceau de peau, sans gravité, y ayant été arraché dans la précipitation. </p>
<p>Certainement vexé par ce traitement sans égard ou encore par tant de maladresse, notre ami intempestif se relève et, ôtant sa chaussure, se met à marmonner quelque chose d’incompréhensible dans sa barbe, avant de la lancer à travers le verre qui nous empêche d’entrer. </p>
<p>Quoi, me demande-t-il d’un ton agacé, tout en s’avançant à nouveau vers la porte. Tu as peur qu’ils nous aient entendu, me questionne-t-il brutalement. Ne t’en fais pas pour cela, reprend-t-il avec sarcasmes, ils savent déjà où nous sommes. Ce n’est qu’une question d’heure, voir de minutes, conclut-il.</p>
<p>Puis, terminant sa phrase, il plonge son bras droit dans le trou provoqué par le passage de sa chaussure et, après quelques secondes à chercher dans le vide, finit par  débloquer la serrure de la porte vitrée et faire pivoter la poignée. </p>
<p>C’est ouvert, s’exclame-t-il triomphalement, tirant sur les rebords de chaque pan de vitre afin de les écarter et nous permettre de passer avec François.  </p>
<p>La première chose que nous remarquons en pénétrant dans la demeure est un canapé de trois places, faisant face au jardin et, recouvert de tissu beige, bariolé de rayures dorées, sur lequel nous alitons notre ami inconscient. Sa grande taille ne convient pas exactement aux dimensions restreintes du meuble et de ce fait, nous sommes contraints de laisser dépasser ses jambes, ses pieds pendants dans le vide. </p>
<p>En me redressant, après avoir délicatement déposé mon collègue sur sa couche, je constate une table en marbre ronde et, au pied de celle-ci, appuyée contre, la chaussure de mon collègue. De l’autre côté de cette surface de pierre, à l’opposée de la pièce, dissimulée dans un coin, une vieille télévision de petit format, avec trois gros boutons ronds pour les réglages. Un napperon blanc en dentelle y est déposé en dessus, au centre du poste, débordant légèrement sur l’écran et un tabouret de bar en bois sert de socle pour surélever l’installation d’avant-guerre.</p>
<p>Sur la gauche de la TV se trouvent deux larges fenêtres donnant en temps normal sur le jardin, toutes deux obstruées par des volets. De petits rideaux sont accrochés aux cadres de fenêtres, descendant jusqu’à mi hauteur. </p>
<p>Plus loin encore, se trouve la porte que nous venons de fracasser. Le volet arraché et, ne tenant plus que par un seul gond, penche tristement en avant, attendant le coup de grâce. Des débris de verres sont éparpillés à terre, à l’intérieur de la pièce.</p>
<p>Sur la droite de la télévision, je découvre une plante desséchée, apparemment laissée à l’abandon depuis plusieurs semaines, voir plusieurs mois. Des restes de feuillage en décomposition recouvrent les catelles au pied de cette dernière. Une lampe à pied, haute de pratiquement deux mètres se trouve dans le prolongement de la plante, dans le coin faisant la jonction avec le canapé.</p>
<p>Me retournant d’un quart de tour sur ma gauche, je remarque alors une première porte en bois, fermée, à quelques centimètres seulement du sofa. Une seconde porte m’apparaît rapidement après, mais celle-ci, sur le mur perpendiculaire, en son centre. Cette dernière est entrouverte et je peux y deviner le carrelage d’une petite cuisine et le dossier d’une chaise de métal. </p>
<p>Ne perdons pas de temps, s’écrie Nourad, en se dirigeant à pas rapide en direction de la porte close. Trouvons de quoi décamper au plus vite, insiste-t-il, m’ordonnant ensuite de le suivre. Laissons François tranquillement au chaud, il ne va pas s’en aller de toute manière, proclame-t-il encore, souriant de sa propre blague. </p>
<p>Terminant sa phrase, il se saisit de la poignée de porte et tire dessus pour découvrir la partie qui se cache derrière. </p>
<p>Un couloir assombrit par les volets clos s’étend devant nous avec, en face de nous, une porte sur laquelle on peut lire en lettres dorées « WC ». Au fond du couloir, à quelques pas sur notre droite, se trouve un escalier en faux marbre qui descend à un étage inférieur, disparaissant dans la pénombre. De l’autre côté, sur notre gauche, le couloir s’étend sur plus de six ou sept mètres environs, décoré par deux tableaux peints à l’huile, représentant tous deux des paysages d’Italie. Un globe poussiéreux pend au plafond, au centre du corridor, reflétant les quelques rayons lumineux qui parviennent à se glisser dans l’espace confiné et à l’éclairer suffisamment pour distinguer les formes qui le composent. Une moquette usée rempli l’espace au sol, étouffant le bruit de nos pas. Un second escalier en pierre, à l’autre extrémité du couloir, conduit directement à l’étage supérieur. </p>
<p>Va voir en bas, me lance notre guide. Pour ma part, je vais visiter le haut et voir si je peux trouver de quoi nous changer, agrémente-t-il encore, me tournant le dos et s’enfonçant dans le corridor. </p>
<p>Sans me poser d’avantage et ne voulant pas compliquer plus les choses, je commence à descendre les marches une à une, lentement, avec prudence. Ma main droite longe le mur froid, tandis que je pénètre dans l’obscurité. Le bruit de mes pas raisonne dans un léger écho, tandis que les escaliers s’effacent peu à peu dans la nuit. </p>
<p>Une vingtaine de marches plus loin, je peux entrapercevoir, juste au pied de l’escalier, une grande table massive qui doit servir d’établi ; des objets ou des outils semblent y être déposés dessus. Une petite fenêtre obstruée par un volet se profile au dessus du plan de travail, dénué de rideau. Une étagère paraît se dresser à côté de la table, faisant face à quelque chose dont je ne parviens pas à distinguer clairement la forme, mais qui s’apparente apparemment à un portemanteau. </p>
<p>Je poursuis ma progression, découvrant progressivement la partie latérale de la pièce, masquée jusqu’ici par le plafond de la pièce. Une ampoule y est suspendue à un fil et pend simplement de la surface de béton, dans le vide. </p>
<p>Un couple de vélo est soigneusement rangé, appuyé contre le côté de l’escalier avec, derrière eux, une pile de pneus usagés de voiture. Il doit certainement s’agir d’un gros modèle de véhicule, les roues faisant plus de 21 pouces. Cependant, ce dernier n’est pas là. Le local est vide de tout véhicule à moteur, bien que la place ne manque pas pour en parquer un. Il ne fait aucun doute que la famille qui vivait ici est partie en emportant l’engin avec.</p>
<p>En cherchant encore un peu du regard, je finis par trouver un vieux Solex avec le carburateur à demi démonté et étalé sur un journal taché d’huile, ainsi qu’une tondeuse à gazon fonctionnant à l’électricité. Divers objets sont autrement entassé ça et là, mais il n’y a rien qui pourrait nous servir pour la suite.</p>
<p>Rapidement, je finis par décider de remonter auprès de mes amis, mais, au moment de m’en retourner pour quitter les lieux, je constate l’encadrure d’une porte de garage que je n’avais pas aperçue jusqu’ici. Celle-ci se trouve en face de moi, sur ma gauche. </p>
<p>Intrigué par cette découverte, pourtant peu surprenante dans un garage, je relâche la rambarde de l’escalier et quitte un instant les marches pour me rendre devant l’antre mécanique, me demandant comment j’avais fait pour ne pas la voir plus tôt.</p>
<p>Malheureusement, une fois arrivé devant, je me rends compte que je n’ai pas la clef pour déverrouiller la serrure et que le seul moyen serait d’activer le mécanisme via le bouton de mise en marche du système. Toutefois, cette option n’est pas envisageable, ne pouvant pas me servir de l’électricité, sans prendre le risque de tous nous faire repérer. </p>
<p>Après quelques minutes à rester là sans rien faire, je finis par me résoudre et rebrousser chemin en direction de l’établi, afin d’emprunter à nouveau l’escalier. Mais, alors que je passe devant la grosse table, une envie me prend d’ouvrir la fenêtre et de retirer le volet qui empêche toute visibilité. Je m’approche de ce fait du plan de travail et, mettant un genou sur l’établi pour prendre appui, me penche en avant pour atteindre le levier permettant l’ouverture de la fenêtre. Je relève ensuite la barre qui maintient le volet en place et, d’un coup sec, pousse ce dernier vers l’extérieur, laissant entrer le peu de clarté restante dans la pièce. Un souffle d’air frais s’engouffre par la même occasion, soulevant un peu de poussière du rebord de l’établi, la répandant dans la pièce en un nuage éparse.</p>
<p>Je découvre alors une allée pavée qui remonte depuis une petite route passant en bordure de propriété, soigneusement dissimulée derrière une rangée de thuyas. Une boîte à lettre en métal indique le commencement de la propriété, de l’autre côté d’un portail massif en fer. Les portes coulissantes de ce dernier sont fermées et solidement figées à l’aide d’une épaisse chaîne et d’un gros cadenas, au moins aussi large que mon poing. Ca ne sera même pas la peine d’imaginer sortir par là, me dis-je en esquissant un bref sourire de dépit, me reculant gentiment de la fenêtre pour redescendre de la table.</p>
<p>Sans perdre d’avantage de temps et, constatant avec amertume que je ne trouverai rien d’utile à notre fuite de ce côté-ci de l’habitation, je m’en retourne au rez-de-chaussée à la rencontre de mes acolytes, espérant que Nourad aura eu plus de chance que moi. </p>
<p>De retour dans le salon où est alité François, toujours étourdit, je décide de me rendre dans la cuisine afin de voir si il reste quelque chose de comestible pour nous rassasier. Au-dessus de nous raisonnent les pas de notre guide qui poursuit ses recherches avec apparemment beaucoup d’assiduité. Des claquements de tiroirs ou encore de porte se font entendre par moment avant que ne reprennent les bruits sourds de pas, passant d’une pièce à une autre.</p>
<p>Une fois parvenu dans la petite pièce, je contourne une table placée au centre, surmontée d’une bougie et d’une pochette d’allumettes et, passe devant le plan de travail et le lavabo, jusqu’à la fenêtre, de l’autre côté, où se trouve un réfrigérateur surmonté d’un petit congélateur. Un vieux four à micro-ondes, couvert de taches de graisses et jaunit par les années, est appuyé contre le frigidaire. </p>
<p>Lentement, je me saisis de la poignée de l’armoire réfrigérante et en libère l’accès en tirant sur la porte. Les joints, collés au plastique depuis quelques temps refusent tout d’abord de se détacher, mais finissent par céder dans un long bruit d’aspiration. La lumière du frigidaire ne s’enclenche pas, attestant, une fois de plus que l’électricité à été coupée, ici aussi. Une forte odeur de moisissure, à la fois sucrée et amer, se dégage du meuble hermétique et envahit rapidement la pièce. L’odeur est insoutenable et, sentant mon estomac se nouer, je me hâte de passer le col de mon survêtement sur mon nez afin de stopper cette infamie. </p>
<p>Dégoûté et écoeuré par ce flot d’odeurs putrides, je me recule instinctivement d’un pas et heurte le coin de la table avec ma hanche, soulevant un râle de la part du meuble se déplaçant légèrement sur le carrelage.</p>
<p>Baissant le regard, je découvre une dizaine de traces d’un liquide blanchâtre qui s’écoule de la porte du réfrigérateur et s’étale sur le sol, formant progressivement de petites flaques qui finissent par se regrouper pour n’en former bientôt plus qu’une seule. Des reflets écaillés semblent se distinguer de la masse fluide qui tend à se répandre au fil des secondes qui passent. </p>
<p>Relevant les yeux pour les déposer à nouveau sur le meuble de conservation, afin de découvrir de quoi provient cette fuite sur le sol, passant l’intérieur de la porte coulissante au crible, je découvre une brique de lait éventrée et dont le contenu a été projeté hors du récipient sous l’effet de la fermentation.  La surface de plastique blanche, sur laquelle repose le berlingot mis en cause, est tapissée d’éclats orangés, à l’image des autres bouteilles qui se trouve à proximité sur le même rayon.</p>
<p>Le fumet nauséabond se répandant dans toute la pièce, commençant même à traverser les fibres du tissu qui me couvre la bouche, me répugne de plus en plus. Je finis par claquer la porte du frigidaire, abandonnant mes recherches et à quittant ensuite la cuisine à toute vitesse, refermant la porte derrière moi, afin de confiner les odeurs.</p>
<p>Entre temps, Nourad est redescendu et se trouve désormais penché au-dessus de François, sa main gauche posée sur le front de notre ami, tentant de vérifier sa température.</p>
<p>Il n’a pas de fièvre, s’exclame-t-il en se relevant et en retirant son membre du visage de notre compagnon groggy. Sinon, reprend-t-il immédiatement après, j’ai fais le tour des chambres et je n’y ai rien trouvé qui puisse nous être utile. Par contre, poursuit-il, les penderies sont à demi pleines et nous devrions pouvoir nous changer, il suffit de monter faire son choix et se servir. Et toi, de ton côté, qu’as-tu déniché, me demande-t-il.</p>
<p>Rien, je n’ai strictement rien trouvé, lui réponds-je. Il n’y a aucun moyen de locomotion dans le garage, si on ne tient pas compte de deux vélos, lui rétorque-je. Qui plus est, j’ai aperçu un épais cadenas qui clôture le portail pour sortir de la propriété, dis-je ensuite. Pour ce qui est de la nourriture, tout est pourri dans le réfrigérateur et au niveau du congélateur, je n’ai pas regardé, n’ayant rien pour dégeler les aliments et ne pouvant faire de feu ici, poursuis-je. Et François, comment va-t-il, lui demande-je.</p>
<p>Comme tu le vois, il n’a pas repris connaissance et, phénomène nouveau, il transpire, me répond-t-il. Il est primordial qu’on lui passe des habits secs pour qu’il n’attrape pas froid, enchaîne-t-il. Peux-tu te charger de cela, pendant que je vais visiter les maisons avoisinantes à la recherche d’un véhicule susceptible de nous emmener loin d’ici, me demande-t-il alors. </p>
<p>Comprenant la nécessité d’agir dans l’urgence, j’accède à sa requête et l’invite à partir sur le champ, lui confirmant que je saurais me débrouiller pour vêtir notre compagnon. Il me promet de revenir rapidement nous chercher et franchit la porte conduisant au jardin, disparaissant derrière la façade de la maison. </p>
<p>Dehors, la nuit commence à se faire plus insistante, s’assombrissant et enveloppant le paysage, oppressante et apaisante à la fois. Le crissement des feuilles d’arbres alentours chante leur douce mélopée, tandis que le chant des oiseaux s’est tu. A cet effet, je me dirige à nouveau en direction de la cuisine et, prenant une profonde inspiration, avant de bloquer ma respiration, m’élance dans la pièce, me rappelant avoir aperçu une bougie accompagnée d’une pochette d’allumettes, sur la table.</p>
<p>Une fois le cylindre de cire en ma possession, je ressors aussi rapidement que j’étais entré, refermant la porte sur mes talons et me dirige en direction du couloir permettant de changer d’étage. Tout en longeant ce dernier, je réfléchis à la manière dont je vais devoir m’y prendre pour aider mon ami à s’habiller.</p>
<p>Une fois arrivé au pied des marches d’escalier, je commence à arpenter celles-ci, calmement, prenant garde où je pose mes pieds, n’y voyant pas grand-chose ; la faible luminosité parvenant jusqu’ici n’étant pas suffisante pour éclairer correctement ce couloir exigu. D’une main je tiens la bougie et le grattoir de la pochette, tout en essayant de l’autre main de frotter une allumette. Ma première tentative se solde par un échec, le souffre au bout de la petite tige de bois n’émettant qu’un bref craquement avant de dégager une infime fumé. Le second essai, alors que je viens de gravir quatre marches de plus, porte ses fruits et, dans un souffle éphémère, la flamme s’illumine, embrasant l’extrémité de l’allumette. Je me stoppe un instant dans mon ascension et, inclinant la bougie pour en faciliter l’accès, approche la partie incandescente de la mèche, qui rapidement se met à se consumer, soulevant une flamme de plus en plus grande, répandant sa lumière tout autour, dans un rayon de un mètre environs. </p>
<p>Une fois en haut de l’escalier, je me retrouve au centre d’un nouveau couloir, avec en face de moi une sorte de vase géant dans lequel se trouvent un pot pourri de fleurs parfumées séchées de toutes les couleurs, faisant ressortir l’épaisse moquette claire qui se trouve sur le plancher. Deux portes closes se trouvent sur la paroi devant  moi, chacune à une extrémité du corridor. En face d’elles, se trouvent encore deux autres portes, dont une semble entrouverte. </p>
<p>Un miroir accroché contre le crépis du mur me renvoi mon image amincie et barbue. Une teinte grisâtre se démarque sur ma peau en guise de témoignage de fatigue et des cernes pesantes alourdissent mon regard. Mes traits sont tirés et mes cheveux sales et ébouriffés. Ma main tremble un peu devant mon visage, mes doigts glissant lentement en effleurant ma joue poilue ; je me surprends à me demander ce qui a bien pu m’arriver. Je finis par me rapprocher de la glace teintée et me penche en avant afin d’afficher ma dentition dans le reflet, approchant la bougie de la vitre teintée. Mes dents se sont noircies par manque d’entretien et mes gencives sont imprégnées de dépôts tartre. Je me reconnais à peine dans l’image qui m’est renvoyée sans autre ménagement. </p>
<p>Lorsque je finis par me détacher de mon reflet, trois à quatre bonnes minutes se sont écoulées sans que je ne les remarques s’échapper. J’entreprends alors de poursuivre ma quête d’habits et termine de me diriger vers la première pièce qui se présente à moi. </p>
<p>Il s’agit d’une chambre renfermant les affaires d’un jeune adolescent, munie d’un petit bureau plaqué contre un des murs, sur lequel traîne en vrac une pile incommensurable de papiers en tous genre. Un vieux caleçon froissé et roulé en boule a été jeté sur le clavier crasseux d’un ordinateur de dernière génération, tandis qu’une lampe inclinable accueil une chaussette trouée qui pend lamentablement dans le vide. En me retournant d’un quart de tour et en dirigeant le faible faisceau de lumière devant moi, je découvre un pouf taché qui sert de place de rangement à quelques magazines érotiques qui se confondent parmi deux ou trois revues de jeux vidéo sur console. Une armoire à la porte entrebâillée regroupe un tas d’habits soigneusement pliés et triés, contrastant sérieusement avec le reste de la pièce, laissant présager une maman attentionnée. Des autocollants, témoins des années écoulées et de l’évolution du jeune homme se chevauchent sur les portes du meuble de rangement, passant du schtroumpf traditionnel, à la voiture de course. Contre les tapisseries sont exposés des dizaines de posters de rock stars et de femmes à demi nues sur des clichés en noir et blanc. Au dessus du lit est dessiné une immense feuille de cannabis avec les mots « Legaliz it », confirmant mes premiers soupçons en apercevant une pipe à eau couchée sur le sol, au pied du lit. Une petite radio faisant office de réveil traîne à terre, l’écran de son horloge éteint, la vitre de plastique devant, fendue en sa longueur. Une vieille guitare dont il manque la seconde corde est appuyée contre une étagère à demi remplie de bandes dessinées et de compact disques, pour la plupart pompés sur Internet illégalement. Un aquarium, dont la pompe est arrêtée, se trouve dans un des rayons, son eau troublée par la stagnation et ses occupants, le ventre à l’air, flottant sans vie. </p>
<p>Je m’approche de l’armoire et commence à fouiller de ma main libre dedans, à la recherche d’habits suffisamment amples pour pouvoir aller à un géant comme François, ce qui n’est pas gagné d’avance. </p>
<p>Rapidement, je me rends compte que je risque fortement de me retrouver avec plus d’habits que prévu dans les bras et qu’il me sera difficile de tout transporter au rez-de-chaussée. A cet effet, je décide de suspendre momentanément mes recherches, le temps de me saisir d’un sac d’école qui se trouve au pied du bureau et d’en vider le contenu sur le sol.</p>
<p>De retour à mon armoire, je commence par choisir trois paires de chaussettes avoisinant les 42-44 en taille de pied, ce qui devrait plus ou moins faire l’affaire et, les glisses dans le sac. Trois caleçons supplémentaires viennent de suite après s’ajouter à la liste, suivis ensuite par autant de t-shirts roulés en boules. Un pantalon est encore disponible, je le prends avec, ainsi qu’une jaquette en laine et un haut de training. Malgré ma persévérance, je ne parviens pas à trouver le bas tu training et de ce fait, il me faut encore trouver deux pantalons et deux pull-overs, idéalement.</p>
<p>Je décide alors de me relever et d’emporter le sac à dos pour aller visiter les autres pièces de l’étage. </p>
<p>La porte d’en face me conduit directement dans une salle de bain au carrelage bleu ciel reflétant la lueur de ma bougie. Celle-ci ne m’intéressant pas, je passe à la porte suivante de l’autre côté du couloir. Il s’agit à nouveau d’une chambre, mais cette fois-ci, la porte n’a pas été fermée. </p>
<p>La première chose qui me saute aux yeux en pénétrant dans la sombre pièce est un tableau représentant un portrait peint de Mussolini, au dessus d’une chaise ou se trouvent, soigneusement plié, un pantalon de costard et une paire de chaussettes. Un grand lit double, surmonté d’un baldaquin se trouve au centre de la pièce, les oreillers tournés en direction d’une fenêtre aux volets clos. Les draps sont parfaitement repassés et aucun pli n’y subsiste. </p>
<p>Une chose me surprends, d’avantage même que cet excès de propreté, comme si les occupants de cette demeure étaient partis en pensant revenir rapidement, c’est le fait qu’il n’y a pas d’armoire à habits dans cette chambre. J’ai beau parcourir plusieurs fois la pièce du regard, tournant à maintes reprises sur moi-même et promenant la bougie dans tous les sens, mais rien n’y fait, il n’y a pas de meuble de rangement de ce type dans cet endroit.</p>
<p>Intrigué, je ressors de la pièce et décide de regarder ce qui se trouve derrière la dernière des portes, juste en face. Il s’agit d’une chambre d’ami faisant aussi office de penderie et de pièce d’entassement pour toutes les vieilleries inutilisées, en attente de finir, au mieux, dans une brocante et, dans le pire des cas, au bord de la rue à attendre le passage du camion récoltant les déchets ménagers. De nombreuses paires de chaussures de cuir pour homme sont méticuleusement alignées sous une alignée impressionnante de costumes et de vestons de marques. Une autre rangée d’habits se trouve en face de la première, regroupant des habits de femme, tout aussi élégants et classieux.</p>
<p>En cherchant encore un peu plus dans les recoins, je finis par repérer une vieille male en bois dans laquelle se trouvent des affaires de skis et en ressort une salopette de snowboard, appartenant certainement au jeune adolescent. Ceci fera parfaitement l’affaire pour aider François à ne plus avoir froid, me dis-je, comme soudainement soulagé d’un poids qui me taraudait.</p>
<p>Je me décide après quelques secondes d’hésitation à me saisir aussi d’un autre pantalon, mais provenant cette fois-ci de la réserve personnelle du père, en lui subtilisant un de ses bas de costard. Un pull en cachemire s’ajoute aussi au lot, ainsi qu’un veston en laine.  </p>
<p>Ayant fait le plein d’habits, je ressors de la pièce et me dirige à nouveau vers l’escalier afin de redescendre vers mon compagnon d’aventure et m’occuper de lui. Mais, alors que je me trouve à peu près au milieu du corridor, un bourdonnement sourd commence à se faire entendre. Le son vient de l’extérieur et semble distant, pourtant il s’amplifie rapidement, jusqu’à en raisonner dans le bâtisse. Instantanément, une sensation de picotement s’instaure dans mon ventre, alors que mon cœur s’emballe et bat la chamade dans mon torse. Par réflexe, je souffle la flamme de la bougie et plonge le couloir dans la nuit. </p>
<p>Je me fige sur place, n’osant même plus bouger, déposant une main contre la paroi froide du mur, comme si j’allais défaillir. Les vibrations émises par le bruit extérieur se répercutent dans les fondations de la maison et fourmillent au bout de mon membre. Je crois reconnaître le bruit des rotors d’un hélicoptère qui passera bientôt au dessus de nous.</p>
<p>Mes pensées se bousculent dans ma tête et s’entrechoquent pour ne laisser finalement plus qu’une seule chose transparaître et je me mets à faire une rétrospective de tout mes faits et gestes pour tenter de me souvenir si je n’ai pas laissé une fenêtre ouvert ou quelque chose de ce genre nous trahir.</p>
<p>Après quelques secondes de torture psychique, je finis par me convaincre que tout va bien et que la patrouille qui nous survole ne peut pas nous apercevoir, si ce n’est nos traces de pas qui s’échappent brièvement de la forêt pour venir jusqu’ici. La nuit nous offre au moins cet avantage, rendant le repérage de ce genre de détails quasi impossible, sauf par grand coup de hasard et de malchance. </p>
<p>En effet, le bruit du moteur de l’engin volant s’estompe rapidement, disparaissant à l’horizon, en direction de la chaîne montagneuse où a eu lieu notre dernière altercation sanglante avec un commando détaché de leur milice. J’espère que Nourad aura su se montrer suffisamment prudent pour ne pas se faire remarquer, me mets-je à songer.</p>
<p>Reprenant possession de mes moyens, je termine de me rendre en direction de l’escalier et entame la descente de ce dernier, me rendant au chevet de mon ami.</p>
<p>Après avoir déposé la bougie à côté de moi sur la table du salon et l’avoir rallumée, je commence à ôter les habits de mon compagnon d’aventure étourdit, me battant avec son corps se laissant totalement aller, comme de la guimauve que l’on aurait un peu trop approché du feu. Ses bras s’agitent dans le vide, se ballotant de gauche et de droite, alors que sa tête roule sur les côtés, basculant en arrière dès que je surélève son torse. Jamais je n’aurais imaginé que d’habiller une personne sans réaction puisse être une tache si éreintante, finis-je par penser. Il ne me faut par ailleurs pas moins de vingt minutes pour parvenir à mes fins et enlever la totalité des vêtements de mon acolyte et une cinquantaine de minutes environs, afin de lui passer des habits propres et chauds. </p>
<p>Nourad n’est toujours pas revenu et, maintenant que je viens de terminer avec François, je commence à m’inquiéter de son sort, craignant qu’il se soit fait arrêter ou pire encore. J’essaye de ne pas y penser, me répétant inlassablement que tout se déroule comme prévu et qu’il franchira le pas de porte dans quelques secondes, un air enjoué sur le visage et porteur de bonnes nouvelles. Je me réconforte au mieux que je peux, mais cette attente devient rapidement interminable et je ressens de plus en plus la nécessité de m’occuper l’esprit pour ne pas céder à la panique. </p>
<p>J’en profite pour me changer à mon tour et, une fois ceci effectué, commence à marcher dans le salon, en guettant l’arrivée de notre guide avec impatience. La moitié de la bougie de la bougie s’est consumée ; le temps semble à nouveau s’allonger et je commence à me sentir de plus en plus seul. Puis, ce sentiment de délaissement se transforme lentement en colère, imaginant Nourad nous ayant abandonnés à notre sort, avant de terminer en angoisse, pour les mêmes raisons. Me voilà en train de tourner en rond dans la pièce, faisant les cent pas, comme un mari le ferait lors de l’accouchement de sa femme ou encore, un vieux lion mâle dans sa cage miniature, attendant qu’on l’abatte après une ultime représentation. </p>
<p>Mais, alors que je commence à médire sur son compte, ce dernier apparaît subitement dans l’encadrure de la porte-fenêtre, à demi essoufflé. Il me regarde un instant sans prononcer le moindre mot, puis se dirige ensuite directement auprès de François. Une fois à ses côtés, il relève la tête et, s’adressant à moi, me demande des nouvelles de son état de santé.</p>
<p>Je lui explique que depuis son départ, rien n’avait évolué, si ce n’est le fait que nous avions pu nous changer et qu’un tas d’habits secs l’attendait au pied du canapé. Je le préviens encore, par courtoisie, que les tailles des vêtements ne correspondent pas forcément et que j’ai pris ce que j’ai trouvé de plus ample et de plus chaud.</p>
<p>Ce dernier rigole et me remercie pour mon dévouement, m’expliquant que cela n’a pas réellement d’importance face à la situation générale. </p>
<p>Je nous ai trouvé deux paquets de pommes séchées encore à peu près comestibles, un sachet de noix et des biscottes ; cela devrait nous aider à tromper notre faim, s’exclame-t-il en me tendant un de ces biscuits secs, que j’accepte avec enthousiasme. J’ai aussi mis la main sur un moyen de transport, certes pas des plus rapide et ni des plus discret, mais cela nous permettra de nous rendre près de Aoste et d’y cacher François, avant de reprendre la route, poursuit-il. Reprends des forces mon ami, nous partons dans une quinzaine de minutes tout au plus, conclut-il.</p>
<p><strong>Chapitre suivant : En ligne dès le 16.09.2010&#8230;</strong></p>
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		<title>L’AVENEMENT DES TYRANS – Chapitre 12</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Jul 2010 15:34:17 +0000</pubDate>
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Mais, alors que la nuit entrecoupée d’insomnies touche à sa fin, bien avant le lever du soleil, dans la noirceur la plus totale, une main vient se poser sur mon épaule découverte et commence à me secouer avec délicatesse et hésitation, accompagnée d’un murmure. 
Monsieur, Monsieur, s’il vous plaît, Monsieur, levez-vous, répète [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Face à la meute</strong></p>
<p>Mais, alors que la nuit entrecoupée d’insomnies touche à sa fin, bien avant le lever du soleil, dans la noirceur la plus totale, une main vient se poser sur mon épaule découverte et commence à me secouer avec délicatesse et hésitation, accompagnée d’un murmure. </p>
<p>Monsieur, Monsieur, s’il vous plaît, Monsieur, levez-vous, répète sans cesse la voix tamisée qui se glisse dans mes oreilles, m’extirpant à mon sommeil. </p>
<p>Surpris, à peine mes paupières ouvertes, les yeux écarquillés, je retire mon bras et me dégage en me projetant en arrière, d’un bon. Un cri de stupeur prenant sa source au plus profond de ma gorge s’apprête à jaillir hors de ma bouche, quand au dernier moment, je prends conscience qu’il s’agit d’un jeune homme, d’une vingtaine d’année tout au plus, aux airs un peu niais et profondément timide, de prestance fort peu imposante. Je me souviens alors la discussion de la veille avec cet étrange personnage et me rappelle l’avoir entendu nous prévenir de cette visite fort matinale.</p>
<p>Tu es l’apprenti n’est-ce pas, le questionne-je, d’une voix rauque et enrouée, avant de me racler la gorge en toussant. Bien, laisse-moi juste réveiller mon acolyte et allons-y, lui dis-je encore, m’étirant de tous mes membres. </p>
<p>Contrairement à moi, François semble avoir trouvé un sommeil profond et ininterrompu et ce n’est pas sans quelques grognements et ronchonnements que je parviens finalement à l’en tirer. Légèrement contrarié par mon intervention, il ne manque pas de me le faire remarquer durant les premières minutes et finit par se calmer en voyant la jeune recrue se tenant droite et silencieuse, au pied de son lit, un petit sourire en coin. </p>
<p>Rapidement habillé, nos affaires regroupées, nous nous mettons en route, derrière notre guide,  laissant derrière nous nos raquettes à neige sur les conseils de notre aide, le suivant à travers le long couloir, puis dans l’escalier, prenant garde à ne pas réveiller le reste de l’immeuble endormit. </p>
<p>A pas feutrés, nous évoluons, jusqu’à en arriver au pied des marches, au rez-de-chaussée, avant de franchir le corridor jusqu’à la porte de sortie. Cette dernière grince sous la force des bras de l’apprenti, laissant un temps de répit, avant de reprendre sa lente chanson stridente, dès notre passage.</p>
<p>A l’extérieur, un vent glacial balaye l’horizon obscurcit par la nuit qui tente de perdurer, tandis qu’au loin, commencent à s’illuminer les pics des premières montagnes, derrière lesquels le soleil tend à s’élever. Une fine ligne rosée semble déchirer le néant, laissant apparaître les silhouettes massives et luisantes des sommets enneigés. Une fois de plus, ce spectacle nous ravit, le temps d’un instant, avant de poursuivre en direction du second bâtiment. </p>
<p>La forme d’un homme, dissimulé dans la pénombre du deuxième immeuble, derrière celui-ci, semblant guetter notre arrivée avec impatience, s’active nerveusement. Les mains dans les poches de sa veste, bravant le froid, la tête enfouie dans les épaules, il effectue de brefs allés et venus, se retournant constamment pour s’assurer que personne ne l’a remarqué. De la condensation s’échappe par saccades de sa bouche.</p>
<p>Vous voilà enfin, se plaint-il dès notre arrivée à sa hauteur, avec un fort accent marocain ou tunisien. Entre son capuchon au rebord en fourrure animale et la grosse écharpe de laine qui lui passe devant le visage, recouvrant de son cou à son nez, se dissimule un visage basané, aux traits méditerranéens. Je m’appel Nourad, nous explique-t-il, nous tendant la main pour se présenter. Je suis votre guide pour redescendre en direction de l’Italie, ajoute-t-il, se retournant pour nous indiquer le versant de la falaise donnant sur le pays en question. Mais,  pour commencer, poursuit-il en se dirigeant vers un petit cabanon caché derrière le bâtiment, suivez-moi, nous allons vous trouver des chaussures plus adéquates pour cette randonnée. </p>
<p>Une fois nos pointures communiquées, il ne faut pas plus de deux minutes à notre guide pour nous dégotter une paire montante chacun, aux semelles renforcées et cramponnées. Nous faisons l’échange avec nos propres chaussures, que nous abandonnons sur place, sur les conseils de notre nouveau compagnon de chemin. Ne prenez pas le risque de vous faire déséquilibrer par des poids se balançant sur les côtés, laissez tout ce qui est inutile ici, précise-t-il.</p>
<p>Puis, faisant un aller et retour avec le fond de la pièce, l’homme revient vers nous et nous tend une paire de raquette à neige en bois et, après avoir vérifier une dernière fois les pointures de celles-ci, nous indique un alignement de paires de ski de bois, sur lesquels sont accrochées des peaux de phoques, comme dans l’ancien temps. </p>
<p>Servez-vous, nous dit-il, et n’oubliez pas de prendre des piolets, ils vous seront de grande utilité. Vérifiez bien les lanières des fixations, on ne sait jamais ajoute-t-il. Il s’agit de vieux matériel, la confrérie n’étant pas très riche, mais vous verrez, il fonctionne tout aussi bien, si ce n’est juste qu’il est un peu moins maniable, mais on s’y fait vite, conclut-il, nous laissant aller fouiner à notre guise.</p>
<p>Maintenant que vous êtes fins prêt pour affronter les versants enneigés de la montagne, nous allons pouvoir nous rendre au chenil et prendre les quelques chiens que j’ai fais préparer, avant de venir vous chercher, nous indique-t-il en nous montrant une petite maisonnette. Je n’ai pas pu les prendre directement avec moi, se sent-il obligé de préciser, le maître-chien les accompagnants n’étant pas encore prêt.</p>
<p>La maison au toit pointu vers laquelle nous nous dirigeons, skis et raquettes fixés dans le dos, en brassant la neige de nos pieds, tentant de nous frayer un passage, renferme aussi le musée du Grand-Saint-Bernard, selon les indications de l’apprenti, qui nous suit jusque là-bas. </p>
<p>A notre arrivée devant la bâtisse, des aboiements s’élèvent, signalant notre présence et laissant deviner une certaine excitation. Les molosses semblent deviner la promenade qui les attend et paraissent s’en réjouir. La voix grave d’un homme claque soudainement dans les airs, provoquant la cessation immédiate du vacarme engendré par notre visite. </p>
<p>L’homme en question apparaît tout à coup devant nous sur le pas de la porte, nous saluant d’un geste rapide de la main et surélevant brièvement la tête, sans prononcer un seul mot.</p>
<p>Je vous présente Jonas, notre maître-chien, nous lance subitement Nourad. Il ne parle que peu, si ce n’est pour s’adresser à ces chiens, mais il vous comprend parfaitement, se sent-il contraint de nous préciser. Puis, discrètement d’ajouter que ce dernier n’est pas méchant, mais juste un peu sauvage, préférant vivre avec ses bêtes plutôt qu’avec nous, les humains. </p>
<p>Enchanté, s’exclame François en s’avançant et en lui tendant la main pour se présenter. Mais l’homme aux canidés ne réagit pas et se contente de diriger son regard sans expression vers mon compagnon, l’inspectant de la tête aux pieds. François finit alors par baisser sa main, quelque peu déconcerté par ce manque de civilité et se recule d’un pas pour se placer à ma hauteur.</p>
<p>Suivez-moi, nous invite l’homme au caractère bourru, avant de disparaître derrière l’angle de la maison. Marchand quelques bonnes enjambées devant nous, l’individu nous entraîne de l’autre côté de la bâtisse, sans même se retourner une seule fois pour voir si nous le suivons réellement. </p>
<p>Avançant en file indienne derrière notre dresseur de chiens, nous nous contentons de rester silencieux, concentrés pour ne pas commencer à grelotter sous l’effet sournois du froid. Le vent nous pousse désormais en avant, s’accumulant dans notre dos et réduisant ainsi nos efforts pour avancer sur la surface gelée. </p>
<p>Attendez-moi ici, nous demande l’homme de tête, nous précisant qu’il renvient de suite. Puis, sans perdre d’avantage de temps, il s’en retourne et pénètre dans la maison que nous venons de longer, claquant la porte de bois sur ses talons, sans ménagement.</p>
<p>Dix interminables minutes s’écoulent, durant lesquels nous n’échangeons pas plus de cinq phrases avec François et Nourad, nous contentant de parfois sautiller sur place pour nous réchauffer ou de donner de petits coups de pieds pour bousculer les petits amas de neige qui se sont formés durant la nuit, sous les effleurements du vent, histoire de passer le temps.</p>
<p>Soudain, des bruits déclenchés par des meubles que l’on déplace ou par des morceaux de bois que l’on tape contre les fondations de la maison, raisonnent dans la demeure et transpirent vers l’extérieur. Puis, le silence retombe, quelques aboiements se font entendre et tout à coup, la porte par laquelle notre guide est entré, quelques instants auparavant, s’ouvre avec force et vient heurter le mur de l’immeuble de pierre, avant de rebondir  déformée par les fortes vibrations émises par le choc. </p>
<p>Dans l’encadrure de la porte se répand la lumière de la pièce, éclairant la neige qui se trouve juste devant, perçant l’obscurité sur quelques mètres. Des milliers de cristaux de glace se mettent instantanément à scintiller sur le sol, avant d’être un à un emportés par la brise tenace qui sévit. </p>
<p>La forme du corps de Jonas, notre maître-chien, apparaît subitement dans la luminosité qui inonde l’entrée de la bâtisse, marchant à reculons, et semblant tenir quelque chose dans chacune de ses mains, quelque chose qu’il à l’air de tirer. Une masse sombre se dessine peu à peu, suivie d’une seconde. Rapidement, nous finissons par voir apparaître deux énormes molosses, attachés par une longue corde entre eux, puis par une autre corde, allant jusqu’à leur propriétaire, fermement tenue par sa main gauche. A notre grande surprise, trois autres chiens surgissent par la suite, reliés eux à la seconde corde, se trouvant dans la main droite de notre nouveau coéquipier.</p>
<p>Tenez, nous dit-il en nous tendant la corde retenant les trois derniers canidés à être sortis de la maison. Ne les touchez pas, nous informe-t-il par prudence, laissez-les vous renifler et ne faites aucun geste brusque. Evitez de levez les mains au-dessus d’eux et n’approchez pas vos visages de leur gueule, précise-t-il. Ne les fixez pas dans les yeux, ils pourraient prendre cela pour un défi, mais ils sont très gentils, ne vous en faites pas, poursuit-il. En attendant mon retour, continue-t-il, chaussez vos raquettes, vous en aurez besoin pour vous déplacer sans vous enfoncer.</p>
<p>Nourad s’avance timidement pour prendre la corde et, une fois celle-ci dans sa main, se contente de ne plus bouger, gardant un sourire crispé sur son visage, ne se rendant même pas compte que ses lèvres tremblent. Apparemment, il semble plus à l’aise avec les flancs abrupts des montagnes avoisinantes, qu’avec certains animaux domestiques. </p>
<p>Voilà, nous dit subitement l’apprenti, s’avançant de quelques pas pour se placer au centre de notre petit groupement ; je dois m’en retourner auprès de mes frères, sinon mon absence risque de se faire remarquer. Je vous souhaite bonne chance et que Dieu soit avec vous pour cette traversée, ajoute-t-il, d’un ton prophétique. Nous le saluons à notre tour et le laissons s’éloigner de nous, en direction des siens.</p>
<p>Lorsque l’homme responsable des molosses revient, après avoir fermé la demeure derrière lui et tenant ses deux canidés marchant fièrement au pas, il s’approche de Nourad et, sans lui adresser la parole, récupère la seconde corde et s’accroupis face aux trois chiens. Habillement, il défait les cordages qui les lient entre eux et transmet un embout à chacun d’entre nous, nous confiant à tous un de ses protégés.</p>
<p>Il saura ce qu’il faut faire en cas de pépin, déclare-t-il à mon intention, en me fournissant la partie qui me revient. Ne vous en faites pas, se sont les rejetons du couple que je prends sous mon contrôle, ils suivront sans sourciller, nous précise-t-il alors à tous. Bien, si tout le monde est prêt, conclut-il, alors nous pouvons y aller, vous n’avez qu’à me suivre et marcher dans mes traces ; ne vous écartez pas de ma piste, cela pourrait vous être fatal. </p>
<p>Terminant sa phrase, alors que l’astre solaire commence à s’étendre au-dessus de nos têtes, il entame notre périple en ouvrant la voie. Il nous devance et foule la neige vierge devant lui, appelant ses chiens à le suivre.</p>
<p>Les deux brefs sifflements émis par l’homme de tête suffisent à capter toute l’attention des bêtes, qui commencent à se mouvoir en sa direction, pour marcher derrière lui. A l’autre bout des cordages, nous tentons tous, tant bien que mal, de suivre nos molosses à la force herculéenne, qui nous entraînent derrière eux. La traction inverse qui s’exerce sur les laisses ne semble pas importuner les canidés, qui se contentent d’avancer en respirant bruyamment, la gueule ouverte. Dans leurs yeux sombres, aucune émotion ne paraît se dégager, si ce n’est peut-être une impression de tristesse due aux cernes et à la forme des plis que prend la peau de leur front ridé. Contrairement aux clichés habituels, ceux-ci ne sont pas affublés de tonnelets de rhum, mais simplement de larges colliers de cuir, sanglés par de grosses fermetures métalliques. Leurs statures imposantes de colosses se dandinent lourdement sur le parcours, avec une certaine maladresse, suivant un rythme quasi constant.</p>
<p>Nous longeons rapidement l’étendue d’eau recouverte de glace, qui fait face à l’immeuble d’où nous venons et où nous avons passé la nuit, pour nous rendre à l’opposée du plateau sur lequel nous évoluons, du côté Italien, après avoir passé les dernières constructions.</p>
<p>Le matin qui se lève sur la plaine du Pô nous offre un spectacle à couper le souffle. La magnificence des couleurs chatoyantes qui s’étendent au pied des montagnes fait ressortir les vastes étendues en contrebas, plus larges et certainement plus arides en été, que celles de Suisse, de l’autre côté de la falaise. Loin de la route qui entortille ses lacets sur l&#8217;autre versant, le sentier dégringole à la rencontre des premiers mélèzes. Dans la plaine, à nos pieds, se devine, minuscule, le gros ver blanc du tunnel, ressortant de la roche en direction d’Aoste. Une faible nappe de brouillard matinale,  quasi dissipé,  s’étend au fond du vallon et obstrue notre champ de vision, nous empêchant de distinguer d’avantage de choses.</p>
<p>Voyez-vous les constructions qui se trouvent là-bas en contrebas, nous demande notre guide, nous indiquant de son bras la direction où regarder. Il s’agit Cantine de Fonteintes, ancien hospice maintenant fermé, nous indique-t-il, précisant que la pente est trop forte pour s’y lancer directement pour l’instant avec nos skis et que nos ceux-ci risqueraient de déclencher une avalanche. </p>
<p>Allons-y Messieurs, de la route nous attend, termine-t-il avec entrain. Nous n’allons pas nous y arrêter, mais nous emprunterons d’ici une trentaine de minutes, le chemin qui passe juste devant, vous pourrez y voir de plus près, ajoute-t-il. Ensuite, arrivé là, nous pourrons chausser nos skis. </p>
<p>Tandis que le crépitement de la neige, durcie par le souffle glacial du vent, qui s’est abattu toute la nuit sur ce flanc de la montagne, commencent à raisonner sous les cadres arrondis de nos raquettes,  je me retourne pour jeter un dernier regard à cet endroit peu commun appelé Plan de Jupiter, site archéologique traversé par un chemin taillé dans la roche, datant de l’épopée Romaine et, où nous avons passé la nuit. Le lac gelé qui s’étend devant l’hospice, commence à s’embraser sous les rayons du soleil levant, reflétant un teint orangé, alors que les deux énormes bâtiments en arrière plan recrachent leur fumée grise, par les cheminées. La statue de Saint-Bernard, rehaussée sur son socle de pierre circulaire, en retrait de l’hospice, veille sur l’endroit, s’élevant majestueusement face au lac.  </p>
<p>Jonas s’avance alors pour emprunter l&#8217;ancien chemin qui se dirige à plat vers l&#8217;ouest, empruntant un sentier longeant tout d’abords la crête avant de plonger en dévers. Sous l’influence de son poids, quelques petits blocs de glace se détachent du bord du sentier recouvert et dévalent la forte pente, ricochant et emportant d’autres morceaux avec eux, jusqu’à disparaître totalement en contrebas.</p>
<p>Rapidement, la combinaison de mouvements, effectuée par les pieds et les bras, coordonnée par le rythme lent et constant de nos enjambées, s’établit et nous finissons par nous habituer à marcher avec les piolets. Nos pas s’assurent vite et, au fil des mètres qui défilent, nous apprenons à surmonter notre appréhension du vide et parvenons à nous déplacer sans être déséquilibrés. Ce n’est qu’après le premier kilomètre parcourus, que nous finissons par progressivement accélérer la cadence, sous l’influence de notre maître–chien  ouvrant la marche. </p>
<p>Les premiers oiseaux commencent à peupler le ciel, au-dessus de nous, tournoyant dans le vide, battant des ailes pour rester en altitude, désavantagés par le surplus de courants froids qui les tirent vers le sol. Leurs fines silhouettes aérodynamiques se reflètent sur le sol incliné des versants montagneux, filant à toute allure.  </p>
<p>Quelques traces de chevreuils en contrebas, en quête de rares brins d’herbe à brouter, sont incrustées dans la masse gelée, figées ainsi pour un temps, attendant le redoux pour disparaître ; comme une cicatrice qui s’effacerait avec les jours qui défilent. </p>
<p>Les chiens, reniflant l’odeur du gibier, truffe au sol et queue abaissée, commencent à montrer quelques signes de nervosités, s’arrêtant parfois pour scruter les lieux, à la recherche de l’animal, avant de reprendre leur piste en tirant sur les cordes. Il ne faut pas moins de toute la force de persuasion de notre maître-chien pour venir à bout de cette lubie instinctive qui pousse nos molosses à réagir ainsi, guidés par la dure loi de la nature. </p>
<p>Ne vous laissez pas entraîner, nous crie le gardien de la meute. Tirez d’un coup sec sur la corde si vous sentez que votre chien s’emballe et tente de s’échapper ou de poursuivre un animal de passage, nous explique-t-il ensuite. Si vous les laissez faire, ils vous entraîneront vers le bas et vous ne pourrez plus vous arrêter, nous menace-t-il encore. Montrez leur que vous commandez et non l’inverse, sinon, vous êtes foutus, conclut-t-il.</p>
<p>Le sentier sinueux que nous empruntons, se faufile au gré des reliefs et des irrégularités naturelles du décor, contournant bon nombre de monticules, sillonnant aux pieds des pics qui s’élèvent verticalement, évitant d’immense rochers ayant dévalé la forte pente au fil de l’érosion du sol, serpentant vers notre première étape de transition.</p>
<p>Plus nous évoluons et plus la pente s’accentue, passant rapidement de simple inclinaison à un versant escarpé et glissant. Le poids de nos chiens, leur force naturelle et leur agilité de base nous sont d’un grand secours pour évoluer dans ce contexte alpin. Usant de nos piolets, mettant à épreuve notre équilibre, nous réajustant sans cesse en compensant avec la traction effectuée sur les cordages nous liant avec nos animaux de compagnie, nous tentons de rester tant bien que mal sur nos pieds ; le pire scénario étant la chute suivit d’une interminable glissade. Une concentration maximale est requise sur les derniers mètres nous séparant de la Cantine de Fonteintes, s’accompagnant d’un silence de rigueur où, seuls les fortes respirations rapides des canidés se font encore entendre.</p>
<p>Après plus de quarante-cinq minutes de marche, dépassant déjà de quinze minutes l’horaire annoncé préalablement par notre guide, à la sortie d’un long virage contournant un relief escarpé, nous finissons enfin par voir les toitures de tuiles de la Cantine de Fonteintes, se présentant sur un monticule de terrain surplombant la vallée.</p>
<p>Courage, nous y sommes presque, s’écrie soudain Nourad. Plus qu’une petite dizaine de minutes environs et nous pourrons chausser nos skis en direction de Saint-Leonard, en contrebas. </p>
<p>La pente que dévalait le sentier enneigé que nous suivons finit par s’aplanir peu à peu, évoluant et se modelant en une montée, certes faible, mais suffisamment escarpée pour ralentir d’avantage notre convoi pédestre. Une fois de plus, la bonne volonté de nos compagnons à quatre pattes nous vient en aide, nous permettant de nous laisser tracter à demi par nos chiens de montagne, apparemment heureux de nous rendre ce service.</p>
<p>Une fois arrivé au pied de l’ancienne cantine désaffectée, l’état des constructions étant là pour nous le rappeler, nous ne perdons pas de temps et, comme indiqué auparavant par notre guide, nous nous arrêtons uniquement pour déchausser nos raquettes et les inter changer avec nos skis. </p>
<p>La bonne humeur est au rendez-vous et nous profitons de cette courte halte pour nous échanger quelques blagues et quelques rires, avant de reprendre notre périple. </p>
<p>N’oubliez pas de détacher les chiens, nous recommande notre dresseur charismatique et bougon. Vous ne pourrez pas descendre à ski en gérant la difficulté et le dénivelé avec une corde dans les mains et un animal de cette taille à l’autre bout, insiste-t-il. Ne vous en faites pas, ils arriveront certainement avant vous en bas, à moins que vous ne chutiez en court de route, poursuit-il en éclatant de rire bruyamment, sa voix rauque allant se répercuter sur les flancs de montagne avoisinant et se répétant à l’infini en s’atténuant. </p>
<p>Mais, alors que notre petite équipe, surprise par les gloussées à gorge déployée de notre accompagnant se regarde, hésitant à se laisser aller avec allégresse dans son délire joyeux, une série de coups de feu éclate dans les airs, se répandant rapidement, comme une traînée de poudre et, raisonnant à tout azimute. Nous sursautons d’abord, avant de nous figer, un air médusé se dessinant sur nos visages, laissant passer la fin du bruit en nous regardant impuissant et apeurés. A nos pieds, les chiens, tirant sur les cordages pour se dégager, se sont tous regroupés devant nous, comme pour nous protéger, grognant et irisant le poil.   </p>
<p>Putain, hurle François, parvenant à surmonter son blocage et tournant instinctivement la tête en direction de l’hospice, quelques centaines de mètres au-dessus de nous. C’était quoi ce raffut, on aurait dit des rafales de mitraillette, s’affole ensuite Nourad, tournant à son tour le regard en direction du sommet.</p>
<p>Un temps de répit s’installe ensuite, retombant lourdement, comme le ferait un gaz inodore, nous asphyxiant lentement ; nous laissant impuissants face à cela. </p>
<p>Des milliers de questions se bousculent aux portes de nos esprits et, alors que nous commençons à nous affoler, tentant tous de parler en même temps, pris dans un vent de panique, une épaisse fumée noir apparaît, s’élevant lentement dans les airs, tachant le ciel bleuté d’une large traînée sombre. </p>
<p>Quelque chose brûle, s’exclame Nourad, pointant le plateau où se trouve l’hospice de son doigt ganté. </p>
<p>Regardez, la fumée s’épaissit de plus en plus, confirme ensuite François, s’avançant d’un pas, comme pour mieux voir. </p>
<p>Deux nouveaux coups de feu retentissent, suivit d’une forte explosion juste après. </p>
<p>Jonas, s’étant protégé d’instinct les oreilles de ses mains, les retire pour nous indiquer une nouvelle colonne noirâtre montant vers les cieux.</p>
<p>Mais que se passe-t-il là-haut, questionne alors notre guide, la voix tremblante de peur. Il faut que nous fassions quelque chose, s’exclame-t-il, s’avançant de quelques pas en direction du sommet, avant d’être stoppé par le bras de l’homme aux chiens, placé en travers de sa route. </p>
<p>Non, lui répond sèchement le maître-chien, ajoutant que nous ne pouvons rien y changer, la distance nous séparant des chanoines étant trop grande. Par ailleurs argue-t-il, nous n’avons même pas d’armes pour contre-attaquer et comment comptes-tu remonter là-bas, lui lance-t-il. Il faut continuer, conclut-il, je ne sais pas se qui se passe là-bas, mais je devine ce qui arrivera si nous restons ici. Allons-y, maintenant !</p>
<p>Mais, au même moment, un bruit sourd, surpassant de loin les précédents, surgit de nulle part, emplissant, une fois de plus, le vallon d’un enchaînement dégressif d’échos se répercutant contre les roches verticales. </p>
<p>Pratiquement de suite après la détonation, la secousse émise par l’explosion nous parvient et se fait ressentir sous nos pieds, tandis qu’une énorme plaque de neige s’est détachée de la corniche bordant le plateau de Jupiter, par où nous venons de passer quelques minutes auparavant. Un vrombissement sourd se met à dévaler la forte pente, accompagnant une quantité phénoménale de neige et de terre mélangées, s’effondrant et glissant en emportant tout sur son passage. Un immense nuage blanc s’échappe de l’amas en furie qui s’écoule avec violence en direction de la vallée. Plus la progression de la masse en mouvement évolue et plus sa taille augmente, s’abreuvant de tout ce qui se trouve sur son passage, déterrant les rochers, déracinant les quelques sapins qui peuplent ce tracé, arrachant les clôtures pour le bétail, faisant voltiger les fils barbelés comme les pales d’un hélicoptère. </p>
<p>Lorsque la colère de la montagne vient frappé la façade latérale d’une ferme de bois se trouvant à quelques centaines de mètres en dénivelé, seule, perdue au milieu des vastes prairies enneigées, la puissance du choc est telle que des planches de bois vernies s’envolent à plusieurs mètres de hauteur, avant de retomber dans le chaos engendré par l’explosion.  </p>
<p>Affolé par l’excès de décibels, apeuré et, l’espace d’une seconde, livré à l’inattention de François, un des saint-bernards parvient à se libérer et s’enfuit, à grande vitesse, en direction de la vallée, traînant sa corde derrière lui. </p>
<p>La coulée de neige qui s’abat sur la forte pente, finit par perdre de sa puissance en venant balayer une portion de forêt, avant de s’y perdre, dispersée par la barrière naturelle. Dans son sillage, ne restent que quelques morceaux de bois dépassant tristement de l’amas de neige et des rochers, transportés depuis divers points culminants et ayant roulés jusqu’en bas. Tout n’est que désolation sur le chemin emprunté par l’avalanche et des morceaux de glaces se sont amoncelés sur toute la distance. A ce moment, retombe un silence souverain et résumant parfaitement ce qui vient de se passer. </p>
<p>Une chance que nous ne soyons pas partis une demi-heure plus tôt, nous aurions été emportés comme tout le reste, s’enthousiasme François. </p>
<p>Surtout quand on voit l’état des arbres et de la ferme après son passage, lui réponds-je avec sarcasme.</p>
<p>Là, regardez, s’époumone soudain  Nourad, l’indexe pointé en l’air, encore en train de fixer le sommet de la montagne d’où ont surgis les détonations. Il y a quelqu’un sur la corniche qui regarde en contrebas, nous indique-t-il. A votre avis, de qui s’agit-il, nous questionne-t-il.</p>
<p>Il a quelque chose à l’épaule, on dirait un canon de fusil, s’inquiète ensuite François, plissant les yeux pour tenter de combler la distance qui le sépare du sommet. </p>
<p>Cette fois, on est repéré, dis-je inquiet, voyant l’individu sur la corniche se retourner en notre direction, puis retirer quelque chose de l’objet qu’il porte à l’épaule, avant de le porter devant son visage. </p>
<p>Une lunette de viseur, hurle tout à coup Nourad, devinant par déduction logique, partant du principe qu’il s’agit bien d’une arme à feu. Vite, tirons-nous en vitesse de là, ajoute-t-il, terminant de fixer les lanières de sa paire de ski dans l&#8217;urgence.</p>
<p>Nous sommes trop loin de lui, il ne peut pas tirer depuis son perchoir, il y a plus de deux, voir trois kilomètres qui nous séparent, sa balle ne parviendrait pas jusqu’ici, précise calmement le dresseur de molosse. Toutefois, je suis aussi d’avis de foutre le camp et rapidement, avant qu&#8217;ils ne décident de venir à notre rencontre, conclut-il.</p>
<p>Ne traînons pas, lance-je, faisant signe à Nourad, notre guide, de prendre la tête de notre convoi, connaissant d&#8217;avantage les irrégularités du terrain enneigé et de ses nombreuses évolutions au fil de la journée.</p>
<p>Regardez, nous coupe François dans notre élan, nous forçant à nous retourner une nouvelle fois en direction du sommet d&#8217;où se dégage désormais non plus une colonne sombre de fumée, mais, où cette dernière a finit par se muter en une sorte de nuage dense et sombre, occultant complètement la fin de la montagne. En dessous de l&#8217;épaisse couche englobant la partie où se situe l&#8217;hospice, à la frontière de la zone de visibilité, une centaine de mètres en contrebas, sont apparus deux skieurs, vêtus de combinaison bleu foncée ou noir. Le commando tractés par des cordes fixées à l&#8217;arrière d&#8217;un ratrack bariolé aux couleurs de camouflage militaire, se confondant avec le décor environnant par des teintes grises et blanches, lancé à toute vitesse sur le chemin en pente nous rejoignant, s&#8217;approche rapidement de nous.</p>
<p>Vite, suivez-moi, hurle notre guide, s&#8217;élançant dans la pente, s&#8217;accroupissant directement en position de recherche de vitesse, droit en bas. </p>
<p>François le seconde, poussant plusieurs fois avec énergie sur ses bâtons afin d&#8217;accroître sa vitesse et adoptant peu après la même position que son prédécesseur, suivant ses traces.</p>
<p>Allons-y vite, me crie Jonas, se retournant une dernière fois pour prendre en compte l&#8217;évolution de notre comité d&#8217;accueil, se rapprochant dangereusement, à moins d&#8217;un kilomètre de nous. </p>
<p>Alors que le bruit du moteur de l&#8217;engin à chenilles commence à nous parvenir,nous nous élançons à notre tour en dévers de la pente, accompagnant notre départ précipité par un long sifflement et quelques encouragements de la part de notre maître-chien à ses protégés, pour leur donner le signal de courir.</p>
<p>La meute aboyante, bondissant massivement dans la neige, se met à nous escorter dans notre course, en y prenant la tête sur les premiers cents mètres, avant que nous ne finissions par les dépasser, accroissant de plus en plus notre vitesse.</p>
<p>Nourad, parti quelques instants avant nous, en tête du groupe, se retrouve déjà loin en contrebas et poursuit sa descente, accroupis, à pleine vitesse. Il passe désormais près de ce qui doit être une bergerie, un enclos de bois s&#8217;étendant devant semblant confirmer cette thèse. Le terrain accidenté et bosselé, les différences de structures neigeuses, durcies lors de passages ombragés ou, ramollie et collante une fois exposée au soleil, les rochers dépassant du manteau blanc et à peine suffisamment sournoisement maculé d&#8217;une fine couche de cristaux de glaces, transportés par le vent, ne suffisent à ralentir sa progression. Son expérience de la montagne, complétée par ses nombreuses années de services pour l&#8217;hospice, lui confèrent une assurance que nous n&#8217;avons pas.</p>
<p>François, en skieur confirmé, s&#8217;atèle à essayer de garder la distance qui le sépare de son prédécesseur, mais commence à montrer des signes de fatigue dans les jambes. Sa position se fait de plus en plus chancelante et sa trajectoire commence à dévier de celle de Nourad. </p>
<p>Pour ma part, je tente de me concentrer sur mes skis, rebondissant maladroitement sur les bosses, manquant de souplesse, le coeur affolé par la vitesse qui s&#8217;accentue à chaque mètre parcouru, crispé par la peur. Je n’entends même plus les cris de chiens qui tente de nous suivre, nous voyant peu à peu disparaître, tandis que derrière eux se rapprochent nos poursuivants.<br />
Jonas, lui,referme la marche derrière moi, continuant de siffler ses chiens.</p>
<p>Les premiers arbres commencent à border notre trajectoire, se transformant rapidement en forêt s&#8217;étendant sur les flancs de montagnes nous entourant latéralement. Le large couloir dans lequel nous évoluons à toute vitesse commence à son tour à se peupler de conifères, se dressant de manière éparse, mais laissant suffisamment de place pour les éviter. Toutefois, chaque changement de direction à cette allure risque de nous faire perdre l&#8217;équilibre et pourrait engendrer des conséquences catastrophiques.</p>
<p>Le vent provoqué par notre grande vitesse et la traînée de poussière neigeuse laissée en suspend dans les airs par les skis de celui qui se trouve devant, font sur nos visages découverts et exposés, l&#8217;effet d&#8217;un choc électrique permanent, notre peau se gelant presque. Nos yeux pleurent et les traits de nos faces blêmes sont tirés à presque s&#8217;en déchirer. La douleur procurée par le froid nous pousse à vouloir ralentir et il nous faut lutter avec nous même pour ne pas flancher, ne serait-ce qu&#8217;une misérable seconde. La descente paraît interminable et la fatigue accumulée ces derniers jours n&#8217;aidant pas. </p>
<p>Soudain, un coup de feu raisonne sur nos traces, en amont, parvient à percer le bruit du vent qui laboure nos oreilles, nous tirant de notre calvaire une seconde, figeant notre attention.</p>
<p>Déconcentré, François finit par tomber violement, n&#8217;ayant pas vu arriver un morceau de roche dépassant à demi du sol enneigé. Ses skis, soigneusement fixé et sanglés à ses chevilles ne peuvent pas se retirer et finissent par se briser dans le chaos de la chute. Un de ses bâtons se retrouve projeté en l&#8217;air, tournoyant sur lui-même, avant de retomber et de se perdre dans la couche cristalline gelée. Glissant, roulant, se cognant, rebondissant, François ne cesse de dévaler la pente, ne parvenant plus à s&#8217;arrêter, à moitié étourdit par le choc. Son corps entièrement désarticuler, comme un patin soumis aux caprices de son concepteur, est entièrement sous l&#8217;emprise de la pente, suivant désormais les divers reliefs du terrain, se désaxant complètement de notre trajectoire.</p>
<p>Nourad, en contrebas, s&#8217;étant retourné suite au coup de feu et ayant par la suite aperçu notre compagnon perdre pied, marque un temps d&#8217;arrêt pour juger de la situation et tenter d&#8217;aider François à s&#8217;arrêter. Pratiquement de suite après s&#8217;être stoppé, notre guide repart, tentant de s&#8217;aider au maximum de ses bâtons, se déplaçant non plus droit en bas, mais sur la gauche, afin d&#8217;intercepter notre camarade en proie à sa chute.</p>
<p>Jetant rapidement un oeil par dessus mon épaule droite, pour prendre connaissance des événements se déroulant dans mon dos, je me rends compte que le coup de feu avait permis d&#8217;écarter la meute de chien nous suivant, pour laisser passer les skieurs suivit désormais du ratrack, à la limite de la perte de contrôle, décollant à chaque bosse, propulsé dans le vide et prêt à se renverser. </p>
<p>La distance nous séparant maintenant de nos assaillants n&#8217;est plus que de quelques dizaines de mètres, nos vieux skis de bois ne nous permettent pas de fuir suffisamment vite comparé à leur équipement avant-gardiste. Le seul avantage momentané que nous avons, me dis-je dans ma tête, en remettant mon regard face à la piste, est que tant que nous avançons, ils ne peuvent pas nous abattre avec leurs fusils, ne pouvant pas viser convenablement avec toutes ces secousses.</p>
<p>Alors que nous dépassons avec Jonas le petit cabanon de bois, François poursuit sa dégringolade, impuissant, tandis que Nourad donne tout ce qu&#8217;il a pour tenter de croiser la route de notre ami en détresse.</p>
<p>Le saut engendré par le replat sur lequel se trouve la maisonnette de berger nous éjecte à plus de huit mètre sans toucher le sol, avant d’atterrir en douceur dans l&#8217;épaisse couche molletonnée de neige. </p>
<p>Il ne faut pas plus de cinq seconde aux deux skieurs nous troussant pour effectuer à leur tour le saut, profitant même de l&#8217;occasion pour ronger encore un peu plus de la distance qui nous sépare, se faisant de plus en plus menaçant. </p>
<p>Plantant ses bâtons profondément dans la neige devant lui et se plaçant de sorte à renforcer cette barrière improvisée, Nourad s&#8217;apprête à barrer la route à François dans sa chute. S&#8217;appuyant au maximum sur son ski intérieur, placé parallèlement aux piolets, perpendiculairement à l&#8217;axe de la pente, il essaye de faire contrepoids pour parer à l&#8217;impact. Il ne rest plus que quelques mètres à notre compagnon d&#8217;aventure pour venir s&#8217;écraser violemment contre ce mur bâtit en urgence.</p>
<p>Au même moment, un nouveau bruit, différent du coup de feu précédent, survient dans notre dos. Un vacarme tel que de toute part s&#8217;envolent des centaines d&#8217;oiseaux effrayés et surgissant des feuillages recouverts du voile blanc qui s&#8217;est emparé du paysage.</p>
<p>La ratrack en complète perte de maîtrise a finit par heurter le cabanon, pulvérisant ce dernier, faisant voler chaque planche à tout va, les éparpillant sur un rayon de plus de trois mètre. L&#8217;engin à chenille, stoppé net par l&#8217;obstacle, s&#8217;arrêtant un peu plus bas sur le toit et perdant du carburant, commence à dégager une épaisse fumée noire de son châssis exposé au soleil. Les deux occupant du véhicule ont été expulsés de l&#8217;habitacle lors de la collision, laissant des traces de sang sur les restes de pare-brise éclatés encore en place. Le corps inerte de l&#8217;un d&#8217;entre eux se retrouve une quinzaine de mètres en avale, son sang se répandant massivement dans la neige. Le second à été projeté non loin de l&#8217;autre, mais semble avoir plus de chance et commence à se relever avec difficultés, un bras parti en charpie apparemment, qu&#8217;il se tient en grimaçant. Sa jambe semble aussi avoir subit un traumatisme et il peine à se déplacer dans cette couche épaisse hivernale.</p>
<p>L&#8217;inertie acquise par François brise directement les bâtons censés le stopper, ne le freinant que de peu, avant que ce dernier ne vienne fauche notre guide, frappant ses jambes de plein fouet et le faisant basculer par dessus. Toutefois, l&#8217;obstacle crée par Nourad suffit à ralentir notre camarade, lui permettant de s&#8217;arrêter quelques mètres en dessous, toujours étourdit par son périple.</p>
<p>Derrière-nous, les deux skieurs ne sont plus qu&#8217;à une poignée de mètres et nous serons bientôt à portée de leurs piolets. </p>
<p>Il faut les affronter, me crie soudainement Jonas, levant son poing devant lui. Si on s&#8217;arrête maintenant, on bénéficie de l&#8217;effet de surprise, poursuit-il. Si on attend d&#8217;avantage, c&#8217;est eux qui vont nous tomber dessus, argumente-t-il.</p>
<p>Après une seconde d&#8217;hésitation, je finis par approuver son choix et me mets à compter jusqu&#8217;à trois, sentant l&#8217;adrénaline monter en moi et me procurer l&#8217;énergie pour le faire.</p>
<p>Nourad, pour sa part, se remet gentiment de sa rencontre avec François et se relève, avant de se diriger en sa direction pour s&#8217;enquérir de son état, celui-ci restant inanimé sur le sol, le visage enfouis dans la neige.</p>
<p>Trois, hurle-je, plantant mes bâtons dans la sol et effectuant une rotation de nonante degré avec mes skis pour m&#8217;arrêter au plus vite, constatant que notre maître-chien en fait de même. Nous échangeons un coup d&#8217;oeil rapide et, à peine avons-nous tourné à nouveau la tête, que surgissent les deux skieurs, nous passant devant, surpris de notre réaction. Il leur faut plus de sept mètre avant de réagir et de stopper leur course pour nous faire face, nous laissant le temps de commencer à désangler nos fixations.</p>
<p>Vite, crie-je, il faut les désarmer, avant qu&#8217;ils ne nous mettent en joue, c&#8217;est notre seule chance. </p>
<p>Séparant les lanières qui retiennent nos chevilles aux skis, nous nous élançons en avant, fonçant droit sur eux, poussés par la frénésie du moment, sans d&#8217;avantage réfléchir. </p>
<p>De leur côté, les deux hommes armés tentent d&#8217;épauler leur fusil et s&#8217;apprêtent à retirer la sécurité, nous plaçant peu à peu dans leur ligne de mire.</p>
<p>Ayant réagit les premiers, nous parvenons de justesse à plonger sur nos assaillants, avant que ces derniers ne parviennent à nous abattre. Je parviens, à l&#8217;aide du choc, à dégager l&#8217;arme des mains de l&#8217;homme et la laisse tomber à terre, me préoccupant de tenter de neutraliser l&#8217;individu de mes poings. L&#8217;adversaire incombant à mon collègue, parvient, lui, à garder le canon dans sa main, malgré sa chute en arrière. Jonas tente s&#8217;appuyer son genou sur le bras armé de l&#8217;individu, afin de le bloquer au sol, mais ce dernier se débat avec rage. </p>
<p>Finalement, après un bonne série de coups mutuels et une partielle égalité entre les camps, nous parvenons à prendre le dessus et imposer notre supériorité et les clouant au sol et nous débarrassant des armes, les jetant au loin.</p>
<p>Nous restons un instant ainsi, agenouillé sur nos oppresseurs, tentant de reprendre notre souffle, les empêchant le moindre mouvement de rébellion.</p>
<p>Mais, alors que nous pensions nous en être bien sorti, ayant réussi à stopper nos traqueurs, ne portant plus attention aux bruits aux alentours, un fracas me parvient, comme une coquille d&#8217;oeuf qui se briserait sous la force exercée par une main tenant se dernier fermement. Un son sourd et métallique à la fois.</p>
<p>Dans le regard de l&#8217;homme qui se trouve sous mon emprise, s&#8217;allume une sorte d&#8217;étincelle luisante, comme un mélange entre la haine et l&#8217;espoir. Une lueur qui me pétrifie sur le moment.</p>
<p>Quelque chose vient de se passe, mais je ne sais pas de quoi il en retourne. Rien ne semble avoir changé et je n&#8217;ai rien vu se produire, hormis cet étrange son.</p>
<p>Je ne remarque rien, jusqu&#8217;au moment où je me rends compte que la léthargie dont semble subitement faire part mon coéquipier est certainement en rapport avec cette situation étrange. Je finis par tourner la tête en sa direction et, à ce moment, découvre trois larges flots de sang qui surgissent de son cuir chevelu et se répandent sur son visage figé, le regard perdu dans le vide. Soudain, son corps est comme pris de convulsions fréquentes, le secouant sans ménagement et le faisant peu à peu basculer sur son flanc, dégageant ainsi l&#8217;homme bloqué par ses genoux.</p>
<p>Regardant plus attentivement, ne comprenant toujours pas réellement ce qui vient de se produire, je constate un trou béant s&#8217;étant formé sur l&#8217;arrière de son crâne, une plaine large de quatre centimètres au moins et longue sur toute la largeur de la tête. </p>
<p>Sentant la menace planant derrière moi, je me jette instinctivement en avant, libérant mon prisonnier à mon tour. </p>
<p>Me redressant face à mes adversaires, je prends conscience que mon ami est en train de mourir, se vidant de son sang et agonisant sous l&#8217;influence du trauma engendré par le coup. Il s&#8217;étouffe avec son sang, restant inconscient, mais je ne peux rien faire pour lui pour le moment, je dois sauver ma vie. Je constate aussi qu&#8217;un des occupant du ratrack à réussit à s&#8217;en sortit et a rejoins ses compères, se prémunissant d&#8217;une barre de fer, avec laquelle il vient de frapper Jonas. Le type qui avait été bloqué par mon compagnon se relève gentiment, tandis que celui que je tenais en respect commence juste à se mouvoir.  </p>
<p>Réalisant que je me retrouve seul face à mes trois agresseurs, je comprends d’instinct que je ne peux les laisser prendre le dessus et, qu’à cet effet, je bénéficie d’un infime coup d’avance, à jouer de toute urgence, si je parviens à maintenir au moins un des assaillant à terre, de manière à ne devoir en gérer plus que deux.</p>
<p>Sans la moindre hésitation, je m’élance en avant, sautant à pied joint et frappant de mes talons le plus fort que mon poids et ma force me le permette, avant de m’en retourner à mon point d’origine.  Sous mes semelles renforcées de montagne, un craquement se fait entendre, suivit d’un cri de douleur, puis d’un long râle d’agonie. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je viens d’égaliser les scores entre nos deux équipes, ramenant le décompte à un estropié se mourant partout.</p>
<p>L’homme piétiné se tord de douleur quelques instants, avant de finir par s’évanouir sous l’emprise de la douleur. La tache de sang qui souille la neige autour de lui se répand comme une traînée de poudre. </p>
<p>A cet instant, l’individus tenant sa barre de métal dans ses mains me lance un regard emplit de haine et de rancœur, proférant une série de menaces à mon égard. Puis, lâchant son arme d’une main, le temps de la passer derrière lui, pour en sortir un cran d’arrêt, glissé dans la poche arrière de son pantalon, le déployant devant mes yeux et le donnant à son collègue, l’homme se met à sourire d’un air sadique.</p>
<p>Son acolyte se saisit de l’arme par le manche et commence à s’avancer en ma direction, débordant sur ma gauche. En même temps, le type à la barre d’acier s’avance, me contournant par la droite, tentant de me prendre en tenaille entre els deux.</p>
<p>Mes yeux tentent de suivre leurs mouvement, mais, à peine ai-je compris leur manège qu’il est déjà trop tard, la lame du couteau siffle dans les airs et entaille ma combinaison à hauteur de mon coude, ne parvenant juste pas à atteindre ma peau. Par réflexe, je ne peux m’empêcher de tourner la tête pour vérifier l’ampleur de son attaque et reçois un puissant coup dévastateur dans les côtes, venant de l’autre assaillant. Par chance, mes os ont tenus le coup, malgré que je me retrouve projeté au sol, genoux à terre et les mains tremblantes dans la neige. </p>
<p>Le temps d’essayer vainement de reprendre mon souffle qu’un second coud en travers de ma colonne vertébrale s’abat, me couchant sans demi mesure à terre. Une fois de plus, mon squelette a tenu le coup, mais pour combien de temps encore à ce rythme. Il me faut trouver une solution pour me relever, ainsi en position de dominé, il m’est impossible de parer le moindre coup. Mais, malgré tous mes efforts pour me redresser, les coups portés semblent avoir eu raison de moi, mon corps meurtri n’en peut plus et refuse de m’obéir.</p>
<p>Un coup de pied vient se loger dans mon ventre, alors que je tente de m’écarter à quatre pattes de ce traquenard, me retournant sur le flanc en me faisant basculer. Puis un second coup de pied vient se loger dans ma rotule gauche, avant que le métal circulaire de la barre ne percute mon avant bras, placé en travers de sa trajectoire, pour protéger mon visage.</p>
<p>En contrebas de la pente, Nourad, veillant sur François, toujours inanimé, tente de stopper le massacre en hurlant nos prénoms et en leur criant d’arrêter de nous maltraiter. Mais cela ne suffit pas à le refreiner, ne faisant que leur donner de la hargne pour porter les coups suivants.</p>
<p>A demi laissé pour mort, le corps réduit en miette par les coups répétés et la haine déversée, je finis par perdre courage et me laisse choir dans la neige, abandonnant rapidement tout espoir, me raccrochant encore juste aux voix de mes amis qui s’élèvent depuis le bas de la pente pour protester.</p>
<p>Mon esprit s’embrume peu à peu et mes forces m’abandonnent, je ne ressens presque plus les lacérations que m’inflige chaque nouveau coup et me résigne à devoir abandonner la course ici, à moins d’un miracle.</p>
<p>Mais, alors qu’un voile noir s’abat sur mon champ de vision et que mes oreilles se bouchent progressivement, un souffle chaud m’effleure la nuque, suivit d’une perte de luminosité que je devine à travers mes paupières fermées. Une forte odeur nauséabonde se répand sur mon visage, tandis que des gouttes me coulent sur la joue droite. </p>
<p>Tiré de ma lente agonie, je finis par trouver suffisamment de ressources en moi pour parvenir à ouvrir les yeux, découvrant au fur et à mesure que l’image me parvient, un des molosses, penché par-dessus moi, faisant face à nos agresseurs, babines retroussées et dentition en évidence. </p>
<p>Je finis par reconnaître l’animal, il s’agit de la femelle que gérait Jonas. Son pelage plus foncé que celui des autres et sa taille plus chétive ne permettent pas de confusion. </p>
<p>Ainsi placée au-dessus de mon corps malmené, cette dernière ne se laisse pas intimider par les sifflements de la barre de fer qui lui passe à plusieurs reprises devant, accompagnée de cris d’intimidation émis par les deux individus.</p>
<p>Mais, alors que le chien se met à aboyer, deux autres canidés se présentent de chaque côté de la femelle, forçant les deux hommes à reculer de deux pas. Un troisième quadrupède s’avance en direction du corps inerte du maître-chien, reniflant le sol humide et gelé de sa truffe, avant d’aller lécher le visage encore tempéré du cadavre. </p>
<p>Après quelques lapées sur la face livide de son maître, le chien, fidèle, se couche en travers sur l’abdomen immobile de l’homme et commence à pleurer, émettant de long hurlements en direction du ciel.</p>
<p>Fort de ce soutient inespéré, je tente de me redresser pour mettre un terme à cette lutte qui nous oppose, inquiet de conclure ces effusions de sang au plus vite et sans violence supplémentaire. Mais, à peine ai-je le temps d’entrapercevoir le male Saint-Bernard du coin de l’œil droit, s’approchant à pas de velours, couché et rampant sans bruit sur la neige, que celui-ci bondit sur l’homme au couteau, mordant son bras armé, entre le coude et le poignet, le secouant pour tenter de le déchiqueter. Le surpoids de l’animal attire notre assaillant à terre, le faisant basculer lourdement, déclenchant ainsi l’attaque de deux autres molosses. </p>
<p>Les cris de douleur et les hurlements de panique de l’homme s’élèvent dans les airs, parvenant presque à masquer les grognements acharnés des bêtes se déchaînant sur leur victime. A chaque fois que ce dernier tente de se relever, une mâchoire s’atèle à le ramener au sol, plantant ses crocs acérés dans la chaire ensanglantée de l’homme.    </p>
<p>Son acolyte, figé par l’horreur du spectacle, se contente de serrer le tube de fer dans ses mains, ne parvenant pas à dégager son regard de son compagnon, voyant chaque lambeau de chaire arraché au malheureux. Il tente de fuir, mais ses jambes refusent de réagir et il se contente de deux minuscules pas en arrière, transit par la peur.</p>
<p>Pour ma part, à bout de force et à demi conscient, je ne parviens pas à expulser les mots qui se sont coincés dans ma gorge, refusant de sortir pour empêcher cela en rappelant les chiens. Je reste impuissant à regarder la meute s’abattre sur la dépouille du type, son corps secoué de toutes parts, lacérés par les crocs des chiens.</p>
<p>Douloureusement, je m’essaye à me relever, dégageant la neige qui me recouvre par endroit et, me tenant le bas du dos, titube en direction de mes amis, m’appuyant sur un de mes piolets, abandonnant mes skis derrière moi. Je ne craint pas l’homme qui se trouve en amont, sa terreur est telle, qu’il reste pétrifié, suppliant son Dieu de l’épargner et quant à la horde sauvage, je préfère la laisser continuer son carnage, se faisant menaçante au moindre geste de l’humain en proie à ses pires cauchemars. A mes pieds, me suit fidèlement la femelle qui s’est interposée juste avant, entre mes assaillants et moi, me sauvant la mise ; je crois qu’entre nous naît un grande histoire d’amitié réciproque.</p>
<p>Mes chevilles s’enfoncent dans le sol ramollit par les rayons du soleil et chaque enjambée me procure un flot de douleurs qui se répand dans mes muscles et mes articulations à l’image de décharges électriques. Je me sers du long pelage du canidé afin de m’agripper à elle, m’appuyant sur son dos pour garder l’équilibre. Elle ne réagit pas et semble porter fièrement le fardeau qui lui incombe et que je suis.</p>
<p>Un peu plus bas, Nourad, au chevet de François, se réjouit de mon retour et, malgré le choc des images qui ont défilées devant ses yeux, m’adresse un sourire en me voyant me rapproche lentement.</p>
<p>Encore un petit effort, tu y es bientôt, m’encourage-t-il. Ne faiblis pas, clame-t-il ensuite, levant un bras pour me faire signe.</p>
<p>Mais, je n’ai ni le cœur, ni la force suffisante, pour lui répondre et me contente d’avancer tant bien que mal, sur le point de vomir, l’estomac retourné et chamboulé par les événements.</p>
<p>François est toujours au sol, mais il a repris connaissance et relève la tête pour me voir revenir, me faisant un fébrile geste de la main pour me saluer, avant de laisser retomber lourdement son bras sur le côté. </p>
<p>Notre compagnon d’aventure n’est plus en état de poursuivre notre descente en direction d’Aoste, trop choqué par sa chute ; il nous faut lui construire une civière pour le transporter jusqu’au bas de la vallée, dis-je, m’adressant à Nourad. Nous n’avons pas le temps d’attendre qu’il reprenne pied, les milices ne vont pas tarder à s’apercevoir que leurs hommes ne leur donnent pas signe de vie, poursuis-je, me retournant pour regarder en direction du sommet enfumé de la montagne. </p>
<p>Tout en me rassurant après avoir vérifié que personne d’autre ne s’est lancé sur nos traces, je finis par déposer mon regard sur le dernier de leur survivant, toujours tenu en respect par un des saint-bernards, se faisant face et s’évaluant. L’homme sort quelque chose d’une de ses poches de veste, de petite taille et le serrant précieusement dans sa main fermée. Il semble hésiter, lorgnant le fusil ensevelit sous la neige, quelques mètres plus loin. Finalement, après un bref regard lancé au ciel, il porte sa main à sa bouche et avale le dit mystérieux objet. </p>
<p>Quelques secondes s’écoulent, sans que rien ne se passe, l’homme reste devant le chien qui lui fait face et tout deux continuent leur numéro d’intimidation, usant de grognements et de regards assassins. Puis, soudain, les jambes de l’individu commencent à montrer des signes de faiblesse, ses bras, ballants, sont secoués par de curieuses lancés. Le chien, surpris par cette réaction, laisse passer quelques silences interloqués entre deux grognements, baissant la tête et la tournant nerveusement de droite à gauche, avant de reprendre position. </p>
<p>Le type, paraissant avoir de la peine à respirer subitement, dégage, d’un geste nonchalant,  le col de sa veste de camouflage, perdant ainsi l’équilibre et titubant quelque peu, avant de se ressaisir. </p>
<p>Décontenancé par ce manège, le canidé se recule de trois pas et s’avance de suite après pour se remettre à sa place d’origine, retroussant à nouveau les babines et se faisant une fois de plus menaçant, aboyant pour essayer d’effrayer son adversaire humain.</p>
<p>Mais le type paraît ne plus entendre les avertissements du molosse, pris dans une sorte de transe, se raidissant d’un coup, son corps distendu par les crampes qui l’envahissent dans une douleur incommensurable. Soudain, sa silhouette se cambre en avant et, tombant à genoux, les mains dans la neige, de la bave coulant de sa bouche en de longs fils se tissant jusqu’au sol,  l’homme s’effondre, toussant et gémissant. </p>
<p>Le chien, sur ses gardes, recule immédiatement, laissant un périmètre de sécurité avec l’humain, ne profitant même pas de l’aubaine pour en terminer rapidement et lui assainir le coup de grâce.</p>
<p>Au bout de deux interminables minutes, l’homme à l’agonie s’écroule en avant dans la masse froid recouvrant les pâturages, expirant son dernier souffle, sa main droite se relâchant, défaisant son poing serré et son visage disparaissant dans les cristaux de glace.</p>
<p>Du cyanure, marmonne alors Nourad, secouant la tête et s’en retournant au chevet de François, alors que je me retourne à nouveau en leur direction.</p>
<p>Bien, dis-je, tentant de passer à autre chose et d’oublier un temps nos mésaventures pour nous concentrer sur la suite du programme. Il nous faut trouver deux rondins de bois suffisamment solides pour pouvoir supporter son poids et assez léger pour nous permettre de les transporter, continue-je, indiquant la lisière de la forêt qui s’étend un peu plus loin de chaque côté de la piste que nous empruntons. Il nous faudrait aussi trouver quelque chose pour pouvoir créer la partie qui supportera François, nous n’avons pas de tissu.</p>
<p>Attends, me répond notre guide, m’indiquant un morceau de tôle du ratrack qui dépasse de la neige une bonne cinquantaine de mètres en amont. Reste ici, ajoute-t-il, je vais voir de quoi il s’agit exactement et si c’est possible d’en faire quelque chose. Je suis plus habitué à ce genre d’efforts et il me reste plus d’énergie en magasin, conclut-il, commençant à remonter la pente à faible allure, ses skis aux pieds.</p>
<p>Arrivé à la hauteur de l’objet, dissimulé en grande partie sous la couche gelée, il se penche pour le dégager et, le redressant verticalement pour que je puisse l’apercevoir et, me crie comme quoi il s’agit du capot avant du véhicule, arraché durant l’accident et projeté à cet endroit. Cela ferait une bonne civière, ajoute-t-il en donnant de la voix pour que je l’entende depuis mon emplacement.</p>
<p>Je lui fait signe de l’apporter jusqu’ici et commence à me placer en dessous de François, me préparant à le basculer sur la plaque de tôle, dès que celle-ci sera en place. </p>
<p>Le corps de mon ami, se laissant entièrement aller, pèse un poids considérable et il me faut utiliser un de mes genoux pour caler ce dernier un instant, le temps de reprendre ma prise et de terminer de le renverser. Il émet un gémissement au contact du métal froid et grinçant sous sa masse. </p>
<p>Pendant que je m’occupe d’installer au mieux mon compagnon sur sa civière, Nourad se dirige en direction de l’étendue d’arbres qui borde la piste. </p>
<p>François ne réagit que peu au son de ma voix lorsque je tente de le réconforter, se mutant dans un silence de mauvaise augure, luttant pour garder les yeux ouverts. Seuls quelques râles lui échappent parfois, avant que sa tête ne pivote d’un quart de tour.  </p>
<p>Une dizaine de minutes plus tard, notre guide revient, chargé de deux longues et épaisses branches, entièrement dénudées de leur feuillage, qu’il tient à bout de bras et qu’il jette sur le sol, une fois arrivé à notre hauteur.</p>
<p>Comment va-t-il, me demande il alors, posant son regard sur le corps allongé de notre collègue.</p>
<p>Son état ne semble pas s’améliorer, lui réponds-je, ajoutant qu’il souffre certainement d’une commotion cérébrale, ses pertes de connaissance répétées en étant un des symptômes. Il nous faut au plus vite le redescendre en plaine et lui trouver un lit pour le coucher et le laisser se reposer, poursuis-je. Pour lui, l’aventure va se terminer une fois arrivé en bas, finis-je d’un ton défaitiste.</p>
<p>Il faut désormais parvenir à attacher ses deux branches sur la civière pour que nous puissions la diriger, reprend soudain Nourad, bien décidé à faire de son mieux pour venir en aide à notre camarade. Donne-moi un des bâtons de skis qui traîne derrière toi, me demande-t-il en tendant son index en avant pour m’indiquer où chercher.</p>
<p>Se saisissant de la tige de métal pointue que je lui tend à sa requête, il se relève et, se reculant d’un demi pas, m’invite à stabiliser les jambes écartées de mon compagnons étendu, de manière à laisser un maximum d’espace vide entre elles, afin d’y assainir un grand coup pour tenter de percer la surface de tôle. </p>
<p>La pointe du bâton de ski ricoche sur la surface solide, laissant sur son passage une traînée étincelante, déformant sensiblement la plaque sur laquelle repose notre ami.</p>
<p>S’emparant fermement de la poignée à deux mains et soulevant aussi haut que possible la longue tige cylindrique de fer, Nourad tente une nouvelle fois de traverser les quelques millimètres de métal du reste de capot  arraché. </p>
<p>Un bruit sourd s’élève suite à la rencontre des deux métaux, suivit par un long grincement, alors que le piolet perfore la surface plane et s’enfonce dans le sol qui se trouve en dessous. </p>
<p>Nous y voilà, s’exclame le guide en se redressant, satisfait de sa prouesse et retirant le pieux qu’il vient d’enfourner, laissant un trou béant, entouré de lambeaux de fer repliés sur eux-mêmes. Puis, se baissant sur le côté, il ramasse une des branches précédemment rapportées par ses bons offices et, après avoir attentivement examiné la corrélation entre l’extrémité de celle-ci et la circonférence du trou, il tente de faire passer la tige irrégulière de bois dans l’orifice. Mais, malgré ses efforts et sa volonté inébranlable, Nourad ne parvient pas à ses fins et finit par laisser tomber la branche au sol, se mettant à jurer et levant les yeux au ciel, secouant la tête et tapant du pied dans la neige.</p>
<p>Laisse moi essayer, lui dis-je, délaissant un instant mon poste pour rejoindre mon collègue et  m’emparer à mon tour du bâton de ski, que je retourne de façon à me saisir de l’embout pointu, utilisant ainsi la partie plus épaisse pour essayer d’élargir le trou.</p>
<p>Après plus d’une dizaine de minutes d’acharnement, ma persistance finit par payer et prendre le dessus sur la matière, mon poinçon artisanal transperçant à nouveau la surface dans un bruit effroyable de métal se déchirant. </p>
<p>Finalement, nos efforts mis en commun nous permettent de fixer la première branche à l’avant de l’embarcation de fortune sur laquelle est étendu François.  De suite après, surélevant sa veste polaire, laissant apparaître la boucle argentée d’un ceinturon qu’il dessert avant de le retirer et de le passer dans l’orifice qu’il vient de faire avec le bâton, Nourad assure notre construction de fortune, tant bien que mal. </p>
<p>Ainsi, dit-il en dirigeant son regard vers moi, je devrais pouvoir le ralentir lors de notre descente, pendant que toi tu te chargeras de le diriger. Aides-moi encore une fois, il faut faire un nouveau trou dans la tôle, mais cette fois-ci à l’arrière, conclut-il en se dirigeant en direction du visage de notre compère.</p>
<p>Tiens-lui le visage de côté, le temps que je perfore notre civière, me dit-il, s’emparant à nouveau du bâton de ski. Empêches-le de bouger surtout, se sent-il obligé de me préciser.</p>
<p>Tandis que je me charge de mon ami étendu, lui surélevant le crâne afin de le faire pivoter sur son côté droit, Nourad brandit le piolet au-dessus de sa tête et, accompagnant son geste d’une génuflexion, abat la pointe métallique sur la plaque de tôle. A nouveau, le fer de la civière se déforme sous l’impacte, mais ne cède pas. Une seconde tentative est nécessaire afin de venir à bout de la surface froide et résistante.</p>
<p>Une fois ceci effectué, Nourad se rend compte que le ceinturon utilisé pour sangler la branche de l’autre côté aurait été d’une grande aide, offrant une souplesse et une résistance qu’un bout de bois ne peut offrir. Légèrement emprunté, se rendant bien compte qu’il ne peut défaire ce que nous avons fait pour l’autre extrémité, il commence à faire pivoter sa tête en tous sens, cherchant du regard, fouillant la surface enneigée de ses yeux, en quête de quelque chose pouvant remplacer la ceinture de cuire. Puis, posant la main gauche au sol pour assurer sa position accroupie, il se contorsionne pour essayer de regarder par-dessus son épaule droite, avant de se retourner en ma direction et croiser mon regard. </p>
<p>Il nous faut un cordage ou quelque chose de ce type pour que tu puisses retenir le brancard durant notre descente, marmonne-t-il à mon intention, continuant de scruter à tout va. </p>
<p>Attends, lui dis-je, reposant délicatement la tête pesante de mon ami, avant de me redresser pour continuer ma phrase, lui expliquant croire me souvenir où le fusil était tombé, lors de notre altercation avec les miliciens. Il doit être enfouis quelque part par là, continue-je dans ma lancée, commençant à remonter la pente, brassant de la neige jusqu’à hauteur de mes genoux, parvenant à peine à me frayer un chemin et à avancer. </p>
<p>Pris dans ma recherche, soudainement comme obnubilé par cette nouvelle quête, je redouble d’efforts et de concentration, décryptant chaque centimètre carré de parcelle, chaque irrégularité déformant la couche de neige, chaque bosse, aussi infime soit-elle et ne prête même plus attention à mon compagnon qui, quelques mètres en dessous, tente de m’indiquer la direction à suivre jusqu’aux traces de luttes apparentes.  </p>
<p>Après plus de quinze minutes interminables à passer la zone au peigne fin, je finis par apercevoir le bout sombre du canon  dépassant d’un monticule de neige, à plusieurs mètres de l’endroit où avait eu lieu le conflit. Je la retire du sol gelé et, d’un geste rapide, décroche le crochet métallique qui sert de fixation à la sangle ajustable, avant de retourner l’arme, le canon pointant contre le bas, pour en défaire le second crochet. </p>
<p>A cet instant, après un rapide coup d’œil dédaigneux sur cet objet de mort, je finis par laisser tomber l’arme à terre, la regardant instantanément disparaître sous l’épaisse couche blanche qui recouvre le paysage, soupirant, comme pour exprimer un sentiment de soulagement à l’idée de m’en être débarrassé. </p>
<p>Faisant alors demi-tour pour retourner sur mes pas et rejoindre mes deux partenaires d’aventure, serrant fermement dans ma main gauche, le précieux cordage que je ramène, je prends soudain conscience de la couleur rougeoyante qui prédomine à cet endroit et des ruisseaux de sang qui s’écoulent en rongeant la neige, la souillant de leur teinte et se répandant comme  la lèpre au XVIe siècle. Une forte odeur se dégage de cette vision infernale, tandis que le liquide rougeâtre et encore chaud ne cesse de se répandre.  </p>
<p>A quelques pas de moi, pratiquement entièrement recouvert par la neige, se trouve le cadavre gisant d’un des miliciens, alors que juste en dessous, gît le corps inanimé de notre compagnon dresseur, la face enfouie dans le sol, son crâne fendu apparaissant ainsi béant face au ciel tacheté de nuages élevés.</p>
<p>Cette fois-ci, je ne peux plus et, sentant mon estomac se contracter, ma gorge se crisper, je me laisse tomber à genoux, dépose une main à terre, avant de commencer à vomir bruyamment, à quatre reprises, pour finalement parvenir à me ressaisir, tremblant et essoufflé. </p>
<p>Je me relève fébrilement, passant le revers de ma main gauche sur ma bouche encore humide et, tout en me concentrant pour tenter de ne pas regarder ce qui m’entoure, me contente de rejoindre mes amis, ne cessant de marmonner ma hâte de quitter cet endroit maudit. Le terrain abrupt est peu praticable de cette manière et je me cramponne aussi fort que possible à la sangle, que je sers dans ma main fermée, pour ne pas la perdre au fil de mes nombreuses chutes. </p>
<p>Une fois de retour auprès de mes compagnons d’aventure, je tends l’objet m’ayant fait monter là-haut et regarde Nourad glisser celui-ci à travers le trou de la civière, juste à côté de la tête de François, qui est toujours inconscient. Et, tandis qu&#8217;il passe l&#8217;attache dans l&#8217;orifice, tournant la tête en ma direction, cherchant mon regard, sa voix se fait entendre, me demandant si je me sent mieux.</p>
<p>Parfait, s’exclame notre guide, n&#8217;attendant pas même ma réponse et tirant plusieurs fois d’affilée sur l’encordage pour tester sa résistance, en détournant à nouveau son regard du mien. Puis, se redressant et tournant à nouveau sa tête en direction de l&#8217;amont de notre position, poursuit en m’invitant à rechausser mes skis au plus vite et à prendre sa place à l’arrière du brancard improvisé. </p>
<p>Tu te chargeras de retenir le tout en t’aidant de la sangle, m’explique-t-il, me tendant l’embout. Ta mission est de freiner l&#8217;embarcation, m&#8217;instruit-il, mettant l&#8217;accent sur la forte pente que nous avons à dévaler. Le plus longtemps possible, reprend-t-il, soulignant ainsi l&#8217;importance de ma tâche, précisant par la suite qu&#8217;il se placera quant à lui, à l&#8217;avant, afin de diriger et sécuriser la luge de premiers secours. Cette fonction, nettement plus physique et d&#8217;avantage inconfortable lui revient de droit, maîtrisant bien plus l&#8217;art de la glisse que moi, ne serait-ce que de par son emploi de guide de haute montagne et les nombreuses années d&#8217;entraînement qu&#8217;il traîne à son actif.</p>
<p>Sans discuter, après m&#8217;être rapidement rechaussé de mes skis, me saisis de l&#8217;objet qu&#8217;il me tend et me place à mon post, prêt à entamer la suite de notre descente vers l&#8217;Italie.</p>
<p>Alors que Nourad s&#8217;atèle à réunir sa paire de ski et tente de le fixer à ses chaussures, je profite de ces quelques instants pour regarder à mon tour en direction du sommet de la montagne, d&#8217;où s&#8217;échappe toujours une large colonne sombre de fumée. </p>
<p>Mais, tandis que mes yeux peinent à se détacher du pic enneigé, un grésillement soudain vient m&#8217;arracher à mes songes. Le bruit parasité dure deux à trois secondes, puis disparaît subitement, précédé d&#8217;un claquement creux. S&#8217;en suit pratiquement instantanément après un son identique, mais cette fois-ci, un peu plus court. Un bref moment de silence s&#8217;abat ensuite, avant qu&#8217;une voix distante et métallique ne se fasse entendre. </p>
<p>Cela vient d&#8217;un des hommes, me dit tout à coup mon compagnon valide, me montrant un des cadavre jonchant le sol. Leur mission est censée être achevée et ils n&#8217;ont pas donnés signe de vie, leur commandement doit venir s&#8217;enquérir de la situation, poursuit-il. Vite, enchaîne-t-il, empoignant fermement la branche lui permettant de diriger le brancard et se retournant face à la pente. Ne traînons pas ici, cela devient trop malsains, conclut-il, s&#8217;élançant en avant, tirant derrière lui notre ami étendu.</p>
<p>La neige sous la tôle froissée du ratrack grince sous le poids de François, tandis que le sol se déplace de plus en plus vite en dessous; nous prenons progressivement de la vitesse et je me rends de suite compte qu&#8217;il me faudra rapidement commencer à ralentir la cadence, avant que celle-ci ne devienne incontrôlable. La sangle dans mes mains se tend de plus en plus et m&#8217;emporte avec elle, tirant sans retenue sur mes bras.</p>
<p>Le décors autour de nous défile désormais à vive allure et les irrégularités de la piste fond vibrer mes skis, rendant la manoeuvre délicate et accroissant continuellement le risque de chute. </p>
<p>Sentant le doute s&#8217;emparer de moi, je pivote peu à peu l&#8217;avant de mes skis vers l&#8217;intérieur et commence à essayer de ralentir notre lancée. Nourad quant à lui, adoptant la même position que moi, lutte avec l&#8217;inconfort de la branche pour tenter de se positionner, tout en gardant une prise efficace et sûre. Malgré cela, la civière de fortune que nous avons construite, continue de nous entraîner en dépit de nos efforts. Le poids de notre ami inerte et la structure métallique sur laquelle il repose, ne nous facilitent pas la partie.</p>
<p>Il nous faut changer de position, me hurle soudain Nourad, bravant le vent qui fouette notre visage et s&#8217;accapare nos tympans, changeant progressivement sa position dite de chasse neige, pour se placer latéralement, les deux skis parallèles et perpendiculaires à la piste. </p>
<p>Fais comme moi, crie-t-il ensuite, m&#8217;adressant un rapide coup d&#8217;oeil et se penchant en avale, contre l&#8217;embarcation, pour lui faire bénéficier de son corps comme contre poids et frein. </p>
<p>Inquiet de la vitesse que nous prenions, je m&#8217;exécute sans broncher et, une fois ma posture modifiée, me penche à l&#8217;identique que notre guide. L&#8217;effet est instantané et nous parvenons à reprendre le contrôle de la situation, nous laissant glisser, les arrêtes de nos skis faisant le reste.</p>
<p>A cet instant, alors que je pense enfin pouvoir me libérer une fraction de seconde de toutes ces émotions qui embrument mes pensées, me revient le son étrange de cette voix lointaine et sourde qui raisonnait précédemment dans la neige. J&#8217;avais réalisé qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un talkie-walkie, mais par contre, je n&#8217;étais pas parvenu à décrypter les mots prononcés au travers de cet objet de communication, lorsque nous l&#8217;avons perçu. Et, me laissant traîner par la sangle, je me rappelle les bruits et ces bruits deviennent des sons, puis des paroles, ensuite des mots et je comprends subitement. Il ne s&#8217;agissait pas de langage francophone, mais simplement d&#8217;une autre langue, de l&#8217;anglais avec un léger accent restant indéfinissable, mais toutefois perceptible. Mais l&#8217;heure n&#8217;est pas aux mystères et aux analyses, il me faut me concentrer sur ma tâche, me reprends-je avec discipline.</p>
<p>Extirpé de mes pensées, je constate avec enthousiasme que nous nous rapprochons de la vallée et que la quantité de neige commence à diminuer sur nos skis. La teinte blanche et pure du sol se transforme au fil de notre évolution en une couche brunâtre qui s&#8217;étend et semble se propager en croissant. Cependant, malgré ces signes avant-coureurs contrariants, il nous est impossible de définir quand notre escapade de glisse s&#8217;achèvera et quand débutera notre randonnée terrestre, ne voyant pas le fond de la vallée, encore dissimulée par les irrégularités du paysage et du terrain sur lequel nous progressons. </p>
<p>Les sapins qui bordent la piste témoignent aussi de la recrudescence de neige, exhibant à nouveau fièrement leurs branches verdâtres au rayon du soleil, alors qu&#8217;apparaissent les premiers églantiers au feuillage rougeâtre et quelques hauts platanes. Au loin, sortant de la montagne à l&#8217;image d&#8217;un vers géant, le long tube du tunnel du Saint-Bernard s&#8217;échappe en direction des terres Italiennes. </p>
<p>Alerté par les secousses interminables engendrées par notre trajet, François revient à lui, ouvrant avec difficulté les yeux, puis les refermant doucement, en les gardant clos quelques secondes. Il porte par la suite sa main droite à son front et se la passe sur le visage, fébrilement, avant de reposer son membre dans sa position originale. Ses yeux s&#8217;ouvrent une nouvelle fois, sa tête se tourne, lentement, à demi, sur son côté gauche, lui permettant de jeter un rapide coup d&#8217;œil au décor qui défile. Replaçant ensuite son crâne, François referme une fois de plus les paupières et se laisse aller, plaçant sa confiance entre nos mains, se rendant bien compte qu&#8217;il n&#8217;est pas en état de contester nos actes.</p>
<p>Nous nous engageons désormais dans une sorte de cluse, certainement creusée au travers des millénaires, par un puissant cours d’eau, desséché depuis et, ayant laissé sa trace dans le sol calcaire des pâturages de la montagne. Le long couloir qui dévale le terrain en fort dévers et se faufile entre deux murs naturels, s’étend sur plus de deux kilomètres et s’agrémente d’une multitude de rochers saupoudrés de poussière givrée et éparpillés ça et là, au fil de leur fuite en avale, emportés au gré des mouvances et de l’instabilité du sol.</p>
<p>Ralenti me crie Nourad, tentant de retenir au maximum l’embarcation, prétextant le danger croissant qui se présente à nous, sous l’aspect de ces blocs de pierre et le risque majeur d’entrer en collision avec l’un d’eux. </p>
<p>Puis, fort de ses nombreuses années d’expériences, notre guide commence à éviter les obstacles avec agilité, tandis que pour ma part, je me focalise sur notre vitesse et tente, tant bien que mal, de suivre. L’espace pour évoluer est relativement étroit entre les deux versants qui nous entourent de chaque côté et il nous est difficile de garder les skis perpendiculaires à la descente, ce qui a pour tendance de nous faire reprendre instantanément de la vitesse. </p>
<p>La civière sur laquelle repose notre ami tangue violemment et manque à plusieurs reprise de basculer, projetant le corps inerte de François dans les décors. Heureusement, la dextérité de notre homme de tête nous permet de redresser l’attelage à temps, mais ne l’épargne pas de quelques méchantes secousses. </p>
<p>Finalement, après quelques minutes éprouvantes, toujours escortés par les deux surélévations qui se dressent respectivement de chaque côtés, nous parvenons à un élargissement de notre couloir et une diminution du nombre de rocher dépassant de la couche enneigée. Sur le versant qui nous accompagne sur notre droite, se dessinent les premières traces d’un petit glissement de terrain, s’accentuant sur les prochains mètres, laissant même deviner un amoncellement de gravats, de boue et de glace brunie, sur le bord de l’allée que nous empruntons actuellement. Cependant, la couche accidentée qui recouvre notre itinéraire n’est pas suffisante pour nous barrer le passage et ne provoque de brefs craquements au contacte de nos skis.</p>
<p>La sortie de ce mini canyon alpin se fait soudainement plus large, alors que les murs de terre enneigés qui bordent notre tracé s’amenuisent, jusqu’à n’être plus que de notre hauteur, avant de totalement disparaître, comme happés par le sol. Derrière ces barricades naturelles se redessine le paysage que nous avions quitté quelques minutes auparavant, parsemés d’arbres. En face de nous, une route s’évade le long du flanc d’une montagne et plonge ensuite dans la vallée pour rejoindre le long tunnel qui ressort de la roche pour se diriger vers les premiers villages, se faufilant à travers forêts et pâturages et disparaissant derrière le flanc de la montagne. A cet hauteur, la neige y semble pratiquement inexistante et les couleurs printanières qui s’étendent sous nos yeux tendent à nous attirer, comme le ferait sans doute le chant mélodieux et enivrants des sirènes, dont les matelots en étaient, jadis, si craintifs. La mélodie cavalière d’un ruisseau s’écoulant sous la masse blanche qui recouvre encore le terrai<br />
n que nous foulons, nous parvient, tandis que son sillon se creuse dans le sol quelques mètres plus bas, prenant le dessus sur la couche gelée et, se gravant en un long serpentin s’étirant entre les deux pants de montagnes se faisant face, sorte de frontière naturelle entre deux mondes opposés. </p>
<p>Au fil de notre évolution, de plus en plus de touffes d’herbes luttent pour s’extraire du sol maculé, tandis que des perce-neiges se regroupent pour exhiber leurs pétales colorés aux rayons du soleil. La pureté du manteau watté qui est venu agrémenter le décors, perd peu à peu de sa douce blancheur apaisante, pour se changer en un drap tacheté de souillures de terre et de gravas. La consistance de la couche restante, ramollie par l’effet du soleil, se fait plus collante et plus dense, rendant nos gestes encore plus compliqués, offrant une résistance supplémentaire vis-à-vis de nos skis. Cependant, malgré cela et les bruits de caillasses qui frottent négligemment nos lattes, provoquant des secousses dans nos jambes douloureuses, nous parvenons à maintenir une allure suffisante et la civière semble tenir le coup, indépendamment des grincements continus, émis par le frottement de la tôle sur le sol.  </p>
<p>Suivant les courbes irrégulières de notre trajectoire, accompagnant désormais le cours d’eau dans sa fuite, nous nous rapprochons d’un immense pont de pierre permettant de rallier le tunnel, sur une des parois de la montagne, avec son homologue, sur un autre versant y faisant face. La structure de béton qui s’élève à une dizaine de mètres au-dessus de nous, imposante et froide, soutenue par d’énormes piliers circulaires, nous inonde de son ombre massive, à notre passage, nous transperçant d’une courte sensation de froid perçant, avant de laisser place, à nouveau, à la douce chaleur des rayons du soleil, venant se poser sur nos habits.</p>
<p>Le choc thermique engendré par ce passage ombragé suffit à faire reprendre conscience à François qui ouvre une fois de plus les yeux, le corps totalement ankylosé par son état léthargique. Pourtant, malgré la difficulté, il trouve la force de basculer légèrement sa tête en arrière et, croisant mon regard inquiet, me rassure en affichant un visage serein et en me souriant à demi. </p>
<p>Où sommes-nous, me demande-t-il soudain, tentant de tourner le regard pour essayer de se faire une idée par lui-même.</p>
<p>Nous arrivons en bas de la montagne, nous venons de dépasser la sortie du tunnel du Saint-Bernard, lui réponds-je, sans pour autant me laisser distraire, tenant toujours aussi fermement ma sangle à deux mains. Il n’y a bientôt plus suffisamment de neige pour pouvoir continuer à ski et nous allons être forcés de marcher, reprends, avant de lui demander s’il s’en sent capable.</p>
<p>Je ne sais pas, me répond-t-il, après une brève hésitation. Mes jambes me font vraiment très mal et je me sens si faible, poursuit-il, concluant en se plaignant du froid.  Sa voix, amoindrie par son état, peine à parvenir distinctement à mes oreilles, perturbées par les bruits de frottements perpétuels ; mais suffisamment cependant, pour que je puisse en deviner le sens et recomposer la phrase dans ma tête, avant d’acquiescer.</p>
<p><strong>Chapitre suivant : En ligne dès le 16.08.2010&#8230;</strong></p>
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		<title>L’AVENEMENT DES TYRANS – Chapitre 11</title>
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		<pubDate>Wed, 16 Jun 2010 15:43:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>7th_sign</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Aux confins de la vérité</strong></p>
<p>Le soleil matinal venant se poser sur les berges de mes paupières, je finis par quitter mes rêves, l&#8217;esprit embrumé par le sommeil, tendant l&#8217;oreille à l&#8217;affût du moindre son, n&#8217;ouvrant pas encore les yeux. Quelques oiseaux fredonnent leurs mélodies, accompagnés d&#8217;un silence absolu. Il ne semble pas y avoir de vent, je ne ressens par ailleurs aucun courant d&#8217;air. Une douleur dorsale me transperce subitement et remonte jusqu&#8217;à ma nuque. Je me crispe et tente de me retourner légèrement sur mon fauteuil pour soulager cette sensation désagréable. Soulevant une jambe afin de faciliter ce mouvement, je constate que mes muscles sont entièrement courbaturés et, suite à une nouvelle lancée de douleur, mais cette fois-ci, me parcourant tout le corps, membre après membre, ouvre les yeux et me redresse instinctivement sur mon siège moelleux.</p>
<p>François dort toujours du sommeil du juste, son visage détendu, apaisé, comme si rien ne s&#8217;était jamais produit. </p>
<p>Finissant par me lever et me rechausser, invitant mon collègue d&#8217;infortune à se réveiller, je profite pour m&#8217;étirer et remettre plus ou moins mes vertèbres en place, dans une série impressionnante de craquements indolores.</p>
<p>La baillée qui s&#8217;en suit marque le terme de ma nuit réparatrice et, après m&#8217;être frotté une dernière fois les globes oculaires pour en retirer les dernière larmes séchées, je me prépare à aller chercher quelque chose à me mettre sous la dent; tout ces efforts de la veille mon affamés.   </p>
<p>Alors que je me retrouve sur la pointe des pieds pour scruter attentivement le contenu éventuel de chaque armoire se trouvant dans la cuisine, la voix de François raisonne, me disant avoir certainement résolu une partie de l&#8217;énigme du billet de un dollar, sur lequel l&#8217;abbé avait scribouillé des coordonnées géographique.</p>
<p>Je me redresse de suite entendant cela et me retourne vers l&#8217;entrée de la cuisine afin de regarder mon complice. Celui-ci se tient appuyé nonchalamment contre le rebord du cadre de porte, regardant à terre ses pieds et arborant une coupe de cheveux semi iroquoise. </p>
<p>Il redresse la tête et me lance un regard sérieux, emplis d&#8217;un mélange de lassitude et de fatigue, restant bras croisés et silencieux. </p>
<p>Le message nous dit d&#8217;aller au col du Grand-Saint-Bernard, reprend-t-il soudain, décroisant ses bras pour venir poser ses mains à plat sur la table, s’appuyant dessus et restant debout, continuant de me fixer, perçant mon regard, laissant un temps de suspends avant d’enchaîner. </p>
<p>Réfléchis, c’est évident, s’exclame-t-il, se laissant emporter par l’émotion. Que veux-tu qu’un homme d’Eglise nous fasse découvrir hormis un lieu de recueil et de prière, me questionne-t-il, abaissant le ton de sa voix, avoisinant le dénigrement. Il me laisse une seconde pour répondre et reprend en m’énonçant le nom de l’hospice des Chanoines du Grand-Saint-Bernard. Je ne sais pas encore pourquoi, mais je suis persuadé que la réponse se trouve sur place, conclut-il, tapotant du plat de sa main droite sur la table et se redressant par la suite.</p>
<p>En effet, lui dis-je, continuant de réfléchir à ses mots, cela me semble tout à fait correspondre aux indices laissés par l’homme de foi. Mais, poursuis-je, soucieux, je ne comprends pas l’intérêt du billet de un dollar et encore moins l’anneau qui l’entoure.  Peut-être découvrirons-nous le sens de toutes ces énigmes, termine-je, voyant François quitter la cuisine pour retourner en direction du salon et s’asseoir à nouveau dans le fauteuil.</p>
<p>Pour ma part, je retourne à mes recherches de nourriture,  passant des placards de la cuisinière, au frigidaire, puis au congélateur. Rien, je n’ai absolument rien trouvé, à l’exception d’une toute petite miche de pain dure comme de la roche, dissimulée dans un recoin, tout au fond d’un des placards.</p>
<p>Le ventre creux et le moral au plus bas, je rejoins mon compagnon dans le salon et lui explique la situation. Celui-ci ne semble que peu chagriné par cette nouvelle, tant il est obnubilé par son besoin de réponses et me répond penser trouver quelque chose en chemin.</p>
<p>Cependant, alors que nous nous apprêtons à reprendre notre route, je m’attarde à ouvrir la petite porte laquée du guéridon se trouvant sur la droite de la table du salon et, par miracle, y dégotte un paquet de cacahuètes salées, que je me hâte d’ouvrir pour en dévorer son contenu.</p>
<p>Tel un petit écolier en partance pour une course d’école, son pique-nique dans les mains, commençant déjà à le déguster avant même d’être entré dans le bus censé le conduire à l’école au point de rendez-vous,  je passe le pas de porte, les joues gonflées comme un hamster, enchaînant les allés et venues du paquet à ma bouche.</p>
<p>Une superbe journée s’offre à nous,  faisant ressortir le teint luisant du paysage hivernal qui s’étend autours de nous. Les températures sont un peu remontées et doivent avoisiner les sept à huit degrés au soleil. La brise s’est totalement estompée et il ne neige plus du tout. Un ciel radieux recouvre les cieux d’un bleu intense, entrecoupé de quelques nuages épars, sans grande influence sur la suite de la journée.  Une rangée d’épais glaçons translucides pend en stalactites ruisselant le long de la gouttière qui borde  l’avant-toit, au-dessus de nos têtes. </p>
<p>Il doit être entre neuf et dix heures du matin, nous reprenons le petit chemin qui se faufile entre les maisons pour rejoindre la place centrale de Bourg-Saint-Pierre, repassant près de l’église. Nous ne nous attardons guère et continuons de traverser le petit village jusqu’à sa sortie.</p>
<p>Les dernières constructions relatives à ce petit village de montagne se distinguant du paysage désormais derrière nous. Nous poursuivons notre épopée, enchaînant les courtes enjambées, nous servant de nos raquettes pour ne pas nous enfoncer dans la couche neigeuse.</p>
<p>Sous nos pieds, le torrent du Valsorey donne son récital bruyant en sautant de roche en roche, rongeant la couche de neige sur son passage, coulant en direction de la vallée. Un panneau, dépassant à peine du sol, nous souhaite la bienvenue dans ce qui doit, durant l’été, être un jardin alpin ; sorte de plateforme culminante sur le flanc de la montagne, s’avançant dans le vide. Nous apprenons en parcourant brièvement l’écriteau de bois qu’il s’agît d’un lieu où une très grande variété de plantes diverses s’y trouvent, amenées pour une grande partie d’entres-elles par les Chanoines dans l’ancien temps pour leur recherche et leur médicamentation.</p>
<p>Quelques minutes plus tard, nous distinguons une forme qui se dessine au loin, juste avant que la route principale qui traverse Bourg-Saint-Pierre n’aille s’enterrer sous un tunnel de colonnes de protection contre les éventuelles chutes de rocher ou de neige, longeant le flanc de la montagne. On dirait un cabanon et quelque chose se trouve à côté, pratiquement ensevelit sous la neige, quelque chose de longitudinal et placé à l’horizontale. La chose semble barrer la route qui passe juste devant la petite maison.</p>
<p>Un poste de douane, me prévient mon complice, commençant à se diriger sur le rebord de la route, pour tenter de jouer avec les quelques arbres qui bordent cette dernière et passer derrière eux pour rester le plus discret possible. Il y a une voiture parquée juste à côté, un break rouge, dit-il encore, plissant les yeux pour essayer d’ajuster sa vision au mieux possible, par rapport à la distance. Soyons prudent, me déclare-t-il, ne quittant plus l’édifice du regard. Reste bien derrière moi, me demande-t-il.</p>
<p>Nous avançons ainsi sur plusieurs centaines de mètres, marquant quelques arrêts pour nous dissimuler derrière un arbre et trottinant, tant bien que mal, ensuite jusqu’au suivant, tête baissée et dos voûté, les genoux repliés. </p>
<p>Le dernier sapin présent sur la route nous offre un ultime abri avant de nous lancer en direction de la bâtisse, ne voyant rien bouger dans les alentours. La tension est à son comble lorsque François, tirant sur ma manche de veste, décolle son dos du tronc, contre lequel il se cachait et s’élance à découvert pour parcourir les cinq derniers mètres nous séparant du post  de frontière, me tirant derrière lui.</p>
<p>Il nous est pratiquement impossible de courir avec les raquettes aux pieds, cependant, nous tâchons de soulever les pieds au maximum afin de nous déplacer le plus vite possible pour aller nous plaquer, sans mot dire, contre la façade de crépit de la petite maison. </p>
<p>Nous laissons en premier s’échapper quelques secondes, tendant l’oreille afin de deviner si quelqu’un semble nous avoir entendus ou vus, mais il ne se passe rien. </p>
<p>Le cœur haletant, je me retourne face au mur et me penche très lentement de côté pour regarder à travers une fenêtre qui se trouve sur ma gauche. Un fin rideau rouge recouvre la moitié de la vitre en hauteur, croché à une tringle de métal traversant le verre sur sa largeur. La pièce est sombre et de la poussière recouvre les meubles en contreplaqué et les appareils électroménagers. Il n’y a pas âme qui vive par ici, murmure-je à mon coéquipier, le laissant dès lors la responsabilité de s’avancer à son tour pour lorgner au coin de la maison, en direction de le route barrée.</p>
<p>La voie est libre, me dit-il en se redressant, puis toussant pour se racler la gorge et reprendre son timbre habituel. Viens, m’ordonne-t-il en s’élançant à nouveau sur la route, passant devant le bâtiment sans plus y prêter attention. </p>
<p>Notre approche de bâtiment douanier nous a écarté de la grande route que nous suivions et nous emmène désormais sur un autre chemin, plus étroit. Un panneau fléché jaune nous indique un itinéraire pédestre ancestral, apparemment déjà utilisé au temps des Romains pour effectuer la traversée depuis l’Italie. Une estimation de durée équivalent à quatre heure est notée à côté du nom de l’hospice du Grand-Saint-Bernard. </p>
<p>Prenons ce chemin propose-je à mon ami, arguant que ce dernier sera plus discret que la route principale menant dans la même direction. Au moins ici, on ne croisera pas de véhicule, continus-je, ni de milice. Qu’en penses-tu François, lui demande-je. </p>
<p>Celui-ci accepte, après avoir longuement scruté l’étroit replat longeant le versant de la montagne, serpentant au gré des reliefs accidentés et irréguliers. Allons-y gentiment, me répond-t-il,  me faisant signe de la tête et ajoutant comme quoi le terrain semble glissant et pentu par endroits.</p>
<p>Mais, alors que l’on s’apprête à poursuivre notre périple, une ombre projetée du ciel se dessine sur la surface blanche luisantes de la neige, gigantesque. Un croissement morbide déchire soudain la quiétude des environs, tandis que la silhouette sombre tournoie au-dessus de nous, effectuant de larges cercles dans les airs, sans le moindre battement d’ailes.  </p>
<p>Avant de lever la tête, je sais déjà de quoi il s’agit, toutefois, je ne peux m’empêcher de soulever les yeux au ciel pour le voir passer. Il s’agît effectivement, comme j’avais cru le reconnaître au timbre grave et cassé de son cri, d’un corbeau, au bec noir allongé et aux yeux perçant. Profitant des courants ascendants, il nous survol patiemment, nous surveillant de son regard sombre, se laissant planer, comme pour nous surveiller.</p>
<p>Finalement, voyant notre allure d’évolution dans cette masse poudreuse qui recouvre la totalité du paysage, ce dernier finit rapidement par se désintéresser de nous et étire son cercle de survol en un ovale de plus en plus étiré, avant de se poser derrière une petite bute qui se dresse à une cinquantaine de mètre devant nous, formée par un surplus de neige, provoqué suite au décrochement d’une plaque de neige, quelques mètres en amont. Son plumage aux couleurs de ténèbres a disparu de notre champ de vision et nous ne percevons dès lors plus qu’une brève série de croassements lugubres, avant que le silence ne reprenne le dessus.</p>
<p>Ces animaux me foutent la chaire de poule, s’exclame alors François, baissant la tête en la secouant gentiment, soulevant son pied droit afin de reprendre notre route, sans perdre plus de temps. Ils sont partout, ajoute-t-il, la voix emplie d’anxiété, alors qu’il tangue devant moi, peinant à dégager ses raquettes de la neige. Ils sont partout, reprend-t-il à nouveau, un peu plus fort, avec un ton dépité, accélérant peu à peu son allure. Dans tous les tableaux de champs de batailles ou dans tous les paysages désolés de l’hiver, vient-il agrémenter en haussant le ton de sa voix et en redressant la tête vers l’horizon, pointant le ciel de l’index. Ils symbolisent la tristesse et le malheur, argue-t-il encore, avant de baisser à nouveau son bras. On a même donné leur nom aux fossoyeurs chargés de retirer les corps de victimes de la peste, tout comme aux dénonciateurs anonymes et sournois attendant dans l’ombre leur heure,  ou pire encore, pour les annonciateurs de mort, conclut-il, serrant le poing.</p>
<p>Sa réaction m’étonne quelque peu, mais ne me surprends guère. J’ai pris l’habitude de ses sauts d’humeur aléatoires, tout comme j’ai compris qu’il ne faut pas m’en offusquer. Cependant, c’est plutôt cette phobie surprenante pour un simple volatile, certes maintes fois utilisés pour exprimer nos craintes et pourtant si inoffensif, qui me frappe. Je reconnais que son plumage sombre aux reflets d’argent, ses yeux brillants malgré le néant qui semble se terrer derrière et ses serres acérées comme tant de poignards prêts à vous transpercer de part en part, confèrent à cet animal une image tant charismatique que mystique, mais de là à en avoir une pareille crainte.</p>
<p>J’aimerai beaucoup approfondir le sujet avec lui, intrigué par cette soudaine confession, mais ne sais pas comment aborder le sujet, sans donner l’impression à mon coéquipier de le passer à la loupe, comme le ferait son psychanalyste. Finalement, la seule chose que ma bouche parvient à exprimer est pourquoi. </p>
<p>Alors que nous commençons à gravir les premiers mètres le l’amas de neige derrière lequel le corbeau a disparu, quelques minutes auparavant, François m’explique que, lorsqu’il était jeune, du temps où ses parents vivaient encore, ils habitaient non loin de la rive d’un lac, en pleine campagne Française. La maison était entourée d’arbre et une petite forêt s’étendait à une centaine de mètre, derrière la bâtisse. Un jour, alors qu’il jouait comme à son habitude au bord de l’eau, un fracas éclata soudain derrière lui, arrêtant net le chant des moineaux, plongeant le temps dans un abysse infini et le stoppant momentanément. Un nuage de corbeaux, noirs comme un puits sans fond, s’éleva dans les airs, décollant de la forêt avoisinante et survolant en masse la demeure familiale, hurlant et claquant des ailes dans le vide. Une pluie de plumes retomba sur lui, avant qu’une impression de peur l’envahisse, le poussant à courir aussi vite qu’il le pouvait, en direction de chez lui. Il savait ce qui venait de se passer ;<br />
John, son père, agriculteur au caractère trempé et au foie imbibé par l’alcool, venait d’abattre d’un coup de carabine son ami de toujours Tchiko. Le chien souffrait déjà depuis de longs mois et ne supportait plus la nourriture ; ses reins ne fonctionnaient plus et son cœur était fatigué de battre. Cette fois-ci, le vomit qu’il avait recraché sur le veston du fermier avait suffit à ce que ce dernier décide de mettre fin à sa brève existence de gardien de ferme. François n’avait alors que onze ans et l’image du corps inerte de son fidèle compagnon, les yeux révulsés et la langue pendante hors de sa gueule béante, couché sur le flanc, les pattes légèrement repliées, le hantera toujours ; comme les cris annonciateurs de la muée de corbeaux qui lui passait au-dessus au même moment.</p>
<p>Arrivé aux trois-quarts du monticule, François, légèrement en avance sur moi, se met à ralentir, levant doucement son bras droit sur le côté, les doigts tendus, comme pour me demander de rester derrière lui, commençant à se pencher en avant pour s’accroupir sensiblement. Plus il avance et plus il se tasse sur lui-même, jusqu’à en devoir poser un genou sur le sol froid et ses mains dans la neige, tendant son corps en avant pour essayer de regarder par-dessus la petite colline. </p>
<p>Que se passe-t-il lui demande-je en chuchotant, mais celui-ci ne me répond pas et se contente de me faire nerveusement signe du plat de sa main pour ne plus que j’avance. </p>
<p>Je me fige un court instant, mais, ne voyant rien venir et n’en tenant plus de ne pas savoir de quoi il retourne, je m’avance en rampant à demi, après avoir adopté la même position que mon compagnon d’aventure et le rejoins avec prudence.</p>
<p>La pâleur de la neige défile devant mes yeux, je suis encore un peu en retrait par rapport à François et n’arrive toujours pas à regarder par-dessus la voûte naturelle. Puis, tout à coup, une gouttelette de sang, rouge comme jamais, commence à apparaître, jurant sur cette robe blanche comme une tache de café sur un chemisier de soie. </p>
<p>Surpris, je marque une seconde d’hésitation avant de poursuivre mon ascension pour rejoindre mon ami, sentant la terreur m’envahir, imaginant le pire, avant de me ressaisir.</p>
<p>Au fil de mes mouvements et de mes déhanchements pour ramper sur la surface ramollie,  se dessine devant moi, en contrebas, une large auréole de sang, ayant fait fondre, sur plus de cinquante centimètres de profondeur, la couche neigeuse et dressant en son centre, un tableau morbide. Une vache partie sur les flancs montagneux pour brouter une herbe plus riche en chlorophylle, loin de ses congénères, sans doute prise de court par les chutes abondantes de neige et, s’étant apparemment fait attaquer par un animal sauvage ou des chiens livrés à eux-mêmes. Son corps à dû être emporté par la coulée de neige et amené jusqu’ici, finissant de perdre son sang à cet endroit C’est même certainement cette attaque qui a dû déclencher l’instabilité du sol neigeux et conduit à cette petite avalanche.</p>
<p>La gorge massive de l’animal montre des profondes marques de crocs et des bouts de chairs saillant ressortent de la plaie. Sur son flanc, dévoré en plusieurs endroits, laissant apparaître des bouts de ses côtes et des nerfs violacés, se trouvent, entremêlées et pendantes jusqu’à sur la neige ensanglanté, une partie de ses tripes et de ses boyaux, sorties des leurs entrailles avec l’aide méticuleuse des corbeaux. L’œil vitreux de l’animal mort pointe en notre direction, resté ouvert, comme figé par la rapidité d’action de la grande faucheuse, venue récupérer la flamme de vie qui avait été confiée à ce bovin, jusqu’à ces dernières vingt-quatre heures.  </p>
<p>Cinq rapaces s’affèrent autour de la carcasse inerte pour en dégager les morceaux tendres de chaire, allant jusque dans les moindres recoins pour déchirer la peau et s’emparer de la viande, avant que celle-ci ne finisse congelée. Sautillant de part en part du corps affalé sur le sol, le piétinant en tentant de s’octroyer une part de ce gâteau géant, les oiseaux carnivores se jaugent, tout en protégeant leur parcelle si précieuse, croassant et se redressant au maximum pour intimider les éventuels opportunistes de passage.</p>
<p>Soulagé de constater qu’il ne s’agît finalement que de cela et non d’un cadavre humain, nous nous redressons, effrayant au passage les corbeaux qui s’envolent pour nous laisser passer, sans pour autant en abandonner définitivement leur précieux garde mangé providentiel. Tournoyant à une dizaine de mètre dans le ciel, les charognards nous guettent du coin de l’œil, hésitant à plonger sur nous pour nous dissuader de franchir la limite sanguinolente autour de la bête dépecée ; nous laissant tout de même passer, non sans réticence et en le faisant savoir bruyamment.</p>
<p>Nous nous hâtons de quitter l’endroit, laissant derrière nous, sans nous retourner, le sombre spectacle de la destinée battre son plein et tachons d’oublier rapidement les images qui se sont gravées dans nos pensées. </p>
<p>L’interminable sillon  de la route se devinant sous la couche de neige s’étend jusqu’à perte de vue, disparaissant au fil des reliefs, tandis que la chaîne montagneuse qui nous fait face se rapproche lentement, s’imposant progressivement dans notre champ de vision. Au loin, nous pouvons commencer à apercevoir une tâche bleutée, s’apparentant à un petit lac ou quelque chose de ce genre. Au dessus de nous, accolé à la montagne, se dressent continuellement les énormes piliers de soutient sur lesquels repose la route principale, calfeutrée sous la coupole bétonneuse de protection.</p>
<p>Il nous faut une bonne heure pour parvenir au pied d’un mur de pierre de plus de quatre-vingt mètres de hauteur, formant un arc de cercle reliant un pant de montagne sur notre gauche à un autre, d’une autre montagne, sur notre droite, fermant entièrement la vallée, comme marquant la fin d’une route sans issue. La petite tache bleue perçue plus tôt est en réalité un lac artificiel. Une plaque de fer doré, solidement incrustée dans le béton armé, décrit l’obstacle imposant comme étant le barrage des Toules. L’édifice daterait de 1963, long d’un couronnement de 460 mètres et contiendrait un volume de plus de 235&#8242;000 m3 d’eau, provenant des glaciers alentours. </p>
<p>Au pied de ce gigantesque conteneur à eau, écrasés par l’imposante stature du géant de pierre, nous restons un instant admiratif, ne trouvant de mot pour décrire ce que nous voyons. Au sol, malgré le revêtement poudreux hivernal, la tranchée dessinée par l’usure du glissement de l’eau sur la roche se démarque, s’écoulant jusqu’au fond de la vallée. Le chemin sur lequel nous nous trouvons se sépare en deux sentiers distincts, partant chacun d’un côté et de l’autre du barrage, arpentant les pentes abruptes des montagnes s’y appuyant.</p>
<p>Nous choisissons de tenter notre chance en prenant depuis le flanc droit du lac, tentant au maximum de nous écarter de la route principale qui elle, suit la partie gauche de la berge. La pente pour nous hisser jusqu’au sommet du mur de pierre est raide et extrêmement glissante, la neige se dérobant sous nos raquettes, emportant nos jambes en contrebas, nous déséquilibrant. A plus d’une reprise j’ai manqué de dévaler le terrain abrupt, pouvant à chaque fois compter sur les bons réflexes de mon acolyte pour me retenir par la manche. </p>
<p>Une fois parvenus sur les berges verglacées du point d’eau, nous nous élançons le long de la masse de liquide stagnant, suivant les reflets du soleil se répercutant au fil de nos pas sur la surface verte du lac.   </p>
<p>Le temps est idéal pour cette étape, me dis-je, continuant inlassablement de marcher sur les traces de mon coéquipier. Mes yeux émerveillés par la beauté des environs ne cessent de passer d’un sommet montagneux à un autre, pour revenir entre chaque, sur la nappe d’eau qui s’étend à nos pieds et où se reflètent les silhouettes épineuses des monts enneigées. Des choucas s’adonnent à leur sport favori et voltigent dans les cieux, une centaine de mètres au-dessus de nos têtes, accomplissant leur ballet acrobatique, planant et se laissant entraîner par les courants d’air chaud. Un bouquetin aux longues cornes arrondies, perché sur un rocher ovale surplombant notre chemin, quelques dizaines de mètres au dessus de nous, regarde notre passage d’un œil méfiant, grattant la roche de son sabot avant pour en dégager une touffe d’herbe enfouie sous la neige.</p>
<p>Au bout d’une heure de marche, à mi-chemin entre le départ du barrage et la fin du lac artificiel, fortement ralentis par la couche neigeuse que nous devons affronter, François finit par s’arrêter, se dégageant du chemin pour accoster à la berge et, plongeant ses deux mains jointes dans l’eau froide, commence à se désaltérer. Accroupis en avant, genoux dans la neige, sa paire de gant jeté nonchalamment à côté de lui, il lape le breuvage enfermé entre ses paumes, puis, au bout de la quatrième gorgée, écarte ses mains, laissant le liquide se disperser sur la neige. Il porte sa main droite devant sa bouche et se plaint de la douleur occasionnée par le froid provoqué par l’eau, dans sa bouche. Ses dents réagissant à la différence de chaleur, une subite lancée l’a, semble-t-il, rappelé à l’ordre.</p>
<p>Merde s’exclame-t-il, se relevant rapidement avant de se pencher à nouveau pour ramasser sa paire de gants. Qu’est-ce qu’elle est froide cette flotte, ronchonne-t-il, finissant de se sécher le pourtour de la bouche et reprenant la direction du chemin. </p>
<p>Ma gorge est sèche, mais je ne veux pas souffrir, me dis-je, abandonnant à mon tour l’idée de boire de cette eau de montagne.</p>
<p>La seconde partie du trajet, nous la passons pratiquement sans échanger le moindre mot, fixant l’horizon, décomptant chaque pas que nous effectuons, faisant le vide dans nos esprits. François marchant encore et toujours devant moi, ne me laissant pour seul vision que son dos. Quelques mélodies sifflées viennent égayer notre parcours par moment, entrecoupés de silences pesant où seuls les crissements de nos raquettes dans la neige se font entendre. </p>
<p>Le soleil a déjà quitté son Zénith lorsque nous parvenons au bout de la vaste réserve d’eau et nos ventres commencent à se plaindre de la faim, entamant leur chant rauque. Toutefois, il n’est pas possible de s’arrêter pour profiter d’un bon encas, n’ayant ni provision n’y lieu d’accueil s’y prêtant.</p>
<p>Un puissant torrent vient abreuver le lac à cet endroit, entraînant des plaques de neige venant se dissoudre dans la masse liquide, formant de petits îlots gelés à l’embouchure du barrage, qui s’engagent et se perdent, confondus avec les flots.</p>
<p>De l’autre côté du ruisseau déferlant se trouve le tunnel du Grand-Saint-Bernard, secondant une route carrossable tracée en 1905 et d’une déclivité de 9%, uniquement praticable lorsque la neige a suffisamment fondu. Le gouffre béant pénétrant dans la montagne, long de plus de 5&#8242;850 mètres,  a été creusé en 1964, selon les explications de François. </p>
<p>Le chemin que nous avons emprunté pour longer le lac des Toules se poursuit sur quelques centaines de mètres en remontant le torrent qui s’écoule sur sa gauche et en suivant la base de la montagne qui s’élève sur sa droite. </p>
<p>Suivant la pente qui se raidit au fur et à mesure de notre avancée, le sentier enneigé suit le tracé escarpé, serpentant le long des alpages. Une douleur lancinante se répand lentement le long de nos jambes et des extraits de crampes nous taraudent les tendons des chevilles. </p>
<p>Les cadres de nos raquettes peinent à rester stables sur ce revêtement instable et glissant. Le replat qui forme la largeur du petit chemin est étroit et il nous faut marcher calmement pour ne pas faire de faux pas, qui nous précipiterait de suite plusieurs mètres plus bas, nous forçant à réitérer nos efforts afin de refaire une partie du parcours. </p>
<p>Notre calvaire touche momentanément à sa fin lorsque nous parvenons à rejoindre un groupement de chalets d’alpages dont le nom « Les Pierres » s’inscrit en toutes lettres sur la façade avant de l’un d’entre eux, avec un message de bienvenue. </p>
<p>C’est alors que, passant devant les maisonnettes de bois ancien, nous finissons par entendre des sons de cloches, ainsi que quelques bêlements affaiblis. Notre odeur corporelle ou le bruit de nos pas tassant la neige a dû effrayer un troupeau non loin de là. </p>
<p>On dirait des chèvres, me confirme François, lisant apparemment dans mes pensées. Que dirais-tu de faire une courte pose et essayer d’en attraper une pour la manger, poursuit-il, argumentant que ce n’est pas la paille et le bois qui doit manquer pour faire un bon feu. </p>
<p>Bien que cette idée peu ragoûtante ne m’enchante guère par principe, je ne peux ignorer l’appel de détresse lancé par mon estomac et les signes de fatigue que démontrent mes jambes flageolantes.</p>
<p>Soit, dis-je, arrêtons-nous le temps de nous requinquer et ensuite, finissons ce foutu trajet infernal, avant que la nuit ne tombe et que nous nous retrouvions coincés ici. Si une tempête de neige surgit à nouveau, nous ne pourrons jamais poursuivre l’ascension jusqu’à l’hospice,  les pentes sont bien trop escarpées. </p>
<p>On dirait que les chevrotements proviennent de l’intérieur de cette grange, me dit François, s’approchant de la porte d’un des bâtiments montrant des signes de délabrement avancés. Une partie de l’avant-toit latéral s’est effondrée sous le poids de la neige, une des poutres de soutient s’étant rompue, rongée par la moisissure.  Des dizaines de tuiles, pour la plupart brisées en morceaux, sont répandues sur le sol, prise en amalgame avec la neige qui les recouvrait et celle déjà présente à terre, au pied de la façade de planches laquées. La gouttière, déchirée à mi-hauteur, expose lamentablement ses restes déformés sous l’amas de tuiles,  dépassant par endroits et répondant aux éclats du soleil de son teint cuivré.</p>
<p>De la mousse s’est fixée sur le bois, se mélangeant au lierre qui envahit la surface verticale, progressant vers le haut. Des morceaux de planche façonnant les parois latérales de la grange manquent, rongés par l’écoulement du temps, laissant apparaître une multitude de brèches, à travers lesquelles, on devrait apercevoir l’intérieur de la bâtisse.  Au pied de cette dernière, se trouve, regroupé en vrac, un tas de pièces et de barres de métal, rouillées et à la peinture écaillée. </p>
<p>Soigneusement déposés dans les recoins formés par les poutres soutenant le plafond, de petits nids d’oiseaux profitent de l’abri que leur confère la construction. Un nid de frelons semble aussi avoir élu domicile dans l’angle supérieur du toit, profitant certainement d’une faille entre les planches pour se poursuivre dans l’isolation, procurant à ses habitants une source de chaleur salvatrice en ces temps hivernaux.</p>
<p>La porte de la grange, simplement entravée par un morceau de bois rectangulaire, pivotant à angle droit et empêchant celle-ci de s’ouvrir, n’oppose aucune résistance, lorsque mon compagnon d’aventure tire dessus pour accéder à l’intérieur. Un long grincement de charnières retentit, tandis que l’antre nous dévoile ses secrets. </p>
<p>Une trentaine de brebis apeurées par notre présence se tasse au fond de leur enclot, nerveusement regroupées en masse et bêlant à en perdre haleine. Certains signes d’intimidation se distinguent par de rapides coups de cornes dans le vide,  avant que la chèvre téméraire ne se fonde à nouveau dans la masse agitée. Leurs petites cloches dorée secouées à tout va ne cessent de déverser un tintamarre assourdissant, percutant nos tympans sans répit.</p>
<p>Vite, referme la porte derrière toi, enlève tes raquettes et viens m’aider à en attraper une, me lance François, escaladant les barrières de bois formant l’enclot, après s’être déchaussé. Trouves-nous quelque chose de tranchant pour pouvoir la neutraliser rapidement, me demande-t-il encore. </p>
<p>Une fois l’entrée à nouveau refermée, me dirigeant vers mon collègue ; alors que ce dernier se rapproche lentement des bêtes, bras écartés afin de bloquer leur fuite, dos courbé en avant, prêt à bondir sur sa proie, le regard concentré ; je découvre une lame de rechange pour une scie à bois, suspendue par un clou rouillé, contre une des poutres soutenant les fondations de l’édifice. </p>
<p>Je m’en empare et escalade à mon tour la couche de trois rondins de bois servant à délimiter le parc à animaux et, saisissant chaque extrémité de la lame dentelée dans mes mains, viens me placer à la même hauteur que mon acolyte. </p>
<p>Nous effectuons tous deux un dernier pas en avant, après avoir communément choisit une victime paraissant plus effrayée que ces congénères, misant sur le fait que sa terreur la poussera à la faute, la guidant directement dans les mailles acérées de nos filets.</p>
<p>Un silence complet se fait dans le camp adverse et,  tout à coup, la meute s’élance en avant, passant, dans un mouvement de panique général,  de chaque côté de nous, sautant, se cabrant, bondissant ou rampant pour ne pas que nous ne puissions les attraper. </p>
<p>Cependant, nous n’avons que faire de la masse et nous concentrons sur notre cible, ne la perdant à aucun moment de vue, suivant le moindre de ses mouvement avec la plus grande attention. </p>
<p>Mes mains se resserrent sur  les embouts de la lame, marquant la peau de mes paumes de la forme allongée et fine du métal tranchant. Toute mon attention est focalisée sur la bête terrifiée, je ne ressens même pas le fer qui me cisaille la chaire, tant je me crispe dessus. </p>
<p>L’animal hésite un instant, laissant ses semblables nous éviter et se lance dans les dernières, ne se doutant pas encore de ce qui l’attend, tentant juste de fuir, suivant le troupeau aveuglément. </p>
<p>Lorsque la chèvre tente sa chance en voulant passer sur la gauche de mon ami d’aventure, ce dernier a le réflexe de se décaler d’un pas sur ce côté, la forçant à dévier sa trajectoire, tentant une brèche entre nous. </p>
<p>Tel un prédateur, mon regard se focalise sur elle, tandis que mes bras se soulèvent et viennent se placer par-dessus mon épaule droite, à l’image d’un batteur de baseball s’apprêtant à frapper la balle de toutes ses forces. </p>
<p>Alors que la poussière du passage mouvementé des premières brebis commence à s’élever dans les airs et remplir la pièce peu à peu, troublant notre champ de vision  comme une couche subite de brouillard, la lame de la scie que je sers entre mes poings fermés, s’abat, sifflant dans le vide.</p>
<p>Une seconde de confusion s’ensuit, le nuage de poussière s’étant épaissit et s’étant répandu sur plus de deux mètres de hauteur, nous englobant. Je n’ai plus rien dans les mains, la lame ne s’y trouve plus, malgré le fait que je ne l’ai pas sentie m’échapper. Le vacarme du à la panique retombe et seules quelques clochettes tintent encore.</p>
<p>Lorsque la silhouette de François réapparaît à côté de moi, je crois distinguer sur son visage et son torse, des éclaboussures de sang. Il semble tout aussi désappointé que moi sur le moment, ne sachant pas ce qui s’est produit.</p>
<p>Un son étrange sort du tumulte général, comme une sorte de grincement ou de sifflement. Le bruit altéré par les sabots du troupeau qui recommencent à s’affoler, semble venir de quelque chose se trouvant pratiquement à nos pieds, entre nous et la meute apeurée. Quelque chose remue spasmodiquement dans la paille, sur le sol.</p>
<p>Il nous faut attendre encore quatre à cinq longues secondes avant que la poussière en suspend ne finisse par se dégager et nous laisser découvrir l’origine de ces bruits. Devant nous, à deux mètres, se trouve le corps secoué de contractions de notre proie, la carotide sectionnée, la chaire béante, sciée par les dents affûtées de la lame. La longue tige de métal utilisée comme arme est encore plantée en travers de la gorge ensanglantée de l’animal. La respiration de ce dernier se fait de plus en plus hésitante, noyée dans le liquide rouge qui est expulsé par son artère et qui se répand sur le sol, absorbé par la paille. L’animal tente une dernière fois de se relever avant de se laisser choir, sans vie, abandonnant toute lutte. </p>
<p>Vite, sortons la de l’enclos, me dis mon acolyte, s’emparant de ses pattes avant et commençant à la tirer sur le côté, accumulant la paille odorante et compacte, sous le corps encore chaud de l’animal. Une large traînée de sang s’étire désormais sur le sol derrière la brebis inanimée. </p>
<p>Mais, alors que je m’apprête à me pencher pour attraper les pattes arrière de la bête, un violent claquement survient en direction de l’entrée de la grange, précédent un flot de lumière aveuglant. La porte vient de s’ouvrir avec force et fracas, vibrant encore sous le choc de sa rencontre percutante avec le mur, revenant désormais lentement en arrière avant de s’arrêter. De la poussière s’est envolée sous le souffle de la porte battante, remplissant le rayon de clarté qui pénètre dans le bâtiment sombre, le grisant légèrement. Les contours d’une silhouette imposante et immobile, se figent dans le cadre lumineux de l’entrée. Mon cœur se contracte et mes yeux écarquillés se fixent sur l’inquiétante présence subite, le souffle coupé, attendant, la bouche ouverte béatement, que quelque chose se passe. </p>
<p>Tandis que je me redresse lentement, n’osant quitter l’individu du regard, évitant tout geste brusque, la mâchoire toujours pendante, François tente de se feindre dans le décor, comptant sur le manque de clarté qui règne dans la grange pour être passé inaperçu jusqu’ici. Il se tient debout, droit, comme si une planche lui avait été glissée par le col dans son survêtement, lui maintenant le dos ainsi, essayant de rester dissimulé derrière une des épaisses poutres soutenant les fondations.</p>
<p>Faisant face à l’inconnu, sentant la peur monter le long de mes chevilles tremblantes, passant par mes jambes tendues et crispées, poursuivant par mon estomac qui s’acidifie instantanément et remontant jusqu’à mon torse, le contractant, je me raidis et effectue un pas en arrière. </p>
<p>Voyant l’étranger s’avancer pour pénétrer dans le bâtiment agricole, mon cœur se met à tambouriner et des gouttes de sueur froide commencent à humidifier mes aisselles, ainsi que mon dos. Mes dents se frottent les unes aux autres, émettant un grincement de nervosité ; je suis pétrifié de peur. L’homme continue d’avancer en ma direction.</p>
<p>Le canon rutilant d’un fusil à double tête dépasse tout à coup de la silhouette sombre, scintillant dans la pénombre et attirant de suite toute mon attention. J’effectue un autre pas en arrière, comme si l’infime distance nous séparant pouvait me préserver d’une décharge de grenaille. Par réflexe de survie, je commence à lever lentement les mains en l’air afin de les lui montrer. Du sang souille mes paumes et mes avant-bras, je m’en rends compte en jetant un bref coup d’œil rapide, alors que mes mains se trouvent à hauteur de mes yeux. Le corps de la chèvre gît sur le sol dans une marre de sang grandissante, au pied de l’enclot, à quelques pas seulement de l’intrus armé.</p>
<p>Qu’as-tu fait, hurle soudain l’inconnu, posant le regard à terre et découvrant l’animal, la gorge sectionnée de part en part, sauvagement déchiquetée. Qu’as-tu fait, répète-t-il, abaissant son fusil et le pointant sur moi. </p>
<p>Son accent prononcé et sa façon de se mouvoir me laisse deviner qu’il s’agit du berger en charge de l’étable et que, de ce fait, la chèvre sacrifiée par nos soins, lui appartient. Ne s’agissant pas d’un milicien, j’ai peut-être ma chance, me dis-je, prenant une profonde inspiration pour tenter de me calmer et de lui expliquer notre présence.</p>
<p>Mais, au moment où je commence à trouver la force de passer outre la peur qui me paralyse, je distingue François, toujours accolé à la poutre, ne s’étant apparemment pas encore fait remarqué, me faisant de discrets petits gestes, me demandant de ne pas le citer. Je comprends de suite sa stratégie et, estimant que la discrétion prévaut dans ce genre de situation, me replie sur ses conseils et m’abstient d’énumérer sa présence dans mon récit.</p>
<p>Cependant, le berger ne semble que peut attendrit par mon histoire et, certainement lassé de m’entendre, me coupe la parole au bout de quelques minutes, m’ordonnant de me taire instamment, feintant un mouvement de charge sur son arme. Ta gueule, me lance-t-il, d’un ton agressif et intimidant, tout en s’avançant pour s’approcher à moins de deux mètres de moi, enjambant à son tour les barrières de bois formant l’enclos. </p>
<p>Je me fous de savoir ce qui t’amène ici et d’où tu viens, me crie-t-il dessus, devenant de plus en plus nerveux et agressif. Tu as tué une de mes bêtes, ajoute-t-il amenant le viseur de son fusil à son œil, se mettant en joue. Puis, après avoir détournée une seconde la tête, gardant son arme à l’épaule, se raclant la gorge pour en sortir un gros glaire brunâtre qu’il recrache à ses pieds, reprend position et poursuit en m’insultant à deux reprises.</p>
<p>La haine qui se dégage de cet individu est incontrôlable et je me rends compte à cet instant que je ne parviendrai jamais à le raisonner pour nous laisser partir. Je tente alors par tous les moyens de lui faire abaisser son arme, usant de stratèges divers, mais rien n’y fait. </p>
<p>Son visage, déformé par la colère et rougit par la pression qu’il s’inflige, témoigne de son instabilité. Ses yeux sont injectés de sang, ses mains tremblent presque autant que les miennes, il transpire beaucoup et de la bave coule de plus en plus de sa bouche, créant de longs fils transparents et visqueux qui pendent et gouttent dans le vide. Ses phrases sont accompagnées de postillons et sa main droite, qui quitte à intervalles réguliers la gâchette du fusil pour éponger du revers le filet humide qui coule de ses lèvres, est souillée de morve et de salive.</p>
<p>L’embout froid du métal de son canon touche désormais ma joue droite, me forçant à tourner la tête sur le côté gauche. Je tente de reculer pour me dégager de cette emprise, mais au troisième pas à reculons que je tente de faire, je sens déjà la barrière indiquant la fin de l’enclot me toucher le fessier. J’essaie de me cabrer en arrière, par-dessus les rondins de bois contre lesquels je m’appuie, mais le berger continue d’appuyer son fusil sur mon visage.</p>
<p>Alors que j’entame une pensée pour ma famille, cherchant un peu de courage pour faire face à cette situation, tenu en respect par un fou furieux, celui-ci m’annonce me réserver le même sort qu’à mes amis, venus ici la semaine dernière. </p>
<p>Surpris, je lui demande, posant ma main droite sur l’embout du fusil pour le dévier avec délicatesse de mon visage, pourquoi il me dit cela et qui sont ces prétendus amis. Je précise ma question en lui demandant de me décrire leurs tenues vestimentaires. Il me répond ne plus s’en souvenir, ayant utilisé leurs habits afin de faire démarrer le feu qui a servit à bouillir l’eau du pot-au-feu dans lequel il a plongé les corps, avant de s’en délecter durant la semaine. Un sourire étrangement sadique s’affiche à ce moment sur son visage, entre un rictus de plaisir et une grimace de rancœur, laissant apparaître la couleur jaunâtre de ses dents, tandis que dans ses yeux s’allume la flamme incendiaire de la folie. Sa respiration est bruyante et rapide, frôlant l’hyperventilation et son pouls emballé se remarque sur l’artère qui longe sa gorge aux muscles tendus. </p>
<p>L’écume qui lui coule de la bouche semble à nouveau le déranger et, plaçant à nouveau le canon de son arme contre moi, le calant entre mon buste et ma gorge nouée, il lâche un instant la crosse, maintenant de son autre main le fusil, pour se passer le poignet devant la bouche et balayer du revers de son bras le surplus de bave. </p>
<p>C’est ce moment précis que François choisi pour bondir hors de sa cachette et assainir un violent coup à l’aide d’une pèle à crottin, qui était appuyée contre la poutre qui le camouflait, sur la partie latérale droite du visage du visiteur, lui fendant une partie du crâne et pulvérisant sa mâchoire dans un craquement métallique et creux. L’homme effectue deux pas sur le côté, projeté par la force du coup et, déséquilibré, sous le choc, finit par s’effondrer sur le sol de toute sa masse. Sa tête, commençant à saigner fortement sur divers endroits, rebondit plusieurs fois avant de se stabiliser à terre. Des dents se trouvent éparpillées sur le sol, éjectée par le passage du replat servant à creuser la terre. </p>
<p>Le fusil, en tombant, crosse la première, à quelques mètres de l’individu, laisse partir un coup de feu qui raisonne dans la grange, effrayant les animaux  déjà apeurés, faisant retomber un lourd silence juste après. Les projectiles ont étés se loger quelque part dans un ballot de paille entassé dans le fond de la grange.</p>
<p>Viens, me crie mon ami, se saisissant de l’arme déchargée et la lançant par-dessus un vieux tracteur, à travers le bâtiment, pour nous laisser le temps de fuir. Partons vite, il devrait s’en remettre et je préfère ne plus être là quand cela arrivera, me lance-t-il, voyant que je reste médusé et sans réaction, le regard posé sur le corps inconscient de l’intrus. Allez, bouges-toi, réagis, insiste-t-il, revenant vers moi et me donnant un tape contre l’épaule pour provoquer une réaction.</p>
<p>Et la chèvre, dis-je, sans me rendre compte réellement de ma question, comme hypnotisé par le sang se répandant à mes pieds et commençant à contourner la semelle de ma chaussure.</p>
<p>On s’en fout de la chèvre, on mangera plus tard, s’énerve alors mon compagnon, se mettant à jurer, saisissant fermement mon bras et me tirant en avant. Allez, on y va, insiste-t-il une dernière fois avant d’ouvrir la marche et de franchir la barrière de l’enclot. </p>
<p>Je me retourne une dernière fois pour voir l’homme allongé sur le sol, le regardant se réveiller gentiment, portant ses mains à son visage pour palier à la douleur. Un grognement continu, proche de la lamentation sort de sa bouche, entrecoupé par les flots de salive et de sang qu’il tente de recracher avec peine, s’étouffant presque. Une de ses jambes est prise de spasmes rapides et aléatoires, tandis que sont autre jambe demeure immobile. Il n’a pas encore repris tout ses esprits et ne réalise pas encore l’ampleur de dégâts qui lui ont été infligés. </p>
<p>Je me retourne et passe par-dessus la barrière, pour rejoindre mon collègue et quitter cet endroit devenu trop dangereux, après avoir rechaussé mes raquettes. François m’attend sur le pas de la porte, surveillant du coin de l’œil notre agresseur qui découvre progressivement ses blessures. </p>
<p>Ses gémissements se muent progressivement en hurlement de douleur, s’apprêtant à passer au stade de rage incontrôlable. Le misérable se trémousse désormais sur le sol poussiéreux de l’enclot, se tortillant sur lui-même, pris entre une crise d’hystérie et une souffrance extrême, le poussant de plus en plus au bord de la démence. Retirant ses mains de son visage et plongeant son regard dessus, l’individu se met à hurler, frappant des pieds le sol, en découvrant le sang qui se répand. Puis, abaissant les yeux, essayant de se calmer, vient toucher du bout de ses doigts, l’avant de sa mâchoire, si douloureuse et prend conscience des multiples fractures dont il souffre, ainsi que du trou béant entre ses dents, par où coule le chaud liquide rouge et filandreux qu’il ne cesse de recracher.</p>
<p>Je finis par franchir la porte d’entrée, laissant notre assaillant derrière nous, m’empressant de rejoindre François, avant que celui-ci ne décide de poursuivre sa route sans moi. Mon estomac crie toujours famine, pourtant, mon impression de faim s’est estompée, laissant place à une sorte d’état nauséeux dont une migraine serait en train de prendre les rênes. Derrière moi, de l’autre côté de la porte qui se referme sur mon passage, raisonnent les cris de détresse de notre assaillant.</p>
<p>Viens, nous ne pouvons rien pour lui, me dit mon acolyte, insistant une fois de plus pour que je le suive. S’il nous rattrape, on est mort, tu le sais, me confie-t-il sur un ton des plus sérieux, me regardant droit dans les yeux. Arrête de vouloir le prendre en pitié, tu as vu ce qu’il s’apprêtait à te faire, ne tombe pas dans ce piège, poursuit-il, me secouant légèrement avec sa main droite. Allez, suis-moi, m’ordonne-t-il, me tournant le dos et commençant à marcher en direction du Sud-ouest, empruntant un sentier qui monte en pente douce.</p>
<p>Un pont enneigé, à une dizaine de minutes du groupement de chalets que nous laissons derrière nous, nous permet de passer par-dessus les flots déchaînés d’un des cours d’eau rejoignant la Dranse et s’écoulant du sommet de la Pointe de Drone. </p>
<p>Après une longue traversée ascendante longeant le pied du col des Chevaux, culminant à 2754 mètres de hauteur, nous parvenons à la Combe de la Drone. Il s’agît d’un passage abrupt permettant de gravir la paroi de la montagne dans une sorte de couloir très raide et enneigé. Ce genre de couloir est fréquemment balayé par de puissantes avalanches qui dévastent tout sur leur passage. La pente vertigineuse est impressionnante et l’idée de devoir s’y  aventurer ne m’enchante guère plus que mon ami, sans parler du fait que nous n’avons plus de matériel pour nous encorder avec nous.</p>
<p>François se lance en premier, ouvrant la marche, avançant à petits pas, suivant un rythme lent et sécurisant chacun de ses pas. Je le suis à moins de deux mètres derrière, fixant son dos, afin de ne pas penser à l’effort qu’il faut déployer pour le suivre. Nos muscles de jambes tirent, contractés par la difficulté du terrain accidenté. De petites plaques de neige se détachent sous nos raquettes, dévalent la forte pente, entraînant d’autres morceaux de neige sur leur passage.  </p>
<p>L’ascension nous prend plus d’une heure et demie, durant laquelle nous n’échangeons pas un seul mot. Les versant montagneux qui nous accompagnent de chaque côté laissent apercevoir des signes d’éboulements, parmi lesquels de gros morceaux de roche apparaissent, émergeant de la masse neigeuse. Notre périple est accompagné du ballet aérien de quelques choucas surveillant notre progression. Plus nous montons et plus l’air se fait de plus en plus difficile à inspirer, en fonction du manque d’oxygène et de la différence de pression.</p>
<p>Parvenus au sommet du col des Chevaux, essoufflés et les jambes en compotes, nous profitons de la vue exceptionnelle pour nous octroyer quelques minutes de pause bien méritées. En bas, dans le vallon, à la hauteur de la seconde bouche d’aération du tunnel du Grand-Saint-Bernard qui relie la Suisse et l’Italie à travers les montagnes, nous pouvons admirer un immense champignon de pierre, longeant la route qui mène à l’hospice du Grand-Saint-Bernard et, servant à offrir un abri aux voyageurs de passage. Face à nous, se trouve un panorama superbe donnant sur le Mont Tellier, pointant le ciel de sa crête, tandis que derrière nous se dresse majestueusement le Mont Blanc, s’imposant sur le reste du relief par sa hauteur phénoménale; son glacier, aux reflets bleutés, semblant s’avancer sans fin. </p>
<p>La gorge séchée par l’air glacial qui souffle à cette altitude, assoiffé, je me penche en avant et ramasse une poignée de neige froide, avant de la porter à ma bouche. Ma langue s’engourdit au contact des cristaux de glaces et mes nerfs diffusent dans mes dents une fine douleur extrêmement aiguë et des plus désagréable. Je me dépêche de faire fondre la masse gelée avec ma salive et avale le liquide ainsi obtenu, le sentant descendre et se répandre lentement dans ma gorge, puis dans mon ventre. </p>
<p>Après une à deux minutes à  rêvasser les yeux dans le vide, je réitère mon geste précédent et me rempli à nouveau la bouche de neige. Mon estomac est au bord de la crise, criant famine depuis des heures déjà ; j’espère que ces quelques morses sans consistance sauront me faire patienter, me dis-je soucieux et doutant de mes aptitudes de survie, n’ayant pas beaucoup de réserve de graisse en stock.</p>
<p>Bien, me dit mon compagnon d’aventure, me tapant dans le dos, comme pour me redonner courage. Allons-y, ne traînons pas, la journée est déjà bien entamée et le soleil ne tardera pas à se coucher, s’exclame-t-il, reprenant la marche. Nous ne devons vraiment plus être très loin, ajoute-t-il, levant son bras droit et me faisant signe avec ce dernier de le suivre. </p>
<p>Nous longeons en premier la crête de la montagne sur quelques centaines de mètres,  avant de nous attaquer à une partie nettement plus périlleuse et d’autant plus impressionnante. Il nous faut descendre une forte pente, dont le vague replat servant de sentier n’est guère plus large que nécessaire, ne laissant pas la possibilité de croiser avec quelqu’un d’autre et dont la face de la montagne empiète par endroits,  forçant le promeneur à se pencher dans le vide pour passer en se collant à la paroi rocheuse. </p>
<p>La couche de neige est un peu moins épaisse, par miracle, sur cette portion du tracé, ce versant étant spécialement balayé par de fortes rafales de vent, comparé aux autres. Toutefois, l’épaisse pellicule qui recouvre le sol et qui s’est ramollie tout au long de la journée, ne nous facilite pas la tâche. Nos raquettes glissent sur les parties les plus tassées et collent sur les points les plus mous, nous déséquilibrant à chaque pas. Le vide abyssal qui plonge pratiquement verticalement à nos pieds, capte toute notre attention et notre respect et, c’est avec un maximum de prudence que nous tentons de rejoindre la Combe des Morts, qui débute un peu plus loin, en contrebas, sur une partie moins abrupte du versant. </p>
<p>Mais, alors que nous continuons d’évoluer avec prudence et à faible allure, un morceau de glace se détache de sous la raquette de François et vient heurter le sol enneigé. Attirant un bout de plaque de neige, se séparant par la suite rapidement en quatre morceaux distincts,  le bloc tombe dans le précipice, roulant et rebondissant sur le dévers de la paroi. Je le regarde disparaître au loin, des centaines de mètres plus bas. Un frisson me parcours en voyant cela, m’imaginant l’espace d’une seconde à la place de ce bout de glace, me fracassant contre les rochers dépassant du manteau blanc, attiré par le vide sans fin.</p>
<p>Je finis par fermer les yeux, le temps d’une bonne inspiration et, après être revenu du pays des songes, me décide à bouger de là, pour rejoindre mon collègue, qui lui, parvient lentement à la partie moins étroite et formant une sorte de faux replat. </p>
<p>Devant nous, la montée abrupte du couloir des Morts, se faufilant entre deux pants de montagne, s’étend. Au loin, se dessinent les contours encore incertains de l’hospice du Grand-Saint-Bernard, au pied d’un petit lac en grande partie gelé. D’immenses plaques flottantes semblent recouvrir ce dernier, dessinant leurs inquiétantes fissures au fil de leur dérive.</p>
<p>La Combe des Morts, silencieuse et vierge de toute trace de vie, s’impose à nos regards, traçant entre nous et notre point de destination final, une nouvelle épreuve physique et morale à surmonter. </p>
<p>La montée sous nos raquettes, prend l’aspect d’un supplice,  la fatigue et la faim rendant nos enjambées hésitantes et  peu sures. La monotonie de nos mouvements à laissé place à un enchaînement machinal de réactions, guidant notre marche. Notre rythme a encore baissé et les mètres tardent à défiler derrière nous. Les arbres qui nous escortent tout au long de cette ascension paraissent ne pas suivre les lois de la physique et semblent se déplacer en même temps que nous. </p>
<p>L’énergie à déployer pour rester debout sur la couche instable de neige et colossale et il nous devient pratiquement impossible de poursuivre l’effort, puisant dans nos dernières ressources. Le but se rapproche avec retenue, toutefois, suffisamment pour nous redonner le peu de courage nécessaire à l’acheminement de notre périple. Nous tentons de lutter contre nos propres limites, les repoussant sans cesse, jouant de nos douleurs musculaires pour tenter de nous convaincre de ne pas abandonner, ne voulant pas accepter l’idée d’avoir fait tout cela pour rien.</p>
<p>Glissant, nous rattrapant tant bien que mal, tombant parfois, nous poursuivons notre parcours, à la recherche de réponse, taquinant notre destin jusqu’à en changer ses écrits immuables. </p>
<p>Alors que le jour commence à s’affaiblir et que le soleil disparaît rapidement derrière la chaîne de montagne qui s’étend derrière nous, nous parvenons enfin au sommet de notre dernière ligne droite et, découvrons à chaque enjambée, un peu plus des bâtiments d’accueil qui font la renommée de cet endroit. </p>
<p>Il s’agit de grosses maisons massives en pierre, aux façades parsemées de fenêtres soigneusement alignées,  jointes entre elles par une passerelle couverte. Les deux bâtisses n’ont pas la même architecture et ne datent certainement pas de la même époque, bien qu’affichant toutes deux les traces irrémédiables des années écoulées. Les demeures, prises entre les sommets montagneux qui s’élèvent tout autour et le lac gelé, confèrent à ce vaste paysage, un côté dépaysant et à la limite du surnaturel. Bien que non croyant, je dois reconnaître qu’il me semble ressentir une présence divine surveillant ces lieux et les voyageurs qui en foulent le sol en quête d’aventure ou de commerce. </p>
<p>Pendant qu’au loin raisonnent les craquements dissonants de la glace se brisant sur la surface de l’eau du lac, chahutée par le vent qui se lève peu à peu et se renforce à chaque minute,  nous tentons de nous dissimuler derrière un monticule de neige afin d’élaborer une stratégie d’approche.</p>
<p>Regardes, dis-je soudain à mon ami, pointant les deux cheminées surplombant un des bâtiments. Il y a de la fumée qui en sort, continue-je, d’un ton surpris et inquiet. Que faisons-nous, le questionne-je. </p>
<p>Nous n’avons pas trop le choix, me répond François, utilisant des consonances défaitistes, s’empressant d’ajouter comme quoi il serait impensable de passer la nuit à l’extérieur. Peu importe de qui il s’agit, reprend-t-il d’une voix plus ferme, nous ne survivrons jamais par ces conditions si nous ne nous mettons pas au chaud pour la nuit, à l’abri des. L’hospice à l’air amplement spacieux et vaste pour que nous puissions nous y introduire sans être vu, poursuit-il. Il nous suffit de définir les endroits inutilisés par les hôtes déjà présents et nous y cacher, le temps de trouver les réponses que nous sommes venus chercher, dit-il par la suite, regardant sur sa gauche, puis sur sa droite, afin de vérifier que personne ne nous ait repérés jusqu’ici. La luminosité diminue et, si tu as regardé attentivement les maisons, tu as du constater que depuis ces cinq dernières minutes, l’ombre projetée de la montagne s’est étendue par dessus et va bientôt plonger toute cette partie dans la pénombre, me surprend-t-il à m’expliquer. </p>
<p>En effet, ce petit détail ne m’a pas particulièrement frappé, je n’y avais tout simplement pas pensé, lui avoue-je, un peu embarrassé par mon manque de perspicacité. Qu’il en soit ainsi, reprends-je avec panache, attendons quelques minutes de plus ici et nous pourrons ensuite nous faufiler là où la fumée ne sort pas de la cheminée, dans le bâtiment d’à côté. </p>
<p>Non, me coupe-t-il, nous irons dans le bâtiment principal. Si une section de milice arrive, il leur faudra des lits pour dormir, me confie-t-il, laissant sa voix un temps en suspend et poursuivant en m’expliquant que ces derniers, pour ne pas se séparer, risqueraient de prendre possession des locaux du second bâtiment. De ce fait, conclut-il, nous pouvons espérer que les personnes dans le premier bâtiment ont déjà pris leurs quartiers et que les chambres restantes ne suffisent certainement pas à un nouveau déploiement de troupes ; c’est pour cette raison qu’il nous faut aller là. Par ailleurs, au moins là, ils ne nous chercherons pas, ajoute-t-il, ricanant à sa propre déduction.</p>
<p>Je dois avouer que sa logique me semble un peu tirée par les cheveux, mais je préfère m’en remettre à son choix que de tenter de le raisonner, n’ayant plus le courage de me battre et sachant pertinemment que nous ne pourrons rien faire en cas de conflit avec une milice au complet.  Finissant par acquiescer à sa proposition, je continue de regarder silencieux les immeubles qui nous font face.</p>
<p>Après un court temps de silence, je finis par m’adresser à mon coéquipier, en lui signalant un aspect étrange qui me saute à l’instant aux yeux ; aucune lumière n’est allumée dans le foyer pour gens de passage. </p>
<p>Restons encore un peu ici, me dit-il d’un air concentré, fixant la porte d’entrée de la bâtisse. Tentons d’en apprendre un peu plus sur leurs allées et venues et leur tour de garde. Il doit forcément y avoir des sentinelles qui patrouillent autour des immeubles ou des gardes postés ça et là, me confie-t-il.</p>
<p>J’ai froid et faim, lui réponds-je en bougonnant. Mais soit, attendons encore un peu, continue-je, démotivé et exténué. </p>
<p>Au bout d’une longue vingtaine de minutes, sans que personne ne passe dans notre champ de vision et, voyant que je n’en peux plus, ne parvenant pas à me réchauffer, François me demande de rester l’attendre ici, ainsi dissimulé derrière notre monticule de neige. Il  me rassure en me disant ne pas en avoir pour long et me demande de rester attentif et de couvrir ses arrières, de manière à pouvoir le prévenir si une patrouille apparaît au coin du bâtiment ; chose que j’acquiesce.</p>
<p>Mon compagnon d’aventure pose alors sa main gauche sur une portion du surplus de neige qui nous sert de protection et, après avoir enjambé ce dernier, replié sur lui-même, court à petits pas rapides  vers le haut mure de béton façonnant l’avant de la demeure d’accueil. </p>
<p>Parvenus contre la façade, se collant contre jusqu’à en être plaqué,  il se rapproche lentement de la porte principale et, une fois à sa hauteur, se penche en avant afin de tenter de regarder à travers la petite vitre fumée, de forme carrée. Le manque de lumière à l’intérieur de l’immeuble ne permet pas de distinguer quoi que se soit à travers la petite vitre et des barreaux verticaux en métal torsadé placés devant, l’empêchent de coller ses mains contre le verre et y glisser son visage.</p>
<p>François se retourne alors vers moi, me faisant un geste en haussant les épaules et en surélevant ses paumes de mains à hauteur de ses hanches, résumant la complexité de la situation. Désabusé par l’inconnue qui subsiste derrière la porte, ne sachant pas comment réagir, il reste un moment coi. Pour ma part, je ne préfère pas lui faire de signe, craignant de l’effrayer, étant censé lui donner un signal d’alarme en cas de venue d’un garde. </p>
<p>Trois minutes d’hésitation plus tard, dont les deux dernières avec la main droite sur la poignée de porte, mon ami se décide finalement à appuyer doucement dessus, prenant son temps pour ne pas faire de bruit et s’apprêtant à ouvrir discrètement. Le fer arrondi de la poignée se met à bouger sous l’impulsion de ses doigts, crissant légèrement et laissant s’envoler un bruit de ressort se relâchant, une fois entièrement inclinée. La haute porte de bois se dégage de son cadre et commence à pivoter sur son axe, émettant quelques grincements, forçant à chaque fois mon collègue de retenir son mouvement pour ne pas laisser le bruit s’amplifier.</p>
<p>La tension devient peu à peu palpable, au fur et à mesure que François s’active à découvrir le hall d’entrée du bâtiment. </p>
<p>Il glisse ensuite sa tête dans l’espace grandissant qui s’ouvre devant lui et, après une courte durée de sécurité à attendre, maintenant la porte ouverte, me fait signe de le rejoindre, précisant d’un geste lent, de haut en bas, du plat de la main, de ne pas me stresser et de ne pas faire de vacarme.</p>
<p>Je me redresse et, passant par-dessus el talus de neige, me dépêche de le rejoindre, l’estomac noué par l’adrénaline qui commence à s’écouler en moi comme un poison dans mes veines. Mon cœur s’emballe rapidement et une pression s’effectue sur mes poumons, rendant ma respiration plus courte et plus nerveuse. </p>
<p>Enlève tes raquettes, vite, me dis mon compagnon, s’attelant déjà au retrait des siennes, tirant sur les sangles de fixation pour les désamorcer et libérer ses pieds de la surface plane de bois.</p>
<p>Une fois nos pieds libérés de leurs entraves, les jambes allégées, profitant de l’avant-toit pour retrouver enfin une étroite couche de sol ferme et quasi sans la moindre trace de neige, ne nous enfonçons plus, nous nous apprêtons à franchir la porte.</p>
<p>Tu es prêt, me questionne mon partenaire d’infortune, d’une voix anxieuse, malgré ses efforts pour tenter de le cacher. Une fois dedans, ne fais plus de bruit et ne parles plus, cela risque de raisonner, me conseille-t-il inquiet.</p>
<p>Allons-y, lui réponds-je, un tremblement nerveux dans la voix, malgré mon chuchotement. Je te laisse passer devant, lui dis-je encore, lui faisant un semblant de sourire, tendant le bras respectueusement pour lui indiquer le chemin à emprunter. </p>
<p>François pousse alors la grosse porte devant nous et, d’un pas peu sure, pénètre la pénombre du couloir, glissant sa main contre le mure profilé qui se perd dans l’obscurité. Il n’y a aucun bruit dans l’immense maison de pierre et un froid quasi similaire à celui sévissant à l’extérieur y règne. Seule une odeur d’humidité mélangée au fumet du bois qui se consume dans une cheminée nous parvient, confirmant ce que nous avions vu depuis dehors. Un léger courant d’air glacial parcours le long couloir au carrelage terne et rendu rêche par le défilement incessant de voyageurs, remontant jusqu’à hauteur de nos genoux.  </p>
<p>Nous passons une première série de vastes pièces, à peine illuminées par la lumière du jour qui s’achève, devant certainement servir de réfectoire commun aux nombreux hôtes de passage. Nous ne nous attardons pas et poursuivons notre avancée, à la recherche d’un escalier pouvant nous conduire au dernier étage. </p>
<p>D’autres pièces défilent, se faisant face de chaque côtés du long couloir, pour la plupart, ayant une porte verrouillée comme unique invitation et pour les autres, un ameublement et une décoration similaire, rustique et humble, ne contenant que, pour unique agrémentation, une représentation de Saint-Bernard d’Aoste, archidiacre et fondateur de l’hospice et, d’une  petite croix de bois, accrochée au-dessus du lit. Il n’y a pas de toilette particulière et pas de lavabo, le tout devant se trouver à l’étage et étant commun à tous les hôtes. Des rideaux ternes et sans motifs pendent devant une petite fenêtre carrée, attaqués par l’usure et décolorés par les rayons du soleil. </p>
<p>Après avoir passé une bonne série de clones de la première chambre, nous dépassons ensuite une porte menant à une salle où se côtoient une dizaine d’urinoirs alignés, suivit  d’une demi-douzaine de toilettes, séparées par des palissades orange. Presque autant de lavabo font face aux cabines, surmontés pour chacun d’eux d’un petit miroir rectangulaire. Un linge est suspendu sur la gauche de chaque cuvette de rinçage. La porte d’en face, elle, conduit à une salle d’eau, agrémentée d’une quinzaine de douches, séparées par une cloison de béton, recouverte de catelles blanches. Devant nous se superposent les premières marches d’un escalier de pierre, large comme le couloir que nous venons de traverser et, conduisant d’étage en étages. </p>
<p>Je dépose ma main droite sur le bois polis de la rambarde circulaire qui accompagne l’ascension menant au 1er et entame la montée de ce dernier. François, qui me précède, avance lentement, prenant soin de déposer délicatement le talon, avant de faire rouler le pied en avant, afin de ne pas faire raisonner ses pas dans le vaste complexe à l’écho digne des plus hautes cathédrales. Les yeux levés en direction de l’étage supérieur,  nous évoluons patiemment, nous interrogeant sur le fait de n’avoir encore aperçu personne.</p>
<p>L’escalier dessine un replat de transition, nous permettant de pivoter sur nous-mêmes et d’emprunter la suite de ce dernier,  celui-ci étant en deux étapes. </p>
<p>Parvenus au premier, nous découvrons un nouveau long couloir, tout aussi peu illuminé que le précédent, uniquement éclairé par une simple fenêtre, à l’autre bout. Une rangée de spots éclairant se trouve au plafond, mais ils ne sont pas actifs. Quelques-unes des portes que nous pouvons distinguer depuis notre emplacement sont ouvertes, mais la majorité d’entres-elles sont restées fermées. Il semble faire un tout petit peu plus frais qu’au rez-de-chaussée, mais la nuance est à peine perceptible et je ne sais dire si cela est réel ou s’il s’agit simplement d’une erreur de jugement du à la fatigue.</p>
<p>Les marches du second escalier conduisant au deuxième étage, commencent à défiler sous nos enjambées. Je ne ressens plus mes muscles et suis machinalement mon acolyte, recommençant à nouveau à fixer l’étage supérieur. </p>
<p>L’étage sur lequel nous arrivons est la copie conforme de celui le précédent, autant de portes et toujours cette même obscurité, tant intrigante, qu’angoissante. Toutefois, une petite différence est relevée par mon ami, découlant d’une légère odeur amère, ressemblant à celle d’une chambre dont les fenêtres n’ont pas été ouvertes depuis plusieurs semaines. </p>
<p>Pas de quoi s’affoler, me dit mon collègue de quête, reprenant le cours de ses marches, tentant d’accéder à l’avant-dernier niveau de l’immeuble, le troisième.</p>
<p>Mais une fois lancé dans cette nouvelle partie de l’escalier, après avoir franchis les vingt marches de départ, à quelques mètres à peine du replat de transition, ce dernier s’arrête net, se retourne par-dessus son épaule et, tout en me faisant signe de le rejoindre à sa hauteur, plie ses genoux pour s’abaisser sensiblement, afin de regarder le sombre couloirs que nous venons de dépasser. </p>
<p>Vite, ne restons pas là, me chuchote-t-il, recommençant à avancer, accélérant la cadence, se saisissant à son tour de la rambarde pour guider ses pas. Quelque chose ne va pas, me confie-t-il, tandis que nous continuons de gravir les marches. Cette odeur, poursuit-il, laissant un temps d’attente se glisser à la suite de ces mots. Cette odeur, reprend-t-il, doit à tous les coups provenir d’une chambre qui vient d’être ouverte. </p>
<p>Un nouveau silence interrompe les dernières constatations de mon compagnon d’aventure, pesant et oppressant. </p>
<p>Il y a quelqu’un, conclut-il soudainement d’un ton fataliste, confirmant ainsi les paroles que je redoutais d’entendre depuis notre arrivée. Suis-moi, sans faire de bruit et baisses toi, m’ordonne-t-il à mi-voix, se baissant à son tour pour se cacher derrière le mur de sécurité qui longe les marches d’escalier. </p>
<p>Rapidement, nous rallions l’avant dernier étage et décidons d’attaquer directement la suite des escaliers, afin de nous rendre au quatrième étage, point culminant de la partie habitable de l’immeuble, avant les combles. </p>
<p>Tandis que nous nous approchons de notre but, un bruit vient nous figer dans notre course, comme celui que fait une table que l’on tire sur le sol, mélangeant un bourdonnement sourd et tambourinant avec un long grincement évolutif. Cette fois, me dis-je intérieurement, il n’y a plus aucun doute, quelqu’un se trouve bien dans cette maison d’hôtes en même temps que nous. </p>
<p>L’écho qui martèle et répète indéfiniment ce son inquiétant, tout en s’atténuant de plus en plus, absorbé par la pierre froide des murs,  ne fait rien pour calmer l’angoisse qui nous envahit à l’écoute de ce tintamarre ; nous rappelant sans cesse les risques que nous prenons.</p>
<p>Tendant l’oreille, soigneusement accroupis derrière la partie de béton qui se dresse entre le vide et l’escalier pivotant, une main encore appuyée sur la rambarde de bois, retenant notre souffle, nous tentons tous deux de déceler, dans le silence qui retombe, un nouveau bruit.</p>
<p>Rien, hormis le vide inerte qui nous entoure et le souffle contrôlé de nos expirations. Une minute plus tard, finissent par surgir des bruits de pas, étouffés par la séparation d’une porte et, à nouveau plus rien.</p>
<p>Nous restons encore quelques minutes à écouter le néant, avant de nous redresser, sans pour autant dépasser notre position accroupie, pour poursuivre notre progression vers le haut. </p>
<p>La main gauche passant de marche en marche afin de guider nos pas ; l’autre, ayant lâché la rambarde, glisse désormais le long du mur, tandis que nos têtes sont tournée sur la droite, fixant la pierre blanche qui défile, se libérant parfois un bref instant de leur emprise pour pivoter et jeter un bref coup d’œil sur l’escalier et revenir hâtivement se figer sur la surface lisse et froide de pierre.</p>
<p>A notre arrivée au dernier niveau habitable, similaire aux précédents, à l’exception du fait que l’escalier s’arrête ici, François s’avance de quelques pas dans le couloir, s’arrête et soulève son index, qu’il vient délicatement placer devant ses lèvres, me demandant ainsi de ne plus faire de bruit. </p>
<p>Je m’arrête alors progressivement, ralentissant, puis me stoppant au bout de trois pas, parvenant presque jusqu’à sa hauteur. Intuitivement, je ressens le besoin de me retourner pour regarder par-dessus mon épaule, comme si quelqu’un se trouvait derrière moi en ce moment. Mais out ce que j’aperçois, c’est les premières marches de l’escalier qui redescend, inexorablement accompagné du mur sur lequel est fixée la rambarde de bois. Face à nous se dresse une barrière à barreaux, haute de plus d’un mètre cinquante, protégeant les hôtes d’une éventuelle chute. </p>
<p>Il s’agenouille très lentement, déposant ses phalanges tendues sur le sol pour éviter de perdre l’équilibre et basculer, puis,  restant fidèle au rythme donné, se met à plat ventre et commence à ramper jusqu’au au pied de la barrière qui surplombe le vide. </p>
<p>Voyant que j’enclenche un mouvement similaire au sien pour le suivre, celui-ci s’arrête d’avancer en se tortillant et, adoptant une position fort inconfortable, se tord sur lui-même pour me faire signe de patienter où je me trouve. </p>
<p>Je me redresse alors entièrement, étant suffisamment en retrait de l’escalier pour ne pas pouvoir être vu depuis la surface de transition menant au dernière étage, mais assez près pour voir jusque là pour anticiper une éventuelle apparition de soldat.</p>
<p>François, arrivé au bord de la jetée, tente de guetter en contrebas s’attendant apparemment à ce que quelqu’un emprunte l’escalier pour passer à un autre étage. Il courbe le dos pour se surélever de quelques centimètres afin de modifier son angle vue, mais ne semble pas trouver son bonheur.</p>
<p>Les minutes passent et s’enchaînent, tandis que mon acolyte persiste à vouloir observer les niveaux inférieurs. Attendant patiemment et sans faire de bruit, je finis par lentement m’impatienter et commence à pivoter sur moi-même pour scruter les détails du long couloir qui s’étend dans mon dos.</p>
<p>Soudain, le bras droit de mon ami se lève, attirant mon attention, alors que ses yeux sont toujours plongés dans le vide. Puis, abaissant sa main, il commence à se reculer lentement, prenant toutes ses précautions pour ne pas heurter un des barreau de fer de la barrière, ou tout autre objet pouvant se trouver sur son passage. A peine en retrait, il pose son visage, profil contre terre et s’aplatit au  maximum. </p>
<p>Voyant cela, je commence à reculer, effectuant chaque mouvement au ralenti, ne quittant pas la cage d’escalier des yeux, sentant la pression monter à toute allure, ainsi que le coup de fouet procuré par une dose massive d’adrénaline. </p>
<p>Des claquements de semelles de chaussures, frappant la pierre plane des marches d’escalier, se mettent à raisonner, se succédant rapidement. Pour l’instant, je n’arrive pas à savoir dans quelle direction la personne se déplace et, par mesure de précaution, me recule encore d’avantage, pour me dissimuler dans la pénombre qui s’étend au centre du long couloir. </p>
<p>Apparemment, l’individu encore non identifié s’éloigne de nous et de ce fait dévale les marches en trottant, plutôt que de les gravir. Le danger semble momentanément écarté, mais pour combien de temps ?</p>
<p>Le son du loquet d’une porte, s’apparentant fortement à celui de la porte d’entrée au rez-de-chaussée se fait entendre, cédant ensuite sa place à un puissant claquement, correspondant à la fermeture appuyée de la porte. L’inconnu à du passer à l’extérieur du bâtiment, une chance pour nous.</p>
<p>S’appuyant sur ses mains pour se redresser, François se relève et s’approche à pas feutrés vers moi, me touchant l’épaule en passant à mes côtés pour m’inviter à le suivre. Allons nous cacher dans une des chambres, me chuchote-t-il, se décalant sur sa droite en direction d’une porte restée entrouverte.</p>
<p>Attends, lui dis-je à voix basse, levant mon bras pour lui désigner une autre chambre aussi ouverte, mais de l’autre côté, sur notre gauche. Ta chambre donne sur la cour et fait face au second bâtiment, nous risquons d’être plus facilement vus si nous prenons celle-là, lui dis-je, hochant la tête pour désigner son choix.</p>
<p>Soit, me répond-t-il, lâchant la poignée de porte qu’il a déjà empoignée et me suivant dans l’autre pièce et refermant la porte derrière lui avec précaution.</p>
<p>Bien, s’exclame-t-il à mi-voix, en s’asseyant sur le rebord du lit, avant de se laisser basculer en arrière sur les draps recouvrant le matelas. Reposons-nous un moment ici, ajoute-t-il, nous ferons une expédition pour trouver de la nourriture en cours de nuit, lorsque tout le monde sera couché. En attendant, allons dormir, cela nous fera le plus grand bien, termine-t-il, en se retournant sur le côté, me montrant son dos. </p>
<p>Mais, ne crois-tu pas que c’est un peu imprudent de faire ainsi, lui demande-je. Et si un soldat viendrait à pénétrer dans cette chambre ou tout simplement, si l’un de nous, de par la fatigue accumulée, se met à ronfler, attirant ainsi de suite la garde, poursuis-je inquiet. </p>
<p>Ne t’en fais pas, me répond mon compagnon de route, sans s’affoler une demi seconde, se bougeant uniquement pour attraper l’épaisse couverture, jetée précédemment par ses propres soins en vrac derrière lui et pour la ramener par-dessus son épaule. Si un garde nous trouve ici, je ne donne pas cher de notre peau, mais quoi qu’il en soit, il sera impossible de leur échapper, finit-il par ajouter, concluant en me rappelant le nombre d’étages qui nous séparent du plancher des vaches.</p>
<p>Qu’à cela ne tienne, reprend-je, je vais m’asseoir sur cette chaise, désignant une antiquité sans valeur, et je vais monter la garde. Toute la nuit s’il le faut, termine-je d’un ton ferme et décidé.</p>
<p>Comme tu veux, me répond-t-il, semblant totalement se désintéresser de ce problème. De toute façon cela ne changera rien que tu sois éveillé ou non si on nous repère, nous serons mort avant d’avoir compris ce qui s’est passé.</p>
<p>Cette dernière phrase jette un froid dans notre conversation et, vexé par sa nonchalance et son dédain, je finis par m’installer aussi confortablement que possible sur la chaise, après avoir pris soin de la placer face à la porte de la chambre.</p>
<p>Mon ami ne tarde pas à s’endormir, se laissant aller et détendant ses muscles endoloris par les efforts. Sa respiration est calme et régulière, faisant monter et descendre la couverture qui le maintient au chaud.</p>
<p>Dans le couloir remontent à nouveau des bruits de porte, puis de pas dans les escaliers. Une fois de plus, mon estomac se comprime et une étrange sensation de picotement se fait ressentir au niveau de mon ventre ; la peur se répand en moi. Mon cœur se met à s’affoler et des gouttes de sueur commencent à se former à la frontière de mon front et de mon cuir chevelu. Je commence à trembloter et me crispe progressivement, au fur et à mesure que les pas se rapprochent.</p>
<p>Ca y est, le bruit s’est arrêté, ne laissant qu’un écho s’effaçant lentement dans le vide qui orne cette demeure ; ma tension devrait se stabiliser et finir par redescendre. L’individu s’est apparemment arrêté au second étage. Toutefois, chose étrange, je l’ai entendu finir de monter les marches, mais pas s’éloigner dans le couloir ; je suppose qu’il doit être resté au pied de l’escalier, attendant ou cherchant quelque chose. J’espère juste qu’il ne m’a pas entendu me lever de ma chaise, poussé par la nervosité.</p>
<p>Les pas reprennent et s’éloignent  dans le couloir, je respire à nouveau et me dirige vers la petite fenêtre de la chambre pour regarder la nuit qui s’étend à travers. Mon visage se reflète sur le verre poli de la vitre, tandis que dehors, un calme morbide s’impose lourdement. </p>
<p>Un gémissement dans le sommeil de mon collègue de chambrée vient perturber mes rêveries et je finis par me retourner pour le regarder se retourner, croyant à tort qu’il s’est réveillé. Mais, le voyant, yeux clos et bouche ouverte, respirant profondément et expirant bruyamment,  je me fais rapidement une raison et, le laissant se reposer, retourne m’installer confortablement sur la chaise.</p>
<p>Mon dos me fait un petit peu mal et ma nuque est raide ; sans doute des courbatures, me dis-je. Afin de parer à cela, je me relève de la chaise et tourne cette dernière face au lit, pour me m’asseoir une nouvelle fois, mais cette fois-ci, en surélevant mes jambes et en les posant sur le bord du lit.</p>
<p>Instantanément, les tractions qui s’effectuaient dans mes muscles s’estompent, échangeant leur place avec une douce sensation de détente qui s’éveille. Mes membres se font de plus en plus lourds et mes pieds s’enfoncent progressivement dans le matelas. Mes fesses glissent sur le bois du meuble et je finis par m’avachir. Cela me fait du bien et pour en profiter d’avantage, je ferme un bref instant les yeux.</p>
<p>Lorsque je rouvre les paupières, sentant quelque chose de froid et de lisse me caresser la joue gauche, ne pouvant pas le retirer simplement en le balayant du revers de la main, quelle n’est pas ma surprise, découvrant l’orifice béant du canon d’un vieux fusil, datant au moins de la seconde guerre mondiale, pratiquement tout de bois, à l’exception de la détente et de l’embout permettant de diriger la balle lors de son expulsion. Une forte odeur de poudre grillée combinée à celle de la graisse s’en échappe. De la rouille recouvre une bonne partie du tube d’acier, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.</p>
<p>Nom de Dieu, m’écris-je en repoussant l’arme de mon visage avec mon bras et me relevant instinctivement de ma chaise d’un bond, la faisant voler derrière moi et basculer sur le sol dans un grand fracas, avant d’aller s’arrêter en percutant le mur derrière moi. </p>
<p>Ne bougez pas, me hurle alors l’homme à l’autre bout du fusil. Ne bougez pas, répète-t-il, agitant le bout du canon sous mon nez, tentant de me tenir en joue d’un côté, tout en pointant aussi François, qui vient de se réveiller en sursaut et qui se tient désormais assis, les deux mains à plat derrière lui sur le matelas, les yeux écarquillés. </p>
<p>On se calme, dis-je de suite à l’inconnu nous menaçant, levant mes deux mains à plat, bras tendus devant moi, à hauteur de hanches, pour lui montrer que je ne suis pas armé. </p>
<p>Ne tirez pas, on va tout vous expliquer, reprend mon compagnon, s’avançant sur le lit pour en sortir et se lever face à l’intrus.</p>
<p>Restez assis, sinon je n’hésiterai pas à vous neutraliser, crie subitement l’étranger, reculant d’un bon pas en arrière et demandant ensuite à François de se rasseoir et de ne pas tenter quelque chose de désespéré.</p>
<p>Mon ami suit les directives de l’homme en position de force et exécute le mouvement inverse pour se rasseoir. Mais, avant de toucher du fessier le matelas, il se laisse basculer sur le dos, repliant les jambes au maximum contre son ventre, comme pour retrouver une position fœtale et, se déployant à nouveau de toutes ses forces, inflige un puissant coup de pieds dans l’haine de l’homme, le propulsant trois pas en arrière, avant que ce dernier n’aille finir  sa course contre le mur. </p>
<p>Un bruit sourd retentit, alors que le corps du type est secoué par le violent impact contre le béton. Sa main s’agrippe toutefois fermement au fusil, refusant de le lâcher.</p>
<p>Je saisis alors ma chance et plonge en avant, décollant mes deux pieds du sol pour m’élancer et assainis un ultime coup de poing sur la tempe de notre agresseur, lui ôtant à cet instant précis, toute chance de rester debout. </p>
<p>Mon uppercut vient secouer sa boîte crânienne, avant que celle-ci ne rebondisse ensuite contre la paroi et qu’un jet de sang ne gicle hors de sa bouche. Ses jambes titubent quelques fois, alors que ses membres se raidissent quelque peu. Des vaisseaux sanguins qui parcourent son œil gauche finissent par éclater suite au choc, diffusant dans la rétine de ce dernier, une sombre tache bordeaux de sang.  Ses doigts, crispés sur l’arme, se déplient peu à peu, tandis que son corps termine de chanceler et ses bras redescendent le long de son ventre. </p>
<p>Un bruit à nos pieds nous raconte la chute du fusil, glissé des mains de l’homme, pendant que celui-ci plie les genoux et s’affaisse à terre, avant de plonger le nez en avant dans la poussière qui recouvre le sol. </p>
<p>Inconscient et hors d’état de nuire, nous nous saisissons de son corps et le déposons sur le lit. Il ne ressemble pas à un soldat, ses habits sont des habits civils et sa stature physique ne présente aucun signe d’habitude à l’effort. Un embonpoint vient plutôt infirmer la thèse du milicien ou du garde, nous laissant perplexe sur ses intentions.</p>
<p>Nous finissons, après avoir vérifié ses signes vitaux, par le ligoter, pieds et poings liés, à l’aide de bouts de tissus prélevés sur les draps et les housse de la chambre et un bâillon lui est placé sur la bouche, serré comme il se doit.</p>
<p>Qui est ce gars, demande alors mon acolyte, réfléchissant à haute voix. Pourquoi n’est-il pas vêtu d’un uniforme et comment nous a-t-il repéré, marmonne-t-il encore. </p>
<p>Vite, il nous faut partir d’ici, la lutte a du ameuter les autres gardes, dis-je à mon compagnon, contournant le coin du lit pour me diriger vers la porte de la chambre. Il n’y a pas une minute à perdre, nous ne savons pas combien ils sont dans l’immeuble, conclus-je stressé.</p>
<p>Tu as raison, approuve François, se tournant vers notre prisonnier et se penchant par-dessus lui pour le soulever. Viens me donner un coup de main, me demande-t-il en levant les yeux dans ma direction. </p>
<p>Je reviens sur mes pas pour l’aider à porter l’homme par les pieds, suppliant mon ami de se dépêcher. </p>
<p>Mais, alors que nous nous commençons à soulever le corps sans réaction de l’individu, des bruits de pas en masse se font entendre en provenance de la cage d’escalier. Cinq voir six hommes se rapprochent à grande vitesse de nous, montant les marches quatre à quatre. Des cris surviennent aussi, incompréhensibles à cause de l’écho, mais ne signifiant rien de bon.</p>
<p>Plus le temps pour se cacher, s’exclame mon compère, me précisant de redéposer notre agresseur sur le lit et de préparer à leur arrivée. Trouves-toi une arme me lance-t-il, effectuant un mouvement de charge avec le fusil et se plaçant derrière le sommier, utilisant le corps encore ligoté se trouvant devant lui, comme barrière humaine. </p>
<p>Paniqué,  je ramasse la chaise renversée sur le sol et l’empoigne fermement de mes deux mains, allant me placer derrière la porte entrebâillée de la chambre et la soulève derrière ma tête, prêt à frapper. Les bruits se sont encore rapprochés, je peux maintenant ressentir les vibrations émises par leur poids à travers le sol. </p>
<p>Dans le tumulte, je parviens à discerner un nouveau bruit, provenant lui de la grande porte du rez-de-chaussée, claquant en se refermant. De nouveaux cris distants viennent se mélanger au vacarme de la troupe courant dans le corridor de notre étage. Des aboiements finissent par retentir, suivis de grognements rauques et frénétiques, comme enragés. </p>
<p>Tiens-toi prêt, me recommande mon ami, pointant le canon du fusil sur le cadre de la porte et plissant son œil pour lui permettre de viser à travers l’encoche du viseur. Ils ne vont plus tarder et je crois même qu’on aura droit à un second comité d’accueil tout de suite après le premier et celui-ci risque d’être encore moins sympathique.</p>
<p>L’ombre des deux hommes de tête de meute se projette désormais contre le mur pâle qui fait face à la porte de chambre et leur respiration essoufflée et bruyante nous parvient. Il me semblerait presque même pouvoir deviner l’odeur de transpiration qui se dégage d’eux, tant ils se rapprochent vite.</p>
<p>Un dernier coup d’œil rapide échangé avec mon compagnon d’aventure, avant de tourner la tête pour surveiller à nouveau l’entrée de la pièce, la peur au ventre. </p>
<p>Mais, alors que les silhouettes de nos assaillants s’apprêtent à apparaître dans une totale confusion, un grognement, à peine perceptible, s’élève du lit où se trouve notre prisonnier, apparemment revenu à lui, depuis peu </p>
<p>Le temps de baisser les yeux en sa direction durant une fraction de seconde, abaissant juste assez notre garde pour ne plus voir l’ennemi arriver ventre à terre, le voyant désespérément tenter de lutter pour garder son bras en l’air, afin d’attirer toute notre attention,  que l’assaillant se matérialise dans l’encadrure de la porte. </p>
<p>Découvrant avec stupéfaction l’homme alité faire tant d’effort pour essayer de nous stopper dans notre élan meurtrier commun, gémissant et se tordant sur sa couche, ne parvenant pas à sortir le moindre son de sa bouche, hormis quelques complaintes incompréhensibles. Il s’essouffle rapidement et son bras tend à s’abaisser à la moindre opportunité. </p>
<p>Lorsque trois autres personnes surgissent dans la chambre, s’arrêtant net, nous voyant ainsi figés, tous focalisés sur l’individu couché sur le lit, ce dernier se cabre fortement en arrière, sous l’effet de la douleur ou d’un spasme, laissant fuir un râle, avant de retomber à plat, faisant grincer toutes les lattes de la couche, jusqu’à la dernière. Sa jambe gauche, complètement tendue, se met à trembler, de plus en plus fort, alors qu’au travers de ses chaussures de cuir, on peut voir ses doigts de pieds  se contracter. Son genou se met à taper violement sur le matelas, sous l’influence de tremblements. </p>
<p>Mais que t’arrives-t-il Didier, s’écrie un des intrus,  que je ne parviens pas à voir, caché par la porte. Un bruit métallique m’indique qu’il a lâché un objet à terre, comme une barre de métal, qui rebondit dans un raffut assourdissant. Le type surgit tout à coup dans mon champ de vision, vêtu d’un pantalon noir feutré, assorti à une paire de chaussure de cuire. Une veste recouvre son buste et des gants usés protègent ses mains. Son physique de montagnard tend à laisser penser qu’il doit être familiarisé avec cet endroit et son teint ensoleillé démontre une habitude au grand air. Son visage aux contours carrés, dont les yeux se perdent sous d’épais sourcils noirs et son gros nez aplatit de boxeur, lui confèrent une mine patibulaire. Les craquèlements sur sa peau empêche d’estimer sont âge, le vieillissant automatiquement.</p>
<p>Le type semble catastrophé, désemparé, se jetant à genoux sur le côté du lit, s’abaissant au niveau de notre prisonnier, ne cherchant absolument pas à se prémunir de nos éventuelles attaques. </p>
<p>Ne t’en fais pas mon frère, on va s’occuper de toi, lui dit le premier, tandis que, contrairement à toute attente et à toute logique, le second, à demi paralysé par les tremblements, tente, bavant un filet de sang de la bouche, de nous demander de cesser. </p>
<p>Arrêtez, arrêtez, s’écrie enfin l’homme alité, se redressant et s’asseyant avec difficulté sur le sommier, devant se maintenir à l’aide de ses mains, pour ne pas basculer en arrière. Son estomac, compressé par la nouvelle position  ne lui laisse pas le temps de prononcer entièrement sa phrase suivante, expulsant de nouveaux jets de sangs, accompagnant une toux faible. Une grimace de douleur s’affiche alors sur le visage blême de l’individu, avant que celui-ci ne se penche sur le côté du lit pour recracher le surplus de sang tiède qui entrave sa bouche. Il finit par se laisser ensuite lentement glisser en arrière et adopte à nouveau une position couchée, se retournant rapidement après sur le flanc, pour finalement se replier sur lui-même. </p>
<p>Tous nos yeux sont rivés sur lui, impuissants, oubliant de ce fait notre querelle, abaissant nos armes unes à unes. Personne ne parle, quelques regards se croisent, seuls les chiens et leurs maîtres remontant le couloir et s’apprêtant à surgir à leur tour dans la chambre, se font encore entendre. </p>
<p>L’homme, taché de son propre sang, tente une fois de plus de se redresser, mais ne parvient qu’à se tordre un peu plus, sans pour autant se rapprocher. </p>
<p>Ne bougez pas, lui dit François, levant le bras devant lui pour se faire comprendre. Votre tympan saigne et votre estomac aussi, l’informe-t-il sans concession et sans remord. Si vous persistez à vouloir vous redresser, vous ne ferez qu’accentuer l’hémorragie et vous finirez par mourir, poursuit-il, toujours aussi nonchalant. Que voulez-vous nous dire, lui demande alors mon ami, usant de toute sa psychologie, en cette unique question.</p>
<p>Pas des soldats, marmonne avec peine l’homme sur le lit, fermant lentement ses paupières. Pas des soldats, répète-t-il, sa voix se cassant et s’atténuant au fil des syllabes. Pas des soldats, dit-il une fois encore, de manière pratiquement inaudible, perdant de la vigueur et s’affaiblissant rapidement. Laissez-les parler, finit-il par soupirer, ouvrant une dernière fois les yeux à demi, avant de les refermer et replonger dans l’inconscience. </p>
<p>L’individu semblant bien connaître notre prisonnier, à son chevet, au pied du lit, se met à sangloter, plongeant son visage contre le torse de l’homme évanouit. </p>
<p>Embarrassé, je relève la tête et essaie d’affronter les regards, me rendant compte qu’il s’agit certainement d’un malentendu et que, sous le feu de l’impulsion,  nous avons tous perdus le contrôle de la situation. </p>
<p>Mais, contrairement au sentiment de culpabilité qui se réveil en moi et s’accapare mes pensées, je ne ressens pas de rancœur de la part des inconnus qui me font face, tout au plus de la déception et de la tristesse ; à la limite de la pitié. Ce manque de jugement directe me surprend et me perturbe encore d’avantage que si j’aurais du me justifier de mon acte. </p>
<p>Je finis par rompre le silence pesant qui stagne depuis quelques minutes dans la pièce en demandant à la première personne en face de moi, de se présenter et de nous dire pourquoi ils nous ont attaqués.</p>
<p>Ce serait plutôt à nous de vous demander cela, me rétorque un des hommes en arrière, resté fort discret jusqu’ici, tenant un énorme molosse en respect au bout d’une laisse. Où croyez-vous être, me lance-t-il en se frayant un passage entre deux de ses collègues. Vous êtes sur un lieu de pèlerinage et de repos, me signal-t-il, avec un ton sévère et contrarié. Que faites-vous ici et que nous voulez-vous, m’interroge-t-il furieux, tournant un bref instant la tête pour regarder son collègue inanimé. </p>
<p>François prend alors la parole, voyant que je peine à faire face à la situation, commençant à bafouiller pour tenter de me justifier.</p>
<p>Messieurs, dit-il à voix haute et intelligible afin de faire retomber les haussements de voix qui s’accumulent. Nous regrettons amèrement cette apparente méprise et en aucun cas ne voulions porter atteinte à la santé de votre ami, toutefois, nous devons avouer l’avoir pris pour un milicien, ce que vous ne semblez pas être apparemment, explique-t-il avec tact.</p>
<p>A ces mots, les hommes devant nous échangent quelques regards médusés, comme si François venait de toucher la corde sensible de ces gens. Un sentiment de peur se dégage de leurs regards et un certain malaise s’installe. </p>
<p>Mon compagnon de route leur narre alors rapidement nos aventures, tandis que deux des individus se chargent de transporter le corps de leur semblable, pour aller le soigner au rez-de-chaussée, où les tables de réfectoire permettent d’allonger un adulte pour s’en occuper.</p>
<p>On nous explique ensuite la méprise, identique à la notre, que les gens ont faite à notre égard, redoutant tout comme nous les soldats qui investissent les demeures pour y dénicher les derniers habitants récalcitrants. </p>
<p>Malgré une bonne trentaine de minutes de discussion à ce sujet, nous n’en apprenons toujours pas d’avantage, hormis que l’hospice à déjà reçu sept visites surprises des milices, dont trois ont été sanglantes et meurtrières et que depuis,  un comité de résistance a été formé, attendant la prochaine venue des troupes noirs, comme ils semblent apprécier à les nommer. Nous apprenons aussi que toutes les personnes présentes face à nous ne sont que des hommes d’Eglise, tentant de protéger leurs biens et leur vie, au prix de risques insensés</p>
<p>Notre foi est notre soutien, me raconte l’un d’entre-deux, restant en retrait derrière deux de ces confrères. Jamais nous ne cèderons et ne reculerons devant les envoyés du malin, s’exclame-t-il ensuite, avant de refaire un pas en arrière pour se remettre à sa place. </p>
<p>Il ne nous a pas été possible de savoir ce qu’ils nous veulent, mais nous avons entendus les cris de nos amis, torturés et brutalisés, avant d’être abattus comme des chiens enragés, d’une balle dans la nuque, leur sang se répandant sur le sol, se scandalise un autre.</p>
<p>Oui, pour notre part, nous en avons échappé car, pour la majorité d’entre-nous, nous ne nous trouvions pas ici, me confie un des hommes tenant en respect un des énormes molosses bavant, au bout d’une laisse. Les tâches quotidiennes qui nous incombes pour entretenir cet endroit et le maintenir ouvert pour accueillir les voyageurs de passage, nous contraignent à devoir pratiquer nos obligations religieuses à des heures décalées, poursuit-il, se saisissant de la petite crois de bois qui se trouve accrochée autour de son large cou et se la passant entre les doigts, la frottant et la palpant, comme pour trouver l’inspiration. </p>
<p>Pour cette raison, reprend-t-il, après un bref instant de silence, nous n’étions pas dans le bâtiment lorsque les troupes ont donnés l’assaut, mais en plein recueil, sur un des monticules surplombant l’hospice et la vallée. Nous n’avons pu que nous cacher en attendant qu’ils repartent, essayant de prier pour tous nos amis et frères restés à l’intérieur, tentant de ne pas entendre leurs hurlements déchirant le calme avoisinant, poursuit-il, d’une voix se faisant plus hésitante et abaissant la tête, honteux de n’avoir pu faire quoi que se soit.</p>
<p>Notre statu d’hommes d’Eglise nous a toujours prévalu d’être épargnés par les militaires en temps de conflits, reprend un autre homme, resté silencieux jusqu’à présent. Seulement, cette fois-ci, les choses sont différentes, insiste-t-il. Ils sont venus pour nous et ont finis par revenir encore et encore, se plaint-il désormais. Ils n’en auront de cesse que lorsqu’il ne restera plus aucun de nous sur ces terres, commence-t-il à s’emporter.</p>
<p>Dans la vallée, comme dans toutes les régions que nous avons traversées depuis notre départ de Pontarlier, il ne semble plus rester personne, me mets-je à lui répondre, tentant de lui faire part de nos observations. Tout est désert, abandonné et laissé au gré du hasard et du temps, dis-je encore, tout en essayant de prêter attention aux expressions s’affichant sur les visages de mes interlocuteurs ; ces derniers n’ayant pas l’air d’en être conscient. </p>
<p>Vous voulez dire que cette situation s’est produit dans toute la Suisse Romande et même au-delà de nos frontières, m’interroge un des leurs, inquiétés par mes propos et lançant des regards de stupeur un peu dans toutes les directions, cherchant un peu de soutient auprès des siens.</p>
<p>Oui et nous craignons que ce mal s’est répandu bien au-delà de ce que nous imaginons, reprends-je. Ceci est la raison de notre quête, conclus-je et c’est pour mettre un terme à tout ceci que nous avons vraiment besoin de votre aide. Un Abbé,  que nous avons rencontré à hauteur de Montbenoît, nous a transmis un billet d’un dollars qu’il a enroulé et glissé dans une bague, avant de se donner la mort, explique-je à l’assemblée. Sur ce papier valeur étaient inscrites les coordonnées géographiques de l’hospice de Grand-Saint-Bernard, précise-je, demandant si quelqu’un a une idée concernant la raison de cet emplacement précis.</p>
<p>Une fois de plus, des regards s’échangent dans un silence absolu et, tant François que moi, devinons rapidement ce que cela signifie ; ils savent quelque chose. </p>
<p>Vous devez nous aider, reprend mon ami de route, s’approchant des hommes nous faisant face, s’arrêtant au premier grognement d’un des chiens, le fixant et perçant son regard. Vos amis ont étés malmenés et séquestrés par les milices, réagissez avant que ne vienne votre tour et celui de vos proches, hausse-t-il le ton pour tenter de les faire réagir. </p>
<p>Mais les hommes devant nous se contentent de hocher la tête et de rester sans prononcer un seul mot, se regardant d’un air inquiet et emprunté. </p>
<p>Désolé, nous dit soudain l’un d’entre eux, avant de nous proposer le gît pour la nuit en cours et, nous tournant le dos, sans prendre la peine de connaître notre réponse, se retirant, bientôt suivit par les autres. Si vous désirez manger quelque chose, il vous suffit de vous adresser à Emilien, notre chef cuisine, nous crie l’homme de tête, sans se retourner et continuant à avancer dans le couloir en direction des escaliers. N’hésitez pas à aller le trouver, il est pratiquement en permanence dans les cuisines, au rez-de-chaussée, ajoute-t-il, avant de commencer à descendre les premières marches. Un des hommes tente de marquer un temps d’arrêt pour revenir vers nous, mais ce dernier est rapidement rappelé à l’ordre et, après un dernier regard par-dessus son épaule, disparaît à son tour dans l’escalier.</p>
<p>Nous restons tous deux dans l’humble chambre, nous regardant hébétés par cette dernière confrontation, ne savant plus réellement comment devoir réagir. François finit par s’asseoir sur le rebord du lit et réfléchit.</p>
<p>As-tu remarqué, me questionne-t-il en relevant la tête en ma direction. Que voulais donc dire cette étrange réaction commune qu’ils ont eut, lorsque nous leur avons annoncé que nous avions été menés jusqu’ici suite aux conseils de l’Abbé. Je pense, termine-t-il, qu’ils en savent bien plus qu’ils n’en disent et que pour leur tirer les vers du nez, il va nous falloir ruser.</p>
<p>Je suis d’accord avec toi, lui réponds-je. Mais, pour le moment, j’ai besoin de manger et de reprendre des forces, je n’ai pas le courage de m’y atteler maintenant, interviens-je, avant qu’une nouvelle de ses idées ne vienne court-circuiter mes projets. </p>
<p>Une fois dans le couloir qui nous conduit à l’escalier afin de nous rendre aux cuisines, une chose me frappe ; un silence absolu demeure, malgré le fait que nous ayons fait connaissance avec les habitants de ces lieux. Ces derniers continuent de vaquer à leurs occupations en prenant étonnement soin de ne pas faire de bruit et de ne pas parler plus que nécessaire.  S’agirait-il d’une de ces fameuses confréries chrétiennes où les fidèles font vœux de silence, nous demandons-nous mutuellement, laissant la question en suspend.</p>
<p>Une fois parvenu au rez-de-chaussée et, après avoir cherché les cuisine à travers tout l’étage, nous finissons par mettre la main dessus, derrière un des réfectoires et, faisons connaissance avec le maître des lieux, épaulé par deux jeunes, âgés d’à peine seize ans chacun.</p>
<p>Notre histoire revient une fois de plus en avant de la scène et, une bonne quinzaine de minutes après, nous finissons par évoquer le passage ou nous arrivons dans cette pièce pour négocier quelques encas pour tromper notre faim avant d’aller dormir.</p>
<p>Tout au long de notre explication, le chef de cuisine nous dévisage d’un air suspicieux, sans prononcer un seul son, restant debout, face à nous, les bras croisés. Sa toque, haute d’une trentaine de centimètre, soigneusement vissée sur son crâne dégarnit, lui confère un certain charisme, malgré sa petite taille ne dépassant pas les 1 mètre 70. Son excès de surpoids laisse sous-entendre des années de profession dans le métier de la restauration et la petite croix dorée brodée sur le torse de son tablier blanc, indique son appartenance aux hommes de foi qui demeurent en ces lieux. </p>
<p>Une fois le son de nos voix éteint, il décroise ses bras et les décolles de son ventre bedonnant pour venir placer ses mains sur ses hanches en repliant les coudes vers l’extérieur et en fronçant ses épais sourcils, aux longs poils noirs et hirsutes.</p>
<p>Bien, si notre frère Salvatore vous a donné sa bénédiction pour rester, alors, dit le chef de cuisine en laissant un temps sa voix en suspend dans l’air, avant de poursuivre en nous souhaitant la bienvenue. Le ton de sa voix a changé et les traits de son visage se sont éclaircis, laissant apparaître un large sourire. </p>
<p>Venez, nous dit-il encore en nous tournant subitement le dos et en s’éloignant en direction du réfectoire. Venez, insiste-t-il, nous faisant un signe de la tête. Allez vous installer à une des tables, Cornelius, le plus jeune de mes apprentis, va venir vous apporter de quoi remplir votre pense, s’engoue-t-il en nous désignant la grande salle de repas, de sa main droite.</p>
<p>Nous acceptons son invitation avec joie et nous avançons dans la grande pièce rectangulaire, ornée de tables et de chaises de bois clair, avant de prendre place dans le décor. Dans la cuisine, les premiers bruits de casseroles s’entrechoquant s’élèvent, tandis que les silhouettes des deux jeunes employés s’activent nerveusement. On se croirait dans un restaurant de prestige à les regarder ainsi travailler, me confie François en s’asseyant. </p>
<p>La bonne humeur s’installe rapidement à notre table et, comme si tout le reste n’avait été que futilité, nous finissons par rire et nous amuser en nous remémorant nos souvenir d’enfance, d’école ou encore d’armée, attendant que le repas soit servit. Deux verres à pieds nous ont été distribués et le plus âgé des deux apprentis se charge de nous les remplir à l’aide d’un pichet de vin. </p>
<p>Après une bonne vingtaine de minutes à ressasser le passé et déguster lentement le nectar alcoolisé qui colore nos verres, arrive le chef de la brigade de ravitaillement, portant fièrement à son bras gauche un fin linge blanc, soigneusement plié et repassé. Ce dernier vient se placer au bord de notre table, face à nous et, arborant un air jovial et un ton de circonstance, commence à nous énumérer les plats qui nous sont amenés par les deux apprentis. </p>
<p>Pour commencer, je vous suggère un reste de potage réchauffé, à base de bouillon de poule et de légumes de saison, nous explique-t-il, désignant une soupière de porcelaine blanche, délicatement déposée au centre de notre table. En accompagnement, je vous propose une série de trois os à la moelle chacun, que vous découvrirez dans vos soucoupes.  Un pot-au-feu suivra ensuite pour le plat de résistance,  agrémenté de purée de pomme de terre et de haricots, ajoute-t-il ensuite, joignant ses mains et le frottant devant lui. Finalement,  à défaut de dessert, je peux vous suggérer un plateau de fromage d’alpage, nous dit-il, concluant en nous souhaitant un bon appétit. </p>
<p>A peine remercié pour ses bons services, que l’homme au physique prépondérant,  s’en retourne dans ses quartiers, nous laissant à notre aise pour partager cette collation. La nourriture est bonne et c’est avec voracité que nous nous jetons dessus, dévorant jusqu’au dernier morceau comestible restant dans nos assiettes. La carafe de vin qui nous avait été remise en début de repas et qui nous paraissait ne pas payer de mine, finit tout de même par nous surpasser, gardant encore quelques derniers décilitres en son fond, que nous n’aurons pas réussi à terminer. </p>
<p>Le ventre arrondi par cet excellent repas copieux, nous nous laissons glisser sur nos sièges et nous avachissons nonchalamment. François s’accoudant sur le rebord de la table, à demi de profil sur sa chaise, un bras ballant et les jambes tendues devant lui, tandis que moi, pour ma part, je me laisse aller en arrière, croisant les jambes devant moi et apposant mes mains sur mon estomac repus. </p>
<p>Les lumières des cuisines sont éteintes depuis un petit moment déjà et, n’osant pas aller déranger Emilien, le chef de cuisine, pour un simple café ou une vulgaire tisane, nous décidons de rester encore quelques minutes ainsi à ne rien faire, avant de monter nous reposer.</p>
<p><strong>Chapitre suivant : En ligne dès le 16.07.2010&#8230;</strong></p>
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		<title>L’AVENEMENT DES TYRANS – Chapitre 10</title>
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		<pubDate>Sun, 16 May 2010 15:33:11 +0000</pubDate>
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<p>Alors que les premières lueurs matinales du soleil commencent à peine à effleurer la crête des sommets montagneux qui nous entourent, encerclant les formes pyramidales des géants de pierre qui se dressent majestueusement dans le paysage rougeoyant,  nous nous faisons réveiller par le bruit sourd de pas qui dévalent les marches d’escalier. Tout l’immeuble paraît être entré en résonance et les murs eux-mêmes semblent se mettre à trembler. Au loin, un son aigu de clochette agitée dans le vide, sonne métalliquement dans les airs, appelant au recueil. </p>
<p>Un rapide coup d’œil par la fenêtre de notre chambre pour distinguer un des moines, préposé au regroupement des fidèles pour la prière matinale, s’agiter vigoureusement pour ameuter ses confrères, tandis qu’un autre se prépare à lire une courte messe, à l’aide d’une petite bible qu’il tient ouverte devant lui, à bout de bras, debout sur un monticule de neige.</p>
<p>Ce n’est rien, dis-je debout face à la fenêtre de la chambre, à mon compagnon de route, encore enfouit sous sa couverture. C’est les momiers qui s’entraînent, continue-je, en tentant sans grand succès de faire sourire mon ami. Puis, j’ajoute encore quelques mots sur la magnifique et fraîche journée qui semble se profiler à l’horizon et termine ensuite de m’habiller en enfilant mes chaussettes, que je ramasse au pied du lit.</p>
<p>François tarde à se sortir de sa couche et c’est finalement un besoin naturel qui le pousse à se lever et s’habiller rapidement, avant de devoir se précipiter en direction des toilettes communes qui se trouvent à l’étage. </p>
<p>Lorsque ce dernier revient des WC quelques instants plus tard, marchant d’un pas plus décontracté qu’à l’aller, sifflotant ouvertement en longeant le couloir ; je découvre avec effroi, en plongeant ma main dans une de mes poche de pantalon, que la bague a disparu et que seul le billet froissé s’y trouve encore.</p>
<p>Affolé, je surgis dans le couloir, manquant presque de renverser mon acolyte qui s’apprête à revenir dans la chambre et me mets à lui expliquer ne plus avoir le bijou et ne pas me souvenir de l’avoir ôté avant d’aller me coucher la veille. </p>
<p>Gardant tout son calme, François dépose ses mains sur mes épaules et me réconforte en m’assurant que nous devrions la retrouver quelque part dans la petite chambre, soit sous le lit ou encore posée sur le sol après avoir roulé. Puis, il me contourne et pénètre dans la pièce où nous avons passé la nuit et, s’accroupissant pour s’agenouiller sur le plancher, se baisse et regarde sous le sommier. N’y trouvant rien de plus que quelques emballages de chewing-gum vides et une canette de soda à demie broyée après usage, il jette un coup d’œil autour de lui, puis, s’appuyant de ses mains sur le matelas, se redresse et commence à fouiller les couvertures et le matelas qui recouvrent le meuble de repos.</p>
<p>Elle n’a pas l’air d’être par ici, me lance-t-il en se retournant pour me regarder. Ne l’as-tu pas laissée sur la table du réfectoire hier soir, lors de notre repas, me demande-t-il, tentant à son tour de m’aider à me souvenir.</p>
<p>Non, lui réponds, j’en suis persuadé, je me souviens même l’avoir malaxée à travers le tissu de ma poche de pantalon, en remontant l’escalier, lorsque nous sommes allés nous coucher. Je crois qu’on me l’a volée pendant que nous dormions, lui dis-je encore.</p>
<p>Tu en es certain, réagît mon coéquipier, ne pouvant concevoir pareille attitude venant de la part d’un moine. </p>
<p>J’en suis certain, rétorque-je, il ne peut en être autrement, quelqu’un me l’a prise !</p>
<p>D’accord, me répond-t-il, tentant de me calmer avec psychologie. Ne t’en fais pas, on va retrouver celui qui a fait cela, poursuit-il. Mais, ajoute-t-il, rien ne sert d’ameuter tout le bâtiment pour cela, laissons les choses se tasser d’elles-mêmes et menons notre petite enquête de notre côté. Qu’en dis-tu, me questionne-t-il.</p>
<p>Bien, faisons ainsi, de toute façon, je ne suis pas certain que tout cela nous conduise réellement quelque part, lui réponds-je, quelque peu déconcerté. Rien ne nous dit que l’Abbé ne se soit pas bien foutu de nous en nous envoyant nous promener dans les montagnes Helvétiques, dis-je, le ton emplit de médisance. </p>
<p>Peut-être, reprend François, mais ce n’est pas maintenant qu’on a fait tout cela, qu’il faut laisser tomber, au contraire, il nous faut redoubler d’entrain et tenter de percer le mystère qui guide nos pas. Viens, descendons prendre un bon café pour nous réveiller et discutons de tout cela à table, me propose mon compagnon de chambre. </p>
<p>Mais, alors que nous nous trouvons dans l’escalier qui conduit au rez-de-chaussée, après avoir passé l’étage du dessous, une voix chuchotée nous interpelle et nous demande de remonter les quelques marches qui nous séparent. Nous nous exécutons, mais la voix se fait à nouveau entendre, légèrement sifflante, nous demandant de marcher à pas feutrés et de faire le moins de bruit possible.</p>
<p>Une fois revenu sur nos pas et, arrivé à l’avant-dernier étage, nous apercevons, pratiquement au début du couloir, une porte entrouverte, sur laquelle s’accrochent les doigts d’une main et où en ressort un visage caché par la pénombre. </p>
<p>Venez, par ici, dépêchez-vous, nous dit l’homme en tenue de culte, avant de disparaître dans la chambre, laissant la porte entrebâillée pour nous indiquer précisément le chemin.  J’ai à vous parler, nous confie-t-il depuis l’intérieur de la pièce. </p>
<p>François pénètre le premier dans l’espace confiné de la petite pièce, me précédant. Etant le dernier à passer le pas de la porte et, vu la discrétion employée pour nous aborder, je referme la porte derrière moi, en prenant soins de ne pas la faire claquer.</p>
<p>Un homme d’une soixantaine d’année nous y attend, assis sur le bord du lit, vêtu de l’habit traditionnel religieux des hommes d’Eglise dont il fait partie, à savoir, d’une soutane brune, entourée à la taille par une cordelette blanche et de sandalettes aux lanières de cuir noir. Son crâne dégarnit, sur lequel se reflète la luminosité extérieure qui pénètre à travers la fenêtre de la chambre. Ses tempes grisées par les années font ressortir ses gros sourcils noirs et son nez de Cyrano de Bergerac. De longues rides parcourent son front dégarni, tandis que la pigmentation de sa peau, au niveau de ses joues, laisse imaginer un problème d’alcoolémie plus ou moins sérieux. Une petite bouche pincée et des oreilles décollées apportent la touche finale sur sa face arrondie. Gêné par un certain embonpoint, l’homme de foi semble avoir un peu de peine à respirer normalement, provoquant ainsi un grincement aigu à chaque inspiration ; comme si quelque chose obstruerait sa trachée. </p>
<p>Venez, nous dit-il, nous invitant, d’un geste lent du bras droit, à nous asseoir par terre. Prenez place, j’ai à vous parler, nous confie-t-il, tout en continuant de murmurer pour ne pas être entendu par ses confrères apparemment. </p>
<p>Intrigués par son attitude pour le moins étrange, nous nous asseyons à terre, sans jamais le quitter du regard et en restant totalement silencieux, attendant de découvrir ce qu’il nous veut.</p>
<p>Ce dernier nous contourne, tout en s’excusant et se rend vers un petit meuble de rangement en fond de pièce, avant d’en revenir, un épais livre d’un bon millier de page, à première vue et dont l’état laisse sérieusement à désirer. Une couche noirâtre de poussière s’est incrustée dans les fibres du papier, ondulé par l’humidité et écaillé par les années. Une teinte jaunie s’est déposée sur les pages tandis que le cuir de la fourre s’est coccidé et arbore désormais une couleur bordeaux, similaire à de la rouille. Des traces de cire, s’étendant sur pratiquement toute la surface extérieur du livre et recouvrant en majeure partie les inscriptions de métal doré incrustées, qui ornent la couverture. Une odeur de formole s’en échappe, tandis que des particules de papier et de poussières s’en échappent, flottant dans le vide, avant de retomber en un infime nuage. Un marque-page en tissu, composé de fils d’or, dépasse du paquet de pages, exhibant sa toison scintillante. Une large sangle de cuire relie les deux faces op<br />
posées de la couverture,  scellée par un cachet de cire, sur lequel semble y être représenté la forme d’un aigle rappelant celui utilisés par les nazis du temps de la seconde guerre mondiale. </p>
<p>L’antique bouquin semble peser un poids conséquent à en croire l’expression qui se grave sur le visage du religieux et le soulagement que paraît lui amener la délivrance de le déposer à terre devant nous, dans un bruit sourd et soulevant un nouveau nuage de poussière. L’homme s’assied face à nous, après avoir déposé le livre entre nous.</p>
<p>Pour commencer, chuchote l’homme en soutane en glissant une main sous son habit de travail,  je tiens à m’excuser auprès de vous et vous rends ceci ; votre bague. Je vous l’ai subtilisée cette nuit durant votre sommeil, afin de vérifier si les armoiries inscrites dessus étaient bien celles que je croyais. Mais laissez-moi tout vous expliquer depuis le départ,  nous dit-il, apposant ses mains à plat sur le livre encore fermé devant nous, au centre du cercle que nous formons dans la pièce.</p>
<p>Le billet d’un dollars que vous aviez reçu, enroulé dans cet anneau, l’avez-vous toujours, nous demande-t-il, en tendant la main droite, précisant nous avoir subtilisé uniquement ce bien. </p>
<p>Le voici, lui réponds-je, en sortant le précieux de ma poche de pantalon et en le serrant entre mon index et mon majeur, de manière à le lui présenter.</p>
<p>Ce n’est pas juste pour vous communiquer notre adresse que l’Abbé vous a transmis ce papier de valeur, reprend-t-il en se saisissant du bien. Ce billet de un dollar contient un flot de données insoupçonné, une sorte de message secret vous étant destiné, pour vous permettre d’accomplir votre quête de vérité. Je crois que son ancien propriétaire à jugé bon de vous conduire à ce livre,  poursuit-il. Je ne comprends pas réellement pourquoi, enchaîne-t-il, ces écrits étant censés rester en notre possession, loin de la connaissance générale de la masse. Par ailleurs, j’ai cru deviner que mes confrères ne semblent pas très enclins à suivre les dernières volontés de notre frère de Montbenoît et paraissent peu décidé à vous donner accès à ces pages. Toutefois, je ne sais pas ce qui me pousse à prendre tant de risques pour satisfaire à la volonté de ce confrère religieux, mais je vais vous montrer de quoi il en retourne.</p>
<p>A ces mots, un silence retombe dans la pièce, alors que notre hôte commence à écarter, avec toute la délicatesse nécessaire à cela, les pages cartonnées du vieux livre, séparant l’amalgame de papier scribouillé par son centre. De petits crépitements se font entendre, avant que l’inestimable objet ne nous livre ses premiers secrets. </p>
<p>Ce recueil, prend-t-il alors la parole, avait été dérobé, il y a de cela des décennies, à son propriétaire, un excentrique et richissime personnage dont personne n’a jamais réellement su la profession, ni de quoi il vivait, déclare l’inconnu qui nous fait face. D’abord considéré comme le fruit de la folie des hommes, puis comme support à des cérémonies occultes ; interdits par la souveraineté de l’époque, avant d’être condamné par l’Eglise, ce bouquin, encore de nos jours, reste illicite. La plupart des gens n’en connaissent pas même son existence, tant son contenu reste une controverse à notre système et nos croyances actuelles. Nombreux sont les adeptes qui ont tentés de se transmettre ce livre, maudit pour certains, prenant des risques insensés pour essayer de conserver un savoir fortement gardé. Ce recueil est censé avoir disparu en 1933, brûlé par les nazis, lors de leur vaste destruction de livres, où plus de vingt milles œuvres ont finies calcinées. Toutefois, neuf années plus tard, après avoir recueillit un soldat hongrois dans ces murs saints, blessé par un éclat d’obus et commotionné, nous avons finit par découvrir ce livre dans ses affaires, suite à son décès. Nous en avions entendus parlés durant notre préparation à la vie de moines, comme d’un graal, mais avions tous cru qu’il s’agissait d’une légende. Depuis, ce précieux bien est gardé par nos soins, en cet endroit reculé et difficile d’accès, oublié de la masse, conclut-il. </p>
<p>Chaque ligne inscrite sur les pages griffonnés a été écrite à la main, à l’aide d’une plume, trempée dans un encrier ; il s’agît de ce fait certainement d’un ouvrage unique. De nombreuses taches d’encre salissent les feuilles jaunies et un vaste choix d’écritures différentes est couchées sur le papier, comme si le livre avait passé de main en main pour sa rédaction. Un nombre considérable de petites annotations, de ratures et de croquis remplit les espaces vides. Des sigles, des numéros ou encore des passages en langues étrangères se confondent dans ce surplus d’informations. Le pavé de feuille doit bien contenir plus de mille cinq cent pages, à première vue, l’ouvrage de toute une vie, me mets-je à penser.</p>
<p>Ne vous fiez pas à son aspect et tentez de passer outre vos convictions, nous signale le maître de cérémonie. Il ne s’agît en aucun cas d’un livre religieux, mais juste d’un livre sur les origines de nos croyances et de notre système. Tout ce qui se trouve dans ce livre a été rapporté soigneusement et méticuleusement répertorié, en ces pages, par nos ancêtres et par les leurs avant cela. Ce que vous allez entendre et découvrir risque fortement de vous surprendre, voir même de provoquer en vous une incompréhension pouvant se traduire par un rejet de la vérité ou pire encore, par un excès de violence incontrôlée, nous met-il en garde. </p>
<p>Laissez-moi tout d’abord décrypter pour vous l’indice que vous a laissé notre frère de la paroisse de Montbenoît, avant de mettre fin à ses jours, nous dit-il, apposant son index sur un titre de page, semblant traiter de ce sujet. </p>
<p>Je ne parviens pas à décrypter les caractères inscrits sur la page, mais je crois reconnaître un triangle en trois dimension, dessiné en marge de page et, dans lequel apparaît un sigle ou un objet, que le temps à rendu indéchiffrable, le papier ayant pompé l’encre et ayant troublé le motif. </p>
<p>En premier lieu, nous explique-t-il, il me faut vous raconter l’histoire à son commencement, là où tout cela a débuté. Nous voici de ce fait plongé près de mille ans en arrière, poursuit-il, plantant ainsi le décor.</p>
<p>Comme vous le savez sans doute, nous dit-il, entre le XIIe et le XIIIe siècle, L&#8217;ordre religieux et militaire du Temple de Jérusalem marqua l&#8217;histoire de l&#8217;Europe et de l&#8217;Orient. Les Templiers, comme on les appelait fièrement en ces temps éloignés, avaient sus instaurer respect et puissance au sein des contrées traversées, lors de leurs nombreuses croisades en quête du Saint Graal. Cependant, même si l’ordre du Temple était parvenu à défricher landes et gastrines, drainer biefs et marais, revaloriser terres et domaines à partir de connaissances et de techniques nouvelles,  sa chute brutale et tragique n’en fut qu’à la hauteur de son incroyable ascension. Les héros des croisades, à la fois moines et soldats, agriculteurs et architectes, banquiers et diplomates furent écrasés comme de vulgaires hérétiques et criminels.</p>
<p>Leur système était simple, nous conte notre nouvel allié, nous fixant droit dans les yeux, avec tout le sérieux qui lui est possible de faire paraître. L&#8217;élevage tenait une place importante et les Templiers étaient soucieux d&#8217;acquérir des pâturages, poursuit notre hôte, précisant ensuite que les revenus financiers étaient entre autre fournit par des unités de production, basées sur le principe d’implantation de maison, subordonnées aux donations. Ces recettes permettaient de faire vivre les Frères qui les gouvernaient mais surtout, fournissaient un surplus financier destiné à alimenter et soutenir l&#8217;action en Terre Sainte.</p>
<p>L&#8217;Ordre du Temple s’était établit dans toute la chrétienté, ainsi que sur les fronts de combats avec les Musulmans et Maures, ajoute l’homme en soutane, relevant la tête pour nous regarder à nouveau un court instant, avant de reprendre son récit. Nous avons recensé plus de six cent commanderies ayant vu le jour sur le sol Français, toutefois, nous n’avons pas de chiffres précis pour la Suisse, mais les vestiges de certains châteaux portent encore les traces de leur venue en nos terres.</p>
<p>Il reprend après quelques secondes pour s’accréditer d’une longue inspiration en nous faisant part du fait que l&#8217;organisation administrative s&#8217;établissait sous forme de Provinces. Les divisions territoriales ignoraient les frontières des États. Au cours du XIIIe siècle, certaines centralisations durent éclater et c&#8217;est ainsi que nous en avons recensé dix-sept dès lors, à savoir quatre en Orient, quatre pour la Péninsule Ibérique, quatre en Europe, et cinq en France. Chaque Province était découpée en Baillis, soit selon la géographie régionale, soit en fonction de l&#8217;opportunité militaire ou routière. Pour exemple, se sent-il obligé de nous préciser, à ce jour, les cinq Baillis Française sont communément appelées Ile-de-France, Normandie, Ponthieu-Vermandois, Champagne-Lorraine, et Bourgogne.</p>
<p>L&#8217;implantation des châteaux et forteresses, ajoute-t-il, s&#8217;effectua sur toutes les frontières, formant ainsi une barrière de défense. Vers le sud, les Templiers s&#8217;étaient installés aux points stratégiques défendant tant les terres que les côtes de la méditerranée, comme Tartosa ou  Cervera. En Orient et partout où la défense de la chrétienté l&#8217;exigeait, les châteaux, fortins et redoutables citadelles, étaient construits sur des promontoires rocheux qui dominaient et contrôlaient les routes alentours.</p>
<p>Aux revenus des domaines et aux dons s&#8217;ajoutaient les tributs imposés aux musulmans. Mais le Temple ne disposait pas en Orient de sommes faramineuses, comme en Occident et pour palier à cela, ils devaient transférer des fonds par convois de monnaie, sur des navires de l&#8217;Ordre, par la Méditerranée.</p>
<p>Voilà en gros pour la partie scolaire de la chose, finit-il par s’exclamer, nous adressant un large sourire et en se redressant de manière à se tenir droit. Passons maintenant à la partie détaillée de la l’iceberg, en commençant par la création de l’Ordre en 1118, après la fondation du royaume chrétien de Jérusalem par Godefroy de Bouillon et ses croisés. </p>
<p>Puis, adoptant une nouvelle position, se tortillant sur lui-même, il reprend en nous expliquant  que, suite à cela,  neuf chevaliers Français décidèrent de s’installer en terre sainte, dans le but de créer un ordre à la fois monastique et militaire, en faisant vœux de chasteté, pauvreté et obéissance. </p>
<p>Vivant exclusivement de dons, les &laquo;&nbsp;pauvres chevaliers du Christ&nbsp;&raquo;, comme on se plaisait à les nommer en ce temps là, comptaient, une dizaine d’années après la fondation de l’Ordre, une milice de plus de trois mille hommes, excommuniés, désireux de se réhabiliter ou soldats de tous bords, commandés par environs trois cents chevaliers du Temple, eux-mêmes sous les ordres de leur chef Hugues Payns. L&#8217;arbitre des rois et des papes, chef influent des Cisterciens et, reconnu comme Saint homme, permit à l&#8217;ordre du Temple d&#8217;obtenir la reconnaissance officielle par le pape Honorius II, définissant ainsi la tenue des chevaliers, composée d’un manteau blanc, frappé d’une croix rouge sur le cœur. </p>
<p>A ce propos, la bague que vous détenez de l’Abbé de Montbenoît porte les armoiries de la province de Rome, à savoir d’un blason endossé d’une couronne, sur lequel figurent les initiales SPQR. Celles-ci datent de la Rome antique et signifient Senatus Populusque Romanus : &laquo;&nbsp;Le Sénat et le peuple  romain&nbsp;&raquo;. Les couleurs officielles de cette province son le rouge pourpre et l’or ; l’or étant représenté par le métal précieux de l’anneau et le rouge pourpre venant s’agrémenter lors du scellage des lettres papales, quant les armoiries entrent en contacte avec la cire chaude. Je suppose que la suite de votre périple devra passer par cette ville. </p>
<p>A cet instant, l’homme d’Eglise devant nous s’arrête à nouveau de parler et relève la tête, comme pour vérifier que nous soyons toujours présents et attentif. Apparemment satisfait de son auditoire, il replonge la tête dans le livre antique et recommence son explication.</p>
<p>La confrérie était très fermée et seules les personnes nobles de naissance pouvaient accéder au pouvoir, reprend-t-il. Tous les membres de l&#8217;ordre étaient liés à la règle et à leur tête se trouvait le Grand Maître siégeant à Jérusalem. Ce dernier, poursuit-il, ne possédait cependant pas les pleins pouvoirs et les décisions étaient prises avec l’assemblée. Un assistant l’aidait dans ses décisions, en plus du sénéchal, du maréchal, du chef de guerre, du commandeur et finalement, du trésorier de la communauté.   </p>
<p>La règle, que tous devaient suivre, assurait à l&#8217;ordre de nombreux privilèges, nous explique l’homme de foi. En effet, argue-t-il ensuite, l’individu faisant partie des chevaliers était exempt d&#8217;impôt, bien qu’il pouvait en percevoir et pouvait rendre sa propre justice dans ses possessions, tout en gardant l&#8217;immunité judiciaire. Par ailleurs, continue notre conteur, il possédait son propre clergé et les évêques n&#8217;avaient aucune autorité sur lui, sachant que seul le pape avait une autorité supérieure au Grand Maître.</p>
<p>Suite aux croisades, deux autres Ordres à la fois religieux et militaires ont été fondés. Parmi ces deux nouveaux groupement, se trouve le principal rival des Templiers, l’Ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fondé en 1100, communément appelés les « Hospitaliers », dont la mission principale était de se consacrer dans ses débuts à soigner les pèlerins malades, venus accomplir le voyage en Terre Sainte. L&#8217;origine des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem est au monastère Sainte-Marie-des-Latins, fondé à Jérusalem même, au milieu du XIe siècle par des marchands amalfitains. Ces derniers combattaient parfois aux côtés des Templiers,  mais aussi en tant que concurrents, pour la gloire ou les richesses d’une ville. </p>
<p>La première Croisade de 1099 avait fait passer la ville musulmane de Jérusalem sous la domination chrétienne, mais avait renforcé l&#8217;insécurité dans la région. Les frères hospitaliers, avaient de ce fait été reconnus comme ordre monastique le 15 février 1113 par le pape Pascal II, faisant d’eux des chevaliers hospitaliers. Le maître Hospitalier Raymond du Puy avait transformé l&#8217;Ordre charitable en ordre militaire par la suite. </p>
<p>Sur sa demande le pape Innocent II attribua aux Hospitaliers le drapeau à croix blanche en 1130 pour les différencier des Templiers qui portaient la croix rouge. Un troisième Ordre entrait aussi en concurrence et était celui des &laquo;&nbsp;chevaliers Teutoniques,  fondé en 1190 et, composé exclusivement d&#8217;allemands habillés en manteau blanc frappé d&#8217;une croix noire.</p>
<p>Imaginez-vous, s’exclame l’homme en soutane en face de nous, que les « Pauvres chevaliers du Christ » savaient très bien gérer leurs richesses et les administrateurs de l&#8217;ordre se chargeaient de faire fructifier leurs biens. Tous les plus grands nobles, allant jusqu&#8217;aux rois d&#8217;Angleterre et de France, donnaient aux Templiers, en échange de services divers, protection ou encore aide militaire. Régulièrement, les Templiers se voyaient octroyer d&#8217;imposantes richesses comme des châteaux, des trésors, des villes et même des royaumes entiers. </p>
<p>Les Templiers ont de ce fait inventé le métier de banquier et avaient créé, en plein Moyen Âge, un système bancaire perfectionné où il était possible de réaliser la plupart des opérations modernes, comme l’ouverture de compte, les avances, le cautionnement, les consignations ou encore les transferts internationaux de fonds. N’est-ce pas complètement fous de se dire cela mes frères, nous questionne soudainement notre hôte, faisant preuve d’un léger excès de zèle, laissant sa passion pour l’histoire le submerger.</p>
<p>Après avoir longuement traités avec de richissimes marchands d’Asie, les chevaliers de l’Ordre sacré se sont vu confié d’autres missions d’importances majeures, telles que la garde et l&#8217;administration du trésor public des rois de France et d’Angleterre, ou encore, la gestion du denier de saint Pierre et celle des fonds destinés à financer les croisades, de la part des divers Papes au pouvoir. </p>
<p>Hospitaliers et Templiers ont joués et ce, jusqu&#8217;au XIIIe siècle, un rôle de premier plan sur l&#8217;échiquier politique du royaume de Jérusalem. En 1137, ils recevaient de Foulques Ier, roi de Jérusalem, la garde de la forteresse de Bath-Gibelin ; en 1142 celle du krak des Chevaliers. Leur structure militaire et leurs places fortes ont fait d’eux des armées très efficaces et redoutées. </p>
<p>La différence majeure qui résidait entre les Templiers et les Hospitaliers était que ces derniers  n&#8217;hésitant pas à s&#8217;ingérer dans la conduite du royaume, formant à la cour un véritable parti de la guerre qui s&#8217;opposait aux dits poulains, ces seigneurs francs nés en Terre Sainte et d’avantage favorables à une entente avec les musulmans.</p>
<p>Mais ce n’est pas tout, nous interpelle le religieux qui nous fait face, on disait aussi des Templiers qu&#8217;ils pratiquaient l&#8217;alchimie et qu&#8217;ils avaient trouvés la pierre philosophale permettant de fabriquer de l&#8217;or. Mais cela reste une partie plus difficile à vérifier, termine-t-il, d’un ton similaire à de la déception.</p>
<p>Et comment se fait-il que de si puissantes organisation, autant répandues, ont pu ainsi disparaître, ne laissant derrière elles que des bribes d’histoire, ne servant plus qu’à faire rêver les mioches dans les coures de récréation, demande soudain François qui semble se réveiller et s’intéresser subitement au sujet.</p>
<p>J’y arrive justement, le coupe directement le moine, à la limite agacé par l’intervention de mon ami d’aventure.</p>
<p>Il faut savoir, poursuit-il, que la perte de Jérusalem inaugura le lent déclin de l&#8217;entreprise chrétienne en Orient, malgré les rares victoires comme la prise de Saint Jean d&#8217;Acre en 1191. Malgré le fait qu’en 1229 les croisés ont réussit à convaincre le sultan de leur rendre la ville sainte pour dix ans, cela n’a pas empêché les Turcs, en 1244, de chasser les occupants de Jérusalem après avoir dévasté la ville entière.</p>
<p>Puis, ajoute-t-il, dans les années qui ont suivies, les chrétiens ont perdus petit à petit leurs possessions et, en 1291, soit un siècle après sa prise, le sultan égyptien les chassa de la ville de Saint Jean d&#8217;Acre. L&#8217;épopée militaire des Templiers s&#8217;acheva ici et le grand maître avait du établir domicile dans le Temple de Paris, devenu le chef-lieu de l&#8217;ordre, dès lors.</p>
<p>S’ensuit, Le 13 octobre 1307 à l&#8217;aube, lorsque les baillis et sénéchaux du roi de France, Philippe IV, ouvraient les lettres closes que le Conseil royal leur avait fait parvenir quelques jours avant et qui leur donnaient l&#8217;ordre d&#8217;arrêter tous les Templiers vivant dans le royaume. Malgré les protestations, de moins en moins convaincues, du pape Clément V, qui voulait se saisir de l&#8217;affaire, les agents du roi, menés par Guillaume de Nogaret, obtenaient, par la torture, les aveux qu&#8217;ils souhaitent obtenir, à savoir corruption de l&#8217;ordre, hérésie et reniement du Christ.</p>
<p>En 1310, le roi fit brûler vifs cinquante-quatre Templiers et trente-six autres moururent sous la torture. Le pape, cédant à ces pressions, prononça la dissolution de l&#8217;ordre le 3 avril 1312. Les biens de l&#8217;ordre ont été dévolus aux Hospitaliers, partout en Europe, sauf en Espagne, où un nouvel ordre avait été créé pour recueillir l&#8217;héritage. Le 18 mars 1314, le maître du Temple Jacques de Molay et l&#8217;un de ses compagnons ont dus monter sur le bûcher à Paris.</p>
<p>L’homme d’Eglise face à nous se redresse et nous adresse un regard, se taisant.</p>
<p>Et c’est tout s’exclame François. Mais, quel est le rapport avec nous et notre foutu billet de un dollar, se met-il à hausser la voix, énervé. L’Abbé ne nous a pas envoyé ici pour entendre ces histoires vieilles de mille ans, sans aucun intérêt pour notre quête, crie-t-il ensuite. Je me fous de savoir ce qui a fait que les chevaliers n’existent plus, s’emporte-t-il à présent, se relevant brusquement et battant désormais le vide de grands gestes nerveux. </p>
<p>Calmes-toi, bon sang, dis-je à mon ami, le regardant interloqué par son changement d’humeur soudain et par son manque de tact. Bon, je reconnais que le récit des aventures de nos ancêtres ne me semble pas d’un grand secours, mais attendons de voir où veut en venir notre hôte, poursuis-je. Assieds-toi et attends la suite, conclus-je, le voyant se raisonner et reprendre sa place.</p>
<p>Cette histoire est importante, il vous faut connaître le passé pour comprendre le présent et d’autant plus si vous cherchez à deviner l’avenir, lui rétorque le moine, sans pour autant s’offusquer ou s’affoler. L&#8217;Ordre des Chevaliers de Malte est un des facteurs déterminants qui permettent de comprendre l&#8217;influence que le Vatican a su développer au cours fil des décennies, il a joué un rôle prépondérant dans notre histoire moderne. Cet ordre, continue-t-il, n&#8217;est pas la plus ancienne société secrète, mais une des plus anciennes branches de la société secrète &laquo;&nbsp;Order of the Quest&nbsp;&raquo; JASON Society, qui existe toujours à l&#8217;heure actuelle. Le président de l&#8217;ordre de Malte est élu à vie, avec l&#8217;accord du pape.</p>
<p>Mais soit, dit l’Homme de foie, je vais passer directement à la partie qui vous intéresse, le billet de un dollar qui vous a été remis à Montbenoît, mais pour cela, je dois en premier vous énumérer un autre thème, celui de la Franc-maçonnerie.</p>
<p>L&#8217;institution maçonnique doit son existence à une confrérie de maçons constructeurs, qui voyageaient en Europe dès le VIIIe siècle. Ils se partageaient des secrets reliés à leurs métiers. On ne retrouve la première trace du mot &laquo;&nbsp;franc-maçon&nbsp;&raquo; qu&#8217;en 1376, sous la forme anglaise &laquo;&nbsp;freemason&nbsp;&raquo;. Il faut voir dans cette dénomination un homme libre, un ouvrier hors du commun, bénéficiant de franchises accordées par l&#8217;église ou par les souverains, libre des obligations d&#8217;une corporation ou libre de naissance, nous explique notre nouvel équipier.</p>
<p>C&#8217;est en grande Bretagne, enchaîne-t-il, et surtout en Écosse, que l&#8217;on trouve au début du XVIIe siècle, les premières traces de la franc-maçonnerie moderne, soit la transition entre une maçonnerie de métier à une maçonnerie de pensée. En 1702, la loge londonienne Saint-Paul édictait que &laquo;&nbsp;les privilèges de la maçonnerie ne sont plus désormais réservés seulement aux ouvriers constructeurs mais, ainsi que cela se pratiquait déjà, ils seront étendus aux personnes de tous les états qui voudront y prendre part &laquo;&nbsp;. Commence alors l&#8217;histoire de la maçonnerie moderne, dite aussi symbolique, nous explique l’homme en soutane.</p>
<p>Le 24 juin 1717, jour de la Saint-Jean, les membres de quatre loges londoniennes se sont réunis et ont fondés la Grande Loge de Londres, première fédération de loge maçonnique. Trois ans plus tard, le grand maître de la loge de Londres a demandé à James Anderson, pasteur de l&#8217;église presbytérienne écossaise, de rédiger de nouvelles constitutions.</p>
<p>Il a fallu deux ans pour James Anderson pour publier à Londres The Constitutions of Free-Masons. Ce n’est que deux ans après que l’implantation de loges maçonnique en France avait débuté.</p>
<p>En 1738, la première obédience française des Loges avait vu le jour, devenant ainsi la Grande Loge de France. Puis, en 1773 était apparue une obédience rivale appelée « Le grand Orient de France ». Si, en 1738, la Grande Loge de Londres s’était proclamée Grande Loge d&#8217;Angleterre, c&#8217;est qu&#8217;elle comptait alors des loges à travers tout le pays, et même dans ses colonies, en Amériques du Nord, au Canada et aux Indes. Les Anglais l’ont exporté jusqu&#8217;en Turquie, en Chine et même jusqu&#8217;au Nicaragua. Partout en Europe, c&#8217;était la contagion avec les pays bas comme le Luxembourg et la Hollande. Ont été touchés aussi l&#8217;Allemagne, l&#8217;Autriche, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, la Grèce, La Suisse, tout l&#8217;empire de Russie, l&#8217;Europe méridionale et notamment, le Portugal.</p>
<p>Croyez-moi mes frères, s’exprime le moine, arrêtant un temps sa lecture pour nous regarder, une fois de plus, vous n’imaginez pas encore ce qui se cache derrière votre bout de papier valeur. Puis, décrochant un rapide sourire,  tout aussi vite effacé de son visage, le religieux abaisse à nouveau la tête et reprend son récit historique.</p>
<p>L&#8217;ordre maçonnique n&#8217;est pas qu&#8217;une simple organisation sociale, mais elle est composée de tous ceux qui se sont liés ensemble pour apprendre et appliquer les principes du mysticisme et les rituels occultes. Ses rites et Ses cérémonies, ses modes secrets d&#8217;initiation, ses traditions et ses légendes, ses bijoux et ses emblèmes ne sont pas des compositions sans signification arbitrairement adoptées pour plaire au goût et à la fantaisie de ses inventeurs, mais sont les traces de sectes lucifériennes sur lesquelles se basent l’Organisation maçonnique. </p>
<p>La franc-maçonnerie compte différents rites et rituels, énonce-t-il. Au nombre des rites encore en usage aujourd&#8217;hui, on trouve d&#8217;abord le rite écossais ancien et reconnu de tous, le plus pratiqué au monde. Né en France au début du XVIIIe siècle, ce rite est composé de trente-trois grades. Le rite écossais remonte aussi à cette même période, mais lui, ne comprend que six degrés, à l’instar de son homologue français, dit aussi rite moderne, qui en compte sept, définis par le Grand Orient de France en 1786.</p>
<p>Laissant un silence planer quelques secondes, l’homme d’Eglise reprend la parole et nous précise que, publiquement, cette société se présente comme une organisation philanthropique, c&#8217;est-à-dire, axée sur les bonnes œuvres et prônant des valeurs justes et morales, mais, que dans les faits, il en est tout autrement.</p>
<p>Selon les principes de base de la franc-maçonnerie, toutes les religions dogmatiques reconnues sont issues de la Kabbale et tendent à y retourner. Toutes les associations maçonniques lui doivent leurs secrets et leurs symboles. Une partie des symboles sont divulgués a l&#8217;initié mais, ce dernier est intentionnellement induit en erreur ; leur vraie explication étant réservée aux érudits, princes de la maçonnerie.</p>
<p>Il y a trois secrets maçonniques, objectifs qui sont le secret d&#8217;appartenance, le secret des Rites et le secret des délibérations, nous énumère notre interlocuteur.</p>
<p>Puis, se penchant légèrement en avant pour déchiffrer une partie du texte ayant été recouvert par des taches de moisissures, l’homme au livre nous affranchit à ce sujet en détaillant chacun de ces secrets.</p>
<p>Le premier, nous explique-t-il, est le secret des délibérations qui est prescrit, entre autre, par le Règlement général du Grand Orient de France, qui interdit de rapporter à un Frère ce que l&#8217;on dit à une réunion à laquelle ce dernier n&#8217;a pas assisté. Il s&#8217;étend donc à tous les Frères absents, quels que soient leurs grades ou leurs offices respectifs.</p>
<p>Puis, ajoute-t-il, vient le secret des Rites qui ne vaut qu&#8217;à l&#8217;égard des Frères qui n&#8217;ont atteint pas le degré en cause. Le dernier, le seul secret qui ne concerne jamais un autre Maçon, est le secret d&#8217;appartenance. Il se peut que certains Frères placés à des endroits stratégiques, comme dans des services publics, par exemple, doivent être protégés contre les sollicitations abusives ou des indiscrétions, notamment de la part de ceux qui quittent l&#8217;Ordre. Le Vénérable de la loge du lieu de résidence ou de travail de l&#8217;intéressé connaît seul son appartenance et en fait usage avec prudence.</p>
<p>Un nouveau silence s’abat dans la petite pièce où nous nous trouvons, désormais assis, en tailleur pour ma part et à demi avachi en arrière, appuyé sur ses mains, les jambes repliées contre lui, pour ce qui est de mon compagnon d’aventure. Notre mystérieux bienfaiteur soudain en profite pour se désaltérer en buvant quelques gorgées d’eau, dans une bouteille de plastique déposée à ses côtés.</p>
<p>Mais alors, si je comprends bien, dis-je, la franc-maçonnerie est une société secrète au sein de laquelle une hiérarchie stricte et précise prédomine et dont l’influence reste encore importante de nos jours. Qu’en est-il de ce fait de son aspect religieux, si cette dernière est bien issue de sectes lucifériennes, lui demande-je, précisant que de nos jours, ce genre de croyances sont fortement craintes et condamnées par la majorité.</p>
<p>La question, me répond-t-il sèchement, en déposant sa bouteille sur le sol, n’est pas de savoir s’il s’agit d’une organisation sociale, politique ou religieuse. A la base, la secte était placée en avant, de nos jours, ce côté est placé en retrait.</p>
<p>Nous savons, souligne-t-il en appuyant chaque mot de sa phrase, que l’histoire de l’Amérique est entièrement liée à la franc-maçonnerie. Les pères fondateurs de la république américaine étaient franc-maçon. Ainsi, vers 1760 il n’était pas un coin de l’Amérique où la maçonnerie n’avait pénétré. Dès 1761, le frère maçon Stephen Morin, délégué par le Conseil des Souverains Princes Maçons siégeant à Paris, reçut la mission de propager en Amérique le système d’Hérodom. Des loges furent fondées à Boston, en Caroline du sud et une Sublime à Charleston.</p>
<p>En 1801, fut créé un rite maçonnique en 33 degrés, par Isaac Long, aidé par le colonel John Mitchell, Frédéric Dalcho, Abraham Alexander, Isaac Auld, et Emmanuel de la Motta, tous Souverains Princes de Jérusalem. Ce rite est composé des  cinq degrés du système d’Hérodom, en y ajoutant six grades Templiers, qui complètent quatre degrés empruntés à l’Illuminisme allemand d’Adam Weishaupt, et deux grades dits d’administration.</p>
<p>L’Illuminisme, demande tout à coup François, s’étonnant d’entendre ce nom, alors uniquement connu de lui à travers les films de science fiction ou les quelques malheureux livres qu’il a pu lire jusqu’ici.</p>
<p>Oui, reprend le chanoine, les Illuminatis sont issus d’une organisation d&#8217;inspiration sumérienne, dite de la confrérie du serpent. A leurs yeux, les hommes, qui n&#8217;utilisent pas leur cerveau et qui se laissent abuser si facilement, ne méritent pas d&#8217;être mieux traités que des bêtes, finit-il, laissant sa voix se perdre dans les octaves. Puis, il ajoute, après avoir repris sa respiration, qu’il s’agît d’une organisation mondiale, regroupant une élite minoritaire.</p>
<p>Tout en bas de l&#8217;échelle sociale, insiste-t-il, à peine tolérés si tant est qu&#8217;on leur permet d&#8217;exister, il y a les marchands, les prêteurs, les spéculateurs, qui font un travail méprisable et qui sont au mieux compris comme la récupération des déchets laissés par une administration ordonnée. Modèle repris à l&#8217;identique par toutes les utopies totalitaires, comme cela a été le cas par les antiques empires d&#8217;Égypte, de Chine ou des Andes. . Le fait qu&#8217;il y ait à peine la moindre variation parmi tous les idéaux totalitaires de tant d&#8217;époques différentes et de lieux différents, sans absence de communication intellectuelle entre ces époques, est un indice fort de l&#8217;existence d&#8217;un même Mal derrière eux, le Principe d&#8217;Autorité.</p>
<p>La secte créée le 1er mai 1776 s&#8217;inspire directement de la bible et de l&#8217;apocalypse, ainsi que de la sorcellerie. Cependant si la secte utilise les religions, Lucifer, la mythologie et la symbolique comme le nombre 666, c&#8217;est tout simplement pour faire peur ou brouiller les pistes.</p>
<p>Mais si au lieu de tenter de brouiller les pistes, cela pouvait être vrai ; au point où nous en sommes avec votre récit, plus rien ne saurait m’étonner, dis-je en ricanant.</p>
<p>Dans ce cas, rétorque calmement l’homme de foie, nous aurions de ce fait affaire à une secte satanique mondiale.</p>
<p>Mais qu’elle est le rapport direct avec la franc-maçonnerie et avec notre billet de un dollar, interroge ensuite François en s’adressant à notre nouveau compagnon.</p>
<p>En 1782 l&#8217;alliance entre les francs-maçons et les Illuminés de Bavière fut scellée à Wilhelmsbad, lui explique alors le religieux, avant de reprendre une gorgée d’eau et de nous en proposer une rasade.</p>
<p>La secte emprunte à la franc-maçonnerie un certain nombre de rites et de grades et est divisée en deux grandes classes, nous explique-t-il ensuite. </p>
<p>La première classe, celle des préparations, se subdivise en quatre grades, novice, minerval, illuminé mineur, illuminé majeur ; ce dernier pouvant également être appelé Chevalier écossais. La seconde, la classe des mystères, se subdivise en deux grades, celui des petits mystères comprenant les prêtres et les princes ou régents et celui des grands mystères, ayant pour grade le mage ou philosophe et l’homme-roi. L’élite de ces derniers compose le conseil et le grade d’Aréopagite. Un rôle est commun à tous les grades, celui d’insinuant ou d’enrôleur.</p>
<p>Les &laquo;&nbsp;AGENTUR&nbsp;&raquo; sont des personnes exceptionnellement intelligentes que les Illuminatis choisissent dès leur jeune âge ; qu&#8217;ils éduquent ; puis endoctrinent dans l&#8217;idéologie d&#8217;un Matérialisme séculaire. Par la suite, ceux-ci sont spécialement entraînés, et rendus capables d&#8217;agir en tant qu&#8217;experts et spécialistes dans les coulisses des tous les Gouvernements, légitimes et subversifs, aussi bien qu&#8217;à tous les niveaux du monde politique, économique et industriel, ainsi que celui des sciences sociales et religieuses.</p>
<p>Les &laquo;&nbsp;GOYIMS&nbsp;&raquo; sont tous ceux n&#8217;étant pas du Groupe des Illuminatis, de ce fait, ceux étant sans importance aucune. En d&#8217;autres mots, ce terme est utilisé par les Illuminatis pour indiquer, pour reconnaître tous ceux qui sont marqués pour être soumis, indépendamment de leur race ou de leur Foi comme du bétail humain. Plusieurs sont portés à penser que ce mot que l&#8217;on retrouve dans les Protocoles des Sages de Sion signifie Gentils ou non Juifs ; mais l&#8217;interprétation du mot dans les années 1920, se référait plutôt à &laquo;&nbsp;bétail&nbsp;&raquo;. Il était utilisé d&#8217;une manière dégradante pour indiquer tous les peuples, toutes les races et toutes les croyances religieuses de toutes les Sectes qui ne sont pas éduqués, et entraînés par les membres Agenturs, appartenant aux Illuminatis.</p>
<p>La secte des illuminés de Bavière a existée de 1776 jusqu&#8217; à 1786, nous raconte-t-il. En 1786, un des hauts responsables de la secte des Illuminés de Bavière fut frappé par la foudre près de Ratisbonne. En ramassant son corps, la police trouva sur lui des papiers compromettants qui permirent d’arrêter les principaux membres, après avoir saisi et publié tous les documents concernant cette société secrète. Elle n&#8217;avait d&#8217;autre but que de détruire toute religion, toute société civile, et finir par l&#8217;abolition de la propriété. Cette secte, liée à la franc-maçonnerie, visait à s&#8217;emparer de tous les pouvoirs de l&#8217;état et cela par des moyens tels que  malversations financières, débauche sexuelle pour obtenir le contrôle des personnes occupant déjà de hautes situations et cela, à tous les niveaux, dans tous les gouvernements. La secte des Illuminés devait prendre la direction des plus importantes universités, afin d’y recommander des étudiants de bonnes capacités intellectuelles, appartenant à de bonnes familles. Puis progressivement, former ces esprits à l’idée d’un gouvernement mondial, et que seuls, de hauts initiés, les Illuminés, se devaient de gouverner la masse du peuple. De plus, tous ces agents, pouvaient, par la suite, infiltrer tous les gouvernements et tous les postes important d’un état. La secte de Weishaupt alias Spartacus, devait aussi obtenir le contrôle de la presse et tout ce qui informait les gens, afin de mieux orienter les esprits. Ses projets ne visaient à rien moins qu’à balayer toutes les monarchies aussi bien que toutes les croyances existantes, et à mettre à leur place des républiques.</p>
<p>Les francs-maçons français, furent contaminés par les Illuminés de Bavière que fréquenta Mirabeau à l’occasion d’une mission à Berlin, entreprennent de mettre en forme le complot devant renverser définitivement le trône et l’autel.</p>
<p>Malgré l&#8217;interdiction de la secte par le Gouvernement Bavarois en 1786, l&#8217;illuminisme avait eu le temps de se propager à travers le monde. De l&#8217;Allemagne, la secte s&#8217;est répandue sur toute l&#8217;Europe, et jusqu&#8217;aux Etats-Unis, là aussi par l&#8217;intermédiaire d&#8217;autres sectes, dont la franc-maçonnerie. </p>
<p>Je ne comprends pas réellement l’importance de ces sectes et le rapport qui vous lie avec ces histoires, nous indique subitement l’homme penché au-dessus des pages griffonnées du vieux livre, en nous regardant et laissant quelques secondes s’écouler avant de poursuivre. Je suppose que vous devez certainement mieux comprendre que moi, se plaint-il ensuite, espérant certainement que nous puissions approuver ses dires ; ce qui n’est pas le cas. Nous lui expliquons alors à notre tour que nous n’avions pas eu la moindre discussion avec l’Abbé à ce sujet et que, pour l’instant, cela ne nous aide pas d’avantage. Toutefois, nous l’invitons à poursuivre son récit des plus intéressants. La suite nous en dira peut-être plus, conclus-je, avant de lui relaisser la parole.</p>
<p>Thomas Jefferson, reprend-t-il, redoublant d’ardeur dans ses explications, rédacteur de la Déclaration d&#8217;indépendance des états Unis d&#8217; Amérique, fut officiellement nommé Ambassadeur en France en 1785. Lorsque Jefferson arriva en France, le régime était encore une monarchie absolue et il vit donc naître la Révolution Française. Il contribua même au financement de la révolution française par le biais des américains. Il était si estimé qu&#8217;il fut invité à siéger à l&#8217;Assemblée Nationale lors de la rédaction de la Constitution française. Il écrivit, le 4 juillet 1776 ces mots célèbres et révolutionnaires disant comme quoi chaque homme naissait libre et égal aux autres. Plus tard il est devenu le troisième président des Etats-Unis et, le premier à siéger à Washington, la nouvelle capitale. Il était membre des &laquo;&nbsp;lumières&nbsp;&raquo;, un groupe philosophique influent, à l’image de Voltaire, Rousseau, Diderot, Kant, Benjamin Franklin, et bien d’autres encore.</p>
<p>La philosophie de base d’Adam Weishaupt, poursuit inlassablement notre hôte, était qu&#8217;il fallait détruire toute Religion, toute société existante, et abolir la propriété pour y établir un Nouvel Ordre, sorte de paradis où tous les hommes seraient égaux et heureux.</p>
<p>Adam Weishaupt est mort le 18 Novembre 1830 à Gotha, le 322e jour de l&#8217;année, nombre que l&#8217;on retrouve sur le blason des &laquo;&nbsp;skull &#038; bones&nbsp;&raquo;, la société secrète des universités de Yale et Harvard à laquelle appartient des membres de familles politiques siégeant à la maison blanche. </p>
<p>Voilà tout ce que je connais sur les Illuminatis et la franc-maçonnerie, nous dit le religieux, refermant le livre devant lui. Je sais que de nombreux logos d’entreprises contiennent des indices indiquant leur appartenance à l’une de ces sectes ; ce qui nous amène à votre fameux billet.</p>
<p>La secte Luciférienne des Illuminatis est à l&#8217;origine de la conception du sceau des USA, visible sur le dollar, et de la déclaration d&#8217;indépendance des Etats Unis le 4 Juillet dont le pendant Français est le 14 Juillet, fête commémorative d&#8217;une révolution qu&#8217;ils avaient financée, nous conte-t-il. C&#8217;est à cette même date que pour la première fois l&#8217;Euro avait été historiquement côté en bourse avec la même parité que le dollar, s’empresse-t-il encore d’ajouter.</p>
<p>Le sceau de la pyramide tronquée comme celle de Kheops ou Gizeh avec 13 degrés est visible sur le recto des billets de 1 dollars. La politique et les finances sont les deux moyens employés par les Illuminatis pour instaurer le gouvernement mondial unifié en programmant trois guerres mondiales pour parvenir à leurs fins. &laquo;&nbsp;Illuminatis&nbsp;&raquo; signifie &nbsp;&raquo; ceux qui sont éclairés &nbsp;&raquo; ou &nbsp;&raquo; ceux qui savent &laquo;&nbsp;, ou &nbsp;&raquo; porteurs de lumière &nbsp;&raquo; au sens latin et premier du nom de &laquo;&nbsp;Lucifer&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;Lux fero&nbsp;&raquo;, celui qui porte la lumière. Le jour exact de la création du Sceau des Etats Unis est le 1er Mai 1776.</p>
<p>L&#8217;inscription d&#8217;une année en chiffres romains sur la base indique &laquo;&nbsp;MDCCLXXVI&nbsp;&raquo; soit 1776. La date 1776 est entre autre la date de la création du &nbsp;&raquo; Grand Sceau &nbsp;&raquo; des Etats Unis, l&#8217;année de fondation de la secte des Illuminatis et l&#8217;année de la déclaration d&#8217;Indépendance des Etats Unis le 4 juillet. &laquo;&nbsp;MDCCLXXVI&nbsp;&raquo; est un système constitué de 6 puis 7 lettres-nombres, à savoir : 1 + 5 + 10 + 50 + 100 + 500 = 666</p>
<p>Le motif du sceau avait été adopté par le Congrès le 20 Juin 1782 à l&#8217;origine et apposé sur le dollar en 1935. L&#8217;œil au centre de la pierre défaite de la pyramide est l&#8217;un des plus vieux symboles maçonniques. George Washington, un franc-maçon, premier président des Etats Unis d&#8217;Amérique, le portait déjà en blason sur son tablier de maçon. L&#8217;impression sur le dollar du sceau s&#8217;était faite sur ordre de Henry Agard Wallace (1888-1965), qui fût par la suite Vice-président des Etats Unis, aux commandes en second derrière le Président Roosevelt, de 1940 à 1944. Henry Agard Wallace, franc-maçon de son état au 32e degré, était persuadé qu&#8217;il avait une dimension Messianique et que l&#8217;Amérique avait été choisie par Dieu pour établir le futur Nouvel Ordre des Ages connu à présent sous le nom de Nouvel ordre Mondial.</p>
<p>Le nombre 153 est, entre autres, un symbole de réunification du troupeau rassemblé par son berger, au moment de l’enlèvement de l&#8217;Eglise auprès de Jésus-Christ, juste avant le règne de L&#8217;Antéchrist sur la terre entière et sa domination sans partage et tolérée par DIEU puisque ce pouvoir lui &laquo;&nbsp;est donné&nbsp;&raquo; et non pris comme a pu le faire n’importe lequel de ses prédécesseurs dictateurs de notre siècle. Il représente donc une étape importante des événements qui se dérouleront à la fin de notre temps et c’est un signe d’espérance pour les chrétiens. Le &nbsp;&raquo; Grand Architecte &nbsp;&raquo; est le Dieu de la Franc-maçonnerie sur le dollar Américain. Selon les nombres &laquo;&nbsp;Le Grand Architecte&nbsp;&raquo; donne 153 et en anglais: &laquo;&nbsp;The Illuminatis&nbsp;&raquo; donne aussi 153. Ce nombre n’apparaît qu’une seule fois dans la bible et savez-vous à quel moment mes amis, s’interrompe soudain notre professeur improvisé, pour nous questionner.</p>
<p>Face à notre manque de réactivité, ce dernier finit par en juger que nous ne connaissons pas suffisamment nos classiques et reprend la parole en nous apprenant qu’il s’agit d’un des textes de Saint Jean. </p>
<p>A cet instant, il se redresse et se met à fouiller dans la poche droite de sa soutane, cherchant jusqu’au plus profond de la vaste partie en toile prévue à cet effet et, en ressort une petite bible de poche qu’il ouvre et feuillette rapidement jusqu’à s’arrêter à une page bien précise et cite :<br />
&nbsp;&raquo; [...] Simon Pierre monta dans la barque, et tira à terre le filet plein de cent cinquante-trois grands poissons ; et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se rompit point &laquo;&nbsp;. (Jean 21/11)</p>
<p>Avec le décalage horaire d&#8217;été, la 153e heure correspond à la véritable 151e heure solaire, nous explique-t-il alors. Ainsi à titre d&#8217;exemple, de Mars à Octobre 1999, bon nombre de cultes se déroulaient de 10h à 12h du matin de la fin de la 153e heure calendaire à la fin de la 153e heure solaire donc. Le passage à l&#8217;heure d&#8217;hiver s&#8217;étant établi dans la nuit du samedi 30 au dimanche 31 octobre 1999, veille de la Toussaint, il est bon de souligner que ce week-end était aussi celui d&#8217;Halloween, la grande Fête païenne dédiée au Diable et autres Esprits infernaux malfaisants. Le dimanche 31 octobre 1999 avait 25 heures. Dés le début de la semaine précédente, certains supermarchés avaient déjà installé leurs décors de Noël. La confusion s&#8217;installe peu à peu, séduction oblige. Il est donc possible à présent de vivre une journée de 23 ou de 25 heures au cours d&#8217;une année dans la Communauté Européenne il est salutaire de se souvenir que le calendrier avait été recomposé pendant la Révolution Française et que Daniel avait prophétisé que le Dernier Grand Séducteur changerait les lois et le temps.</p>
<p>Sur ces paroles, il soulève à nouveau la petite bible qu’il laissait au repos sur sa cuisse, lui étant assis en tailleur, pour le moment. Se remettant à parcourir le livre sacré il nous énonce un des passages :<br />
&nbsp;&raquo; [...] Il prononcera des paroles contre le Très-Haut, il opprimera les saints du Très Haut, et il espèrera changer les temps et la loi; et les saints seront livrés entre ses mains pendant un temps, des temps, et la moitié d&#8217;un temps.(Da 7/25)</p>
<p>L&#8217; &laquo;&nbsp;étoile de David&nbsp;&raquo;, ou &laquo;&nbsp;sceau de Salomon&nbsp;&raquo; est aussi d&#8217;origine occulte et en rien Biblique, marmonne-t-il par la suite. Elle est composée de deux triangles équilatéraux superposés et opposés. Ce triangle dans ce cas présent peut être composé de 153 éléments avec 17 de ceux-ci représentés de chaque côté.</p>
<p>Révélées par l&#8217;étoile de David à 6 branches, également constituée de triangles au-dessus de la tête de l&#8217;aigle à droite du billet, les lettres &nbsp;&raquo; N &laquo;&nbsp;, &nbsp;&raquo; O &nbsp;&raquo; et &nbsp;&raquo; M &nbsp;&raquo; de la bannière forment en Français le mot &nbsp;&raquo; NOM &laquo;&nbsp;, alors qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une expression rédigée en latin &laquo;&nbsp;Novus Ordo Seclorum&nbsp;&raquo;, à savoir, le Nouvel Ordre des Siècles, que l’on retrouve sous la pyramide. Il paraîtrait même que ces lettres frappées sur un clavier de téléphone feraient apparaître la séquence numérique de la bête &nbsp;&raquo; 666 &laquo;&nbsp;. Avez-vous constaté que si l&#8217;on prend toutes les lettres révélées par l&#8217;étoile de David nous obtenons A S N O M. Il suffit de remettre le « M » à sa place en début de mot pour former le mot MASON, soit en français Maçon. Troublant n’est-ce pas, dit le religieux, détournant la tête en direction de la porte, suite à un bruit de pas survenant du couloir et passant juste devant la pièce où nous nous trouvons. </p>
<p>L’homme de foi reste un instant silencieux, le temps d’écouter l’écho de la démarche parcourant le couloir s’éloigner et, jugeant la distance suffisante pour poursuivre, il enchaîne en nous précisant que La pierre, symbolisée par un triangle séparé de sa base, rayonne comme une étoile,  représentant un Collège occulte de régnants, détaché de notre monde, du moins de celui tel que les humains communs pourraient le percevoir. Il  représente une puissance supranationale, les connaissant inconnus, ceux qui savent et manipulent à leur gré les éléments, comme les finances internationales, pour opérer des transferts de richesses. </p>
<p>L&#8217;œil d&#8217;Horus, selon lui, ou, de Lucifer pour les sociétés occultes, l&#8217;œil qui voit tout, apparaît dans le triangle séparé du sommet de la pyramide et représente un symbole Luciférien, d&#8217;origine Babylonienne et inspirée par les Néphilim, les fameux Géants d&#8217;origine angélique, rebelles et déchus, dont les descendants avaient tant effrayés les deux espions de Moïse, en reconnaissance sur la terre promise. </p>
<p>La pyramide en elle-même, comme celle du Louvre ou de Kheops, comporte 153 couches de pierres de la base au sommet revêt des symbolismes multiples de mesures, de références astronomiques, de hiérarchie. Cette pyramide est l&#8217;Eglise occulte de l&#8217;Adversaire, l&#8217;ensemble de toutes les sociétés dites &nbsp;&raquo; secrètes &nbsp;&raquo; œuvrant pour la Globalisation et le Mondialisme. La réunion de la pierre de faîte à l&#8217;ensemble des degrés représentera le royaume de L&#8217;Antéchrist, accaparé par celui qui l&#8217;a suscité, Satan, aux dépends de son propriétaire légal, Jésus-Christ, pendant un temps très exactement compté en jours.</p>
<p>L&#8217;aigle du grand sceau, que l&#8217;on retrouve aussi dans le grand sceau du président des Etats-Unis, a été choisi comme symbole de la victoire pour deux raisons.  Tout d&#8217;abord, parce qu&#8217;il n&#8217;a pas peur de charger sa proie, il est fort et assez futé pour voir au-dessus de lui. Deuxièmement, parce qu’il ne porte aucune couronne matérielle, le jeune état venant juste de se débarrasser du roi d&#8217;Angleterre. Le bouclier est sans support, ce la veut dire que ce pays peut maintenant se tenir seul. Au dessus du bouclier il y a une barre blanche signifiant le congrès, facteur d&#8217;unification en tant qu&#8217;une nation. </p>
<p>Dans le bec de l&#8217;aigle il y a l&#8217;inscription, &laquo;&nbsp;E PLURIBUS UNUM&nbsp;&raquo;, que l’homme d’Eglise nous traduit par &laquo;&nbsp;une nation de beaucoup de gens&nbsp;&raquo;. Au-dessus de l&#8217;aigle se trouvent treize étoiles représentant les treize colonies originales.</p>
<p>Symboliquement sur le grand sceau de l&#8217;aigle des Etats Unis il y a treize flèches dans la patte droite de l&#8217;aigle et aussi treize feuilles dans la branche de la patte gauche. Et encore treize rayures sur le bouclier central. Sûrement les treize colonies encore. Le numéro treize symbolise aussi la révolte de Lucifer. Il y a aussi trente-trois plumes sur chacune des ailes, symbolisant les trente-trois degrés de franc-maçonnerie. La fleur du type symbole de la vie sur le dessus contient un hexagramme.</p>
<p>Regardez là, nous dit notre interlocuteur en nous tendant le billet, la date 1789 visible sur le dollar rappelle, en sous main, que la Révolution Française a été ourdie et financée par les Illuminatis, treize ans après leur Déclaration d&#8217;Indépendance en 1776, comme prélude de leur programme de mise en place de leur Agenda pour instaurer le Nouvel Ordre Mondial et l&#8217;Avènement de leur Antéchrist.</p>
<p>Le billet, persiste-t-il sans montrer le moindre signe de fatigue, cache de manière beaucoup plus discrète une chouette, à l&#8217;opposé de l&#8217;aigle qui supporte la lumière solaire de face, dont l&#8217;utilisation dans le monde occulte est connue de tous. </p>
<p>D’autres symbolismes sont connues et il serait trop long de toutes les énumérer, insiste-t-il encore, nous reprenant le billet pour le replacer devant lui, mais la plupart d’entres-elles relèvent ensuite plus de la fabulation et des coïncidences, que de réels sigles.</p>
<p>Bien, tranche François, commençant à perdre patience face à toute cette masse d’information  indigeste ingurgitée de force et, désirant se lever pour se dégourdir les jambes. Je crois que j’en ai assez entendu pour aujourd’hui, s’exclame-t-il, se remettant sur ses pieds et commençant à marcher en cercle dans la petite pièce. Comment voulez-vous nous faire croire toutes ces idioties, rugit-il en se retournant de manière vive vers le religieux encore assis. Quelle preuve pouvez-vous nous apporter pour corroborer vos inepties, lui lance-t-il ensuite, lui retournant le dos et recommençant son balai nerveux.</p>
<p>Vous n’êtes toujours pas convaincu, se surprend le chanoine, pour le moins désemparé face à notre méfiance, mais tenant bon et ne lâchant pas prise. Soit, poursuit-il sur un ton sensiblement vexé, écoutez bien ce qui suit alors.</p>
<p>Le Nouvel Ordre Mondial est un retour vers Babel, alors que Babel a été dispersée par Dieu en Genèse 11.9, nous rappelle-t-il, s’adressant directement à nos souvenirs de catéchisme.</p>
<p>La date du 11.9 s&#8217;écrit en sens inverse pour les américain, n’est-ce pas, s’enquiert-il auprès de mon acolyte, soit 9.11, c’est bien juste, se sent-il même obligé de rajouter, afin de donner du poids à sa déclaration. Quel est le numéro d&#8217;appel d&#8217;urgence à New York, le connaissez-vous, insiste-t-il avec une touche d’arrogance envers mon ami. Ne serait-ce pas le 911 ?</p>
<p>Oui, d’accord, l’interrompe François, désormais énervé par cette conversation qu’il qualifie lui-même vulgairement de « masturbation mentale ». C’est bien joli de manier les chiffres ainsi, je peux aussi le faire, il me suffit de tourner les choses comme cela m’arrange, hausse-t-il la voix, tout en persévérant dans son marathon à travers l’espace restreint de la chambre. </p>
<p>Attendez, ce n’est pas tout, il y a encore plus troublant, reprend l’homme en soutane. C&#8217;est le 11 Septembre 1990 que le président des Etats-Unis de l’époque, a employé le terme &laquo;&nbsp;Nouvel Ordre Mondial&nbsp;&raquo; lors du 666e amendement de l&#8217;ONU, quelques mois avant d’entamer la guerre du Golfe contre l&#8217;Irak. Onze ans plus tard, le 11 Septembre 2001, le nouveau président américain avait joué son rôle avec les événements du World Trade Center, souvenez-vous.</p>
<p>Si vous désirez mieux comprendre tout cela, je peux encore vous expliquer les diverses instances qui ont permis à ces clans secrets de faire main basse sur notre monde et nos civilisations, poursuit le serviteur de Dieu ; chose que nous acceptons avec un peu d’hésitation.</p>
<p>Comme je viens de vous en faire part, les Illuminatis sont l’une d’entres-elles, une des plus influentes et des plus puissantes de toutes, une sorte d’élite au sein de l’élite même. Au fil du temps, les membres de ce groupe sont passés du statut de conspirateurs subversifs à celui de dominateurs implacables dont le but essentiel est de conserver leur pouvoir.</p>
<p>Le gouvernement mondial au pouvoir déclinant des gouvernements des états-nations s&#8217;est substitué un nouveau pouvoir, planétaire, global, et échappant au contrôle de la démocratie. Les citoyens continuent d&#8217;élire des institutions nationales alors que le pouvoir réel a été déplacé vers de nouveaux centres. La planète est aujourd&#8217;hui dirigée par une constellation d&#8217;organisations au rôle exécutif ou politique. Les organisations exécutives se répartissent en trois sphères de pouvoir: La sphère économique et financière, la sphère militaire et policière, la sphère scientifique et Humaniste.</p>
<p>Les membres du premier groupe sont issus de la sphère économique. Ils souhaitent la stabilité et la paix ; conditions favorables à la croissance économique et, une mondialisation basée sur le multilatéralisme. Les options guerrières sont donc contraires aux intérêts de ce groupe.<br />
Le deuxième groupe, plus humaniste, est constitué de différents ordres philosophiques et mystiques qui se rattachent aux héritiers des Templiers, comme les Francs-maçons, la Rose-Croix, etcetera. Leur but déclaré est d&#8217;aider les hommes dans leur passage de la barbarie à la civilisation. Ce groupe soutient la mondialisation marchande parce que c&#8217;était un moyen de réaliser leur objectif prioritaire qui est de rendre les guerres impossibles, en unifiant le monde par l&#8217;économie et les échanges culturels. Pour ce groupe, les orientations ultranationalistes et unilatéralistes sont inacceptables.</p>
<p>Le troisième groupe, qui a pris le pouvoir aux Etats-Unis, appartient à la sphère militaire. Il s’agît de la CIA, la NSA, le Pentagone. Ils souhaitent l&#8217;instabilité et la guerre, favorisant ainsi les entreprises d&#8217;armement et, une mondialisation basée sur la domination absolue de l&#8217;Empire américain.</p>
<p>Le pouvoir politique du système est exercé par une quatrième catégorie d&#8217;organisations,  les clubs de réflexion. Ce sont des réseaux d&#8217;influence, ou réunions de global leader comme le Groupe de Bilderberg ou le World Economic Forum de Davos. Toutes ces organisations ne sont pas concurrentes, mais étroitement liées et complémentaires. Elles forment un ensemble dont la cohésion est assurée par l&#8217;appartenance simultanée de certaines personnalités à plusieurs organisations. Ces personnes-clé peuvent être considérées comme les Maîtres du Monde. </p>
<p>Quelques uns sont des leaders politiques de premier plan, comme des présidents ou des ministres, mais la plupart d&#8217;entre eux sont inconnus du grand public. Ce système a été ingénieusement conçu. </p>
<p>Structurées en réseau, plusieurs organisations se partagent la même fonction, et les centres ainsi que les circuits de commande ont été doublés ou triplés, afin d&#8217;assurer plus de sécurité et de stabilité à l&#8217;ensemble. De ce fait, au cas où une organisation ou un lien devient inopérant, le contrôle global n&#8217;est pas menacé.</p>
<p>Pour ce qui est des instances exécutives, nous retrouvons notamment des noms connus tels que l’OCDE. L&#8217;organisation initiatrice de l&#8217;AMI, conçoit les règles du commerce mondial et influence de très près la politique économique des pays occidentaux. Elle rassemble 30 pays développés qui partagent les principes de l&#8217;économie de marché.</p>
<p>Vient ensuite le fond monétaire international, que l’on abrège FMI et qui, conjointement à la Banque Mondiale, dessine l&#8217;économie et l&#8217;environnement de la planète par le biais de prêts accordés aux états du Tiers-monde, à condition qu&#8217;ils appliquent une politique économique pour étendre la suprématie de l&#8217;économie à la planète.</p>
<p>Dans le même ordre d’idée, je vous citerai l’Organisation Mondiale du Commerce ou OMC et qui fixe les règles du commerce mondial, en réduisant considérablement la marge de décision des états dans le domaine de l&#8217;économie ou de l&#8217;environnement.</p>
<p>Puis, il me faut encore vous énoncer la Commission Européenne dont ses membres ne sont pas élus et le public n&#8217;est jamais informé de leurs décisions. Des parts croissantes du pouvoir des états sont transférées à cette Commission qui n&#8217;est soumise à aucun contrôle démocratique. La Commission Européenne est entièrement sous l&#8217;influence des lobbies industriels, qui sont les grands inspirateurs de la réglementation européenne. La politique européenne est élaborée en étroite collaboration avec l&#8217;European Round Table qui rassemble les dirigeants des grandes multinationales européennes. Beaucoup de Commissaires Européens sont très liés à des multinationales ou à des réseaux d&#8217;influences favorables au libéralisme et à la mondialisation et sont souvent liés au très puissant &laquo;&nbsp;Groupe de Bilderberg&nbsp;&raquo; , dont je vais de suite vous parler, ou sont encore des participants assidus du World Economic Forum de Davos.</p>
<p>Le Groupe de Bilderberg, dont je profite de mentionner le nom, pour vous introduire les clubs de réflexions, a été fondé par en 1954 à l&#8217;Hôtel Bilderberg à Osterbeek. C&#8217;est sans doute le plus puissant des réseaux d&#8217;influence, précise de suite l’homme de foie, en brandissant sa main droite en l’air. Il rassemble des personnalités de tous les pays, leaders de la politique, de l&#8217;économie, de la finance, des médias, ainsi que quelques scientifiques et universitaires. Pour ceux qui enquêtent sur les réseaux de pouvoir, le Groupe de Bilderberg est le véritable gouvernement mondial. Très structuré, il est organisé en trois cercles successifs. Au cours de ses réunions, des décisions stratégiques essentielles y sont prises, hors des institutions démocratiques, où ces débats devraient normalement avoir lieu. Les orientations stratégiques décidées par le Groupe de Bilderberg peuvent concerner le début d&#8217;une guerre, l&#8217;initiation d&#8217;une crise économique ou au contraire d&#8217;une phase de croissance, les fluctuations monétaires ou boursières majeures, les alternances politiques dans les démocraties, les politiques sociales, ou encore la gestion démographique de la planète. Ces orientations conditionnent ensuite les décisions des institutions subalternes comme le G8 ou les gouvernements des états.</p>
<p>Un autre acteur dans ce décor est la Commission Trilatérale, fondée en 1973 et réunissant des dirigeants des trois des zones économiques principales mondiales, qui sont l’Amérique du Nord, l’Europe de l&#8217;Ouest et le Japon. Elle a pour but de réunir en un seul groupement les géants les plus éminents de l&#8217;industrie et de l&#8217;économie, afin de créer de force et de manière définitive, le Nouvel Ordre Mondial. Elle offre à l&#8217;élite venant d&#8217;horizons divers de la franc-maçonnerie la possibilité d&#8217;une collaboration secrète à l&#8217;échelle mondiale. Elle doit aussi permettre aux Bilderberger d&#8217;élargir leur influence en leur donnant une base politique plus large. La Commission trilatérale se compose de 200 membres environ qui sont, contrairement aux membres de Bilderberger, permanents.</p>
<p>Il ne faut pas oublier non plus le CFR, Council on Foreign Relations, une organisation américaine qui rassemble des leaders politiques ou économiques de haut niveau. Depuis le début du XXe siècle, presque tous les présidents américains sont des membres du CFR. Le CFR est en partie responsable de la création de l&#8217;ONU qui lui sert d&#8217;outil pour accéder au Nouvel Ordre mondial, c&#8217;est-à-dire au Gouvernement mondial unique. La plupart des postes de dirigeants des services d&#8217;information, presse et télévisées, sont occupés par des membres du CFR. Les membres du CFR, lui-même rattaché au RIIA et au Comité des 300, détiennent aussi les postes clefs dans les plus grands trusts d&#8217;énergie, les appareils militaires et certains gouvernements influents. Les Skull &#038; Bones, ordre des Illuminatis, forme le cercle intérieur du CFR et inclut, de ce fait, d&#8217;autres médias. A travers l&#8217;influence de la Round Table, du Comité des 300, des Bilderberger, du RIIA et du Club de Rome, la situation est valable aussi pour l&#8217;Europe.</p>
<p>Le club de Rome, dont je viens de prononcer le nom juste avant, est composé essentiellement de leaders politiques et économiques européens, bien que plusieurs de ses membres proviennent d&#8217;autres organisations et clubs de réflexions de part le monde. Il sert uniquement de club de réflexion.</p>
<p>L’un des plus important groupe que je n’ai pas encore évoqué, se souvient tout à coup le religieux est le Bohemian Club, créé en 1872 par cinq journalistes du San Francisco Examiner et situé à Santa Rosa en Californie. C’est un des clubs les plus fermés du monde. Véritable club de l&#8217;élite, il regroupe 2235 personnes, uniquement des hommes, la plupart américains mais aussi quelques européens et asiatiques. Environ un cinquième des membres est directeur d&#8217;une ou plus des 1000 compagnies classées dans le magazine Fortune, PDG d&#8217;entreprise, fonctionnaire gouvernemental au sommet et/ou membre d&#8217;importants conseils politiques ou de fondations majeures. Environ 85% des membres sont californiens.</p>
<p>Le reste des membres se décompose essentiellement en une élite de la justice et du commerce au niveau régional avec un petit mélange d&#8217;universitaire, d&#8217;officiers militaires, d&#8217;artistes, ou de docteurs en médecine. Les PDG, chefs d&#8217;État, et écrivains à gros tirages représentent au total le quart de la fortune privée des Etats-Unis, se réunissent tous les ans lors des deux dernières semaines du mois de juillet dans la forêt californienne. La cotisation est de 10000 $ et la liste d&#8217;attente de 18 ans au minimum.</p>
<p>Ils y exercent leurs talents musicaux, comiques, mais des discours y sont aussi tenus. Des arrangements y sont aussi probablement convenus. Plus atypique, étant donné la rationalité dont font preuve les membres dans leur vie quotidienne, des cérémonies païennes d&#8217;inspiration druidique ont lieu. Les données recueillies sont toutefois fragmentaires en raison de l’extrême surveillance mise en place</p>
<p>Le Forum Economique de Davos est une organisation qui rassemble les hommes les plus puissants et les plus riches de la planète. Le critère d&#8217;admission au sein de ce réseau est le niveau de pouvoir, de richesse et d&#8217;influence du candidat, dans le domaine de l&#8217;économie, de la politique internationale, de la technologie, ou des médias. La principale réunion du World Economic Forum a lieu chaque année à Davos, en Suisse, à la fin du mois de Janvier. Tout au long de l&#8217;année, les membres les plus importants de cette organisation sont reliés par un super réseau de vidéoconférence, appelé Welkom, qui leur permet de se concerter à tout moment sur les décisions mondiales importantes. </p>
<p>Il y a aussi l’ONU, l’Organisation des Nations Unies, datant de 1945, succédant à la Société des Nation qui avait vu le jour en 1919 à Genève, suite à une réunion Franc-maçonnique. La fin de la guerre prépara la voie pour la création de l&#8217;ONU en 1945, dont le siège principal se trouvait sur un terrain donné par une des familles les plus riches et les plus influentes, à New York. Parmi les membres fondateurs de l&#8217;ONU, quarante-sept au moins faisaient partie du CFR. Cette institution créée par les Illuminatis représente la plus grande loge franc-maçonnique du monde où doivent se réunir toutes les nations.</p>
<p>D’autres groupes ou clubs existent, fractionnés au niveau de leur pays, je ne vais pas tous vous les citer mes amis, n’ayez craintes, nous dit ensuite le chanoine, pouffant de rire. Nous ne pouvons que lui retourner un hochement de tête, comme pour le remercier avec humour de son attention à notre égard. </p>
<p>Donc, si j’ai bien tout compris et si je me réfère à mes souvenirs concernant les événements qui se sont passé ces dernières décennies, prends-je la parole, je suppose qu’il n’est pas erroné de dire qu’un nouvel ordre mondial a été instauré en coulisse. Les États-Unis estiment être investis d&#8217;une mission qu&#8217;ils se sont donnés à eux-mêmes, par leur poids sur l&#8217;échiquier mondial, c’est bien cela, demande-je.</p>
<p>Oui, c’est exact, me répond l’homme de foi, après sa victoire dans la guerre du Golfe en 1991, Washington a parlé d&#8217;édifier un  nouvel ordre mondial  façonné à son image. Avec des accents prophétiques, en utilisant les termes suivants : « Les États-Unis sont appelés à conduire le monde hors des ténèbres et du chaos de la dictature vers la promesse de jours meilleurs.».</p>
<p>Tout a été planifié et préparé depuis longtemps. La mondialisation était inscrite dans les premiers accords du GATT, en 1947, avec le libre-échange, poursuit l’homme calmement. Constatant la crise de la démocratie, rapport publié en 1975, la Commission Trilatérale publiait en 1976 son plan : «La réforme des institutions internationales». Une nouvelle répartition des voix au FMI et à la Banque Mondiale s&#8217;est opérée en faveur de l&#8217;impérialisme et de l&#8217;hégémonie US.</p>
<p>En réalité, précise-t-il, en combattant le communisme et le socialisme partout dans le monde, les USA sont arrivés à leurs fins. Ils étaient déjà les grands gagnants de la dernière guerre mondiale, avec la suprématie du dollar, mais l&#8217;effondrement de l&#8217;URSS, après une course aux armements ruineuse, leur laisse l&#8217;hégémonie totale, sans omettre l&#8217;abrogation du pacte de Varsovie, symbolisé par la chute du Mur de Berlin. N&#8217;oublions pas aussi que les puissantes agences de presse américaines ont eu un rôle important depuis 1945, en propageant leurs mots d&#8217;ordre dans le monde. Le Nouvel Ordre Mondial diffuse &laquo;&nbsp;la pensée unique&nbsp;&raquo;, pour le grand &laquo;&nbsp;marché unique&nbsp;&raquo;, la monnaie-refuge étant le dollar. </p>
<p>La libre circulation des capitaux par uniformisation du système bancaire, l&#8217;arrivée des nouvelles technologies et la mise en réseaux, ont eu pour effet la suppression des taxes douanières. Pour les grandes entreprises multinationales qui se sont développées en délocalisant leurs usines ou leurs unités de production dans les pays émergeants, où la main-d&#8217;œuvre est bon marché, il fallait mondialiser l&#8217;économie libérale pour favoriser les échanges commerciaux sur la planète entière. Il n&#8217;en demeure pas moins que la mondialisation comporte non seulement un degré d&#8217;intégration des économies jamais égalé, mais aussi de nouveaux acteurs qui imposent de nouvelles règles et de nouvelles disciplines et, plus important encore, engendrent de nouveaux déséquilibres et de nouvelles contradictions.</p>
<p>Tous les États sont endettés à cause du système monétaire international qui profite aux banques privées. Depuis la dernière guerre, le dollar est la monnaie-refuge, la seule indexée sur l&#8217;or, après la conférence de Bretton-Woods de 1944. Mais, depuis 1971, les USA exportent leur déficit en laissant fluctuer le dollar. Quand le dollar est sous-évalué, cela favorise leurs exportations ; leurs prix sont plus compétitifs. Si son cours remonte, leur économie étant plus compétitive ; les autres Pays, qui ont recours au dollar en empruntant, sont ainsi spoliés.</p>
<p>C’est bien connu, se manifeste à nouveau François, les marchés commandent l&#8217;économie aux États ; les gros investisseurs privés ont un poids économique énorme, face aux administrations nationales. La propagande pro libérale parvient sur tous les continents par presse, radio, télévision, réseaux interconnectés, on le sait ! Les Etats sont affaiblis et endettés à cause des paradis fiscaux qui servent aux entreprises transnationales qui cherchent à se soustraire aux taxes et impôts, grâce aussi aux nouvelles technologies qui permettent le transfert des capitaux de façon instantanée et immatérielle, il n’y a rien de bien surprenant dans tout cela, intervient encore François.</p>
<p>C’est vrai, prends-je la parole, aujourd&#8217;hui règne la pensée unique et la mondialisation semble terminée et nous constatons que c&#8217;est la fin de la démocratie. Une seule superpuissance domine le monde comme nul pays ne l&#8217;a jamais fait ; elle exerce une écrasante suprématie dans les cinq domaines de la puissance, à savoir , politique, économique, militaire, technologique et culturelle. </p>
<p>Bien, maintenant que je vous ai tout raconté, il vous faut repartir, cet endroit n’est plus un endroit sur, ni pour vous, ni pour moi, nous indique l’homme au vieux livre, se relevant et se dirigeant vers le fond de la pièce pour y redéposer son livre. Ici, précise-t-il inquiet, les murs ont des oreilles. Partez, partez vite, se met-il alors à nous chasser, nous tapant sur les épaules pour nous faire lever. Ne parlez à personne, retournez vous enfermer dans votre chambre et demain, à la première heure, quittez cet endroit. Je demanderai à l’un de nos apprentis de venir discrètement vous réveiller demain de bonne heure, il vous conduira ensuite vers un frère guide qui vous accompagnera sur une partie du trajet pour redescendre en direction de l’Italie. Je ne pourrais malheureusement pas vous accompagner, cela risquerait de vous ralentir et de compromettre vos chances de réussites. Bonne chance mes frères !</p>
<p><strong>Chapitre suivant : En ligne dès le 16.06.2010&#8230;</strong></p>
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		<title>L’AVENEMENT DES TYRANS – Chapitre 9</title>
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		<pubDate>Fri, 16 Apr 2010 15:17:51 +0000</pubDate>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Trompe la mort</strong></p>
<p>La nuit a été courte et entrecoupée d’insomnies dues au froid persistant qui s’est installé dans la chambre et aux grincements de bois issus des charpentes malmenées par le vent. Lorsque Marius vient frapper à notre porte pour nous réveiller, le soleil ne perce pas encore le vitrage de notre chambre ; il n’est pas plus de 5h du matin et l’astre solaire n’a pas encore dépassé le sommet de la montagne voisine. Toute la vallée est encore plongée dans les ténèbres. Seul un léger grésillement lointain et continu, résultant des fortes chutes de neige qui perdurent encore, se distingue du silence ambiant. </p>
<p>Emmitouflé sous ma couette, laissant dépasser que le bout de mon nez et le sommet de mon crâne, j’ouvre péniblement un œil et grogne bruyamment afin de faire savoir à notre réveil matin que son message est bien passé. François, qui se retourne plusieurs fois sur lui-même, emportant à chaque fois sa couverture, la tirant par le coin supérieur gauche et la faisant glisser par-dessus ses épaules, émet un râle en redressant la tête, avant de l’enfouir à nouveau au plus profond de son oreiller,  en signe de revendication.</p>
<p>Etonnement, je ne ressens pas de douleur dans ma tête, suite à notre festin de la veille, bien que je me sente lourd et l’esprit embrumé par les restes d’alcool dans mon sang. L’haleine chargée et le pied maladroit, je finis par me lever et me diriger vers la fenêtre, sans prendre la peine de m’habiller, uniquement enroulé dans ma couverture. Il fait déjà suffisamment clair dehors pour distinguer vaguement la forme de la route que nous avions empruntée hier à pied et qui s’étend jusqu’à  disparaissant derrière une longue courbe. Le manteau blanc qui recouvre la vallée s’est considérablement épaissit, allant jusqu’à engloutir les clôtures des pâturages qui bordent la route, ne laissant plus que le haut orangés des piquets à neige dépasser. Les sapins, au loin, tentent de supporter le surplus de poids qui s’est déposé sur leurs branches courbées, prêtes à se rompre. </p>
<p>Je referme la fenêtre et saisis mes habits laissés en vrac sur le sol pour me diriger à l’étage du bas, vers la douche. Alors que François émerge lentement de son sommeil, me regardant quitter la pièce, les grincements du plancher suivent  mon déplacement. Le bois du sol est frais, à l’image de l’air ambiant dans la fermette et je suis contraint de me dépêcher pour descendre les escaliers rapidement pour me réfugier dans la salle de bain exiguë. </p>
<p>L’eau qui sort du pommeau de douche est glaciale et, malgré les recommandations de notre ami paysan, je laisse couler le précieux liquide durant de longues minutes, attendant impatiemment qu’il se réchauffe. Ce n’est pas sans un certain soulagement qu’une bonne vingtaine de litres plus tard de gaspillés, je finis enfin par sentir la caresse d’une eau à plus de 35°c et m’empresse de me placer sous le jet. </p>
<p>La sensation de chaleur et de douceur qui m’englobe me réchauffe et termine de me réveiller correctement pour attaquer cette nouvelle journée sereinement et d’aplomb. Je profite de me passer quatre fois de suite de l’eau, recueillie dans le creux de mes mains, sur le visage, en frottant vigoureusement pour ôter les traces de sommeil qui seraient éventuellement restées collées. </p>
<p>Une fois ma toilette terminée, je referme le robinet d’eau et tire sur le rideau de la douche pour me munir du linge qui pend sur une barre, contre le mur. Mais, au moment où mon bras tire sur le voile de tissu protecteur qui se trouve devant la cage de douche, je découvre une couche impressionnante de vapeur qui remplit la pièce d’eau, comme un épais brouillard. Je prends réellement conscience à cet instant de la température à laquelle doit se trouver la maison et commence à me sécher avec ardeur.</p>
<p>En tout et pour tout, ma douche aura duré une bonne trentaine de minutes, il est 5h38 sur la montre de Marius, restée sur la tablette du lavabo de la salle de bain, avant que je ne sorte et me dirige vers la cuisine. François s’y trouve déjà, un bol de café entre les mains, la tête  ébouriffée, penchée au-dessus, le dos voûté, sans mot dire </p>
<p>Je le salue, lui demandant s’il a bien dormi, tout en passant derrière lui, pour me servir à mon tour un bon bol de café avec un peu de lait. Un marmonnement me revient pour seule et unique réponse ; j’en conclus que cela doit aller plus ou moins bien, sinon il l’aurait déjà dit plus tôt. Je ne cherche pas à approfondir d’avantage cette conversation et m’assieds à mon tour derrière la table, face à lui,  plongeant, à son image, mon nez dans mon récipient de café. Les mains encerclant la porcelaine réchauffée et circulaire de ma tasse, au format matinal, je reste ainsi immobile et silencieux.</p>
<p>Quelques dix à quinze bonnes minutes s’écoulent sans que rien ne se passe, lorsque tout à coup, nous faisant tous deux nous lever instantanément la tête, les yeux exorbités de surprise, la porte d’entrée s’ouvre d’un coup sec et vient percuter la partie murale qui se trouve derrière. Une poignée de secondes s’ensuit, sans que personne ne pénètre dans la demeure. La porte reste ouverte, nous cachant la vue, vibrant encore sous le choc. Une légère bourrasque d’un vent glacial s’engouffre dans le petit salon entraînant dans sa fougue une giboulée de neige venant mourir sur le tapis de sol, avant de disparaître. Le souffle de glace finit par nous rejoindre dans la cuisine, atténué et réchauffé par la courte distance parcourue entre l’entrée et nous. Nos yeux sont rivés sur la poignée de la porte, attendant que quelque chose se passe, le cœur battant et la mâchoire crispée. François, qui s’apprêtait à boire une gorgée de son café, reste figé, bouche ouverte, lèvre tendues en avant pour se déposer sur le rebord de<br />
son bol, amené par ses mains, jusqu’à quelques centimètres de son visage et tout à cous, bloquées par l’angoisse. Nous retenons tous deux notre respiration, des milliers d’images et de scénarios plus catastrophiques les uns que les autres, nous traversant l’esprit, cherchant comment réagir en cas de coup dur. J’ai déjà repéré un grand couteau de cuisine juste sur le plan de travail derrière moi et une bouteille en verre, vide, appuyée contre la façade extérieure du frigo, sur ma droite ; il me suffirait de bondir sur le côté pour pouvoir m’en munir. </p>
<p>Soudain, un grincement s’élève, provenant des premières planches du sol de la maison, en venant depuis l’extérieur. Nous ne pouvons pas voir cette partie, étant juste de l’autre côté de la planche de bois composant la porte, restée entrouverte. Toutefois, à l’écoute de ce son effrayant, nous nous redressons sur nos chaises, tendus par la peur et l’adrénaline qui se déverse dans nos veines et parcours nos corps en alerte. François en redépose son bol, s’apprêtant à se lever et déposant à cet effet, ses mains à plat sur la table, afin de se donner un appui. Quelque chose va surgir dans le salon, cette fois, il n’y a aucun doute, le vent à lui seul n’a pas ouvert cette porte.</p>
<p>Puis un nouveau crissement du plancher raisonne et un troisième. Cette fois, c’est le bout d’une grosse botte en cuir noir qui apparaît au coin de la porte, dépassant de quelques centimètres. Une main vient se poser sur le rebord de la porte, avant qu’un bras transportant six ou sept grosses bûches de bois surgisse. Fausse alerte, il ne s’agit que de Marius qui revient du stock de bois, les bras chargés et qui nous ramène de quoi maintenir encore le feu quelques heures, afin de garder la maison tempérée. </p>
<p>Alors mes amis, avez-vous bien dormi, nous lance-t-il d’un ton détendu, sans se douter de la frayeur qu’il vient de nous infliger involontairement et traversant le salon pour venir déposer son fardeau vers le poêle à la cuisine. Je ne reste pas, nous dit-il de suite après avoir déposé à terre le contenu destiné au feu, il faut que j’aille m’occuper de mes bêtes. Puis il se dirige à nouveau vers la sortie et, tirant la porte d’entrée derrière lui pour la refermer, nous indique qu’il se trouve dans la grange si nous le cherchons, avant de s’évaporer dehors.</p>
<p>Cet imbécile à réussit à me flanquer la frousse de ma vie, s’exclame subitement mon compagnon d’aventure, laissant échapper cela comme un soulagement et, plongeant sa tête entre ses mains, se frottant le visage avec. J’étais persuadé que cette fois ça y était, que les milices nous avaient retrouvées et qu’il fallait nous attendre au pire, renchérit-il, secouant la tête. Puis, soupirant un dernier coup, il ressort sa tête de ses mains, me regarde un instant sans expression spécifique et finit par éclater de rire, me transmettant peut à peut cet excès de joie et de soulagement, me poussant à partager ce bonheur. </p>
<p>Nous terminons de boire tranquillement notre nectar matinal et échangeons quelques mots quant à la soirée d’hier et à la nuit que nous avons passé. Puis, arrivé au fond de son bol, François le dépose sur la table et se lève pour aller prendre sa douche. </p>
<p>Je profite de cet intermède pour terminer, à mon tour, mon café, avant de remonter dans notre chambre afin de l’aérer un peu, en ouvrant la fenêtre et tenter de nettoyer toute trace de notre passage. </p>
<p>Lorsque je redescends de l’étage supérieur avec les sacs de voyage, je croise mon compagnon de route qui ressort de la salle de bain, les cheveux encore humides et en bataille. Je lui signale de faire attention, avec la température qu’il fait à l’extérieur et qu’il serait risqué de sortir ainsi. Il me répond avoir cherché un sèche-cheveux, mais ne pas en avoir trouvé et avoir, tant bien que mal, essayé de se sécher à l’aide du linge. </p>
<p>Nous enfilons chacun nos vestes polaire et endossons les sacs sur nos épaules, avant de sortir rejoindre notre ami paysan dans la grange d’à côté. </p>
<p>Mais, à peine arrivé sur le pas de porte, François se fige, bloquant la sortie de sa stature massive. La neige, qui, hier encore,  ne s’étendait que sur quelques centimètres, s’est amoncelée durant toute la nuit et recouvre désormais tout le paysage sur une épaisseur de plus d’un mètre trente, nous parvenant jusqu’au coudes. Les routes n’étant plus déblayées, il va nous être pratiquement impossible de poursuivre notre aventure dans de pareilles conditions ; même les arbres qui jusqu’à présent se tenaient si majestueusement là depuis des siècles, semblent céder leur place peu à peu, inclinant leurs silhouettes de géants sous le poids de l’envahisseur. </p>
<p>La neige continue de tomber sous forme de petits flocons tournoyant lentement, planant paisiblement et s’entassant inexorablement. Les précipitations sont assez calmes, toutefois, elles demeurent ininterrompues et la couche sombre de nuages au dessus de nous ne semble pas présager d’accalmie. Le soleil rougeoyant du matin, jouant à cache-cache derrière les sommets montagneux,, passant de l’un à l’autre, dessine des myriades de reflets arc-en-ciel sur l’épaisse couche d’or blanc qui remplit le décor. </p>
<p>Mais, bien que cette vision apaisante et magnifique nous réjouisse, il nous faut rejoindre Marius afin de trouver une solution à cette nouvelle épreuve qui s’élève face à nous, comme un mur de pierre aux allures infranchissables.</p>
<p>Un étroit chemin, frayé à travers la masse gelée, conduit, de manière un peu aléatoire, en direction de la grange ; le reste de la cour n’ayant pas été balayé pour le moment. Nous empruntons se drôle de couloir réfrigérant et nous rendons jusqu’à notre ami qui est en train de nourrir ses animaux. Passant devant ce qui doit être à la base le tas de fumier, sa forme arrondie et sa taille trahissant sa présence, malgré son camouflage, nous prenons réellement conscience de ce qui nous attend pour nous rendre à Bourg Saint Pierre.</p>
<p>Ah, vous êtes enfin parvenus à immerger de votre sommeil, nous crie le paysan en nous voyant passer la grande porte coulissante de la grange. Alors,  toujours partant pour la grande aventure, poursuit-il d’un ton sensiblement moquer et amusé. Il vous faudra vous armer de courage, votre empressement à repartir frôle l’inconscience, nous clame-t-il ensuite. Pour vous dire, ce matin, il m’a fallu plus de deux heures juste pour me frayer le passage venant de la ferme à ici, rendez-vous compte.</p>
<p>Mais, tous ses dires ne sauront nous résigner à aller de l’avant et ça, il le sait bien. Nous n’avons pas besoin de lui répondre, notre silence s’en charge à notre place. </p>
<p>Alors, prenant un ton nettement moins jovial, le fermier s’avance vers nous, passe à côté sans se retourner et, parvenu au fond de la grange, décroche quatre objets du mur, à première vue, similaires,  et  nous appelle pour le rejoindre. Cela ressemble, de loin, à des ampoules plates ou encore à des raquettes de tennis, mais bien plus grandes. On peut discerner des lanières qui semblent pendre du centre.</p>
<p>Tenez, nous dit-il, tendant le tout en notre direction, vous en aurez bien besoin. Il s’agit de raquettes de marches, leur large surface de contact vous permettra de rester à la surface de la neige, nous précise-t-il. Je ne peux malheureusement pas vous confier une de mes bêtes, j’y tiens comme si il s’agissait de mes propres enfants, juge-t-il nécessaire de nous avouer. Par ailleurs, tient-il à souligner, si j’avais eu suffisamment d’argent pour me procurer une motoneige, vous pensez bien que je vous l’aurais laissée. J’en suis navré, s’excuse-t-il une fois de plus, peiné de ne pouvoir d’avantage nous venir en aide.</p>
<p>Mais, nous n’en espérons pas tant et sommes confus, sachant pertinemment que nous ne nous reverrons jamais et qu’il nous sera bien difficile de lui retourner ses biens, même si nous parvenons à nous en sortir.</p>
<p>Ne bougez pas, réagit-il soudain, je vais encore vous donner deux paires de bâtons pour vous aider à braver ce climat exécrable, ça ne sera pas de trop et cela vous permettra de garder l’équilibre en limitant les efforts. L’important, crie-t-il en s’éloignant en direction d’une étagère, c’est de faire de petits pas, la neige rend les mouvements plus difficiles, car elle s’entasse sur les raquettes et pèse. Si vous faites de grands pas, reprend-t-il, vous devrez développer trop de force et ne parviendrez pas à tenir jusqu’à votre destination, souvenez-vous en.</p>
<p>Après nous avoir tendu les bâtons en question,  nous restons un instant face à face, nos regards se confrontant, sans prononcer un traître mot. Parler serait inutile, car dans cet échange silencieux, nous avons tous pu ressentir une forte émotion, emplie de gratitude et, c’est le cœur serré que nous nous tournons mutuellement le dos et retournons chacun à notre destinée. Marius a su être présent au moment où nous avions le plus besoin de lui ; nous lui en sommes infiniment reconnaissants et il le sait bien.</p>
<p>Nous tournons ainsi le dos à cette rencontre éphémère, ainsi qu’au lit douillet qui nous avait accueillit durant la nuit précédente et, serrant chacun notre paire de raquettes dans les mains,  sortons de la petite grange. </p>
<p>Jeté de suite dans le vif du sujet, nous nous retrouvons, à peine réapparus dans la cour, face à un mur de neige, dont la fine surface rigide ne pourrait pas supporter notre poids, sans avoir préalablement enfilé nos supports anti ensevelissement. </p>
<p>Nous nous agenouillons devant l’épaisse couche de neige et commençons à sangler les lanières de nos raquettes autour de nos chevilles, prenant bien soin de bloquer fermement le pantalon dessous, afin de nous protéger des éclaboussures et du froid. L’opération nous prend en tout et pour tout, une bonne dizaine de minutes, durant lesquelles, le soleil termine son apparition rougeoyante et commence à diffuser une lumière jaune orangée.</p>
<p>Après quelques minutes supplémentaires, nécessaires pour surmonter la première difficulté d’une longue la journée de marche, nous parvenons enfin à gravir le mur de neige nous arrivant à hauteur de hanche, formé par le déblayage de la cour pour frayer un chemin jusqu’à la grange. </p>
<p>Une fois sorti de notre gouffre, parvenus à nous stabiliser debout, sentant la neige se tasser sous notre masse,  nous sommes contraint de nous munir des capuches qui se trouvent sur nos manteaux polaires et de fermer au maximum nos vestes. Le vent, que nous entendions gronder depuis l’intérieur de la fermette et que nous avons ressenti en ouvrant la porte d’entrée, a quintuplé de puissance. Ce que nous avions perçu précédemment n’était que les restes de rafales qui parvenaient à se faufiler au-delà du sillon initial.</p>
<p>Les flocons qui dégringolent du ciel, nous lacèrent la peau du visage, venant nous percuter de toute part, dans un flot incessant de picotements. La température, fortement abaissée par la force des bourrasques de vent, rigidifie nos muscles et crispe nos membres. Nos doigts bleutés par le froid commencent déjà à s’engourdir.</p>
<p>Il nous faut enfiler notre paire de gants, me lance François, que je parviens de justesse à comprendre, sa voix étant recouverte par les hurlements lancinant du vent. Tournes-toi, je te donne ta paire et tu en feras de même pour la mienne, me dit-il encore.</p>
<p>Je me retourne, le laissant fouiller dans le sac que je transporte sur le dos, attendant avec impatience qu’il me tende ma paire et que je puisse l’enfiler au plus vite, cette impression de perte de sensation ne me plaît guère. J’en profite pour terminer d’ajuster le col montant de ma veste, afin de le déplier totalement et le placer devant ma bouche et mon nez, ne gardant qu’un infime espace avec le capuchon, laissant uniquement mes yeux transpercer cette armure thermique.</p>
<p>Une fois emmitouflé dans nos habits, nous nous sentons enfin préparés convenablement pour affronter l’hiver qui s’abat comme jamais depuis des lustres, sur cette région montagneuse. Qui aurait pu croire cela, me mets-je à penser à ce propos. Qui aurait pu dire que la neige, que tout le monde croyait définitivement menacée par le réchauffement planétaire, ferait à nouveau son apparition avec autant de panache, me dis-je encore, pensant à tout ces articles alarmistes qui ont remplis les rubriques de nos médias durant ces cinq dernières années.</p>
<p>Allons-y, me crie soudain mon compagnon d’aventure, tandis que derrière nous raisonnent les aboiements de Filou, sortant de la grange en devançant son maître et en agitant sa queue.</p>
<p>Sous l’impulsion de mon partenaire, je soulève ma jambe droite et avance l’embout replié de ma raquette, pour entamer mon premier pas et débuter notre périple jusqu’à Bourg Saint-Pierre.  La neige que je brasse finit par retomber derrière chaque enjambée, s’envolant, emportée par la brise s’acharnant sur nous. François marche à mes côtés afin de ne pas être importuné par cela, les conditions étant déjà suffisamment extrêmes sans encore en rajouter.</p>
<p>Notre champ de vision se restreint aux quelques mètres qui s’étendent devant nous, avant que le rideau translucide de neige ne prenne le dessus sur l’horizon, ne nous laissant pour seul compagnie que la grisaille et la morosité de sa consistance. </p>
<p>Les piquets à neige qui bordent la route que nous tentons de suivre, devinant sa forme serpentant sous le tapis gelé, dépassent à peine du sol blanchit, nous arrivant, tout au plus, jusqu’au niveau des chevilles. </p>
<p>Les larges empreintes ovales que nous laissons derrière nous ne sont pas très profondes et les rails créés par notre passage devraient assez rapidement disparaître,  balayés par le vent et recouvert par les flocons qui tombent inlassablement. Il ne devrait pas être possible pour les soldats de milice de nous pister tels des animaux traqués pour un trophée de chasse ridicule et morbide, à accrocher sur un mur de salon. Nous pouvons de ce fait, tout en restant sur nos gardes, nous permettre de marche à vitesse modérée et ainsi économiser un peu nos forces.</p>
<p>Plus nous évoluons et plus la tempête semble s’accroître, à tel point que je finis par m’en plaindre auprès de mon coéquipier. Celui-ci partage mon avis, mais m’encourage à tenir bon jusqu’au village suivant, où nous devrions pouvoir nous y reposer quelques instants avant de reprendre la route. </p>
<p>Je me mets à rêver éveillé de bain chaud et mousseux, d’encens d’eucalyptus embaumant l’air d’une pièce réchauffée, de repos et de douceur, tandis que mes pieds continuent d’avancer tout seul ; mon cerveau lobotomisé par ces mouvements perpétuels et lancinants. Voici déjà plus d’une heure que nous avons quitté notre dernier point d’escale et chaque mètre franchit amène son lot de douleurs supplémentaires et de fatigue. </p>
<p>Au loin se profilent les premiers pans de toits du prochain village, se dessinant à travers la tempête de neige, comme la coque d’un navire fantôme sortant de la brume dans un silence menaçant. Un clocher semble surpasser le reste des toitures, finissant en pointe, une girouette trônant au-dessus. </p>
<p>Cette fois, nous devons arriver au petit village de Liddes, dis-je enthousiasmé à mon ami, marchant à mes côtés. Oui, cela doit bien être cela, confirme-je, ajoutant comme quoi je crois deviner un second clocher, plus éloigné, qui doit correspondre à l’Eglise dédiée à Saint Georges, la première ayant été bâtie en l’honneur de Saint-Laurent. Si je ne me trompe pas, continue-je, nous ne l’apercevons pas encore, car il doit être caché derrière le mauvais temps, mais en contrebas, en face du village de Liddes, doit se trouver celui de Dranse, du même nom que la rivière qui s’écoule jusqu’à Martigny.</p>
<p>Motivé à parcourir les dernières centaines de mètres qui nous distancent de cette étape intermédiaire, dans l’espoir de pouvoir se reposer un instant et se réchauffer, je commence à allonger le pas. Mon sac à dos, perturbé par cette soudaine accélération se met à se balancer, me déséquilibrant presque. Je finis par devoir m’appuyer sur mes bâtons, qui s’enfoncent instantanément dans la couche molletonnée de neige, afin de ne pas basculer sur le flanc droit.</p>
<p>François, voyant cela, se met à rire, ralentissant la cadence afin de m’attendre et me laisser reprendre pied, avant de poursuivre à l’allure de départ. Ne t’emballes pas, ricane-t-il, tu vas finir la tête dans la neige et il faudra que je t’aide ensuite à te relever.  Je rigole à mon tour et, après avoir reconnu avoir fait preuve d’un peu de zèle, me replace à ses côtés en adaptant mon rythme au sien.</p>
<p>Le flot de neige que nous devons affronter, tant sous nos pied, que contre nos visages, fouettées par les jets épineux de flocons, propulsés par la tempête qui fait rage, nous ralentit considérablement, exigeant le quadruple d&#8217;efforts pour le moindre mouvement.</p>
<p>Les quelques centaines de mètres qui nous séparent des premières bâtisses fondant les abords de ce petit village ne sont pourtant pas imposantes, pourtant, nous nous rendons bien compte que nous ne parvenons pas à suivre le rythme que nous souhaiterions.</p>
<p>Il doit être à peu près huit heure lorsque nous nous présentons à l&#8217;entrée du petit bled que nous nous apprêtons à découvrir, pour un repos bien mérité. Je n&#8217;y croyais même plus et désespérais de voir ce rêve se réaliser. Mes jambes, flageolantes, peinent à parcourir les derniers mètres qui nous séparent du centre de la bourgade. Je ne ressens plus mes pieds et mes mains endolories, parcourues par une sensation de picotement, du au froid qui a transpercé mes gants, se sont raidies depuis un moment. J&#8217;ai hâte de me trouver un endroit chaud, à l&#8217;abri du vent, pour me réchauffer. François ne semble pas en meilleur état que moi, il tente de ne pas renifler à chaque pas, mais ce n&#8217;est que peine perdue, alors que je le vois qui tente de ne pas le faire remarquer.</p>
<p>Traversant les premières ruelles du petit village, nous constatons, sans plus grande surprise, mais plutôt, selon nos attentes, que ce dernier est dénué de toute vie. Comme toujours, ce même silence qui, malgré les hurlements continus du vent, s&#8217;impose comme un virus dans un ordinateur,  semant le trouble et la désolation sur son passage.</p>
<p>Nous finissons par choisir une demeure au bord d&#8217;un petit chemin, déviant de la route principale traversant le hameau, de manière à repérer d&#8217;éventuels intrus avant que ceux-ci ne nous prennent de cours.</p>
<p>Il s&#8217;agit d&#8217;une villa, aux murs de béton recouverts de peinture blanche et dont la moitié supérieur et en bois vernis. Une large gouttière de cuivre longe la façade, tandis que des fenêtres, aux rideaux bleus, décorent celle-ci. </p>
<p>Une lucarne, située à hauteur de chevilles et juste assez haute pour s&#8217;y faufiler, nous tend les bras, attendant juste un simple coup de pied pour s&#8217;ouvrir, l&#8217;humidité ayant complètement endommagé le cade boisé qui la soutient.</p>
<p>Nous nous glissons avec agilité et souplesse par la brèche ainsi réalisée et pénétrons dans la somptueuse maison, après avoir passé nos sacs à dos en premier. </p>
<p>La cabine de douche dans laquelle nous nous retrouvons est entourée d&#8217;une haute vitre emplie de fausses gouttelettes afin de rendre tout regard indiscret impossible. François, qui est plus grand que moi et peut-être un peu moins souple, manque de peu de la briser avec ses pieds cherchant le sol en battant de l&#8217;air, risquant de se blesser. </p>
<p>Lorsque nous sortons de là, nous découvrons un carrelage bleuté, rappelant les rideaux aux fenêtres et tout le nécessaire à une salle de bain de se type, en passant par les WC et un lavabo de qualité. Un miroir reflète un instant nos reflets, avant que nous ne quittons ces lieux pour remonter au rez-de-chaussée.</p>
<p>Un salon de coiffure semble se trouver juste à côté de notre endroit d&#8217;intrusion, nous pouvons distinguer les grands miroirs triangulaires et les peignes africains exposés sur le mur. De petites chaises de cuir jaune se trouvent juste en face des vitres réfléchissantes, devant lesquelles se trouvent même une série de sèche-cheveux. </p>
<p>Derrière nous, s&#8217;étend un couloir long de sept ou huit mètres et donnant sur une série de portes fermées. Un escalier en pierre, relativement raide, conduit à l&#8217;étage supérieur, nous  l&#8217;empruntons.</p>
<p>L&#8217;habitat en question est frais, le chauffage n&#8217;a pas du y tourner depuis plusieurs semaines, cela ne fait pas de doute. Les propriétaires ont du fuir les lieux avant les autres, certainement une famille privilégiée, dis-je à mon compagnon de voyage.</p>
<p>Tu as sans doute raison, me répond-il, mais on s&#8217;en fout, tout ce que je demande, pour ma part, c&#8217;et un peu de chaleur et si possible un bon thé ou quelque chose de chaud.</p>
<p>Je partage amplement ses exigences et lui emboîte le pas afin de me diriger en direction de la cuisine, qui se trouve juste après la dernière marche de l&#8217;escalier, après avoir franchit un hall d&#8217;entrée, une nouvelle porte se trouvant sur notre droite. </p>
<p>Des catelles rouges parsemées sur le sol nous invitent à y entrer et fouiller dans les placards en hêtre, qui se trouvent devant notre nez. Le dernier choix étant toujours le bon, c&#8217;est l&#8217;emplacement de rangement de gauche qui remporte la palme en nous offrant la denrée que nous recherchons. Quatre sortes de thés différents se présentent à nous, il ne reste plus qu’à dégotter deux tasses et chauffer de l’eau sans utiliser les plaques de cuisson.</p>
<p>Tandis que je me hâte de mettre la main sur les deux récipients de porcelaine, François quitte la cuisine et s’en va visiter le reste de la maison à la recherche d’une cheminée ou d’un espace pouvant accueillir un foyer.</p>
<p>Alors que je suis toujours en quête de ces deux objets, sans lesquels il nous serait difficile de satisfaire notre besoin de chaleur, mon compagnon d’aventure apparaît à nouveau dans mon champ de vision, me signalant ne pas avoir trouvé quoi que se soit de concluant et vouloir chercher une autre solution.</p>
<p>Une idée me traverse à cet instant l’esprit et, rouvrant un des gros tiroirs de la cuisinière, me saisis d’une haute casserole pour faire cuire les pâtes et la tend à mon ami de voyage, lui proposant de faire le feu dedans, à défaut de trouver mieux. Il prend le haut récipient que je lui tends, relevant au passage les sourcils pour afficher toute sa surprise sur son visage, avant de s’en retourner, pouffant de rire en regardant l’objet qu’il tient dans ses mains.</p>
<p>Je finis pas mettre à jour la cachette où se terrent les tasses et laisse échapper un petit cri de joie, les sortants de leur placard. Je m’affaire ensuite à remplir une casserole d’eau pour aller la porter à ébullition au dessus du feu.</p>
<p>Mais, alors que je recommence à ouvrir les tiroirs, un craquement soudain traverse les pièces et vient se répercuter à mes oreilles, déchirant l’air et m’arrachant à mes recherches. Je me redresse d’un bond, les yeux relevés, tentant de deviner à quoi comparer ce son. Je finis par me déplacer sans bruit jusqu’à la pièce d’à côté pour rejoindre mon compagnon d’aventure et voir avec lui ce qu’il en pense. Toutefois, une fois le pas de porte passé, je découvre une somptueuse chambre confortable, aux couleurs flamboyantes et aux meubles de prestige et d’époque. Un morbier, peint entièrement à la main et devant certainement dater de plus de quatre cent ans, d’époque Henry IV, se tient majestueusement en fond de pièce, une petite lampe à pied se trouvant dessus. Sur sa face avant se trouve les restes pratiquement totalement effacés d’une scène médiévale de chasse. Un tableau terne représentant un couple de vieilles personnes sur un banc le surplombe, tout en semblant garder un œil sur la totalité de chambre de séjo<br />
ur. Une haute pendule à balancier se dresse dans le coin, sur la gauche du meuble antique, son mécanisme arrêté et ses aiguilles figées sur le cadran. Un épais tapis persan recouvre la majeure partie de la pièce,  surmonté par une table de banquet et de chaises placées tout autour, dont deux d’entre elles manquent dans l’alignement. Un lustre orné de faux cristaux  de décoration pend au dessus du centre de la table. Une autre petite table ronde en marbre se trouve dans le coin opposé à l’horloge, entourée de canapés de cuir noir, faisant comme un petit havre de paix dédié à la lecture du journal ou favorable à la discussion entre amis et confidents. Une fenêtre donnant sur une partie du jardin éclaire l’endroit, la lumière du jour se glissant entre deux épais rideaux rouges, soigneusement attachés de chaque côté. Une épaisse fumée grisâtre a envahit les lieux, laissant une forte odeur à la limite de l’irrespirable dans l’air. </p>
<p>François se trouve au centre de ce salon luxueux, un reste du cadre d’une chaise en bois dans les mains, le reste de cette dernière se consumant dans la grosse casserole que je lui avais fournie avant.</p>
<p>Mais que fais-tu, lui crie-je, choqué de le retrouver ainsi, détruisant sans gêne le mobilier de valeur qui compose l’inventaire des lieux. Pourquoi n’utilises-tu pas du bois provenant de l’extérieur ou d’autres meubles moins dommages, lui dis-je encore d’un ton amer. </p>
<p>Le bois qui est dehors est totalement détrempé, il ne prendra jamais, me répond-il sans s’affoler d’avantage, me regardant gesticuler à tout va par dépit. Laisses tomber, en plus, tu crois réellement que les propriétaires s’en soucient ; pourquoi seraient-ils partis ainsi, abandonnant tout derrière eux, ajoute-t-il, semblant presque vexé désormais par mon intervention. Et en plus, je fais déjà un feu au milieu de leur salon, alors, ils ne doivent pas être à une ou deux chaises près, ne crois-tu pas, conclut-il, brisant en deux le reste de dossier qu’il tient dans sa main et le jetant dans le feu. De petites braises incandescentes s’envolent dans le sillon de fumée qui s’échappe du réchaud en flamme.</p>
<p>Fais tout de même gaffe à ne pas foutre le feu à la baraque, lui signifie-je comme pour clore la dispute émergeant entre nous, avant de retourner dans la cuisine pour chercher ma casserole d’eau à placer au dessus du foyer. Mais, voyant les possibilités qui se profilent devant mes yeux, je me rends compte qu’il nous faudra trouver un système pour empêcher le tout de s’effondrer, et surtout, éviter que les poignées ne chauffent sous l’effet des flammes. </p>
<p>Le temps de choisir une casserole et de la remplir d’eau, une idée me passe par la tête et je finis par me diriger vers le four électrique pour en retirer une grille qui va nous servir de support pour déposer le liquide à amener à ébullition au dessus du foyer. Je m’empresse d’amener le tout à mon collègue, afin de rapidement pouvoir nous réchauffer en dégustant ce bon thé chaud, tant attendu. Je n’ai pas trouvé de sucre dans les armoires, la plupart des denrées s’y trouvant ayant certainement été emportées par les propriétaires de ces lieux, avant leur départ précipité. Il nous faudra nous contenter d’un fond de miel trouvé dans une des étagères au dessus du lavabo.</p>
<p>Une fois notre infusion terminée, la tasse brûlante dans nos mains jointes autour, assis au milieu du salon enfumé, nous profitons de ces quelques instants de volupté. Une brève conversation sur l’ameublement de cette demeure s’en suit, nous faisant presque oublier, le temps d’un court instant, la tempête qui nous a amené jusqu’ici. </p>
<p>Le feu dans la casserole finit par faiblir, François ne l’alimentant plus depuis une bonne quinzaine de minutes, ses flammes se résorbent peu à peu, laissant simplement une forte couche de suie sur les rebords en acier inoxydable. Au fond de ce foyer improvisé se trouve une bonne quantité de braises encore rougies par la chaleur. </p>
<p>Après cette courte pause revigorante, nous décidons de reprendre notre route en direction de Bourg Saint-Pierre et utilisons le fond d’eau restant dans la casserole pour éteindre les blocs de charbon en train de se consumer dans notre cheminée personnelle. Une colonne de fumée blanche s’élève dans long soupire bruyant. </p>
<p>Soulevant la tête pour regarder le nuage s’envoler dans les airs en direction du plafond et se répandre ensuite le long de ce dernier,  prenant possession de chaque espace disponible, s’étendant jusqu’à remplir entièrement le salon, je constate une tache sombre. La peinture couleur crème au dessus de nous s’est agrémentée d’un immense cercle noir, du à la chaleur du feu.</p>
<p>Regardes, dis-je à mon compagnon de route, en désignant la forme circulaire qui se trouve au plafond, je crois que nous avons éteint le feu juste à temps ; un peu plus et on aurait eu l’air malin.</p>
<p>Voyant cela, il éclate de rire bruyamment en se relevant et, me tapotant dans le dos me motive à le suivre afin de quitter cet endroit et poursuivre l’aventure. </p>
<p>Mais, une fois arrivé devant la porte d’entrée, alors que je commence à réunir les sacs et les raquettes, il me demande un instant de patience, prétextant devoir aller aux toilettes et redescend quatre à quatre les marches de l’escalier menant à l’endroit par lequel nous sommes entré dans la maison. Je l’attends patiemment une bonne dizaine de minutes, m’impatientant progressivement, avant de finir par l’appeler et lui demander si tout se passe bien, m’inquiétant tout de même un peu pour lui et surtout pour la bonne marche de notre quête de vérité.</p>
<p>M’assurant que tout va pour le mieux, remontant à mes côtés, une mine enjouée, François passe sa veste polaire et saisit sa paire de raquettes à neige, avant d’ouvrir la porte et laisser entrer le vent froid dans le hall. </p>
<p>Je ne cherche pas à en obtenir d’avantage pour l’instant, toutefois, je ne suis pas dupe et sens bien qu’il me cache quelque chose ; je finirai bien par découvrir de quoi il s’agît. En attendant, je m’élance sur ses traces et enfouis une fois de plus ma tête dans le col relevé de ma veste, afin de braver le climat hostile de cette région montagneuse. </p>
<p>Le blizzard qui perdure s’est renforcé, la vision en est restreinte de moitié encore, ne laissant plus qu’un bon mètre ou deux devant nous de visible, avant que ne s’abatte le rideau opaque de neige. Le vent qui souffle dans nos oreilles couvre nos voix, nous contraignant à nous taire. Les conditions deviennent si extrêmes, que je jour et la nuit semblent se confondre, la luminosité étant tronquée par l’épais brouillard neigeux qui s’abat.</p>
<p>Mon collègue finit par marquer un temps d’arrêt à peine arrivé au bout de la propriété et, regardant plusieurs fois autour de lui, un air inquiet sur le visage, me propose de nous encorder afin de ne pas nous égarer. J’accepte bien volontiers cette suggestion, n’étant pas réellement à mon aise dans cette atmosphère sinistre et glauque. </p>
<p>Je pose mon sac à terre et en retire une corde de varappe et la passe autour de ma taille avant de lui en confier l’autre extrémité, qu’il passe à son tour autour de son ventre, faisant un nœud marin pour le faire tenir. </p>
<p>En sortant de Liddes, un panneau ressortant tout juste de la couche de neige croise notre chemin, indiquant la fin du village et la prochaine localité, Bourg Saint-Pierre, à seulement 4 kilomètres de là. Voyant cela, un élan de joie nous envahit, nous redonnant un peu plus de courage pour braver les derniers efforts qui nous sont demandés pour y arriver. </p>
<p>Nos raquettes se font lourdes et nos jambes peinent à reprendre le rythme, engourdies par le relâchement de nos muscles lors de notre courte pause. Nos membres sont douloureux et subissent, en plus du poids des sacs, le poussée contraire du vent qui semble vouloir coûte que coûte nous empêcher de parvenir à nos fins. La corde qui nous relie se tend fréquemment, démontrant la fatigue grandissante qui nous envahit, gardant avec difficulté la cadence. Le terrain, faiblement en pente, ne facilite pas nos déplacements, faisant à tout moment glisser la raquette qui se trouve en dévers, exigeant un déploiement supplémentaire d’énergie pour rester debout. </p>
<p>Les mètres tardent à se succéder, notre progression se refreine à chaque enjambée. Une main devant le visage pour le protéger des attaques des dards de glace qui se jettent sur nous, le tête baissée et le dos recourbé en avant, je tente de suivre mon compagnon, ne distinguant de lui qu’une vague silhouette. Une couche de givre attaque déjà l’encordage qui nous relie, rigidifiant la corde, en y appliquant une fine couche grisâtre tout autour. </p>
<p>Le froid a envahit nos habits et l’humidité contenue dans la neige brassée commence à s’infiltrer dans nos chaussures de cuir, se déposant sur la texture laineuse de nos chaussettes, unique rempart restant. </p>
<p>Rapidement, la sensation de fraîcheur qui s’étend sur nos pieds se transforme en une réelle impression de froid, passant ensuite par d’atroces fourmillements avant de se muter en une sorte de brûlure, comme si nous avions plongé nos membres dans un bain bouillant.</p>
<p>Voici plus de deux et que nous évoluons depuis notre dernier arrêt et ne distinguons toujours pas de trace de Bourg Saint-Pierre. La forêt, omniprésente depuis notre arrivée dans ce canton, paraît de plus en plus s’effacer sous la couche de neige, ne laissant apparaître, pour les arbres que nous croisons de suffisamment près pour les distinguer, plus que de hauts monticules blanc, sortant du sol comme d’immenses stalagmites d’ivoire. </p>
<p>A bout de force, les orteils collés les uns au autres, transit par la fatigue et le froid, François finit par s’effondrer devant moi, laissant la corde se détendre et se déposer sur le sol. Je ne devine pas immédiatement ce qui se trame juste devant moi, mais ne tarde pas à découvrir mon ami gisant sur le sol. Son visage à demi enfouit dans la masse froide qui recouvre le sol, les bras le long du corps et les jambes entremêlées, le nœud de corde dans le dos, il ne bouge plus.</p>
<p>François, m’écris-je, me précipitant vers lui pour lui porter secours, me jetant à terre sur les genoux, le saisissant à pleines mains et le forçant à se remettre sur pied. Ne restes pas dans la neige, tu vas te refroidir encore plus vite, lui cris-je, tirant aussi fort que le peu de force me restant me le permet. Ne te laisses pas aller, un dernier effort, je t’en prie, lui dis-je encore, passant son bras autour de mes épaules et tentant de le maintenir ainsi sur ses pieds. Son corps pèse un poids dingue; je ne sais pas si je pourrais le soutenir bien longtemps, mais je n’ai pas le choix. Le village ne doit plus être très loin, ne fais-je que lui répéter, tentant autant de le convaincre que de me convaincre moi-même. Son corps avachit, se laissant complètement aller sur moi, tremblant et grelottant, n’en peut plus. Le pourtour de ses lèvres devient de plus en plus violacé et tire désormais sur le bleu, des gerçures se forgent, dévorant la chair tendre de sa bouche. Ses yeux sont aux trois-quarts refermés et<br />
se retournent sur eux-mêmes, démontrant l&#8217;état critique de la situation. Il peut à peine soulever ses jambes pour marcher et ses empreintes de pas se transforment peu à peu en de longues trainées parallèles, laissant un rail derrière nous. Cette posture inconfortable ne fait rien pour arranger les choses, son poids augmentant en fonction de la neige qui se retrouve coincée entre le sol et ses raquettes, provoquant de petits monticules, à chaque fois qu&#8217;il parvient à marcher. Il ne parle plus, se contentant de geindre pour répondre à mes encouragements continus. Parfois sa tête se redresse afin de tenter de percevoir devant nous, mais bien vite se laisse choir pour s&#8217;appuyer sur mon épaule libre.</p>
<p>Le peu de paysage que nous pouvons deviner, s&#8217;effaçant derrière le mur blanc qui nous encercle, reste interminablement identique, parsemé de sapins recouverts d&#8217;un énorme manteau de neige, sur un fond de ouate. La tempête ne faiblit toujours pas et le vent continue de crier dans le vide, tournant autour de nous, nous transperçant de toutes parts, nous frigorifiant jusqu&#8217;au sang.</p>
<p>Je finis par m&#8217;effondrer à mon tour sur le sol molletonné et froid, utilisant mon flanc droite pour amortir ma chute. François, toujours appuyé sur moi et trop faible pour réagir, suit ma trajectoire et percute de son abdomen mon autre flanc, se présentant directement à lui. Un craquement secoue sa cage thoracique, entraînant une forte quinte de toux qu&#8217;il parvient avec peine à supporter, l&#8217;affaiblissant d&#8217;avantage encore. </p>
<p>Il finit par trouver suffisamment d&#8217;énergie pour se laisser rouler sur le dos à côté de moi, me dégageant de mon cercueil de glace. </p>
<p>Je me relève, fatigué et l&#8217;épaule douloureuse et me hâte d&#8217;aider François à se redresser et venir à nouveau s&#8217;appuyer sur moi, voyant qu&#8217;il ne s&#8217;est rien cassé, le bruit entendu n&#8217;ayant été qu&#8217;un avertissement de son corps face au choc subit. </p>
<p>Allons, lui dis-je la voix tremblante, courage, il faut repartir, ne trainons pas par ici à attendre la mort, avançant d&#8217;abords un premier pas avec beaucoup de difficulté, puis un second, tout aussi douloureux. </p>
<p>Mes jambes flageolent légèrement, mais je tente de ne pas y penser afin de surmonter cette épreuve, sentant mes tempes tambouriner mon crâne sous l&#8217;effet de l&#8217;effort exagéré que je développe. Je chancelle sensiblement, avant de me ressaisir et essaye tant bien que mal de garder une trajectoire rectiligne, n&#8217;ayant aucun point de repère. </p>
<p>Devant nous se forme la silhouette d&#8217;une rangée d&#8217;arbres s&#8217;apprêtant à nous barrer le chemin, dessinant de leurs contours pointus, un amas sombre haut de plusieurs mètres. Mes forces me quittent, je puise dans mes dernières ressources pour nous y emmener.</p>
<p>Les traits de ses géants naturels se profilent, une centaine de mètres plus loin, suffisamment pour en découvrir les détails. Nous devrions pouvoir nous faufiler entre eux pour poursuivre notre périple, toutefois, je ne me sens pas le courage de continuer. J&#8217;ai besoin de récupérer quelques minutes, malgré le fait que je sais pertinemment que si je fais une halte à cet endroit, je ne pourrais plus repartir et que François, dans son état, ne supportera pas l&#8217;attente. Je pourrais peut-être accroître mes chances de survie en laissant mon ami derrière moi, sauvant ma peau au prix de la sienne, mais je ne peux m&#8217;y résoudre et qui plus est, ne suis même pas certain que cela changerait quoi que se soit à ma destinée.</p>
<p>Je me résous à un ultime effort, décidant de ne pas abandonner la course si près de l&#8217;arrivée, malgré mon dénuement d&#8217;espoir. Par soucis de franchise, je tourne le visage en direction de celui de mon compagnon, le sentant à la limite de l&#8217;évanouissement et lui propose un marché. Partant du principe que la partie touche à sa fin et que, au loin, résonne déjà le glas, je lui promet de me battre jusqu&#8217;à mon dernier souffle, à la condition qu&#8217;il en fasse de même. Afin de m&#8217;assurer de notre pacte, je lui précise la mention disant comme quoi, le premier à lâcher prise, condamne automatiquement l&#8217;autre. J&#8217;insiste ensuite à plusieurs reprises afin qu&#8217;il me réponde et me confirme avoir compris et accepter le contrat. Ce qu&#8217;il finit par faire, d&#8217;un faible gémissement que je parviens de justesse à entendre.</p>
<p>Chaque pas accompli est comptabilisé dans ma tête et ajouté aux précédents. Ma respiration se fait hasardeuse et mon pouls commence à s&#8217;affoler. Des taches apparaissent dans ma vision et ma tête commence à tourner, tourner de plus en plus et de plus en plus vite. François se laisse maintenant complètement tirer et son corps inerte me pèse. </p>
<p>Lorsque, tout à coup, comme sortant de nul part, juste là, sur notre gauche, se dresse, à moins de trois mètres de nous, une première maison, de je ne pourrait en décrire l&#8217;aspect, ne percevant qu&#8217;un soulagement sans précédent, voyant la faucheuse s&#8217;en retourner.</p>
<p>Je décide de trainer le corps inerte de mon compagnon de misère en direction de la porte d&#8217;entrée de la demeure et, une fois sur le perron, le laisse délicatement glisser le long de mon dos, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il soit entièrement couché au sol. </p>
<p>Je sais que c&#8217;est froid, lui dis-je à cet instant, le chant sa main et reculant pour trouver un moyen de pénétrer à l&#8217;intérieur. </p>
<p>Cette fois, je n&#8217;ai pas le temps de m&#8217;assurer si ses propriétaires sont présent ou pas, je tourne frénétiquement la tête en tous sens, cherchant la solution à mon problème. Il me paraît évident que si je tente d&#8217;enfoncer moi-même la porte, je vais mon rompre un os contre, mon corps étant entièrement rigidifié par le froid.</p>
<p>Une buche, m&#8217;écris-je en découvrant un petit tas de bois entassé juste à côté de la porte d&#8217;entrée, formant une pyramide sur un mètre de hauteur environs. </p>
<p>Je m&#8217;empare d&#8217;un de ces morceaux et me dirige quelques mètres plus loin, face à une fenêtre dont les volets ne sont pas refermés. </p>
<p>Les débris de verres volent en éclat au passage de l&#8217;objet contendant, s&#8217;éparpillant en vrac sur une moquette soyeuse. Je termine de dégager le cadre de la fenêtre avec mon coude, pour ne pas me couper et, une fois le danger écarté, me laisse maladroitement basculer de l&#8217;autre côté du mur, à l&#8217;intérieur. L&#8217;air glaciale qui souffle sur la vallée, s&#8217;engouffre avec moi dans le petit salon cossu, faisant de suite chuter la température ambiante de la douce maison. </p>
<p>Je me relève et titube péniblement jusqu&#8217;à l&#8217;entrée, me servant de mes mains pour m&#8217;appuyer sur les meubles et les murs tapissés, longeant un court couloir sombre. Une petite table de secrétaire posée dans la petite allée me percute de son angle dans la hanche, me propulsant contre le mur d&#8217;en face. Une forte douleur croissante s&#8217;en suit, tandis que le meuble finit de glisser bruyamment sur le sol de pierre.</p>
<p>Etant toutefois trop préoccupé par le sort de mon ami, je me contente de poser une main sur la partie de mon corps ayant subit l&#8217;assaut du petit bureau servant de décoration ou de rangement pour des clefs et me dirige, sans ralentir, vers l&#8217;extérieur.</p>
<p>La porte ne s&#8217;ouvre pas lorsque j&#8217;appuie sur la poignée et il me faut une demi-seconde avant de réaliser que celle-ci est tout simplement verrouillée et qu&#8217;il me suffit de tourner la molette pour la débloquer. La situation est telle que je suis un peu confus et ne réfléchis pas normalement.</p>
<p>Le passage dégagé, je m&#8217;élance pour relever François, mais ce dernier ne montre plus aucun signe de vitalité et ses yeux sont entièrement clos. Son torse se mouvoir très légèrement, il respire. </p>
<p>J&#8217;attrape sa manche et le tire en direction de l&#8217;entrée, le glissant sur la masse neigeuse, afin de gagner un peu de temps et économiser mon souffle en grignotant quelques mètres. </p>
<p>Une fois sur la pas de porte, l&#8217;ayant tiré le plus loin possible, jusqu&#8217; au début du couloir, où seul la neige ramenée par le corps s&#8217;y trouve, je dépose à nouveau son bras à terre et le saisit sous les aisselles, lui redressant le dos, pour le trainer jusque dans une des pièces à l&#8217;autre bout du couloir traversant la demeure en largeur.</p>
<p>Passant devant le salon, évoluant à reculons, j&#8217;en profite pour, du talon, tirer la porte en la claquant, stoppant ainsi le froid qui pénètre directement depuis la fenêtre brisée. </p>
<p>Une première porte s&#8217;offre à nous, faisant face à la pièce de séjour que je viens de condamner; il s&#8217;agît d&#8217;une cuisine, dont la porte vitrée me révèle l&#8217;identité. Je passe outre cette dernière pour le moment, devant à tout prix allonger mon ami dans un lit douillet où il pourra se réchauffer et se reposer.</p>
<p>Une seconde porte du côté du salon surgît de derrière mon dos, entrouverte, donnant sur une salle de bain coquette, contenant un double lavabo et une grande baignoire en forme de croissant de lune. </p>
<p>Je poursuis sans m&#8217;arrêter, rebaissant la tête afin de ne pas me faire mal au dos en  tirant mon collègue, assis à terre, inconscient.</p>
<p>Deux nouvelles portes apparaissent simultanément, de chaque côtés. Je tends mon bras gauche, après m&#8217;être arrêté et avoir appuyé François contre mon genoux pour le stabiliser et ouvre la première. </p>
<p>Elle semble plus lourde et émet un léger bruit de frottement en passant sur la moquette. Une étagère apparaît, suivie d&#8217;une grande plante tropicale, aux feuilles d&#8217;un vert émeraude. S&#8217;en suit un bureau à double étage, dont la tablette supérieur sert de rangement pour une ribambelle de DVD, sans doute des films piratés. </p>
<p>Je me désintéresse rapidement de cette pièce pour me consacrer à la dernière pièce de cet étage. Je change de position et de point d&#8217;appuis pour ne pas faire tomber mon ami et tends ensuite l&#8217;autre bras pour découvrir ce qui se cache derrière cette dernière porte.</p>
<p>A nouveau, une épaisse moquette ralentit la surface de bois pivotante. Il s&#8217;agît d&#8217;une chambre sans aucune décoration particulière et sans aménagement spécifique, hormis une petite commode surmontée d&#8217;un fin miroir et d&#8217;un lit simple, recouvert d&#8217;un couvre lit beige. Une épaisse couverture est pliée au bas du matelas et un coussin sans housse est appuyé contre. Un tableau dessiné par un enfant en bas âge est accroché au mur, représentant un personnage amusant. Une tablette de nuit sur laquelle se trouve un verre vide retourné, se trouve à la tête du sommier, face à une fenêtre aux volets à demi clos. Des rideaux blancs tombent devant la surface de verre.</p>
<p>La température au sein de la maison est plutôt agréable pour le moment, la construction semblant assez récent, elle bénéficie apparemment d&#8217;une excellente isolation. Il faudra que je veille à boucher l’espace entre le sol et la porte du salon, me dis-je soudain, pour ne pas perdre cette douce chaleur.</p>
<p>Je rassemble mon courage et soulève François pour le placer sur le lit, après l’avoir quasi entièrement déshabillé,  avant de le recouvrir soigneusement avec l&#8217;épaisse couverture. Ses yeux réagissent aux bruits environnants et ses doigts se replient faiblement ; il reprend conscience lentement. Je le regarde un instant, le laissant reprendre tranquillement ses esprits, puis, lui murmure revenir rapidement et sort ensuit sans bruit de la chambre, fermant la porte derrière moi, afin d&#8217;éviter les courants d&#8217;air.</p>
<p>Mon visage me tire encore suite au froid qui a rongé ma peau, la rigidifiant, mais je commence lentement à retrouver toutes mes sensations. Seules mes mains tardent à reprendre de la couleur et, pour remédier à cela, je me rends dans la cuisine et me les passe sous l’eau froide. Je sais que si je les passe sous l’eau chaude, comme on aurait tendance à le faire, des picotements désagréables surgiraient et la sensation de froid ne s’en irait pas.</p>
<p>Après deux à trois minutes à profiter de ce bonheur qui s’offre à moi, délaissant enfin cette impression constante de geler progressivement, je rouvre mes yeux, fermés pour l’occasion et me sèche les mains à l’aide d’un petit linge de cuisine en tissu, accroché au mur.</p>
<p>Je repense alors à la splendide baignoire qui se trouve à quelques pas de là, me surprenant à rêver d’un bon bain chaud, dont la vapeur recouvrirait les parois des murs et le reflet du miroir ; les parfums reposants des huiles essentielles qui embaumeraient la pièce et cette mousse onctueuse et légère, qui flotterait à la surface, se déposant délicatement sur ma peau. </p>
<p>Toutefois, malgré l’aspect fantasmagorique de la chose, je sais que cela reste irréalisable, la maison n’étant pas autonome comme celle de Marius, je ne vois pas comment je pourrais faire bouillir plus de cent soixante litres d’eau pour remplir la baignoire. Je n’ai ni le feu approprié, ni les récipients pour le faire et tout recours à l’électricité restant impensable.</p>
<p>Cependant, il me faut tout de même faire chauffer de l’eau pour réchauffer au plus vite mon partenaire de galère. </p>
<p>A cet effet, je réunis déjà tout ce dont j’ai besoin pour pouvoir lui servir un bon thé chaud, quelques barres de céréales restées dans un fond de placard et une bouillotte pour le lit, que je trouve sous le lavabo de la salle de bain. </p>
<p>Je repense au tas de bois rencontré auparavant à côté de la porte d’entrée et en déduit qu’il doit certainement y avoir une cheminée dans le salon. Je délaisse de ce fait mes divers accessoires sur la table de la cuisine, dans la quelle je suis revenu avec la bouillotte et me dirige vars la pièce à la fenêtre brisée.</p>
<p>Un léger courant d’air frais transpire de sous la porte de la pièce de séjour, se faufilant entre la surface lisse de bois et les poils de la moquette. Un sifflement persistant raisonne au pied de l’entre et j’hésite une seconde à poursuivre ma route. La poignée de métal, sur laquelle repose ma main, est devenue froide, cette matière étant très conductrice, j’en déduis la basse température qui m’attends de l’autre côté. </p>
<p>Je finis par écarter l’obstacle de mon chemin et entre d’un pas déterminé dans la chambre de détente, resserrant les deux parties ouvertes de ma veste, pour empêcher les courant d’air de transpercer à nouveau mes habits. Mes yeux farfouillent rapidement les différents recoins jusqu’à en découvrir un trou béant dans le mur de gauche, entouré d’une décoration en pierre taillée et d’une grille en fonte, contenant les trois ustensiles traditionnels pour la gestion du foyer. Un support de métal placé à côté de la cheminée, contient cinq bûches en attentes et un carton en arrière plan renferme des morceaux plus fins et secs pour démarrer le feu. Un vieux journal placé sur l’accoudoir d’un des fauteuils, faisant face à un écran noir de télévision, me permettra d’amorcer le brasier ; je le prends avec moi.</p>
<p>Je dépose en premier deux grosses bûches à chaque extrémité de la zone d’incinération, de manière à les utiliser comme support pour étaler les bûchettes de bois sec, créant ainsi un espace pour laisser circuler l’oxygène et glisse méticuleusement des boules de papier journal froissé dessous.  Deux des plus gros morceaux de bois à disposition sont destinés à venir agrémenter le tout, se superposant au plancher de petits bois. </p>
<p>Au moment d’allumer le feu, je me redresse pour fouiller mes poches en quête d’allumettes ou d’un briquet, mais en vain. Heureusement, une pochette à moitié utilisée traîne sur un rebord latéral de la cheminée.</p>
<p>Le papier se noircissant finit par s’embraser tout à coup, propageant rapidement les flammes sur toute la surface, caressant l’amas structuré de bois au dessus. Un rayonnement de chaleur se crée autour du foyer, prenant de plus en plus d’importance au fur et à mesure que les crépitements dans la cheminée se font entendre. </p>
<p>Je reste ainsi accroupis quelques longues minutes à rêvasser devant le balai apaisant du feu, dansant et luisant dans cet espace confiné et sombre.</p>
<p>Une fois le bois suffisamment imprégné de flammes le dévorant de toute part, je dépose la dernière bûche restant par-dessus les autres et me lève pour aller chercher le reste du bois entassé à l’extérieur sur le perron. Il me faut trois trajets, les bras surchargés à chaque fois, pour rapatrier la totalité des morceaux de bois dans le salon, que j’entrepose devant la cheminée, en attendant de les jeter un à un dedans.</p>
<p>Ce n’est qu’une fois reparti dans la cuisine afin de remplir une grosse casserole d’eau à faire bouillir, qu’une idée me vient qui, si elle fonctionne, me permettra de chauffer suffisamment d’eau pour un bain. </p>
<p>Je repars avec mon récipient rempli de liquide et vais le déposer sur un trépied métallique, que je glisse au-dessus des flammes. Je profite d’être sur place pour ajouter une nouvelle bûche dans le foyer, surchargeant sensiblement et momentanément la cheminée.</p>
<p>Durant le temps qui m’est imparti pour amener le liquide à plus de 100°c, j’en profite pour retourner voir mon compagnon qui se repose et tente de se réchauffer sous la couverture. Celui-ci, exténué, ne prononce pas un mot, se contentant de secouer faiblement la tête ou parfois même, de lever une main, avant de la laisser rapidement retomber lourdement sur le matelas. Ses yeux restent la majeure partie du temps clos et, pour le peu de fois où il les ouvre, ceux-ci sont emplis de sang. La luminosité dans la pièce semble le déranger.</p>
<p>Mais, au moment de repartir vérifier l’évolution de mon chauffe eau naturel, il me tapote du revers de sa main sur la cuisse, grognant pour attirer mon attention. Je me penche vers lui et il me prend la main et joint avec beaucoup de difficulté son autre main par-dessus les miennes et d’une voix presque imperceptible me glisse un « merci pour tout » qui me va droit au cœur. Je lui retourne un sourire attendrit et, après quelques secondes de silence, m’en retourne à mes occupations. </p>
<p>Il me reste encore quelques minutes de libre avant que l’eau ne commence à bouillir dans la casserole. J’en profite pour tenter de réaliser l’idée que j’ai eu dans la cuisine et pour cela, me dirige vers l’extérieur de la maison. Il me faut désormais brasser la neige afin de trouver de grosses pierres, de la taille de mon poing environs.</p>
<p>Par chance, à peine mes pieds balayent les premiers centimètres de neige devant le patio, que je découvre une lignée de cailloux, un peu plus gros que prévu, mais parfaitement transportables. Ces derniers ne sont pas enfouis dans la terre et de ce fait, n’oppose pour unique résistance que leur poids. </p>
<p>Chaque pierre est alignée sur la suivante, se basant sur la précédente. Il doit s’agir de la délimitation d’un petit sentier invitant les passants à s’approcher de la demeure ; une lignée similaire doit se trouver juste en face. </p>
<p>Après avoir rassemblé plus d’une trentaine de minéraux, en tas, au pied du perron, je finis par en transporter un premier voyage d’une dizaine, vers le salon.</p>
<p>Arrivé sur place, je perçois le bruit de l’eau bouillonnant dans la casserole, débordant parfois du récipient et venant s’évaporer instantanément sue les braises incandescentes. </p>
<p>Je place avec soin les objets ramenés de l’extérieur, autour du brasier, de manière à ce que les flammes viennent se déposer contre. L’humidité qui enveloppe les pierres se retire au contact de la chaleur du foyer.</p>
<p>Avant de retourner chercher la suite, je retourne en premier à la cuisine chercher un gant de cuisson afin de pouvoir retirer la casserole du feu et en profite pour amener le thermos, déjà occupé par deux sachets de thé noir et un peu de sucre en poudre, ainsi que les tasses et la bouillotte pour François.</p>
<p>Je traverse à nouveau le couloir, un plateau dans les mains, soutenant les affaires à remplir d’eau chaude et dépose le tout sur le sol, face à la cheminée. A l’aide du gant renforcé, je retire méticuleusement la casserole aux rebords brûlant et me hâte de transvaser le précieux liquide porté à ébullition. Je dépose ensuite la casserole contenant un dernier fond à terre, à côté de la cheminée et me dépêche d’apporter le breuvage fumant à mon compagnon de route, me disant que cela lui fera le plus grand bien. </p>
<p>Arrivé dans la chambre, je constate que ce dernier s’est enroulé dans sa couverture, tournant le dos à la porte, recroquevillé sur lui-même, en position de fœtus, ronflant comme un bien heureux. Je n’ose pas le déranger et dépose sans bruit le plateau sur la petite table de nuit. Il bouge simplement un bras lorsque je glisse la bouillotte chaude sous sa couverture et la lui cale entre les cuisses et le ventre. Je ressors discrètement, refermant à nouveau la porte derrière moi.</p>
<p>De retour dans le couloir principal, je ressens subitement un frisson me parcourir la colonne vertébrale ; j’ai oublié de condamner l’accès au salon et le vent s’est engouffré dans la maison, faisant une fois de plus, rapidement chuter la température ambiante. </p>
<p>De ce fait, fort de cette constatation, je décide de chercher le petit linge de cuisine que j’avais utilisé pour me sécher les mains et m’en sert pour ramener une fois pour toutes les pierres restées dehors. Je me hâte ensuite de les plonger à leur tour dans le feu, en compagnie des autres déjà présentes.</p>
<p>De petits éclats de braises terminant leur combustion en s’élevant dans les airs, avant de retomber, noircit, sur les flammes s’élevant, jaillissent du foyer flamboyant, lorsque les minéraux viennent percuter les bûches à demi consumées. </p>
<p>Je profite d’être sur place pour rajouter deux nouveaux morceaux de bois dans le feu pour l’alimenter et, m’en retourne remplir trois casseroles d’eau, que je vais faire ensuite bouillir pour l’eau du bain.</p>
<p>Une fois mes trois récipients en train de chauffer progressivement, je me dirige vers la salle de bain  et commence à remplir la baignoire jusqu’à mi hauteur avec de l’eau froide, l’eau chaude nécessitant l’utilisation du chauffe-eau, entrainant une consommation d’énergie, risquant d’alerter les milices ; raison pour laquelle je suis contraint à tant d’efforts.</p>
<p>Je m’en retourne ensuite, à l’aide des gants de cuisine, rechercher à tour de rôle les casseroles laissées sur le feu et en verse le contenu dans la baignoire,  tempérant ainsi les quatre-vingt litres de liquide déjà présent. </p>
<p>Après cela, je rempli à nouveau mes trois cuves d’eau froide et, contrairement à l’étape précédente, ne réchauffe pas l’eau sur les flammes, mais me saisit de la pièce à cheminée en fonte qui se trouve sur le côté du foyer et en ressort les minéraux brûlants. </p>
<p>Un nuage de vapeur blanche se développe au moment ou je les plonge un à un dans chaque bassine, les faisant agir comme corps de chauffe. Le niveau de l’eau ne tarde pas à varier sous les remous des bulles, formées par l’ébullition qui en résulte.</p>
<p>Je ressors les pierres des casseroles et les replace dans le brasier afin de les chauffer à nouveau pour réitérer l’opération aussi souvent que nécessaire, cela dans l’espoir de pouvoir profiter d’un bon bain chaud et aider François à se remettre d’aplomb. </p>
<p>Cinq ou six voyages plus tard, je me tiens enfin devant plus de cent soixante litres contenu dans le demi-croissant de lune. Un flot de vapeur s’en dégage, humidifiant rapidement les murs de la pièce et recouvrant le miroir, troublant son reflet.</p>
<p>Les casseroles placées au pied de la baignoire, je me déshabille entièrement et, m’appuyant sur le rebord de pierre blanche, pose prudemment mon pied gauche dans le liquide chaud, c’est un vrai régale.</p>
<p>La chaleur m’envahit rapidement, chassant les dernières sensations de froid qui me hantaient, me laissant désormais dans un état végétatif de complaisance et de détente. Un long soupire se dégage de mes narine, tandis que je ferme les yeux afin de profiter au maximum de ce moment inespéré. </p>
<p>Mes pieds et mes jambes sont douloureux et les laisser ainsi à demi flotter comme en apesanteur me soulage. Il ne me reste plus qu’à profiter et écouter le son aérien de ma respiration lente et profonde.</p>
<p>Lorsque j’ouvre à nouveau les yeux, plus de quinze minutes ont dus s’écouler, l’eau commence déjà à se tempérer et perdre de son côté attrayant. La peau de mes mains est  plissée, comme si je venais de prendre une quarantaine d’années d’un coup. Cependant, avant de sortir de là, je m’octrois un dernier petit plaisir en attrapant la bouteille de savon liquide qui se trouve sur une petite tablette fixée contre le mur et me savonne assidûment. Ce n’est pas que je sentais mauvais, mais juste une excuse que j’ai trouvé pour m’autoriser encore deux minutes supplémentaires dans cet endroit de détente et de bien-être.</p>
<p>Je finis tout de même par ressortir de mon bain, laissant couler un peu d’eau à travers le siphon, afin de permettre un ajout de liquide plus chaud pour le tour de François. Une bonne dizaine de centimètre du niveau y passe, ça devrait suffire, me dis-je, rebouchant le trou d’où s’échappe les litres à remplacer.</p>
<p>Il ne me faut guère plus de cinq minutes pour me sécher et me rendre compte que, comme un imbécile,  dans l’empressement et l’impatience de me réchauffer, je n’ai pas pensé à sécher mes habits au coin du feu et encore moins à visiter l’étage supérieur pour trouver de quoi me changer. </p>
<p>Je me retrouve affublé d’un simple linge rose autour de la taille, la peau déformée par la chair de poule, les poils hérissés, frissonnant. J’hésite un instant à remettre mes anciens habits, mais ces derniers sont encore détrempés et froids.  Je décide de tenter ma chance à l’étage supérieur, n’ayant pas encore rencontré de chambre à coucher jusqu’ici, hormis un lieu réservé aux amis de passage et autres invités, où mon compagnon de route se repose en ce moment. Il doit certainement y avoir une armoire à habit avec quelque chose à me mettre dedans, même si les tailles ne correspondent pas.</p>
<p>Je passe, de ce fait, la porte de la salle de bain et longe le couloir jusqu’à arriver au bout de celui-ci, où un escalier tournant à 180° m’attends. Quelques marches grincent et craquent sous l’effet de mon poids. La partie supérieure est faite d’un couloir identique à celui du bas, hormis une moquette qui le recouvre sur toute la longueur et qu’un lustre pend du plafond. Il s’agit d’une vieille lampe avec un couvercle de cuivre brunâtre. Une fenêtre se trouvant au fond, en face de moi, démarquant la fin de la demeure, éclaire le corridor. </p>
<p>Il y a deux portes sur le côté gauche et une seule sur la droite, placée entre les deux autres. Il s’agit de deux chambres à coucher, dont une est celle d’un nouveau né, arborant des tapisseries à nuages bleus et aux rideaux contenant des héros de dessins animés. La dernière porte donne sur une sorte de fourre-tout où à notamment été construit une immense maquette de train électrique, décorée d’un tapis vert pour imiter les prairies, des maison et autres bâtisses de plastique et, d’une quantité impressionnant de petits personnages peints à la main, donnant de la vie au tout. Il y a aussi, entassé dans un coin un tas de vieillerie sans aucune valeur commerciale, faisant le bonheur de la poussière. De vieux tableaux sont appuyés dans un autre coin, attendant un jour de grand ménage pour disparaître. Un vélo militaire dont le guidon manque est couché en travers de la pièce, servant de support pour les nombreuses toiles d’araignées de recouvrant. Une fenêtre aux volets clos se trouve dissimulée derrière une grosse armoire sans porte, je peux en voir une partie dépasser derrière le meuble. </p>
<p>Je pénètre dans la première chambre, celle des adultes et me dirige directement vers une armoire qui se trouve de l’autre côté d’un lit conjugal à baldaquin.  En ouvrant les portes de cette dernière, je découvre, accroché sur des cintres, une série de costards feutrés noire, quelques pulls de laine pour femme, des linges de bain, une quantité impressionnante de jupes de toutes sortes et cinq robes fleuries. Des paires de chaussures à talon sont entreposées sur la partie du bas, en dessous de la barre maintenant les cintres. Je tire les divers tiroirs superposés et trouve dans le second, quelques paires de chaussettes, certainement un peu petites pour nous, mais on va s’en contenter. Il n’y a aucun slip ou caleçon, hormis un vieux string pour femme roulé en boule et amassé au fond de la partie coulissante du meuble et trois soutiens gorges en dentelle fine. Deux tiroirs sur les quatre ouverts sont entièrement vides.</p>
<p>Décidément, me dis-je déçu, ce n’est pas ici que je vais trouver de quoi nous habiller chaudement. Mais, n’ayant pas dit mon dernier mot, je ressors de la chambre et redescend l’escalier en quête de la buanderie. </p>
<p>Arrivé au rez-de-chaussée, je réalise que l’accès à la buanderie ne peut se situer à cet étage, toutes les portes donnant sur une pièce ayant déjà été visitées, sans en apercevoir la moindre trace. </p>
<p>Je retourne tout de même, par acquis de conscience, à la salle de bain, pensant n’avoir peut-être pas remarqué la machine à laver le linge ; mais en vain.</p>
<p>Je réfléchis un instant, restant debout, immobile, jusqu’à supposer qu’un pièce attenant à la maison doit exister et que dans ce cas, il me faut ressortir et découvrir les alentours de la maison.</p>
<p>De ce fait, je reprends les habits humides que j’avais laissés trainer à terre en vrac jusqu’ici et me les repasse. Le tissu détrempé croche sur ma peau et peine à coulisser sur mes articulations. La sensation que je ressens, à chaque supplément enfilé, se dégrade et en devient de plus en plus désagréable. </p>
<p>Avant de ressortir de la demeure, je fais un bref passage au salon, prenant les trois casseroles qui se trouvaient au pied de la baignoire avec moi, faisant un crochet par la cuisine pour les remplir à nouveau. A ma grande surprise, une fine pellicule de neige s’est formé, sous l’influence de la tempête, au pied de la fenêtre brisée ; la chaleur de la pièce étant désormais proche de celle à l’extérieur, celle-ci ne semble pas vouloir fondre. Je dépose rapidement mes objets sur le feu et ressors de la pièce, refermant, comme toujours, la porte derrière moi.</p>
<p>Une fois sur le perron, je ne sais pas par ou commencer et décide d’aller voir en premier lieu du côté où passe la route, partant du principe qu’il doit certainement se trouver un garage pour ranger la voiture. </p>
<p>Mon idée se révèle être la bonne, de suite après avoir contourné l’angle de la maison, j’aperçois une sorte de cabanon, suffisamment large pour pouvoir parquer deux grosses voitures, sans soucis. Il s’agît d’une petite baraque de béton, avec un toit pentu en tôle ondulée, ne contenant qu’une lucarne en guise de fenêtre. Une double porte de bois, ressemblant à celle d’une grange, au sommet arrondi, est sécurisée par une grosse chaîne, au bout de laquelle se trouve un gros cadenas. </p>
<p>Je m’approche de cette grosse entrée et, tente de trouver un moyen d’y pénétrer. LA chaîne est bien trop épaisse pour être sciée et le cadenas, bien trop volumineux pour être brisé, même à coup de barre à mine. Par contre, chose que j’ai faillis ne pas voir, les anneaux vissés dans le bois sont entièrement rouillés et ne tiendront pas plus de deux minutes sous la force d’un levier, tirant sur la chaîne. Le manche d’un balai de bois, appuyé contre la façade du garage, devrait faire l’affaire. </p>
<p>Je m’en empare à pleines mains, le glisse derrière les maillons d’acier et, m’appuyant sur l’embout à l’opposée, basculant tout mon poids en avant, jusqu’à ce qu’une forte secousse me déstabilise, dans un claquement sec. Comme je l’espérais, une des fixations permettant de fermer la porte à laide de la chaîne, vient de céder, laissant le dispositif pendouillant dans le vide. </p>
<p>Le local de voiture est vide, à l’exception d’un petit établit contenant une dizaine d’outils soigneusement alignés contre le mur du fond et une petite armoires de métal posée à côté, renfermant certainement des solvants ou autres produits pour l’entretien. Une tondeuse à gazon, encore recouverte de résidus d’herbe, se trouve à côté d’une pile de pneus d’été, emballée dans les plastiques transparents. Une porte se trouve au fond du garage, je m’y rends et découvre effectivement une petite salle bétonnée, aux murs blancs et froids, dans laquelle se trouve un énorme chauffe-eau, ainsi qu’un sèche-linge et une machine à laver. </p>
<p>Dans le tambour de la lessiveuse, ne se trouve qu’une boule de plastique servant à diffuser le savon liquide. Par contre, le sèche-linge n’a pas été vidé dans l’empressement. Les habits contenus à l’intérieur sont secs et ne sentent pas du tout l’humidité, au contraire, ceux-ci sont imprégnés d’une douce odeur. Par contre, n’ayant pas étés sortis de suite de cet espace restreint, entassés en boule dedans, leur apparence laisse à désirer.</p>
<p>Cependant, il y a tout ce dont nous avons besoin pour nous revêtir de manière à ne pas avoir froid, partant du principe qu&#8217;il nous faut sécher les vestes polaires utilisées jusqu&#8217;à présent, afin de pouvoir les réutiliser, tout comme les gants et autres extras dus à la saison.</p>
<p>Il n&#8217;y a pas de sous vêtements dans la machine, seulement d&#8217;affreux pantalons de velours brun, mode rétro et des t-shirts ou des liquettes blanches. Quelques pull-overs en laine se trouvent dedans, mais il s&#8217;agît uniquement d&#8217;habits de femme, les couleurs pastelles en étant la preuve directe.</p>
<p>Malgré cet inconvénient de teinte, je me précipite sur un pantalon correspondant à peu de choses prêt à ma taille, serrant un peu au niveau des hanches, mais amplement convenable en la circonstance; me substituant au port du slip, le temps de sécher le mien. J&#8217;en prends un autre pour mon compagnon, bien que je doute que cela lui aille, vu sa stature élancée. Je ramène aussi dans la foulée un pull-over bleu turquoise, sachant que je me trimbale désormais avec un fuchsia. Vivement que mon ami se remette sur pied afin de pouvoir l&#8217;entendre, gorge déployée, se foutre ouvertement de moi, me mis-je à marmonner dans mon coin, souriant de moi-même. </p>
<p>De retour dans la maison, après avoir fait le plein de vêtements, je retourne au chevet de François, voir comment il se porte. Pour cela, je fais en premier une halte pour m&#8217;occuper des casseroles d&#8217;eau, laissées à bouillir sur le feu et que je transvase dans la baignoire pour la réchauffer, avant de les remplir à nouveau et de les replacer à chauffer.</p>
<p>Le bruit du loquet de la porte suffit à le tirer de son sommeil, se retournant sur son matelas pour me regarder, les yeux encore collés par le sommeil réparateur et le nez coulant. </p>
<p>J&#8217;ai dormis longtemps, me demande-t-il d&#8217;une voix rauque et discrète, à la limite du chuchotement. </p>
<p>Non, lui réponds-je, tentant de prendre le même ton de voix, sans doute par compassion, deux bonnes heures, tout au plus. Je t&#8217;ai fais couler un bon bain chaud, il t’attend. Ne t&#8217;en fais pas, j&#8217;ai pris soin de ne pas utiliser l&#8217;eau chaude, mais me suis battu pour gagner chaque degré de ce bain, lui dis-je en souriant. </p>
<p>Je l&#8217;invite à boire une bonne tasse du thé déposé sur sa table de nuit et dont il n&#8217;a toujours pas tenté d&#8217;en boire. Il laisse s&#8217;écouler quelques secondes et finit par se redresser et se saisir de  la tasse que je viens de lui remplir, pour la porter à ses lèvres.</p>
<p>Le breuvage semble lui faire le plus grand bien, je le vois reprendre des couleurs après chaque gorgée. Il reste faible pour l&#8217;instant, mais je reste confiant sur la suite de son rétablissement, c&#8217;est un garçon robuste et il paraît en meilleur forme après chaque minute passée à ses côtés.</p>
<p>Je lui fais part de sa nouvelle tenue vestimentaire, avant qu&#8217;il ne se lève à demi ressuscité, entièrement nu, sans même se couvrir de son drap de lit et le regarde impuissant éclater de rire, se réjouissant presque de l&#8217;opportunité de changement qui s&#8217;offre à lui. </p>
<p>Il n&#8217;y avait pas de sous-vêtement masculin, il nous faudra faire sans en attendant que nos calçons sèchent au coin du feu, lui précise-je. Mais, continue-je, tu verras, ses pantalons sont peut-être affreux, mais ils n&#8217;en restent pas moins confortable. Cela ne semble pas lui poser d&#8217;avantage de tracas et il enfile le sien sans rechigner. </p>
<p>Nous marchons ensuite en direction de la salle de bain où je le laisse un instant seul, afin d&#8217;aller lui chercher les dernières casseroles servant au réchauffement de son bain. </p>
<p>Lorsque je refais mon apparition, mes récipient d&#8217;eau bouillante dans les mains, je le retrouve debout, immobile, m&#8217;attendant pudiquement, les mains jointes sur son ventre, encore entièrement vêtu. Je comprends alors qu&#8217;il semble désirer un peu d&#8217;intimité et de ce fait, je me dépêche de verser le liquide fumant dans le reste stagnant de la baignoire, lui adresse un sourire amical et ressors de la pièce en refermant la porte derrière moi. </p>
<p>Je me dirige alors, une fois de plus, vers le salon pour m&#8217;emparer de la dernière casserole, laissée volontairement sur les flammes et retourne avec à la cuisine, après avoir jeté les deux dernières bûches dans le feu s&#8217;affaiblissant. J&#8217;avais préalablement repéré des sachets de soupe en poudre et m&#8217;apprête à en préparer pour mon ami et moi-même, à sa sortie du bain. Il ne s&#8217;agît que d&#8217;une vulgaire soupe d&#8217;asperge industrielle, ce n&#8217;est pas de la cuisine de maître, mais dans le cas actuel, elle m&#8217;apparaît comme telle. </p>
<p>Je revis, s&#8217;exclame François, lorsque je le vois réapparaître un bon quart d&#8217;heure plus tard sur le pas de porte de la cuisine, le cheveux ébouriffés et le teint à nouveau rougeoyant. Je me sens encore un peu engourdis, mais je n&#8217;ai plus froid et mes forces sont pour la plupart revenues, poursuit-il d&#8217;un ton convaincu, tapant fermement sur sa cage thoracique, afin d&#8217;appuyer ses dires.</p>
<p>Heureux de le constater, je lui tends un bol, duquel s&#8217;échappe un doux fumet alléchant. Tiens, lui dis-je, lui expliquant ce que ce dernier referme, lui précisant au passage, tout le bien que cela lui fera.</p>
<p>Bien qu&#8217;il se plaigne de n&#8217;avoir de fromage à ajouter dedans, cet encas semble lui convenir, ne l&#8217;entendant plus parler, le temps d&#8217;ingurgiter le tout par de rapides coups de cuillères, ne prenant pas même la peine de s&#8217;asseoir.  </p>
<p>Après ce court intermède de dégustation, il dépose son bol sur la table et se dirige vers la fenêtre de la cuisine, en tire les fins rideaux confectionnés au crochet et regarde à l&#8217;extérieur. La tempête s&#8217;est atténuée, mais sévit toujours, me dit-il d&#8217;une voix grave. Qui plus est, nous ne savons même pas où aller exactement, ajoute-t-il, se retournant en  ma direction, croisant mon regard.  </p>
<p>Cela me fais subitement me souvenir que j&#8217;ai laissé le billet de un dollar et la bague le maintenant enroulé dans ma poche de pantalon; il me faut la récupéré, sinon je risque de l&#8217;oublier. Je n&#8217;en ai pas encore découvert la signification, mais je risque très certainement d&#8217;en avoir encore besoin.</p>
<p>M&#8217;excusant auprès de mon compagnon d&#8217;aventure, je quitte la pièce et retourne à la salle de bain, où mon pantalon détrempé se trouve encore en boule sur le sol et en retire les deux précieux objets. </p>
<p>Revenant à la cuisine, je propose à François de passer la nuit ici et demain, au réveil, de reprendre la route. Cela nous laisserait le temps de terminer de sécher nos affaires et de nous reposer un peu, dis-je pour argumenter ma proposition. </p>
<p>Malgré sa hâte de terminer notre quête, il finit par accepter mon offre, après une longue minute de silence, avant de revenir sur son choix. La fin de la journée approche déjà, me dit-il, laissons la nuit s&#8217;étendre et repartons. Notre présence ici est risquée, nous sommes en lisière du village, nous n&#8217;aurons pas le temps de voir venir les milices, si elles finissent par retrouver notre trace, argumente-t-il. N&#8217;oublies pas Marius, il nous a vu et sait où nous allons, lance-t-il ensuite, laissant un temps de suspend avant de continuer. Combien de temps résisterait-il aux interrogatoires de la milice,  si elles parviennent jusqu’à lui, avant de tout avouer à notre sujet, me demande-t-il.</p>
<p>Cette dernière interrogation me glace le sang et, de suite, je rejoins son point de vue, lui proposant de quitter cet endroit la nuit venue. En attendant, lui dis-je, cela nous laisse deux bonnes heures pour mettre nos habits au bord du feu pour pouvoir les enfiler à nouveau pour notre départ.</p>
<p>Je me charge alors de réunir les tas d’habits laissés à la salle de bain, tandis que François est afféré à tendre deux longs bouts de ficelles le plus près possible du foyer. Lorsque je le rejoins au salon, il termine d’accrocher le dernier nœud, qu’il fixe au cadre nu de la fenêtre brisée.</p>
<p>Les dernières flammes du brasier tentent une dernière danse, avant de disparaître peu à peu, affaiblies par le manque de bûche. Un tapis de braises rouge écarlates luit au fond de la cheminée, agacé par les courants d’air émanant de la brèche dans le mur. </p>
<p>Nous déposons les habits sur les fils tendus, procédant en suivant une logique simple et, que nous espérons efficace, à savoir, de placer les vêtements les plus humides en avant, de manière à leur faire bénéficier d’un écran de chaleur supérieur à ceux venant en second plan.</p>
<p>Suite à cela, tentant d’occuper le temps qui nous sépare encore du moment de partir d’ici et d’abandonner la demeure derrière nous, nous nous retrouvons, une fois de plus dans la cuisine, autour de la table, afin de réexaminer le billet de un dollars et l’anneau aux armoiries d’or qui l’entoure.</p>
<p>Mais, malgré le temps passé à essayer de percer le mystère de ce fameux papier valeur, temps qui s’enfuit sans crier garde,  nous ne trouvons pas plus de réponse que toutes les fois précédentes où nous avons sorti ce dernier pour l’inspecter sous tous ses angles. Rien n’apparaît en transparence lorsque nous regardons à travers face à une source de lumière et la couleur ne déteint pas si nous frottons avec nos doigts dessus. Même le stratagème que nous utilisions lors de notre enfance faite de rêveries, où nous nous prenions pour des supers agents secrets, chargés de missions d’ordre mondial , cachant nos codes secret en les écrivant à l’aide de jus de citron et que notre correspondant pouvait relire en passant la feuille au-dessus de la flamme d’une bougie, ne mène à rien. Aucun n’indice n’apparaît et aucune idée ne nous traverse l’esprit, si ce n’est celle de commencer à croire que l’Abbé s’est joué de nous en nous indiquant une fausse piste.</p>
<p>A cet instant, le doute commence à s’emparer de nous, remettant la totalité de nos efforts, depuis notre triste rencontre avec l’homme d’Eglise, en question. Nous aurait-il indiqué une fausse piste pour nous induire en erreur, ou aurait-il décidé de nous empêcher de mener à bien notre quête. Nous refusons de reconnaître cette possibilité, toutefois, un sentiment de frustration s’empare de nous, taraudant nos esprits. </p>
<p>Lorsque François interrompe notre discussion, déclarant avoir suffisamment patienté, se retournant pour regarder par la fenêtre, nous constatons que la nuit est tombée et que nous ne distinguons plus que notre reflet dans le verre poli de la vitre. Nous n’avons même pas remarqués que la luminosité avait progressivement laissé place à l’obscurité, François ayant allumé machinalement une bougie durant notre conversation et l’ayant déposé entre nous sur le centre de la table.</p>
<p>Allons voir où en sont les habits, me dit-il se levant de sa chaise soudainement, avant de se diriger en direction de la pièce d’en face, le bougeoir soutenant la source de lumière dans sa main gauche, tendue devant lui.. Le vent qui hurlait jusqu’ici sous la porte close de la chambre de détente s’est muté en un sifflement aléatoire ; la tempête a enfin dû retomber, ou du moins se calmer. </p>
<p>La lueur rougeoyante qui s’échappait du foyer de la cheminée n’est plus, les braises ayant refroidies et ayant repris une couleur sombre et terne de charbon. La pièce est plongée dans les ténèbres. Seuls une auréole d’or luisant entour  mon ami, émanant de la bougie qu’il tient fermement. Le rayonnement de chaleur  qui formait comme un bouclier thermique autour de la cheminée a laissé sa place au froid persistant qui s’infiltre dans la pièce en continu. Le salon se transforme progressivement en chambre froide où ne manque juste que les cartiers de bœuf suspendus au plafond à l’aide de gros crochets en forme de « S ». A chaque expiration que nous faisons, un nuage de vapeur s’échappe de notre bouche ou de nos narines. Il ne doit guère faire plus de huit à dix degrés, au maximum, dans cette pièce. </p>
<p>Ne trainons pas ici, me dit alors mon compagnon d’aventure, se frottant les mains pour se réchauffer. Décroches les deux extrémités de fils de ton côté et transportons le tout directement dans le couloir, continue-t-il. Nous ferons le tri une fois à l’abri du vent et du froid, conclut-il, commençant de son côté à attaquer le premier nœud, après avoir déposé le bougeoir à terre.</p>
<p>Après quelques minutes de lutte acharnée avec les étendages, nous finissons par parvenir à les emmener où nous le désirons et entreprenons de décrocher chaque vêtement un à un, avant d’enfiler à nouveau nos tenues respectives. Les doublures de vos vestes sont encore un peu humide et froides,  mais, à l’exception de ces dernières et de nos chaussures, les reste est à peu près sec. </p>
<p>Etant paré, nous laissons la demeure telle quelle et sortons sur le pas de porte, nous faufilant, après avoir chaussé nos raquettes, dans la nuit sombre et froide.  La porte de la maison restée ouverte, finit par claquer derrière nous, tandis que nos pas s’enfoncent déjà dans l’épaisse couche de neige qui recouvre le chemin. </p>
<p>Les masses difformes des sapins surgissent de la nuit au fur et à mesure de notre lente évolution, dressant leurs inquiétantes silhouettes mouvantes sur notre route. Un pant de toit apparaît sur notre gauche, à quelques enjambées, surmonté d’une antenne parabolique, suspendue dans le vide. Une clôture enneigée semble faire le tour de cette habitation, tandis qu’une boîte à lettre se bat contre la neige qui s’amoncèle tout autour. Rapidement après, une seconde maison se profile sur notre gauche, présentant à première vue, les mêmes dispositions que la précédente, hormis un terrain devenant légèrement en pente. </p>
<p>Une fois ces deux bâtiments passés, plus rien ne semble parvenir à percer la nuit qui s’étend de plus en plus. Plus d’une dizaine de minutes s’écoule avant que quelque chose n’apparaisse à nouveau face à nous. Une forme arrondie, haute de plusieurs mètres, imposante, reflétant, par endroits, d’infimes lueurs, provenant de la lune et se répercutant sur une surface métallique. Ce qui m’est apparu en premier comme un dôme d’argent, n’est autre qu’un immense hangar en tôles ondulées, à demi rouillées et pour la plupart, déchirées, aux coins retroussés.</p>
<p>Sous nos raquettes enneigées, la route que nous tentons de suivre semble se séparer en deux parties distinctes, chacune contournant l’entrepôt de métal d’un côté différent. Nous suivons instinctivement le tronçon du bas, celui-ci paraissant plus large, les talus de neige délimitant la chaussée sur les bords nous l’indiquant ainsi. </p>
<p>A nouveau, une nouvelle période de dix minutes à peu près de marche s’écoule, sans que nous ne distinguions quoi que ce soit à travers cette nuit opaque et froide. </p>
<p>Nous n’échangeons pratiquement aucun mot durant le trajet et nous contentons d’économiser nos force et concentrer notre énergie sur notre capacité à emmagasiner le plus de chaleur possible.</p>
<p>Tout à coup, François s’arrête subitement, se redressant, avant de s’écrier un flot d’injures à son égard, tapant de son pied droite dans un petit tas de neige à côté de lui, le faisant exploser en des milliers de petites particules scintillantes, s’élevant et retombant en pluie luisante. </p>
<p>Que t’arrive-t-il, lui demande-je surpris par cette soudaine éruption de colère et de violence qui s’empare de lui, le poussant à agir de la sorte. Pourquoi cries-tu pareillement, continue-je de le questionner, m’arrêtant à mon tour à sa hauteur, les yeux écarquillés. </p>
<p>Les sacs, me hurle-t-il. Bon Dieu, nous avons oublié les sacs dans la maison, répète-t-il. Je me disais bien qu’il nous manquait quelque chose en partant de là-bas, s’écrie-t-il encore, avant de rajouter un juron.</p>
<p>Constatant à regret que, malgré sa mauvaise humeur subite, il n’a pas tort ; ni lui, ni moi n’y avons pensé, tant nous étions pressés de poursuivre notre périple. Ca ne fait rien, lui réponds-je, tentant de lui donner une impression de confiance et d’assurance dans ma voix. On trouvera d’autres habits et pour ce qui est des objets récoltés, on se débrouillera, lui fais-je remarquer. Il me reste encore le billet d’un dollar et l’anneau qui l’entourait, dans ma poche arrière de pantalon, poursuis-je, tentant de garder toute son attention. Cependant, malgré mes efforts, François me tourne déjà le dos, haussant les épaules, s’en allant reprendre sa route, bougonnant. Sa réaction puérile me fait sourire intérieurement, ne voulant pas le lui montrer pour ne pas d’avantage le courroucer.</p>
<p>Mais alors que nous nous apprêtons à commencer à nous disputer, des formes de villas et de granges de fermes commencent à se dévoiler, tant sur notre gauche, que sur notre droite. Cette fois-ci, il n’y a plus de doute, déclare mon compagnon d’aventure, nous devons bien être arrivés dans le village de Bourg-Saint-Pierre. </p>
<p>Nous marchons dans la rue principale, nous engouffrant dans le long couloir sombre se faufilant entre les maisons accolées. Tout est calme et un silence pesant règne sur cette bourgade abandonnée et laissée à l’agonie. La tempête termine d’entièrement s’estomper, tandis que les chutes de neige se font pratiquement imperceptible. Le ciel s’éclaircit peu à peu, éclairé de milliers d’étoiles, tandis qu’une faible nappe de brume commence à se former.</p>
<p>Subitement, raisonnant à moins d’un mètre de moi, juste après mon passage, un bruit sourd survient, me faisant sursauter et effectuer un pas de côté, comme pour me prémunir de toute attaque éventuelle. Fermant les yeux, j’attends que quelque chose se passe, que le coup porté par mon assaillant soudain me touche.</p>
<p>Un éclat de rire provenant de mon ami de parcours me pousse à ouvrir à nouveau les yeux, la tête enfouie dans mes épaules, les mains placées devant mon visage et une grimace figée sur ma face blême ; je tente de comprendre ce qui vient de se passer. </p>
<p>Cherchant du regard la provenance de ce bruit m’ayant conféré cet air ahurit, je finis par sourire à mon tour, découvrant un tas de neige juste derrière moi, ayant chuté d’un avant-toit dont la capacité de stockage a été dépassée.  Je me détends à nouveau, relâchant la tension qui surélève mes épaules et, laisse échapper un soupire de soulagement, le cœur battant.</p>
<p>Une petite église de village, au clocher étroit s&#8217;élevant dans la nuit, se trouve face à nous.  Une inscription nous indique qu&#8217;il s&#8217;agît de la chapelle de Notre Dame de Lorette, construite en 1739. Il s&#8217;agirait, selon la petite plaquette de bronze sur laquelle se trouvent les informations concernant l&#8217;antique bâtiment, du plus vieux clocher de canton valaisan et que ce dernier aurait été construit bien avant le reste du lieu saint, au XIe siècle.  </p>
<p>Ne pouvant que difficilement distinguer les détails gravés dans la pierre constituant les façades de la bâtisse, nous décrochons rapidement notre attention du lieu de recueillement et poursuivons notre lente évolution, jusqu&#8217;à découvrir, deux pâtés de maison plus loin, un petit sentier menant passant entre deux maisons et se rendant à une habitation en arrière plan, dont nous n&#8217;apercevons qu&#8217;une infime partie de sa silhouette.</p>
<p>Allons passer la nuit dans celle-ci, me dit François, se postant face à la demeure, les mains sur ses hanches, de la condensation s&#8217;échappant de sa bouche sous l&#8217;influence du froid. Il fait trop sombre pour continuer et la couche de neige s&#8217;est nettement épaissie depuis notre départ de ce matin, poursuit-il, saisissant un piquet de balisassions de chaussée, dépassant de cinq centimètres du sol et le dégageant entièrement de la masse recouvrant la route. Charogne, s’exclame-t-il bruyamment, soulevant la longue tige de bois peinte en orange vif et surmontée de catadioptres. As-tu vu la taille de cet indicateur, me questionne-t-il ensuite, me présentant le morceau filiforme de bois. Mais, avant que je n&#8217;aie le temps de lui répondre, il poursuit en disant être abasourdit en déduisant la hauteur de la couche neigeuse sur laquelle nous avançons; une épaisseur de plus de deux mètres vingt.</p>
<p>Maintenant qu&#8217;il m&#8217;en fait la réflexion, je constate en regardant autour de moi que certaines portes d&#8217;entrées, pouvant apparaître dans mon champ de vision,  sont quasi totalement obstruées par le mur de neige et que les maisons qui me semblaient rétrécir au fur et à mesure de la journée, sont en réalité enfouies sous le manteau blanc, le rez-de-chaussée passé en dessous du niveau du sol.</p>
<p>Comment comptes-tu t&#8217;y prendre pour pénétrer dans celle-ci, la porte d&#8217;entrée est pratiquement entièrement cachée sous la neige, lui demande-je. Si on déblaye la porte, cela va nous prendre des heures, user le peu de force qu&#8217;il nous reste et surtout, cela reviendrait au même que de mettre une pancarte avec écrit en grosses lettres fluorescente « NOUS SOMMES ICI ! », me mets-je à bougonner.</p>
<p>Ne t&#8217;en fais pas, éclate-t-il de rire. Nous allons simplement passer par une des fenêtre au premier, il n&#8217;y a qu&#8217;à escalader la balustrade du balcon qui se trouve à moins d&#8217;un mètre du plancher, me répond-t-il ensuite.</p>
<p>Sur ses paroles, François s&#8217;avance sur le petit chemin se faufilant entre deux murs de béton et, une fois devant la bâtisse qui se révèle être un typique chalet Suisse en bois foncé et au poutres travaillées et taillées avec finesse, s&#8217;arrête un instant pour jauger la meilleure solution pour escalader l&#8217;épaisse barrière de sécurité. Une peinture sous la balustrade du balcon, à demi enfouie dans la neige,  représentant la désalpe d&#8217;un troupeau de bovins de couleur noir et tacheté de blanc, accompagné de berger du Jura, haut sur patte, avec un pelage noir, parsemé de brun et de longues oreilles pendantes.</p>
<p>Finalement, il finit par détacher les sangles de ses raquettes, après s&#8217;être approché au plus près de la petite habitation aux volets verts et avoir décroché une des bacs à fleur accroché à la rambarde par de simples crochets métalliques, se frayant un passage pour passer par dessus la barrière. Prenant appuis sur la surface plane de ses raquettes, il soulève une première fois sa jambe gauche pour tenter de la passer de l&#8217;autre côté de l&#8217;obstacle et finit par devoir la replacer en souplesse sur son point de départ, risquant de perdre l&#8217;équilibre. </p>
<p>Je m&#8217;approche de lui afin de le stabiliser et l&#8217;aider à monter, mais ce dernier veut y arriver seul et repousse mon coup de main. Il se saisit à nouveau de la rambarde, mais cette fois-ci, des deux mains et s&#8217;élance à pied joint, tentant une autre approche, se laissant basculer par dessus en utilisant son ventre comme point de balancier. </p>
<p>Je vois soudain se pieds se redresser dans le vide, tandis que le reste de son corps disparaît derrière le rebord surélevé du bacon, dans un bruit sourd. Quelques secondes sont nécessaires à mon compagnon d&#8217;aventure pour se relever, le dos couvert de neige.</p>
<p>Enlève tes raquettes et passe-moi les miennes par la même occasion, me dit-il, me tendant la main. Je m&#8217;exécute et, de suite après qu&#8217;il les ait laissés tomber de son côté de la barrière, saisis sa main, qu&#8217;il me tend à nouveau, mais cette fois-ci, pour m&#8217;aider à le rejoindre. </p>
<p>Mes pieds se sont enfoncés dans la masse molle et froide, François doit redoubler de force pour me hisser. Je tente de l&#8217;aider au maximum en m&#8217;aidant de mon autre main pour m&#8217;appuyer sur le bois de la rambarde et, après une lutte acharnée contre l&#8217;attraction terrestre et mon propre poids, je finis enfin par réussir à gravir l&#8217;obstacle.</p>
<p>A peine ai-je le temps de me redresser, qu&#8217;un craquement se fait entendre et la double porte-fenêtre donnant sur un salon avec cuisine ouverte s&#8217;ouvre brutalement, sous l&#8217;influence de l&#8217;épaule droite de mon compagnon de route, nous donnant ainsi accès à l&#8217;intérieur de la maisonnette.</p>
<p>Les meubles, tous recouverts d&#8217;un drap blanc, donne à la pièce une impression de zone de quarantaine ou de lieu de crime après investigation de la police scientifique; il ne manque que le pourtour d&#8217;un cadavre tracé sur le plancher à la craie blanche pour venir collaborer cette impression. Je crois même finir par percevoir l&#8217;odeur fétide de la chaire décomposée et du sang coagulé, é force d&#8217;y penser en regardant autour de moi.</p>
<p>Etant le dernier à avoir franchis le pas de porte, je profite que la fenêtre n&#8217;ait pas été brisée pour tenter de colmater à nouveau, au mieux, les deux parois de la double porte. Le dossier d&#8217;une chaise à bascule en bois, située juste à côté des deux parois de verre, me sert à en bloquer l&#8217;ouverture, en le calant sous les poignées de chaque porte.</p>
<p>François me jette alors un linge, qu&#8217;il sort de la cuisine et me demande de le calfeutrer sous l&#8217;encadrure de porte, afin de limiter les courants d&#8217;air se faufilant dans la fissure séparant la porte de son montant, le bois ayant été légèrement déformé par l&#8217;impacte lors de l&#8217;effraction.</p>
<p>Une fois ceci accompli, je rejoins mon acolyte qui a été s&#8217;affaler dans un des fauteuils de tissu, aux larges accoudoirs rembourrés, sans même retirer la housse blanche. Lâchant un long soupire de soulagement et retirant ses chaussure avec ses pieds, après avoir préalablement enlevé sa veste, il place ses mains derrière sa nuque et s&#8217;installe confortablement, se laissant glisser au fond du canapé. J&#8217;en fais de même, profitant du calme qui règne pour fermer un instant mes paupières.</p>
<p>Exténués par cette journée harassante de marche, nous sombrons rapidement dans un profond sommeil, qui nous conduit directement jusqu&#8217;au matin suivant.</p>
<p><strong>Chapitre suivant : En ligne dès le 16.05.2010&#8230;</strong></p>
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		<title>L’AVENEMENT DES TYRANS – Chapitre 8</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Mar 2010 15:08:49 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Sommets enneigés
Après avoir emprunté la jonction menant à l&#8217;autoroute A1, menant en direction de Lausanne, un des chefs lieux de la partie francophone de la Suisse, nous ne dépassons pas la limitation de 120 km/h, afin de ne pas se refaire photographier par un des nombreux radars routier sur ce genre de médianes à hautes [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Sommets enneigés</strong></p>
<p>Après avoir emprunté la jonction menant à l&#8217;autoroute A1, menant en direction de Lausanne, un des chefs lieux de la partie francophone de la Suisse, nous ne dépassons pas la limitation de 120 km/h, afin de ne pas se refaire photographier par un des nombreux radars routier sur ce genre de médianes à hautes vitesses.</p>
<p>François, engagés sur la double voie rapide, a retrouvé son calme habituel et sa bonne humeur constante, tandis que moi, pour ma part, je commence à me détendre progressivement. Je profite de déplier la carte géographique trouvée le matin même lors de notre halte à Sainte-Croix et étudie à nouveau le tracé à suivre pour se rendre à Bourg Saint-Pierre. </p>
<p>Mais, à peine avons nous parcouru les deux premiers kilomètres qu&#8217;apparaît au loin la silhouette d&#8217;un cabriolet arrêté sur la piste d&#8217;arrêt d&#8217;urgence, à droite. La portière du côté de la circulation est entrouverte et dépasse sur notre voie. Les feux de détresse ne clignotent pas et rien n&#8217;avertit sa présence. </p>
<p>François, à titre préventif, ralentit avant de parvenir à auteur du véhicule suspect, jusqu&#8217;à rouler à la vitesse du pas. Il s&#8217;agit d&#8217;une Peugeot bleue métallisée, immatriculée en France voisine. Le propriétaire est manquant,  mais je peux distinguer sur le siège passager des emballages de nourriture sous vide et une bouteille d&#8217;eau entièrement bue. Des mégots de cigarettes sont répandus sur le sol devant et sur le côté de la voiture. Il doit y en avoir au minimum douze ou treize. Le type a dû attendre longtemps ici, mais pourquoi donc, me demande-je. De ce fait, je commence à chercher du regard un indice pouvant répondre à cette question. </p>
<p>La roue avant gauche du véhicule a été retirée, je ne l&#8217;ai pas remarqué de suite, le cric soulevant suffisamment la voiture pour ne pas la faire pencher. Une roue crevée est effectivement couchée à quelques mètres de là, dans l&#8217;herbe, appuyée contre la rambarde de sécurité. Le pneu semble avoir littéralement été désintégré. Je crois comprendre ce qui c&#8217;est passé, me dis-je. Après avoir crevé et, avoir été contraint de s&#8217;arrêter, se rendant compte que sa roue de secoure n&#8217;était pas opérationnel ou manquante, il est automatiquement allé à pied jusqu&#8217;à la borne téléphonique de secoure située à une centaine de mètre, puis, après avoir été en communication avec ce qu&#8217;il croyait être le centre de dépannage, est revenu attendre l&#8217;aide promise à sa voiture. Les soldats de milice n&#8217;ont eu plus qu&#8217;à venir le chercher, sans résistance et le faire disparaître.</p>
<p>Ne t&#8217;arrête pas, dis-je à mon compagnon, ils ont fait le ménage par ici, on y trouvera plus rien d&#8217;intéressant et nous n&#8217;avons plus de Jerrican pour stocker l&#8217;essence siphonnée. Mais François continue quelques mètres à rouler à ce rythme, avant de finalement quitter son rétroviseur des yeux, pour voir le véhicule arrêté disparaître derrière nous et, appuie à nouveau sur la pédale d&#8217;accélérateur. </p>
<p>Rapidement, nous nous retrouvons à nouveau sur une piste entièrement déserte, avec pour seul compagnie quelques vaches errantes qui s&#8217;arrêtent de brouter, pour nous regarder passer, l&#8217;air suspicieuses.</p>
<p>Le temps s&#8217;assombrit au fur et à mesure que nous évoluons et la couche de nuages qui s&#8217;entasse le long des montagnes du Jura s&#8217;épaissit. Les premières gouttes de pluie commencent à venir s&#8217;écraser sur le pare-brise, tandis qu&#8217;à l&#8217;horizon gronde le tonnerre. Les rafales de vent ne cessent de s&#8217;accroître, brassant les feuilles mortes sur le sol et chahutant les praires de longs assauts répétés. </p>
<p>Un éclair déchire soudainement le ciel au loin, avant de disparaître, laissant dans nos yeux des particules sombres, dues à l&#8217;éblouissement. Un violent fracas éclate quelques secondes plus tard, nous faisant tous deux sursauter. A la suite de cela, la pluie, en un torrent continu, se déverse subitement, semblant ne plus vouloir stopper sa croissance démesurée. La chaussée est rapidement submergée sous une fine pellicule d&#8217;eau s&#8217;épaississant à chaque seconde, mélangée aux gaz d&#8217;échappements imprégnés dans le bitume poreux. </p>
<p>François est contraint de ralentir le véhicule d&#8217;une bonne vingtaine de kilomètres à l&#8217;heure pour ne pas risquer un aquaplaning, qui risquerait de nous immobiliser définitivement sur le bas-côté. La visibilité à pratiquement totalement disparue dès notre entrée dans le rideau de pluie qui s&#8217;abat, laissant sa place à un voile gris sur lequel se répercute la lueur de nos phares.</p>
<p>La voiture, malmenée par le vent tempétueux qui sévit, peine à garder une trajectoire rectiligne et subit des chocs latéraux qui se répercutent dans le volant. Mon compagnon s&#8217;accroche à celui-ci, tentant d&#8217;amoindrir les écarts au maximum.</p>
<p>Une vingtaine de minutes s&#8217;écoule avant que nous finissions par sortir de ces trombes d&#8217;eau, roulant désormais sous une simple averse, plus fine et plus atténuée. Le rythme ininterrompu des essuie-glaces parvient à évacuer suffisamment de liquide pour nous permettre de distinguer, à nouveau, correctement la chaussée qui s&#8217;étend à perte de vue devant nous. </p>
<p>Le ciel s&#8217;éclaircit, repoussant les nuages, malgré les averses qui continuent. Un arc-en-ciel multicolore finit par apparaître dans les champs que nous longeons, passant par dessus l&#8217;autoroute et allant se perdre derrière une colline ensoleillée, non loin de là. </p>
<p>Un panneau vert, sur la droite de la route, nous indique une séparation des voies, la première allant en direction d’Orbe et la seconde, que nous nous apprêtons à suivre, se dirigeant en direction de Montreux. Une cinquantaine de kilomètres nous séparent de la prestigieuse ville lacustre, dont le casino et le Palace en font la renommée mondiale. Le calcul est vite fait dans ma tête et j&#8217;annonce enjoué à mon coéquipier, les vingt à trente minutes de trajet qui nous attendent pour y arriver. </p>
<p>Un petit bois s&#8217;étend sur notre droite, tandis que nous passons sous les derniers ponts permettant les la jonction des différents tracés d&#8217;autoroutes qui se rencontrent à cet endroit. Des champs, pour la plupart livrés à eux-mêmes, s&#8217;étendent ensuite à perte de vue sous nos yeux, alors que défilent les piquets réfléchissant délimitant le pourtour de la route. Quelques fermes bordent le tronçon, laissant le conducteur citadin normalement stressé par sa journée, rêveur. </p>
<p>Le décor est assez monotone et le minutes tardent à s&#8217;écouler, pourtant, il nous faut rester aux aguets pour ne pas se laisser surprendre. Je propose alors à François de s&#8217;arrêter et de le remplacer au volant de notre bolide, mais celui-ci, tel un enfant, se contente de faire semblant de ne pas entendre ma question. Faisant comme si de rien n&#8217;était, il finit par tourner la tête en ma direction et me sourire, comme pour tenter de m&#8217;amadouer afin de garder son nouveau jouet entre les mains. Je fais mine de ne pas y prêter attention et finit par abandonner ma requête, la remettant à plus tard.</p>
<p>Une légère tension se fait naissante dans l&#8217;habitacle de la voiture et un silence déconcertant commence à prendre ses aises entre nous. </p>
<p>Nous passons sous un nouvel échangeur autoroutier nous indiquant notre passage à proximité de Chavornay, avant de franchir un petit pont nous transportant de l&#8217;autre côté de la rivière qui croise perpendiculairement nos voies et longe les bords de la petite ville. </p>
<p>Plus nous avançons et plus le temps semble s&#8217;adoucir, offrant même quelques bouts de ciel bleu par endroits. Le soleil tarde à percer la couche de nuage qui se disperse peu à peu, mais la luminosité revenante nous invite à nous réjouir.</p>
<p>Après avoir passé La Sarraz et Cossonay, nous parvenons à l&#8217;embranchement de Villars-Sainte-Croix, où les maisons commencent à nouveau à affluer et où la campagne semble partager ses espaces verdoyants avec la civilisation, de manière équilibrée. Un nombre de voies impressionnant entrecroise notre route, servant à desservir les localités alentours.</p>
<p>Puis nous traversons Crissier et Ecublens, offrant un aperçu de la grande ville qui nous attend à la prochaine étape. Des industries diverses sont accolées à l&#8217;autoroute, exposant fièrement leurs emblèmes publicitaires lumineuses sur les bâtiments ou dans le ciel. </p>
<p>Mes yeux croisent une entreprise de transport dont la totalité des camions semblent soigneusement alignés sur le vaste parking. Les ponts de chargement sont vides et des montagnes de palettes sont entassées le long de la bâtisse. Aucune activité ne s&#8217;y déroule et il n&#8217;y a pas le moindre signe de vie. </p>
<p>Le reste des entreprises ne paraît pas plus animé. Seuls les drapeaux qui flottent au gré du vent, au dessus des toits pentus des industries, donnent une impression de réalité. On se croirait  dans un film de Stephen King ou une série Z de bas niveau mettant en scène une horde de mort vivants déferlants sur le monde. </p>
<p>La suite devient difficile à analyser car des murs antibruit se dressent sur plus de trois mètres, cachant la ville qui se dissimule derrière. On ne distingue plus que les tuiles orangées des maisons cachées en arrière plan.</p>
<p>Lorsque nous ressortons de l&#8217;allée aux palissades arrondies, repoussant le vacarme des automobiles lancées à grande vitesse, nous nous retrouvons au bord du Lac Léman. Une vue magnifique sur les montagnes de l&#8217;autre côté de la rive se présente à nos yeux, forçant même François, émerveillé, à ralentir et à quitter un instant la route du regard. </p>
<p>Nous pouvons aisément distinguer la berge Française en face de nous, dont la limite géopolitique se situe au centre de l&#8217;étendue d&#8217;eau. Une éclaircie au dessus de la France permet un ensoleillement partiel de cette  zone et fait ressortir les petits villages lacustres qui bordent les berges. </p>
<p>Le lac, créé par une série de plissements tectonique, pour la partie sud appartenant à la France et, par le retrait du glacier du Rhône, pour la grande partie s&#8217;étendant entre Genève et Montreux, se serait constitué après la dernière période glaciaire, il y a près de 15&#8242;000 ans, m&#8217;apprends François. Je me souviens avoir lu cela dans l&#8217;atlas que j&#8217;ai feuilleté à l&#8217;Abbaye de Montbenoît.  Il s&#8217;agit du plus grand lac d&#8217;Europe occidentale, sauf erreur de ma part, précise-t-il. </p>
<p>J&#8217;avais lu une fois un guide sur ce lac international qui expliquait que, bien que situé en bordure de montagne, celui-ci, par la masse d&#8217;eau qu&#8217;il contient, crée autour de lui un microclimat. En particulier à Montreux, où à ses abords immédiats, l&#8217;on peut observer pousser des palmiers, des agaves ou d&#8217;autres plantes exotiques. En hiver, le lac restitue la chaleur mise en réserve durant l&#8217;été et adoucit le rude hiver montagnard, dis-je en réponse au savoir de mon ami. Je continue en expliquant qu&#8217;en en hiver, lorsque certaines conditions climatiques particulières sont réunies, de l&#8217;humidité plus chaude que l&#8217;atmosphère s&#8217;élève des eaux du lac et stagne jusqu&#8217;à se transformer en épais brouillard qui s&#8217;accumule sur deux ou trois cent mètres de haut, pouvant rester 100 mètres au-dessus du sol, durant deux à trois semaines. Cette mer de nuage de plus en plus épaisse déborde du bassin lémanique et envahit finalement les vallées adjacentes jusqu&#8217;à une altitude de 800 à 1 000 m.</p>
<p>Amusé par notre petit jeu de connaissance géographique, François remet une couche et tente de me devancer en me racontant que le lac reçoit de l&#8217;eau de plusieurs rivières importantes provenant des cantons limitrophes et du département de la Haute-Savoie. Le Rhône est l&#8217;apport le plus important car il regroupe toutes les rivières et torrents des versants du canton du Valais et de Vaud. </p>
<p>Mais à ce moment, je lui coupe la parole et lui précise d&#8217;un air un peu présomptueux qu&#8217;il faut une douzaine d&#8217;années pour que les eaux du lac soient complètement brassées.</p>
<p>Cependant, croyant mon adversaire hors jeu, je ne m&#8217;attends pas à son retour et reçoit une bonne leçon d&#8217;écologie de sa part lorsque celui-ci me décrit les nuisances dues aux produits polluants dans cette masse aqueuse de plus de 582 km2. Les études paléo-environnementale, me dit-il, faites à partir des restes de végétaux, par la station d&#8217;hydrologie lacustre de l&#8217;INRA, basée à Thonon-les-Bains, avaient révélé que le bassin lémanique a connu de fortes variations climatiques et biologiques depuis un demi-siècle. De nombreuses espèces végétales ont disparu, poursuit-il, car les concentrations excessives de phosphore, d&#8217;herbicides, de pesticides et de métaux lourds, issues des activités urbaines et agricoles, ont permis à l&#8217;excès la production des algues qui ont surconsommé l&#8217;oxygène contenu dans l&#8217;eau; on appel ce phénomène l&#8217;eutrophisation. </p>
<p>Un moment de silence s&#8217;écoule après ces mots bien scientifiques, le temps de digérer ces termes techniques, avant que François ne persiste dans le sujet en ajoutant que cette densification de la matière solide en suspension fragilise le phytoplancton, car il ne reçoit plus assez de lumière. Le problème me paraît alors plus accessible suite à cette précision et je fais un effort pour me concentrer sur la suite. </p>
<p>De plus, insiste-t-il, la disparition du phytoplancton fournit un terrain propice aux cyanobactéries ou micro-algues, qui rendent l&#8217;eau, par création de toxines hépatiques, nocive à la consommation des poissons, voir même à la baignade.</p>
<p>Je sais, lui dis-je subitement, qu&#8217;avec la raréfaction des brassages complets du lac, qui nécessitent des hivers très froids lors desquels l&#8217;eau de surface apporte son oxygène en profondeur, le réchauffement climatique, qui modifie les dates des périodes de fraie des poissons, sont à l&#8217;origine de nouvelles adaptations de l&#8217;écosystème du lac. </p>
<p>Par ailleurs, je me souviens vaguement un article lu, il y a de cela quelques mois, dans la salle d&#8217;attente de mon dentiste, qui traitait de ce magnifique endroit, narrant les particularités de ce lac. J&#8217;ai parcouru le papier qui disait que l&#8217;écrevisse américaine, relâchée par erreur dans le lac dans les années 1980, a aujourd&#8217;hui colonisé ses eaux et infligé de sévères séquelles à la faune qui s&#8217;y trouvait. D&#8217;autre part, j&#8217;avais aussi relevé un passage racontant qu&#8217;un brochet de 1,34 m a été retiré du lac en 1996, un autre de 20,5 kg a été péché en mars 2004 dans le canton de Vaud. Je crois que le plus gros poisson hantant les fonds de cette espace serein est le silure, continue-je dans ma lancée. Il s&#8217;agit d&#8217;un poisson discret, solitaire et lucifuge. </p>
<p>A ce mot, la tête de mon coéquipier s&#8217;assombrit et, après une courte hésitation, il me demande timidement ce que veut dire ce mot. Je lui explique de cela a attrait à la lumière et signifie un besoin d&#8217;éviter cette dernière.</p>
<p>Puis, voyant le visage de mon ami se détendre à nouveau, je continue mon explication. Les femelles, reprends-je, pondent alors entre 20 et 30.000 œufs par kg de leur poids, toujours dans une eau d&#8217;une température supérieure à 20°C, à la fin du printemps. Certains spécimens dépassant les 2,30 mètres et peuvent peser jusqu&#8217;à 100 kilogrammes, lui fais-je savoir d&#8217;un ton appuyé. Te rends-tu comptes le questionne-je.</p>
<p>Oui, mais son-ils dangereux ou carnivore, me demande-t-il immédiatement après.</p>
<p>Non, même si pendant longtemps, à cause de sa grande taille, on l&#8217;a rendu responsable de disparitions d&#8217;enfants ou autres atrocités. Il se nourrit uniquement de crustacés, d&#8217;amphibiens et surtout de brèmes, dont il est très friand.</p>
<p>Me voilà rassuré, me dit-il, concluant cet intermède instructif. </p>
<p>Le lac qui nous dévoilait ses contours épurés a disparut depuis un moment de notre champs de vision, le temps de notre débat, pour laisser place à la ville Olympique de Lausanne et à ses bâtiments grisâtres entachés par la pollution. </p>
<p>Nous finissons par arriver près d&#8217;un panneau indiquant le centre ville et la fin de l&#8217;autoroute. Surpris François me demande à quel moment nous avons commis une erreur et insiste pour que je vérifie la suite de notre itinéraire sur la carte routière. Nous allons en profiter pour nous munir d&#8217;habits chauds et allons pour cela faire un brève halte dans cette citée. </p>
<p>En descendant la pente qui passe devant le Palace de la ville, François affiche un petit sourire et, me montrant une superbe Lamborghini jaune métallisée devant la porte d&#8217;entrée, me disant que nous aurions dû plutôt venir ici faire notre recherche de véhicule. Je ne peux m&#8217;empêcher de rire à mon tour, voyant l&#8217;engin d&#8217;exception parqué majestueusement devant l&#8217;entrée et lui demande cyniquement ce qui ne lui convient pas dans la notre.</p>
<p>Ralentissant à chaque feu rouge, sans réellement prendre la peine de s&#8217;arrêter, nous évoluons progressivement sur les routes escarpées Lausannoise, jusqu&#8217;à arriver devant un magasin de vêtements et d&#8217;articles de sport. </p>
<p>Après avoir arrêté la voiture dans une petite ruelle étroite qui longe le magasin et passe derrière, nous descendons et marchons d&#8217;un pas rapide jusqu&#8217;à la porte d&#8217;entrée. Il va falloir faire vite, il y a certainement une alarme que nous ne parviendrons pas à déclencher, dis-je à mon coéquipier. Regardons en premier à travers la vitrine qui donne sur la rue et tentons de localiser les articles qu&#8217;il nous faut, conclus-je, attendant une réaction de sa part.</p>
<p>Bonne idée, me confirme-t-il, ramassant un pavé qui se décolle du petit chemin qui débouche sur la rue principale. </p>
<p>Devant le magasin, les mains appuyées contre la vitre d&#8217;exposition, nous passons chaque rayon distinguable en revue et analysons soigneusement nos besoins. Une fois les différents articles ciblés, nous nous départageons la tâche avec précision et affectons un côté du magasin chacun, en partant depuis le fond, afin de nous laisser une distance minimale pour franchir la porte d&#8217;entrée en cas d&#8217;alerte et de fuite nécessaire.</p>
<p>Les directives étant assimilées, chacun sachant exactement ce qu&#8217;il doit prendre, je me recule d&#8217;un mètre pour laisser à mon ami d&#8217;aventure, le soin de pulvériser la vitre avec le pavé. Le fracas du verre explosant et se répandant sur la moquette violacée du magasin passé, François enjambe en premier le muret qui supportait la vitrine, je le suis immédiatement derrière.</p>
<p>La pièce est sombre et sous nos pas craquellent les débris coupants de verre émietté. Une odeur de renfermé est omniprésente, un mélange d&#8217;humidité et de manque d&#8217;air nous empeste les narines. </p>
<p>Une fois au fond de la pièce d&#8217;une cinquantaine de mètres carrés, nous commençons à remonter les étalages d&#8217;habits, nous tenant à la liste discutée préalablement. Il ne nous faut uniquement des habits chauds tels que pulls en laine, vestes en cuir ou mouton retourné, pantalons en jeans et chaussettes rembourrées. Deux paires de chaussures de marche de tailles 42 et 44, des raquettes à neige et des paires de gants rembourrés.</p>
<p>Mais, alors que nous arpentons les allées d&#8217;habits, un sifflement tant assourdissant qu&#8217;aigu se met à hurler, en alternance avec un son plus grave. L&#8217;alarme est déclenchée, ramasses tout ce que tu peux et foutons le camp d&#8217;ici, me hurle François, commençant à accélérer le pas et chargeant ses bras au maximum, finissant par prendre tout ce qui lui tombe sous la main.</p>
<p>Pour ma part, je parviens à récolter tout ce dont nous avions besoin, hormis les chaussures et les raquettes à neige, avant de finir par courir pour sortir de cet endroit et rejoindre mon compagnon à l&#8217;extérieur. Nous nous empressons de rejoindre la Ferrari, laissée quelques mètres plus loin et jetons notre butin sur les sièges arrière pour nous enfuir au plus vite. </p>
<p>Nous ne parviendrons jamais à fuir cette ville labyrinthique, me dit alors mon coéquipier anxieux. Il faut trouver une idée pour ne pas être vu et pris en chasse, nous n&#8217;aurons aucune chance sinon, me confie-t-il ensuite.</p>
<p>Après une seconde de réflexion, je lui suggère d&#8217;aller nous parquer dans le parking couvert qui se trouve un peu plus haut, notre chemin y accédant directement en bifurquant derrière le commerce que nous venons de dévaliser. Il nous suffit ensuite d&#8217;attendre que les choses se tassent avant de reprendre notre périple. François accepte ce plan et se dirige vers l&#8217;antre sombre du parking souterrain qui s&#8217;offre à nous, pour aller se parquer à l&#8217;avant dernier étage, sous le toit pour ne pas être vu des éventuels hélicoptères, mais nous offrant une vue imprenable sur les rues alentours et sur le petit magasin d&#8217;habits cambriolé.</p>
<p>Le temps d&#8217;éteindre notre véhicule, que le bruit de plusieurs moteurs de grosse cylindrée se fait entendre dans la rue voisine. Une colonie de six véhicules de prestiges, noirs et aux vitres teintées, déboule dans l&#8217;allée goudronnée et s&#8217;arrête devant le lieu de notre méfait. Personne ne  descend des véhicules, ils se contentent de stopper la voiture de tête devant et de regarder à l&#8217;intérieur du commerce éventré pour tenter de comprendre ce qui s&#8217;est passé et donner l&#8217;alerte.</p>
<p>Pendant les dix minutes qui suivent, deux hommes à la carrure étoffée, montent la garde devant la vitrine fracturée, les mains croisées sur le bas du pantalon, les bras le long du corps. Derrière leurs lunettes sombres, nous pouvons deviner leurs yeux ne tenant pas en place, fouillant du regard chaque détail, chaque centimètre carré, à la recherche d&#8217;un indice. Leur mine patibulaire, agrémentée d&#8217;une grosse bosse sur leur flanc gauche, laissant deviner la forme d&#8217;un révolver de gros calibre, donne à ces deux gorilles une capacité dissuasive pour tout malfrat de passage. Ils ne bougent pas, raides comme des fers de lance, attendant, tels des chiens de garde excellemment dressés, la venue de leur maître. De ternes costumes noirs affublés d&#8217;une cravate assortie habillent ces derniers.</p>
<p>Une des voitures sort du centre du convoi arrêté et vient se placer à hauteur de la première, devant l&#8217;échoppe dévastée. La vitre arrière semble se baisse et l&#8217;un des deux colosses qui barre l&#8217;accès au magasin s&#8217;avance et se penche pour parler avec le passager du véhicule. Nous ne parvenons pas à distinguer l&#8217;homme qui se dissimule derrière des vitres fumées, toutefois, nous parvenons à apercevoir à plusieurs reprises, sa main qui dépasse de la vitre arrière. Il semble commander le garde qui, rapidement se redresse et recule jusqu&#8217;à reprendre sa place devant la vitrine brisée. De suite, la voiture où se trouve se passager mystérieux démarre et disparaît, suivie par les autres limousines. Seuls les deux gorilles restent encore sur place.</p>
<p>Tant que ces deux géants de plus de 2 mètres se trouvent plantés là sans bouger, dis-je à voix basse à mon compagnon, il nous sera impossible de sortir d&#8217;ici. Tous les chemins menant au parking passent automatiquement devant eux, que se soit par la petite ruelle ou par la rue principale, précise-je. </p>
<p>Je sais, me répond-t-il en laissant échapper un bref soupire. Profitons-en pour nous reposer et reprendre des forces, ils ne viendront pas nous chercher ici, continue-t-il. Ils doivent certainement nous chercher en dehors de la ville, pensant qu&#8217;on a tenté de fuir au plus vite, conclut-il, reculant son siège et inclinant son dossier pour adopter une position plus confortable. </p>
<p>A mon tour, je me laisse glisser le long de mon fauteuil et ferme les yeux, profitant de ce temps de récupération pour terminer ma nuit précédente, entrecoupée d&#8217;insomnies dues à des douleurs relatives à l&#8217;inconfort de nos couchettes. Mais mes espoirs de repos s&#8217;envolent rapidement lorsque le bruit des moteurs provenant de la rue devant nous se met à nouveau à rugir.</p>
<p>Je me redresse en rouvrant immédiatement les yeux et voit au loin les premiers véhicules de tête disparaître au coin de la rue et tourner à droite en direction de la gare centrale, annoncée sur un panneau directionnel avant le virage. Les autres limousines noir suivent les unes derrières les autres, formant un convoi avançant lentement. </p>
<p>Une fois les derniers feux arrière ayant disparus derrière un gros bâtiment aux murs défraichis et noircit de pollution, François sort du véhicule et s&#8217;avance vers la rambarde de béton devant nous pour se pencher dans le vide et tenter d&#8217;apercevoir où se dirigent la caravane de miliciens. </p>
<p>Laissons les partir et attendons encore un peu avant de continuer notre route, ne nous empressons pas, laissons les s&#8217;éloigner, dis-je à mon compagnon qui accepte sans rechigner ma proposition en revenant s&#8217;asseoir à mes côtés.</p>
<p>Nous laissons ainsi s&#8217;écouler plus d&#8217;une demi heure à discuter de ces étranges visiteurs aux costumes feutrés et aux regards tranchants et finissons par jeter un ultime coup d&#8217;œil par dessus le muret de béton qui encercle la surface du parking et, ne voyant plus aucun danger dans la rue devant nous, décidons de nous remettre en chemin.</p>
<p>Afin de ne pas prendre de risques inutiles, nous prenons la ruelle passant par l&#8217;arrière du parking, remontant plus haut dans le quartier et débouchant sur une autre route plus importante et permettant de rejoindre l&#8217;entrée d&#8217;autoroute en effectuant un léger détour. </p>
<p>Chaque recoin, chaque allée ou sentier que nous rencontrons sur notre trajet est source de suspicions et nécessite un regard attentif et des nerfs d&#8217;acier. Nous ignorons si des gardes ont été postés et où ils pourraient se trouver. </p>
<p>Arrivé à l&#8217;embranchement, François appuie sur l&#8217;accélérateur et donne de l&#8217;élan à la Ferrari, la lançant dans la pente, augmentant les tours et nous faisant rapidement avoisiner les cent à l&#8217;heure. Il stabilise ensuite sa vitesse à cent vingt pour éviter les radars et prend désormais la direction de Montreux.</p>
<p>Nous roulons une bonne partie du trajet le long des coteaux ensoleillés bordant le lac Léman, voyant se profiler les montagnes des Alpes en face de nous, recouvertes d&#8217;un épais manteau de neige sur les sommets. Une masse de brouillard semble engloutir toute une bande s&#8217;étendant sur le trois-quarts des monts et s&#8217;étalant sur les dizaines de kilomètres, jusqu&#8217;à perte de vue. Une nuée d&#8217;oiseaux peuple l&#8217;espace vide qui surplombe le lac, recréant à certains endroits des nuages se formant et se déformant au fil des battements d&#8217;ailes. Des cèpes de vignes répartis en un parfait alignement remplissent les pentes abruptes de chaque côté de notre tracé, caressée par la douceur saisonnière du soleil. Les feuilles rougeâtres et jaunes qui pendent encore ça et là sur les pieds du vignoble permettent de nous rappeler que, malgré le climat tempéré auquel nous avons droit en cette basse altitude, l&#8217;hiver est bien là.</p>
<p>Après une vingtaine de minutes de notre départ de la ville Olympique, nous entamons la descente en direction de la prestigieuse ville de Montreux, connue pour son festival de musique de jazz qui se déroule annuellement sur les rives animées de la vaste étendue d&#8217;eau et son marché de Noël haut en couleurs. Nous sommes toujours sur l&#8217;autoroute, les panneaux annonçant la sortie approchent et, dans moins d&#8217;un kilomètre et demi, nous dépasserons la sortie permettant de se rendre dans la ville de jeux et de fêtes. Nous ne nous arrêterons pas sur place et préférons continuer notre périple en direction de Martigny. </p>
<p>De suite après avoir dépassé l&#8217;échangeur, nous traversons la région de Chillon et passons à proximité du château fortifié du même nom. A la vue de ce monument historique, mon imaginaire prend le dessus un instant sur mes pensées et projette dans ma tête des souvenirs d&#8217;enfance, où, dévalant les collines en courant, nous nous prenions pour le roi Arthur et ses fidèles Chevaliers de la table ronde. </p>
<p>Une bouffée d&#8217;air frais, provoquée par l&#8217;ouverture de la fenêtre du côté conducteur, me balaye la figure et me rappelle à la dure réalité. Je me frotte les yeux pour reprendre mes esprits et, après une bonne inspiration, tourne la tête pour regarder le paysage évoluant de l&#8217;autre côté de ma fenêtre.</p>
<p>Les rives agitées par les vagues, qui se jettent sur les énormes rochers bordant les eaux du lac, ont disparues pour laisser leur place à de vastes champs agricoles laissés à l&#8217;abandon. La silhouette d&#8217;un tracteur à moitié démontée, dont le capot est ouvert à la verticale et auquel on aurait assainit quelques coups de marteaux et quelques jets de pierre, gît, le nez dans la terre, au milieu d&#8217;une de ces étendues devenue sauvage avec le temps. Les deux roues avant on été apparemment volées, tandis que la carrosserie montre de sérieuses traces de suie, laissées par le contacte entre des flammes s&#8217;étant répandues très rapidement sur la surface lisse de l&#8217;acier froid de l&#8217;engin agricole. A croire que le paysan a été subitement contraint de stopper le labourage de ses terres, avant de fuir, tout comme le reste des habitants des régions traversées jusque là. </p>
<p>Prenant de plus en plus conscience du cas qui se présente chaque seconde sous nos yeux impuissants, je commence par ressentir de plus en plus fortement un sentiment dérangeant de solitude m&#8217;envahir. La présence de mon compagnon d&#8217;aventure me rassure, certes, mais quelque chose en moi réclame des réponses et tend à ne plus supporter cette étrange nouvelle existence qui s&#8217;offre à nous. La fracture se fait en mon fort et s&#8217;étend de plus en plus profond dans mes entrailles, me rongeant de l&#8217;intérieur. </p>
<p>Puis, l&#8217;image morose de cet engin perdu au milieu de la nature ayant repris ses droits et commençant déjà à recouvrir le cercle de cendres qui s&#8217;est formé après le feu qui à ravagé la carrosserie, a déjà disparue du pare-brise et défile sur mon côté, avant de passer derrière nous.</p>
<p>Nous apercevons, juste avant d&#8217;arriver à hauteur  de la ville d&#8217;Aigle, à deux reprises, les flots du fleuve Rhône qui prend sa source depuis le glacier du même nom, dans les Alpes Suisses et finit son cours dans le delta de Camargue en France, parcourant ainsi plus de 812km à travers villes et campagnes, pour se jeter dans la Méditerranée. Alimentant au passage les eaux du Lac Léman et étant, après le Nil, de tous les fleuves s&#8217;écoulant dans la Méditerranée, celui ayant le plus gros débit, ce puissant cours d&#8217;eau est le seul fleuve à relier la mer Méditerranéenne à l&#8217;Europe du Nord. </p>
<p>Cela fait une quinzaine de minutes que nous avons dépassé Montreux et apercevons désormais un panneau annonçant la sortie pour aller en direction de Monthey. De plus en plus d&#8217;industries lourdes se dessinent dans le décor, imposant leurs nombreuses tours de refroidissement et cheminées circulaires. Une caserne militaire se profile sur le flanc d&#8217;une des montagnes qui s&#8217;élève sur notre droite, posée sur un plateau naturelle dépassant de la pente abrupte. </p>
<p>Tandis que nous semblons nous rapprocher de la limite enneigée qui recouvre les monts aux alentours, l&#8217;air se fait de plus en plus frais et un frisson me secoue violement. Frottant quelques fois mes paumes de mains ensemble pour les réchauffer, je finis par refermer l&#8217;espace vide de la fenêtre, laissé volontairement ouvert, pour aérer le véhicule.</p>
<p>Lorsque nous croisons un panneau sur lequel sont indiquées les villes de Verbier et Chamonix, sans avoir le temps de lire le reste des autres noms notés, je ressens comme une impression de déjà vu.</p>
<p>Suite à  cela, je réagis et me dis avoir déjà entendu parler de ces noms avant notre départ de Montbenoît. Je me souviens que cet emplacement à quelque chose de particulier et, le temps de vérifier mes doutes, demande à François de ralentir la cadence, toutefois, sans juger nécessaire de lui expliquer pourquoi.</p>
<p>Je me penche en avant et attrape la carte routière qui se trouve à mes pieds et déplie la partie qui nous concerne, sur mes genoux. Je cherche une seconde notre emplacement et, une fois le doigt mis dessus, je tente de suivre le tracé indiqué afin de rejoindre Bourg-Saint-Pierre, notre destination.</p>
<p>Relevant la tête, je constate que nous terminons de dépasser la sortie d&#8217;autoroute que nous aurions dû emprunter afin de raccourcir notre trajet au maximum et prendre la route la plus directe. </p>
<p>Stop la voiture et fais demi-tour, nous avons loupé la sortie, m&#8217;écris-je soudain, me retournant sur mon siège pour contempler, impuissant, notre chemin s&#8217;éloigner dans la vitre arrière de notre véhicule.</p>
<p>François réagit avec un léger temps de retard, surpris de ma demande et oubliant un temps la solitude permanente à laquelle nous sommes confronté sur cette autoroute désertée de toute vie. Le châssis de la voiture pique vers l&#8217;avant sous la résistance opposée, appliquée par les freins, soumis à rude épreuve par le pied de François qui écrase lourdement la pédale prévue à cet effet. Un long crissement de pneu retentit, tandis que le véhicule tangue de gauche à droite et inversement sur plus de cent mètres, laissant derrière nous deux rails bien distincts de gomme, déposés par la chaleur provoqué entre le frottement du bitume et le caoutchouc des roues bloquées. Une fumée blanchâtre aux senteurs âpre de plastique fondu s&#8217;élève dans les airs, derrière nous, avant de nous entourer peu à peu, alors que la Ferrari termine sa couse en effectuant un demi-tour.</p>
<p>Laissant le nuage nous englobant se dissiper légèrement, François marque un temps d&#8217;arrêt, scrutant à travers le pare-brise pour tenter de distinguer la route devant nous. Dès la première brèche apparaissant à travers l&#8217;épais brouillard encerclant notre bolide, appuyant à nouveau sur l&#8217;accélérateur, François nous propulse sur la rampe de sortie de l&#8217;autoroute, remontant l&#8217;allée à contre sens.</p>
<p>La sortie empruntée correspond à la région de Martigny, petite ville du canton du Valais, sise au coude du Rhône et croisement des axes routiers du Grand-Saint-Bernard et du Simplon. Il s&#8217;agit de la troisième ville la plus importante du canton, m&#8217;explique François, qui semble en connaître d&#8217;avantage que moi sur ce pays. Martigny fut le chef-lieu de la région jusqu&#8217;au déplacement du siège épiscopal à Sion au VIe siècle, poursuit-il. Outre les nombreuses ruines romaines, dont des arènes en bon état de conservation, la région compte aussi quelques vergers donnant des abricots et surtout des vignes, sur les pentes abruptes qui dominent la Dranse sur le flanc ouest de la ville. </p>
<p>La Dranse lui demande-je surpris, n&#8217;ayant jamais entendu ce nom et ne sachant pas à quoi il se rapporte.</p>
<p>Oui, me répond-t-il, il s&#8217;agit d&#8217;un cours d&#8217;eau qui se jette dans le Rhône. Mais ce n&#8217;est pas tout, cette ville est connue aussi sur le plan scientifique, car elle héberge le centre de recherche sur l&#8217;intelligence artificielle. </p>
<p>Prends la E27, lui dis-je arrivé à l&#8217;embouchure de l&#8217;entrée de l&#8217;autoroute que nous utilisons pour nous en sortir. Suits ensuite la route sur une courte distance, lui précise-je, tout en tentant de décrypter la suite de l&#8217;itinéraire sur ma carte routière. Tu parviendras à un carrefour d&#8217;ici moins d&#8217;un kilomètre, lui dis-je encore, il te faudra dès lors prendre à droite et suivre la direction de Bovernier. </p>
<p>Le décor évolue au fur et à mesure que nous avançons et, arrivé à la sortie de la ville de Martigny, se transforme en une  étendue verte, où les conifères remplacent rapidement les dernières maisons, se faisant de plus en plus nombreux. Au loin se dresse une vaste et épaisse forêt, recouvrant le flanc de la chaîne montagneuse qui s&#8217;élève majestueusement devant nous. Seul les cimes enneigées en sont dégarnies, laissant tout de même bonne quantité de sujets éparpillés ça et là.</p>
<p>Nous longeons le flanc du col des Planches jusqu&#8217;à la sortie de la ville, où la montagne semble s&#8217;écrouler à nos pied pour disparaître sous notre route et ressortir de terre de l&#8217;autre côté. Une sorte de canyon s&#8217;offre devant nous et nous nous engageons dedans, suivant la route qui prend de l&#8217;altitude, s&#8217;élevant progressivement. </p>
<p>Les rayons du soleil ne parviennent plus dans cette vallée à cette heure avancée de l&#8217;après-midi et l&#8217;atmosphère se fait plus fraîche. Nous avons déjà perdu une dizaine de degré avec les rives ensoleillées du Léman et le vent souffle apparemment de manière soutenue dans la région. La suite de notre parcours risque de se corser avec le gain en altitude, dis-je inquiet à mon compagnon de route.</p>
<p>Devant nous, les falaises s&#8217;élèvent, menaçantes, à gauche et à droite de la rivière sauvage et écumante de la Dranse. L&#8217;eau du Durnand dévale les rochers pour se précipiter vers la vallée de la Dranse, faisant résonner les gorges d&#8217;un grondement et d&#8217;un mugissement sourds. Le ciel n&#8217;est plus qu&#8217;un mince ruban clair au-dessus des rochers sombres, et quelques passerelles en bois, suspendues, paraissant fragiles, se dissimulent dans cette nature impressionnante. </p>
<p>Une poignée de minutes plus tard, un petit village se profil au loin devant nous, bordant la route sur laquelle nous nous trouvons, il doit s&#8217;agir de Bovernier, je suppose, me dit tout à coup mon acolyte. Oui, lui réponds-je, ajoutant que la carte précise même une altitude de 613 mètres.</p>
<p>Devant nous se trouve désormais un amas de maisons, pratiquement toutes du même côté de la route, dans une courbe, cachée par une rangée d&#8217;arbres en arrière plan. La Dranse s&#8217;écoule devant, séparée de la nationale par une série de prés. Des voitures sont stationnées dans un grand parking, mais aucun individu ne se trouve autour. Nous en déduisons instantanément que l&#8217;endroit est aussi désert que tous les autres précédents et passons devant les façades blêmes des maisons, sans ralentir.</p>
<p>Le tracé que nous suivons accompagne la rivière dans son lit sinueux et, une centaine de mètres après la dernière habitation, nous finissons par passer de l&#8217;autre côté du cours d&#8217;eau, en franchissant un pont. </p>
<p>La forêt qui s&#8217;étend derrière la petite bourgade semble redoubler d&#8217;épaisseur, tandis que de notre côté de la berge, les arbres disparaissent progressivement, pour laisser place à une falaise rocailleuse et irrégulière, quasi verticale. Des filets de protection recouvrent les gravas de granite prêts à s&#8217;effondrer sur la chaussée dès le premier orage venu.</p>
<p>En levant les yeux, en longeant les coteaux qui nous escortent, je constate qu&#8217;une fine couche de neige perle à quelques centaines de mètres au-dessus de nos têtes et que cette dernière s&#8217;épaissit rapidement avec l&#8217;altitude. J&#8217;en informe mon coéquipier qui, de suite, se penche en avant et jette un coup d&#8217;œil à son tour, inquiet de la suite de notre parcours.</p>
<p>Ce n&#8217;est pas bon signe, s&#8217;exclame-t-il, ne quittant plus la couche glacée qui recouvre l&#8217;herbe haute de chaque colline nous entourant. Je ne pensais pas rencontrer cela aussi tôt après ce que nous avons vu sur les sommets des montagnes, juste avant de quitter Martigny, me confie-t-il. J&#8217;aurais espéré ne pas y être confronté avant notre arrivée à Bourg-Saint-Pierre, conclu-t-il.</p>
<p>Le temps pour lui de décrocher ses yeux de la masse éblouissante de blancheur, que nous voilà parvenu à la sortie des gorges, débouchant sur de nouvelles bâtisses et quelques champs livrés à eux-mêmes depuis quelques semaines déjà, aux vues de la taille des herbes sauvages qui les remplissent. </p>
<p>Mon père me racontais parfois la légende des Vouipes, comme il aimait la nommer, dis-je soudain à mon compagnon d&#8217;aventure, laissant un temps de vide avant de poursuivre. Il s&#8217;agît d&#8217;un cas faisant référence à Bovernier et à une fontaine réputée de laquelle jaillit de l&#8217;eau chaude, directement issue d&#8217;une source tempérée par l&#8217;activité volcanique du Catogne.</p>
<p>Cette légende raconte que, revenant de Rome, Saint-Théodule, en redescendant du Mont-Joux, marchait avec peine. Son grand âge et la fatigue accumulée durant son périple le taraudaient. Epris de rhumatismes et de douleurs dans les jambes, il se réjouissait de son arrivée à Bovernier, où l&#8217;attendait un diocésain de ses amis et un gît où il trouverait boisson et nourriture pour sa pitance. </p>
<p>La voix royale du Mont-Joux, il la connaissait, l&#8217;ayant parcourue à maintes reprises pour se rendre en Italie. Il avait connaissance aussi que sur son chemin se trouvait une source d&#8217;eau chaude qui jaillissait de la montagne. Un petit étang lui permettait de baigner ses pieds et de les reposer un peu avant de reprendre la route. Mais un jour, Satan, l&#8217;ennemi éternel du Saint homme, s&#8217;était déguisé en marchand Italien afin de faire route commune avec lui depuis le village précédent. </p>
<p>Ce jour là, lorsque Saint-Théodule parvint au point d&#8217;eau avec le marchand itinérant, il déposa sa canne au bord de l&#8217;eau et retira ses sandales, pour soulager ses jambes endolories. Le malin, à l&#8217;affût de cet instant, s&#8217;empara de sa canne de religieux et s&#8217;enfuit en direction de la vallée.</p>
<p>De son champ, un paysan aperçu la scène et se lança à la poursuite du faux marchand, mais, rapidement, ses jambes ne lui obéissaient plus, comme envoûtées.  Jamais il ne pourrait rattraper celui qu&#8217;il prenait pour un voleur. Un voleur, un sorcier peut-être, puisqu&#8217;un esprit malin l&#8217;empêchait de courir comme à l&#8217;accoutumée.</p>
<p>La femme du Bovernion, qui se trouvait au sommet de la première ruelle du village, lavant des cuves et des tonneaux que son mari devait emporter au village voisin pour la prochaine vendange,  vit le fuyard lui venir contre. Apeurée, elle finit par pousser du pied une des cuves couchée devant elle, la faisant rouler devant elle. </p>
<p>Satan, bien trop occupé à détaler pour s&#8217;échapper, percuta le récipient circulaire de bois et perdit l&#8217;équilibre. Il roula en dévers du chemin, finissant par lâcher la crosse de l&#8217;évêque. Le mari arriva et s&#8217;en saisit, tandis que Satan poussa un hurlement de rage et disparut en une grande fumée noire. </p>
<p>Lorsque Saint-Théodule arriva à la hauteur de ses bienfaiteurs, il récupéra sa canne, que lui tendait le paysan en se prosternant et, après avoir relevé se serviteur, lui promis, en guise de remerciement, une récompense. </p>
<p>A cet endroit poussera une vigne, ta vigne et de celle-ci coulera du bon vin pour remplir tes tonneaux, lui dit l&#8217;évêque.</p>
<p>Mais, à peine ses mots prononcés, qu&#8217;une autre voix surgît du sommet de la Ravine de Blanchard en criant que Satan, lui, offrirait dans ce cas là, des abeilles qui viendraient dévorer le doux raisin.</p>
<p>En ce temps-là, le Catogne était un volcan en activité. Satan, furieux d&#8217;avoir perdu sa bataille contre le saint évêque, gravit les pentes de la montagne, se précipita dans le cratère du volcan et disparut dans la lave incandescente. Sur le chemin de la Chenalette, il a laissé l&#8217;empreinte de son pied, de sa main et de son bâton.</p>
<p>Le cratère du volcan étant colmaté, Satan est maintenant prisonnier dans les entrailles de la montagne. En punition à sa vanité, et cela jusqu&#8217;à la fin des temps, il est condamné à attiser le feu qui chauffe l&#8217;eau de la source du Raffort.</p>
<p>Cette source d&#8217;eau chaude était vraiment appréciée des habitants de la commune. On y venait aux journées froides de l&#8217;hiver pour y laver le linge. Au temps des boucheries, cette eau tempérée permettait de laver tripes et boyaux, alors qu&#8217;à la fontaine du village, l&#8217;eau glacée rendait les mains et les doigts gourds.</p>
<p>C&#8217;est ainsi qu&#8217;en même temps, le même jour, Bovernier eut le goron et les guêpes. De son côté, Saint-Théodule veilla à ce que le raisin ne mûrisse pas trop, afin que les guêpes s&#8217;y acharnent moins, dis-je, concluant mon histoire d&#8217;enfance.</p>
<p>Un léger silence s&#8217;installe par la suite, avant que le son de ma voix ne vienne à nouveau perturber la quiétude générale.</p>
<p>Nous y voilà, dis-je tout à coup à mon collègue, nous sommes arrivés à Sembrancher et il te faut prendre sur ta droite en direction d&#8217;Orsières, au prochain carrefour, nous devrions y être d&#8217;ici  cinq à dix minutes.</p>
<p>La plaine de Sembrancher est pratiquement dénuée d&#8217;arbres et se compose de rangées interminables de champs agricoles parfaitement alignés et de bâtisses regroupées en masse, comme dans un hameau, un clocher trônant fièrement au centre, dépassant les toits des autres maisons. Une jolie route pavée traverse l&#8217;endroit, provoquant de bruyants accoups dans les suspensions de notre voiture.</p>
<p>Dès que nous nous écartons de ce lieu de transition, en direction du Sud, de timides rangées de pins viennent peu à peu s&#8217;accoler à nouveau à la route, tandis que nous nous enfonçons à nouveau au creux d&#8217;une vallée prise entre deux pans de montagne. Le mont se trouvant sur notre droite n&#8217;a pas changé, nous le contournons depuis nos départ de Martigny; il s&#8217;agit du fameux Catogne de la légende, culminant à 2598 mètres. La route que nous suivons continue de monter et la pente s&#8217;accentue au fur et à mesure que nous évoluons.</p>
<p>Partout où mon regard se pose, j&#8217;aperçois des sentiers gravissant les pentes abruptes qui nous entourent, en exécutant une multitude de virages à plus de 120°, formant des sillons dessinant des « Z » en chaîne. La vue de maisons accolées aux terrains en dévers, situées au milieu des pâturages et des champs qui se perdent dans le manteau de forêts de sapins recouvrant la montagne, m&#8217;intrigue. Mais comment font ces gens pour vivre en permanence sur un sol qui n&#8217;est pas plat, me surprends-je à réfléchir.</p>
<p>Une coulée d&#8217;avalanche se démarque du reste du voile neigeux qui s&#8217;étend désormais plus qu&#8217;à quelques mètres au-dessus de nous, à quelques largeurs de champs d&#8217;ici. La chaussée commence à refléter des myriades de miniatures étoiles scintillantes, trahissant l&#8217;apparition de givre sur le goudron durcit composant notre voie. Méfies-toi, me mets-je à suggérer à François, lui précisant le danger potentiel qui se profil. </p>
<p>Une irrégularité de la chaussée, entraînant une forte secousse à l&#8217;avant de la voiture, me rappelle à l&#8217;ordre, tandis que nous passons devant un grand bâtiment au toit de tuile rouge, se trouvant en bordure de route. Je n&#8217;ai pas bien le temps de le voir, mais il me semble qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un restaurant, avec une petite terrasse ombragée et un grand parking devant. Je crois d&#8217;ailleurs même avoir vu des parasols fermés, pointer en direction du ciel, mais n&#8217;en suis pas certain. </p>
<p>Je ne me retourne pas pour avoir plus de certitude quant à ce lieu sans grande importance et, découvrant devant nous la silhouette d&#8217;une sorte de hangar, préfère m&#8217;y intéresser. Des arbres, disposées entre nous et l&#8217;entrepôt, me cache légèrement la vue, toutefois, je parviens à deviner un énorme container de transport, déposé juste devant le bâtiment. Un camion muni d&#8217;une longue remorque est aligné avec la façade métallique du lieu de stockage. </p>
<p>Passant juste à côté, je constate que la porte du conducteur du poids-lourd est restée ouverte, mais qu&#8217;une fois de plus, personne n&#8217;est dans les parages; comme si la fuite avait contraint ce dernier à prendre ses jambes à son cou, ou qu&#8217;une personne l&#8217;aurait obligé à la suivre. Il ne semble pas y avoir de trace de lutte particulière et si la fuite était la seule solution, alors pourquoi ne pas avoir opté pour la version motorisée, qui est nettement plus rapide, me dis-je.</p>
<p>Notre voie se sépare en deux parties, l&#8217;une se rétrécissant et partant en direction d&#8217;un petit hôtel se présentant sous forme de résidence et continuant en direction d&#8217;autres habitations se faisant de plus en plus nombreuses, apparemment et l&#8217;autre, continuant tout droit. François opte pour la seconde et ne perd pas une miette de sa vitesse de croisière, ne ralentissant à aucun moment.</p>
<p>La route que nous empruntons surplombe la ville d&#8217;Orsières, dis-je à mon compagnon d&#8217;aventure, pointant les bâtiments qui défile à travers ma fenêtre. Les maisons sont très proches les unes des autres, regroupées en un noyau. Puis, plus on s&#8217;écarte de ce centre et plus les demeures s&#8217;espacent à nouveau, finissant, une fois de plus, par céder leur place à des étendues de champs. Un panneau signalant une route empruntée par Napoléon passe rapidement sous mon regard, avant de disparaître dans le miroir de mon rétroviseur extérieur.</p>
<p>Les arbres bordant la petite ville silencieuse, présentent, sur leur cime, les stigmates de l&#8217;avancée hivernale, tandis qu&#8217;à leur base, leurs racines tentent de pénétrer au plus profond de la terre, avant que celles-ci ne soient totalement enneigées et placées en hibernation. Les toits inclinés des chaumières, sons saupoudrés d&#8217;un simple reflet grisâtre, les précipitations n&#8217;ayant juste pas suffises à masquer le rouge vif des tuiles. </p>
<p>L&#8217;indicateur de température extérieur qui se trouve sur le tableau de bord de notre bel engin Italien et qui indiquait encore une température avoisinant les 12°c à hauteur de Martigny, n&#8217;en précise plus que 4°c désormais. Nous nous sommes élevés de plus de mille mètre entre la sortie de l&#8217;autoroute et ici, ce qui explique que nous ayons en permanence les oreilles qui se bouchent et pourquoi le climat change aussi rapidement. </p>
<p>Combien de distance nous reste-t-il à parcourir selon ta carte, me demande mon coéquipier, tandis qu&#8217;il se repenche en avant, afin de tenter de deviner l&#8217;épaisseur de la couche de neige qui s&#8217;est abattue plus haut et que nous aurons certainement à traverser, les routes n&#8217;étant à coup sûr pas déblayées. </p>
<p>Il doit rester environs une quinzaine de kilomètre, c&#8217;est difficile à dire exactement, lui réponds-je, l&#8217;échelle de la carte étant trop petite. Il nous faut encore passer Rive-Haut, un petit bled perdu, précise-je et Liddes, qui semble être le dernier village avant Bourg-Saint-Pierre.</p>
<p>A cet instant, je me souviens du billet laissé par l&#8217;Abbé et les coordonnées notées dessus, nous ayant fait venir jusqu&#8217;ici. Une subite envie de revoir ce dernier me tenaille et je ne peux m&#8217;empêcher de le ressortir de ma poche et de le palper entre mes doigts. </p>
<p>Le billet est froissé à force d&#8217;être plié dans ma poche et, hormis une petite déchirure apparue sur le côté de celui-ci en le dépliant encore une fois, rien de plus ne me saute aux yeux. Je ne parviens pas à percer le message qu’a voulu nous laisser l&#8217;homme d&#8217;Eglise avant de se donner la mort. Je retourne le bout de papier deux où trois fois entre mes doigts, analysant chaque millimètre de texture peinte, mais rien ne vient; pas la moindre hypothèse. Je ne parviens pas à percer le mystère qui nous a poussés à venir jusqu&#8217;ici. Les voies du Seigneurs sont impénétrables mon fils, me mets-je à songer, un sourire se créant sur la base de mon visage.</p>
<p>Je finis par replier soigneusement le billet en deux et le réglisse délicatement dans ma poche arrière droite et ressors ensuite la bague qui encerclait le papier de valeur. Je la fais rouler entre mes doigts, scrute attentivement chaque millimètre de cette œuvre de joaillerie, mais ne trouve guère plus d’explication et, abandonnant mes tentatives infructueuses de recherches de réponse, replace l’objet avec le dollar, dans mon pantalon. </p>
<p>La voiture entame le début d&#8217;un long contour, tournant de 180°, François ralenti sensiblement afin de laisser du jeu à la voiture pour ne pas glisser sur la chaussée humide et brillante. La surface argentée recouvrant le bitume se blanchit peu à peu et, au fil de notre évolution, commence à crépiter sous le poids de nos roues. </p>
<p>En me penchant en avant pour regarder dans le miroir du rétroviseur latéral qui se trouve de mon côté, à l&#8217;extérieur, je remarque que de fins rails se dessinent désormais derrière le véhicule. Une infime pellicule de neige recouvre la route et le paysage devant nous. </p>
<p>La verdure qui composait le décor autour de nous se transforme gentiment en un tableau watté, appelant à la quiétude et au silence. Les branches des sapins semblent peiner à supporter la couche gelée qui s&#8217;est déposée dessus, les contraignant à courber le dos. Les chants des oiseaux, jusque là si nombreux, se font de plus en plus discrets. Seuls quelques merles sifflotent encore sur le bout des branches. </p>
<p>La couleur foncée du goudron composant notre tracé routier disparaît lentement sous le long manteau blanc qui embellit la vallée et les montagnes alentours. Les reflets lumineux du soleil sur la masse livide se répercutent sur les pans montagneux en face et, par une sorte de jeux de miroirs, éclairent même les endroits les plus reculés. </p>
<p>François, craignant de ne plus pouvoir repartir, en cas de perte d&#8217;adhérence du véhicule, tente, tant bien que mal, de guider la Ferrari dans le second virage, succédant au précédent, mais en sens inverse. Ses mains agrippées au volant braqué tentent de stabiliser le châssis, secoué par les amoncellements de neiges qui se forment autour des roues. Des sabots se formant sous les gommes des pneus font patiner aléatoirement les roues, le temps pour le véhicule de glisser par dessus les obstacles de glace et éjecter la neige en trop sur les côtés. Des sauts dans l&#8217;accélération se font entendre, le moteur faisant tourner les roues dans le vide à toute allure avant de les refaire déraper. La voiture tangue à plusieurs reprises, alors que les témoins lumineux de l&#8217;ESP et de l&#8217;ABS s&#8217;allume à tout bout de champs, indiquant au passage le travail de font effectuée par le système de sécurité de l&#8217;engin de prestige. </p>
<p>François tente de reprendre le contrôle de la voiture dans la courbe enneigée, mais celle-ci, poussé par une trop grande inertie, finit par décrocher et glisser en travers de la route, amoncelant la neige devant nous et s&#8217;écartant rapidement du tracé du virage en direction d&#8217;une rangée de sapins menaçants. Sa main gauche tente aussi rapidement que possible de rétrograder les vitesses, tandis que de la droite, il tente de dévier la trajectoire du bolide, devenu totalement ingérable. Un long bruit sourd de frottement nous accompagne, émergeant de sous notre châssis et bourdonnant dans nos oreilles. De fortes vibrations commencent à secouer l&#8217;habitacle où nous sommes, remontant le long des dossiers en cuir de nos sièges. Les mains de mon compagnon pilote commence à trembler à leur tour sous les secousses qui nous malmènent et le volant effectue des accoups sous les chocs encaissés par le train de direction avant.  La voiture de sport, montée sur les pneus d&#8217;été n&#8217;est pas faite pour se genre de conditions et nous démontre rapidement ses limites.</p>
<p>Un talus bordant la route se rapproche, dangereusement, latéralement, à grande vitesse, alors que nous continuons de glisser de travers, projetant la carrosserie du côté conducteur, en direction des arbres. L&#8217;impacte devient inévitable et nous ne parvenons pas à changer l&#8217;axe de notre trajectoire. La seule chose restante à faire étant de tirer le frein à main, ce qui aurait pour conséquence de nous faire partir en toupille en nous laissant un point de choc laissé à la chance; ce qui est impensable. Nous n&#8217;avons d&#8217;autre choix que de nous préparer à l&#8217;impact en nous tenant fermement à ce que l&#8217;on a à disposition.</p>
<p>Tout à coup, un nuage de neige s&#8217;élève du côté gauche de la voiture, tandis qu&#8217;un bruit sec et creux éclate. Notre véhicule est stoppé net contre le tronc volumineux d&#8217;un sapin et la tôle composant la portière de mon collègue se déforme subitement, pénétrant l&#8217;habitacle sur une dizaine de centimètres. La vitre de François vole en éclat dans un fracas se mélangeant au bruit du châssis percutant, à plus de cinquante kilomètres à l&#8217;heure, le bois composant la base de l&#8217;arbre, répandant des centaines de débris de verre sur nos genoux. Le pare-brise devant nous se fend d&#8217;une traite en gravant des fissures naissant de la brèche centrale. Les différents objets qui se trouvaient sur la banquette arrière sont projeté sur le côté du siège ou à terre, glissant sous le fauteuil du conducteur. Le corps de François se soulève sous l&#8217;impulsion et va heurter violement la tôle froissée de son côté de l&#8217;habitacle. Pour ma part, je subis une forte poussée au niveau de la nuque et ma tête va frapper l&#8217;épaule de mon coéquipier, f<br />
aisant craquer les os de ma colonne vertébrale à divers endroits. Une sensation de secousse électrique me parcours l&#8217;échine et, le temps d&#8217;une seconde, un voile noir me cache la vue. Ma ceinture de sécurité me lacère la peau, se resserrant fortement au niveau de mon bas ventre, appuyant sur mon estomac. </p>
<p>Le mur de neige qui avait été projeté en l&#8217;air lors de l&#8217;impacte retombe, légèrement, en douceur, au pied de l&#8217;arbre et sur le toit enfoncé de notre voiture. Des milliers de cristaux scintillant défilent sous nos yeux encore ahuris par notre sortie de route inattendue. De la neige provenant des branches au-dessus de nous vient s&#8217;ajouter au balai de reflets qui brillent devant nous. </p>
<p>Je finis par me décrisper et relâche la poignée de porte que j&#8217;ai machinalement attrapée juste avant de percuter l&#8217;obstacle qui se tient toujours debout. Comment vas-tu, demande-je à François qui se tient la tête entre les mains. </p>
<p>Un bref moment de silence reste un instant en suspend, avant que mon ami ne prenne le temps de ressortir son visage de ses mains et de  tourner son regard vers moi. Il ne me répond pas encore. Il tourne à nouveau sa tête et scrute abasourdit ses jambes, puis ses genoux. Il remonte ensuite son regard au niveau de son bassin et finit, à l&#8217;aide de ses mains par toucher son ventre et finalement, son torse. </p>
<p>Je&#8230;. je crois que ça va, finit-il par me répondre, d&#8217;une voix peu distincte et hésitante. Il semble traumatisé par cet incident, prenant du temps pour réaliser ce qui vient de se produire.</p>
<p>Viens, lui dis-je en ouvrant la portière de mon côté, sortons d&#8217;ici et allons voir cela depuis dehors. Un peu d&#8217;air frais ne nous fera que le plus grand bien, continue-je, me penchant sur le côté pour me dégager de mon siège et commencer à me redresser pour sortir de l&#8217;habitacle. </p>
<p>De suite, je constate, posant un premier pied dans la neige froide, une fumée grisâtre qui s&#8217;échappe devant la voiture, ainsi que par dessous et sur les côtés. Je crois que nous avons ruiné le moteur, dis-je, emprunté, à mon collègue. Nous allons devoir finir à pied, conclus-je, dépité. </p>
<p>Pendant que François se hâte de s&#8217;extirper de son siège pour sortir de mon côté du véhicule, sa portière étant totalement défoncée et impossible à redresser, je m&#8217;avance et contourne la Ferrari, prenant conscience des dégâts subits. Un pincement au cœur se fait ressentir à la vue de toute la tôle froissée qui se décline sous mes yeux attristés. En dépit du fait de n&#8217;avoir pu essayer de la conduire, cela me provoque une sensation étrange que de voir cette merveille de technologie et de style ainsi réduite au rang de simple boîte de conserve; n&#8217;ayant jamais eu la prétention de pouvoir rêver en posséder une un jour.</p>
<p>A l&#8217;extérieur, un vent froid souffle et s&#8217;engouffre entre les pans de montagne, rafraichissant d&#8217;avantage les couloirs des vallons à leurs pieds. La température est glaciale et ma peau, violacée par les frissons et les tremblements se rigidifient, irisant mes poils. Je finis par me retourner et demander à mon compagnon d&#8217;aventure, qui se trouve désormais sur mon siège de passager et s&#8217;apprête à sortir du véhicule accidenté, de nous prendre aussi les pulls que nous avons empruntés à long terme dans le magasin Lausannois. </p>
<p>Des particules de neiges en suspension, brassées par les rafales de vent, me picorent le visage et les avant bras. Les phares de notre bolide sont restés figés sur le tas de neige qui s&#8217;est formé devant notre capot et l&#8217;éclairent inlassablement, faisant jaillir la couleur pure de cet or blanc, fait en cristaux de glace. Un sifflement lugubre, provoqué par la brise, émerge des arbres sur lesquels est venue s&#8217;écraser la voiture. Rien que ce bruit suffit à me faire frissonner d&#8217;avantage et c&#8217;est avec un certain soulagement que je saisis le gros p