Les fantômes du passé
Dans le rétroviseur défilent désormais les quelques arbres bordant la propriété qui disparaît peu à peu dans le sillon de mes traces. Un nuage de poussière s’élève sur mon passage comme pour effacer de ma mémoire les lieux qui, derrière moi, disparaissent, engloutis par cette brume rocailleuse. Quelques gravillons viennent percuter la calandre de la voiture, tandis que je lutte en tenant fermement le volant de mes deux mains, afin d’éviter les cailloux qui dépassant à tout va devant moi. La vitesse à laquelle le véhicule se déplace me permet d’anticiper la plupart des chocs, bien que l’habitacle soit secoué en tous sens. Mon corps, baladé et malmené, glisse sur le velours usé recouvrant le siège, compliquant d’avantage cette expédition. Un grincement continu semble accompagner le moindre mouvement de la voiture, tant les suspensions sont sollicitées. La grosse pierre maintenant le bâche sur le pont arrière percute lourdement le métal à chaque irrégularité de la route, libérant un festival de bruit creux et assourdissant.
Une myriade d’oiseaux survol chaotiquement mon véhicule, attendant que celui-ci s’éloigne, afin de retourner se poser dans les arbres que je viens de dépasser. L’ombre projetée sur le sol légèrement tempéré de ce mois de décembre, témoigne du nombre imposant de spécimens qui planent dans les aires au-dessus de ma tête, tournoyant et voltigeant en cercles aléatoires.
L’espace d’un instant, j’en oublierais presque de regarder ma route…
Rappelé à la réalité, comme si une paume invisible était venue claquer sur ma joue, je parviens de justesse, d’un coup rapidement effectué sur le volant, à éviter les racines d’un sapin qui ressortaient de terre, sur une hauteur de quinze centimètres environs; dévorant un bon mètre de la largeur de la route. L’arbre, certainement déjà centenaire, se dresse sur le côté du chemin, fièrement, comme pour indiquer au passant que c’est lui le plus fort et que jamais un sentier ne passera à sa place. Le tronc massif lui servant de support doit certainement faire la largeur de mon véhicule, tandis que sa cime se perd dans le ciel. Un épais manteau d’aiguilles vertes enrobe le géant de bois, dont les branches semblent supporter le poids de chacune d’entre-elles avec ferveur.
La voiture tangue subitement, les roues avant se bloquent sur quelques mètres, sous l’impulsion de la pédale de frein actionnée en urgence. Un bruit de frottement surgit de sous la voiture qui glisse durant une fraction de seconde, avant que je ne relâche les freins et stabilise le tout à l’aide du volant. Le cœur haletant, je continue tremblotant ma route, ralentissant encore un peu, pour désormais avoisiner le quarante-cinq à l’heure.
Les étendues de pâturages qui s’étendent jusqu’à perte de vue, accompagnée par le chemin de terre, dévoilent au fur et à mesure de mon évolution, un paysage de campagne riche en couleurs. Le contour des collines qui se dessinent au loin et les silhouettes affinées des pins et autres conifères bordant la plaine, donne à cet endroit un aspect ressourçant.
Au loin, derrière une lointaine barrière montagneuse, aux pics recouverts d’une neige épaisse et humide de début d’année, se couche un soleil rougeâtre, dissipé par une journée écoulée. Sur teinte de feu, s’étend la brève pureté passagère d’une muée de nuages déposés là, comme autant de petits traînées insignifiantes et pourtant si présentes. Un torrent d’oiseaux fend le vide, effectuant quelques dernières pirouettes, avant la tombée de la nuit; déployant leurs ailes une fois encore, avant de trouver un gîte et espérer un lendemain. Leur mélodie dans les cieux, ruissèlent comme de fines gouttes de pluies, ruisselant sur mes tympans, tambourinant les échos du ronronnement du six cylindres en ligne. Symphonie douloureuse à laquelle je suis parvenu à m’adapter après quelques minutes interminables de supplice et de souffrances. Je n’ai toujours pas compris ce qui s’était passé lors de ma sortie de la ferme, en plus de tout le reste par ailleurs.
Autour de moi, le silence semble s’imposer progressivement, avec délicatesse, perturbé par les sifflements du vent dans les arbres et les hurlements mécaniques de mon engin vacillant sur la route accidentée.
Parvenu à un virage contournant un monticule de granite, sur lequel à pris vie un tapis moelleux verdâtre de mousse, répartit partiellement et de manière aléatoire; l’incurvation de ce dernier dépassant les 90°, il m’est impossible de deviner la suite du chemin. La conduite étant déjà suffisamment complexe en ce terrain de rallye automobile, je relève instinctivement le pied droit de l’embrayage, relâchant ainsi l’accélérateur et ralentissant sensiblement et continuellement la lourde voiture. Le vrombissement du moteur s’estompe dissimulant les rugissements émis sous le capot.
A l’entrée du virage, je plonge machinalement mes yeux dans l’infini reflet du rétroviseur interne face à moi. Cette fois, les derniers restes du domaine m’ayant offerts à mes dépends l’hospitalité et accessoirement, une nouvelle auto en échange de la mienne, disparaissent définitivement et, devant moi, s’ouvre une route inconnue. Trop tard pour faire marche arrière.
Débrayant et rétrogradant, je contourne la masse rocheuse, prêtant à peine attention à deux chats ébouriffés, au pelage marqué par des nuits d’errance et de conflits pour la survie. La truffe au sol, grattant de leurs fébriles pattes la terre devant eux. Chacun face à face, partageant leurs efforts et leur talent de chasse, à la quête d’une proie, sans doute terrifiée et attendant une mort foudroyante. Les mouvements de queue frénétiques effectués trahissent un acharnement et une rage surprenante. Une voix en moi me fait comprendre que ces animaux sont certainement issus de la ferme comme moi, livrés à leur sort, esclaves de leur faim. De suite, une fois encore, je me repose la question de savoir, depuis combien de temps les occupants de ce domaine ont désertés les lieux et qu’en est-il des autres habitants de cette région.
Le chemin de fortune sur lequel je continue ma progression n’en finit pas de serpenter entre rochers et pâturages, slalomant et contournant les arbres. L’ombre projeté par le décor tout autour, danse et se dandine sur le sol, prenant des tailles disproportionnée, de par un astre solaire déclinant désormais à vue d’œil. Seuls quelques filets de lumières parviennent encore à franchir les sommets des Alpes pour venir terminer leur course sur la carrosserie de mon 4×4. La forêt qui s’étend au loin, à quelques vingt bonnes minutes environs, sans relâcher la cadence, de fond lentement avec les ténèbres qui englobent la paisible campagne, lui conférant un tout autre aspect. Le vert des pins et autres centenaires, en cette saison, effeuillés, qui était tant apaisant il y a encore quelques minutes de cela, se mue en quelque chose de dissuasif et d’inquiétant. Une sorte de trou noir dans l’espace de mon champ de vision, barrant ma route, engloutissant se qui était censé me ramener jusqu’alors, chez moi. La nuit s’empare des lieux, tombant comme le couperet d’une guillotine; tranchant avec l’agitation journalière, pour une quiétude trompeuse. Plus je me rapproche de la foret et plus les prés m’entourant disparaissent, happés par la noirceur. Des silhouettes se devinent le long des monticules de terre accompagnant le chemin rocailleux, remplaçant les feuillages colorés.
Cela doit bien faire plus de quarante minutes que je conduit à travers les terrains accidentés et le bruit lancinant du moteur, ainsi que les coups portés par la pierre maintenant la bâche sur le pont arrière, me tambourinent les nerfs. Par ailleurs, avec le jour qui disparaît à pas de géant, mes yeux se plissent progressivement pour tenter de continuer à percevoir les serpentins de la route. Concentré sur ma vitesse et mon pare-brise, les mains un peu moites et agrippées au bois glissant et circulaire de mon volant, je m’apprête à enclencher mes phares.
N’ayant pas l’habitude de ce genre de véhicule, il me faut, à trois reprises, pour de brefs instants d’inattention, quitter le chemin des yeux afin de fouiller du regard l’habitacle de la voiture pour y dénicher la molette allumant les feux de circulation. Incluse au tableau de bord, sur le côté gauche, en dessous de la buse d’aération, se trouve la rondelle de plastique à faire pivoter pour la mise en fonction des lumières artificielles.
La blancheur pâle des phares, dans un flash éblouissant, vient se poser sur la caillasse de calcaire jonchant le sol et défilant devant le capot du véhicule à toute allure, pour disparaître ensuite sous le châssis huileux, avant de réapparaître à la traîne dans un bain rougeâtre. Le faisceau lumineux se répandant chaotiquement à terre, suite aux turbulences enregistrées par l’engin, peine à correctement éclairer ma trajectoire et semble préférer illuminer les herbes sauvages m’entourant. Parfois, des yeux brillant comme deux billes de cristal, croisent le champs de portée de mon éclairage, me glaçant le sang d’une crainte infondée d’homme civilisé, perdu dans une nature aux traits sauvages et inhabituels, répondant à l’appel de fausses idées préconçues. La vision de renards au pelage d’or et de cuivre ou de lièvres aux oreilles pendantes, attendant que le cycle interminable de la nature et de la vie continue de diriger leurs actes. Quelques papillons nocturnes luisent dans les airs, battant de leurs frêles ailes le vide pour rester sur place, tandis que les chassent de petites chauves-souris, bien trop rapide pour être vues; ne laissant aux curieux juste le temps d’apercevoir une traînée furtive passer à tout allure.
Les premiers troncs d’arbre en lisière de forêt commencent à défiler dans le sillon de mes phares. Le chemin pénètre dans les bois, évitant les géants au feuillage tombant et, se faufilant parmi les broussailles et autres buissons épineux. Le grincement des premières branches se fait entendre le long de la portière de fer sur laquelle repose mon coude gauche, appuyé sur l’étroit rebord, amincit par la fenêtre close. Le son strident qui en émane pénètre dans mes tympans, et se répand en mon échine, me rappelant le bruit infernal de la fraise chez le dentiste ou celui de longs ongles de femme raclant un tableau noir. Les lamentations du métal déchirent le silence qui règne dans la sombre forêt. Quelques ombres apeurées fuient ça et là, tentant de regagner des lieux offrant plus de quiétude.
Plus je m’enfonce dans les bois sombres et plus un sentiment de solitude angoissant m’envahit. Victime à nouveau de mes phobies, imaginant le pire en recréant divers scénarios des plus lancinants du cinéma Hollywoodien, je surveille frénétiquement la banquette arrière, par de rapides coups d’oeil dans le rétroviseur. Tant de légendes urbaines ont accompagnées nos jeunesses de scout, consumant notre fierté autour d’un feu, contant les horreurs de psychopathes échappés d’hôpitaux spécialisés, de loups dévoreurs de chaire humaine ou encore d’enfants à jamais perdus dans l’enfer d’une forêt comme celle-ci. Le souffle court, dynamisé par l’anxiété, mes mains, de plus en plus transpirantes, se frotte sur le bois vernis du volant, tandis que je garde machinalement le pied gauche sur le débrayer, prêt à bondir dessus en cas d’urgence. La tension devient de plus en plus palpable et il me faut reconnaître ne pas être très en confiance dans cet élément qui n’est pas le mien et auquel je ne suis pas habitué.
Mal à l’aise sur ce chemin me guidant à travers les tumultes de mes craintes, je décide de rompre la monotonie du tapage occasionné par mon carrosse d’acier, rebondissant sur les racines et les pierres, en actionnant le bouton de la radio. Le cadran de celle-ci s’illumine pratiquement instantanément, émettant une lumière verte, dessinant les contours des diverses touches de programmation. Une fente horizontale lumineuse sur le dessus de l’autoradio permettant l’insertion de compact disques indique qu’il ne s’agit pas de matériel récent, tout comme le reste de la voiture; certainement même le poste de radio d’origine. Toutefois, malgré cette bonne nouvelle technologique, je n’ai pas souvenir avoir rencontré quelques CD que se soit dans cette carlingue roulante et, au risque de palier à mes habitudes, je vais devoir me contenter des traditionnelles émissions radiodiffusées. En effet, il est hors de question d’imaginer, ne serait-ce que l’espace d’une seconde, de s’arrêter ici, au beau milieu de nul part, juste pour une foutue collection de disques, certainement rangée dans le vide-poche du côté passager. Je me console en espérant entendre les informations ou à la rigueur en me disant que je trouverai un canal émettant de bon blues ou encore du jazz.
Une poignée de seconde s’écoule, mais aucun son ne me parvient, hormis un grésillement, à peine audible, recouvert par le chahut avoisinant. De la main droite, je tente de toucher à l’aveuglette les divers boutons de programmation et finit par voir les chiffres indiquant les ondes captées, défiler comme un compte à rebours. Partant de la bande FM 106.5 en remontant de manière dégressive jusqu’à la plage FM 88.5. Lorsque ces chiffres apparaissent et se figent sur l’écran, je crois un instant entendre quelques mots incompréhensibles, pris entre deux grésillement, mais je comprends bien vite en entendant la suite des parasites, qu’il ne s’agissait que d’une illusion. Je presse une nouvelle fois sur le bouton afin de réenclencher la recherche automatique de fréquences et les chiffres se remettent à défiler à grande vitesse.
Profitant du fait d’avoir décollé mes doigts du volant pour m’occuper de la radio et, attendant impatiemment qu’un son sorte des enceintes, je rabats mon bras libre pour passer ma paume le long de ma jambe. Une sensation apaisante en résulte, bien que le but premier était d’essuyer ma main moite. Après quelques aller et venues sur mon jeans rêches, je remonte mon bras afin de saisir le volant pour libérer l’autre membre jusqu’alors prisonnier et ainsi échanger les rôles.
Une fois ma position initiale reprise, les deux mains sur le volant, je saisis l’opportunité de bénéficier d’une bonne cinquantaine de mètres en ligne droite, sur cette étroite route délimitée par les branches, pour jeter un œil intrigué sur l’écran de l’autoradio. Les chiffres continuent inlassablement de s’enchaîner, ayant déjà dû parcourir au moins quatre fois le tour complet de toutes les stations, sans en trouver aucune. Je me souviens alors avoir regardé l’antenne du véhicule en montant dedans et l’image d’une tige de fer pliée me revient et je prends conscience que je n’attraperai rien avec ce genre de matériel et qui plus est en pleine foret. Perdant patience, j’abandonne dépité mon poste de radio pour me concentrer à nouveau sur ma route, laissant celui-ci tourner dans le vide, ne sait-on jamais.
Soudain, comme une étoile filante qui passerait à côté de moi, un panneau de circulation routière défile sur ma droite, reflétant la lumière de mes phares et, indiquant une série de deux virages consécutifs en épingle. Ayant juste le temps de lire le danger qui m’attends une centaine de mètres plus loin, que déjà le panneau de signalisation disparaît dans la mer rouge de mes feux arrières. Je relâche progressivement l’accélérateur afin de redescendre à une vitesse de quarante-cinq kilomètres à l’heure.
Au loin, par delà la vision que m’offre l’éclairage de mon véhicule, certainement même après les deux virages, se profile une fissure verticale dans la nuit. Un point de lumière, grossissant en fonction de ma progression dans les ténèbres. Un tas de rondins de bois proprement entassés sur plusieurs mètres de haut me laisse espérer à l’achèvement de ce périple et à une route digne de ce nom, sans nids de poules ou autres obstacles et surtout sans arbres autours. Les trocs amassés au bord du chemin signifient certainement que j’arrive à la limite des bois, là où les camions viennent charger les immenses colonnes destinées à la fabrication de meubles ou de combustible. Au dessus de ma tête, j’observe à travers le pare-brise, un éclaircissement du plafond de feuille qui me surplombe. La lune, de son regard transperçant, se reflète sur les gouttelettes d’humidité, déposées délicatement sur les feuilles repliées. Entre les branches frétillantes des plus hautes cimes, se faufile l’ombre menaçante d’un hibou planant, surveillant une proie insouciante. Décrivant de larges cercles dans le noir des cieux, le plumage soyeux aux teintes luisantes de reflets d’argent, les yeux rivés sur le sol, plusieurs dizaines de mètres au-dessous, le rapace s’apprête à plonger. Resserrant l’espace entre ses rotations dans le ciel, l’oiseau nocturne, de taille impressionnante, replie ses ailes et, dans un cri strident et paralysant, fond sur sa proie, disparaissant à travers les feuillages. L’aspect cruel et sournois de ces lieux lui confère une apparence inquiétante et pourtant, plus je circule sur cette route sans fin, à la recherche d’un village voisin et plus je finis par découvrir un autre monde. Un monde bien moins effrayant que dans mes préjugés. Cet endroit respire le calme et la sérénité, seul le cycle de la vie vient parfois perturber les habitant qui s’y trouvent; n’ayant de ce fait plus rien à voir avec ce que l’on voit dans ces navets imposés par le commerce cinématographique actuel.
Arrivé dans le premier virage annoncé précédemment, je relève une fois de plus la pédale d’accélération et, saisissant le volant des deux mains, commence à prendre le contour, laissant la voiture suivre une trajectoire sensiblement déportée, afin de pouvoir ensuite couper le second virage inversé et en ressortir en accélérant jusqu’à soixante kilomètres à l’heure.
L’espace entre les arbres bordant la route et se succédant à toute vitesse, s’accroît. De ce fait, les rayons blêmes de la lune parvenant à se faufiler entre les mailles de ce filet naturel, éclaircissent une petite clairière en bordure; sorte de hall d’entrée pour randonneurs en mal de marche. Le petit point lumineux que j’apercevais il y a encore quelques minutes est devenu un rideau luminescent, regroupant toutes sortes d’insectes ailés. Les traînées de photons transperçant le mur d’écorces fripées dessinent, devant mes yeux écarquillés face à tant de beauté naturelle, des cascades d’eau de lumières divines. Un festival magique se déroule sous mon regard éblouit, dans lequel danse et chantent les harmonies de la vie et des rêves. Mon seul regret restera de ne pas avoir pu contempler ce merveilleux spectacle d’avantage, ne désirant pas stopper mon embarcation avant le prochain village ou la prochaine bourgade.
Traversant la clairière, sacrifiant presque mes mauvaises craintes à mon émerveillement de petit enfant face à un cadeau de noël, je m’apprête à franchir les trois derniers pins du lot; limite ultime de la vaste étendue forestière. Leur silhouette de géants sveltes aux bras difformes sont immortalisées dans ma mémoire, sous la forme d’un cliché aux allures religieuses. Comme si Dieu avait voulu me dicter sa volonté ou qu’un ange venu du plus hauts des cieux, était descendu s’enquérir de mon existence.
Derrière moi s’étend désormais la vaste forêt, que je quitte, un soulagement me parcourant, tandis que naît sur mon visage dissimulé par la pénombre, un léger sourire en signe de réconfort. Le décore qui m’accueil désormais, ressemble à celui traversé avant de pénétrer dans les bois. La route reste accidentée, toutefois, il n’y a plus de branches jonchant le sol et étendues de gazon aux alentours offrent moins de risques de collision en cas de perte de maîtrise subite.
Cela doit bien faire plus d’une heure que j’ai quitté la ferme et que je sillonne les routes à la recherche d’une trace de vie autre qu’animale ou végétale, mais en vain. Angoissé par ce fait et la nuit qui m’entoure, ne reconnaissant apparemment pas la région, ne la connaissant même certainement pas, je commence à sentir ma patience diminuer et doit, l’espace d’une seconde, me focaliser sur l’énergie nécessaire à conserver pour rentrer chez moi au plus vite. A cette constatation aux teintes d’amer résolution, mon sourire affiché jusque là, s’efface peu à peu, laissant sur les traits de mon visage une expression de d’anxiété. Heureusement que l’accélération des bouleversements climatiques de ces dernières années n’ont pas permis les abondantes chutes de neige de mon enfance, je n’ose imaginer ce qu’aurait été l’état des routes dans ce coin reculé; me mets-je à marmonner, louant ma bonne étoile. Je renchéris en ajoutant une série de gros mots et de jurons à l’attention de ce voile noir et opaque qui recouvre la campagne, et qui, durant ces périodes hivernales tombe sans prévenir garde et sans que l’on s’en aperçoive.
Perdu dans mes pensées et dans mes râles, je ne remarque même pas ce poids exercé par la fermeture de mon jeans sur ma vessie, qui taraude, depuis mon départ, mon organe urinaire. Ce n’est qu’au bout de quelques kilomètres supplémentaires, que le besoin de m’arrêter urgemment se fait sentir. Malgré toute ma bonne volonté pour tenter de tenir le plus longuement possible ; les vibrations et les sursauts de la voiture me jouant un mauvais tour, me forcent à stopper le véhicule en catastrophe. Je ne tiens plus, me mets-je à répéter inlassablement, tandis que tremblotant par la crispation, je tente d’ouvrir la portière qui semble faire exprès de me glisser des mains et de se refermer une première fois sur moi, nécessitant une seconde poussée dessus pour me dégager le passage. Pris par l’empressement, mes pieds à peine à terre, j’effectue deux pas en avant, alors que mes doigts agités défont les boutons de mon pantalon. J’entends la lourde porte en tôle se refermer à demi, sous l’effet de la gravité. Fouillant mon pantalon, j’en extirpe mes attributs de mâle, tandis que je termine de marcher et que les première gouttes chaudes entrent en contacte avec le sommet d’une touffe d’herbe. Cette fois, il s’en est fallu de peu, me dis-je mentalement, d’un air un peu amusé, les traits du visages légèrement déformés par le soulagement du moment. Les yeux rivés sur le ciel sombre, je laisse échapper un dernier soupire de bien-être avant de replacer mon attirail masculin à sa place.
Une poignée de minutes plus tard, après avoir réajusté mon pantalon, effectuant un demi-tour sur moi-même, je me redirige vers mon véhicule. De la vapeur s’élève au-dessus du capot, provoquée par la température ambiante avoisinant les cinq à sept degrés et la tôle brûlante recouvrant le moteur éteint.
Saisissant la portière laissée volontairement entrouverte, tirant dessus pour l’ouvrir entièrement, je scrute autours de moi, cette drôle de sensation de regard posé sur moi se faisant à nouveau connaître. Je m’immobilise un temps, le souffle coupé, la main toujours posée sur le rebord supérieur de la porte de métal. Le silence se répand autour de moi, étouffant jusqu’au moindre crissement de brindille. Même le vent semble s’atténuer, rampant au sol et s’asphyxiant peu à peu ; son sifflement continu s’estompant et s’éparpillant à perte dans les hautes herbes. Seul quelques cliquetis raisonnent sur le flanc avant du 4×4, dû au refroidissement rapide de ce dernier.
Ma tête, haut perchée sur ma nuque raidie, effectue une dernière rotation de reconnaissance, les yeux tentant de percer le vide obscur qui m’entoure, l’ouïe en alerte. Toutefois, une fois ce rituel de réconfort fait, je reste là, comme paralysé par une forme de curiosité. Malgré mon appréhension de cette virée nocturne en terre inconnue et, malgré mon irrésistible envie de remonter à bord de la voiture, je reste là. Comme si, hypnotisé par le calme, le cerveau ankylosé par tant de quiétude, mes muscles refusent de m’obéir, je ne pouvais m’extirper de cette toile invisible. A ce moment, m’imaginant en insecte pris au piège par une araignée pouvant surgir de nulle part, je prends conscience ; j’ai peur.
Ne pouvant rester ainsi en cible découverte et immobile, je me concentre afin d’éradiquer cette pulsion qui s’est emparée de mes sens et focalise mon attention sur le siège s’offrant à moi, un mètre sur ma droite. Soulevant avec peine ma jambe raidie pour la passer dans l’habitacle, je dépose simultanément ma main libre sur la carrosserie, à hauteur de la ceinture de sécurité. Ensuite, rapidement, mon corps glisse le long du dossier pour se retrouver derrière le volant, après avoir dégagé ma main d’appuis. De mon autre bras, maintenant toujours la portière, je rabat celle-ci avant de repositionner mes doigts pour la refermer. Accompagnant le bruit de claquement de la tôle, d’une voix calme et rauque, je m’exclame disant tout le bonheur de se sentir à nouveau en sécurité derrière de fines vitres pleines d’illusions. Mon cœur bat fortement suite à ces émotions et, tentant de me ressaisir, je redémarre l’engin de locomotion qui repart de suite.
Avant de reprendre ma route, je tente une nouvelle fois d’enclencher la radio, mais en vain. Aucun son ne sort du post et malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à attraper le moindre canal. Désireux de poursuivre mon chemin en musique, je persiste et ouvre le vide-poche face à la place du passager. Une photocopie de carte grise glisse et tombe sur le tapis de sol, tandis que la porte maintenant le compartiment de rangement fermé s’abaisse. La petite lumière qui se trouve dedans éclaire faiblement une pochette de plastique regroupant les données techniques du véhicule, aux couleurs de la marque. Un vieux stylo desséché traîne dans le coin du bac de rangement, en dessous de la petite ampoule distribuant timidement sa luminosité. Quelques papiers finissent de remplir l’espace libre, alors qu’aucun compact disque ne s’y trouve, à ma grande déception. Frustré de cette journée où tout va de travers depuis mon réveil, je finis par abandonner l’idée d’écouter autre chose que le tintamarre du véhicule et me lance à corps perdu sur le chemin que j’avais délaissé durant un court moment de détente.
Fendant l’épaisse nuit de mes phares durant encore plus d’une trentaine de minutes, traversant la campagne de part en part ; je finis par arriver devant un panneau de bois indiquant la prochaine bourgade à une dizaine de kilomètres. Les flèches bidirectionnelles agrémentant ce panneau, réfléchissent la lumière de mes feux de croisement, rendant difficile le décryptage du nom de cet endroit tant convoité. Cependant, après une poignée de secondes à inspecter la flèche sous tous ces angles, l’appellation du lieu dit m’apparaît soudainement. Il s’agit du village de Pontarlier, situé dans le département du Doubs en France. Cela veut dire que je suis en Franche-Comté, à savoir à plus de cent kilomètres de chez moi, de Genève en Suisse. Je ne comprends toujours pas ni pourquoi, ni comment je me suis rendu si loin de chez moi, ne connaissant, qui plus est, qu’une personne ayant habité cette région française et qui a déménagé il y a des années de cela pour les Etats-Unis d’Amérique. Cette nouvelle énigme me laisse un temps comme désarçonné, incapable de réfléchir d’avantage que cette éternelle question qui me taraude l’esprit en me demandant ce qui s’est passé durant mon sommeil ; je crois, l’espace d’une seconde, devenir fou. Mais que m’arrive-t-il, me mets-je à hurler, la voix cassée par mes nerfs qui me lâchent et la peur qui m’étreint ; mes poings serrés percutent le volant de rage.
Dans la minute qui suit, me voilà reparti en direction de la civilisation, roulant de manière un peu plus agressive que jusqu’ici, pressé de trouver une personne à qui me confier et surtout un bon verre pour me désaltérer. Par ailleurs, un lit douillet et une couverture bien chaude me feraient le plus grand bien afin de terminer cette longue soirée, ayant conduit pas mal de temps et surtout après mon départ de journée en fanfare.
Arrivé à proximité des premières maisons entourant le village, je suis surpris du fait de ne pas apercevoir de lumière ; pas le moindre lampadaire de rue ou encore café ouvert. Je croise le panneau routier annonçant le début de Pontarlier, ainsi qu’une limitation de vitesse. La luminosité de mes phares se meure sur les arbres bordant la chaussée, mais toujours aucune trace d’électricité. Une masse imposante et difforme semble se dresser devant mon pare-choc, je ne parviens pas à identifier de quoi il s’agit, cependant, cela semble énorme. Ce n’est que lorsque mes feux viennent caresser la limite de cette silhouette que je constate qu’il s’agit de la première maison du patelin. La route, faisant un virage soudain sur la droite afin d’éviter le bloc de pierre, manque presque de me trahir et, dans un crissement de pneu suivit d’un coup de volant rapide, je frôle le mur de crépit. Le souffle provoqué par mon véhicule lancé à bonne vitesse percute la façade de l’habitation et se répercute à nouveau sur le flanc de la voiture, provoquant une forte secousse dans la colonne de direction. Me voici donc arrivé, m’exclamais-je encore choqué par cette irruption inattendue sur ma voie ; l’automobile s’immobilisant en travers, au milieu de la route.
Stoppé net en plein axe principal traversant Pontarlier, les lampes de mes phares arrière éclairant le chemin par lequel je suis venu, je scrute autour de moi, comprenant pourquoi je ne voyais pas la bourgade auparavant. Aucune maison n’est illuminée, les cheminées ne fument pas et un calme désappointant y règne. Cependant, étant donné la saison et l’heure tardive, je ne m’étonne pas trop de voir un village de cette taille aussi désert. En ces périodes de froid, les gens ont tendance à se réfugier au chaud dans leur habitations confortables et n’en sortent pas avant le dégèle.
Pris au dépourvu et ne pouvant pas rester plus longtemps à bloquer les voies de circulation, je saisis mon volant à pleines mains et, accélérant progressivement, rejoins le bord droit de la chaussée pour m’y aligner. Roulant à la vitesse du pas, effectuant une présélection afin de m’engager dans une petite ruelle étroite se perdant entre les maisons, je cherche un endroit ou me stationner et passer la fin de la nuit.
Les façades des demeures qui se succèdent de part et d’autres du véhicule se ressemblent, camouflées sous d’épaisses couches grisâtre de crépit ancien et de vieux volets verts. Les petits jardins, entourés de fines clôtures, renferment des trésors maraîchers, aux formes onctueuses. Des rangées de pierres dessinent des chemins le long des potagers. Sur les portes d’entrées sont suspendues des couronnes de fleurs et de lavande violacée, alors qu’aux fenêtres sont accrochés les travaux en dentelle ou encore de petits bibelots. Parfois un chien ou un chat se promène librement dans la propriété ou dort sagement sur un pat de porte. Certains murs affichent aussi quelques publicités de supermarchés ou encore de boissons anisées locales, mais il fait trop sombre pour en deviner précisément le contenu.
Arrivé au bout de la ruelle, juste avant que celle-ci ne se transforme en un chemin de terre longeant une série de collines et ressortant de la bourgade, je trouve un espace de terrain permettant de m’arrêter. A l’abri sous un gros châtaigner, au bord du chemin, en bordure d’habitations, je me prépare à fermer les yeux pour un sommeil de courte durée, mais nécessaire. Après avoir coupé le moteur et enclenché le frein à main, je saisis la poignée servant à l’inclinaison de mon dossier et renverse celui-ci en arrière. La température dans l’habitacle est suffisamment chaude pour me permettre de m’endormir sans trop tarder, espérant ne pas être réveillé par le froid immédiatement après.
Trouvant, après quelques minutes d’agitation, une position stable permettant de m’assoupir sans craindre de blocage cervical le lendemain, je ferme mes paupières fatiguées par cette étrange journée et commence à me laisser aller. Les rafales de vent qui s’abattent sur le flanc de la voiture secouent cette dernière par moment, me faisant la plupart du temps sursauter. Au loin, les onze ou douze coups d’un clocher retentissent dans la brise croissante. Le son des cloches de bronze teintant dans la nuit se mélange au chant de chiens se battants et hurlants.
La lune, au-dessus de l’arbre massif qui me surplombe, semble, après m’avoir dominé tout au long de mon périple à travers la campagne, vouloir rester me protéger, comme une mère veille sur son fils. Le sommeil ne tarde pas à venir et dans un long soupire, je m’endors paisiblement, recroquevillé sur moi même, les mains entre les cuisses pour garder la chaleur.
Le temps d’une poursuite infernale aux commandes d’un hors bords fendant les flots à toute vitesse, vêtu d’un costume sur mesure aux sombres teintes et, de chaussures en crocodile flamboyantes. D’une étreinte sauvage avec la plus belle des nymphes et d’amour sur le sable chaud des paysages paradisiaques des Maldives; le turquoise de l’océan en arrière plan. D’agents de la CIA ou du KGB à mes trousses et de coups de feu à tout vas, me déployant dans un espace où sifflent les balles autours de moi. Et, de rêves en cauchemars, déguisé en super héro, le temps passe, alors qu’avant la fin de mes songes, perturbé par un bruit sourd en premier devant moi, puis au-dessus, je finis par entrouvrir un œil.
Le soleil est déjà levé et une douce chaleur matinale semble demeurer, finissant de sécher les fleures enduites de rosée perlée. L’air aux senteurs humides qui soufflait sur la région le soir d’avant s’est estompé et à la place se diffuse un parfum de foins et de pommes de pins. Quelques feuilles rougies par l’automne persistant sont venues se déposer sur la vitre frontale encore embuée du tout terrain.
Le temps d’émerger de ces quelques heures de repos et de me passer une main sur le visage, en prenant soins de me frotter les yeux et me voici écoutant les bruits de quelque chose qui paraît se déplacer sur le toit du véhicule. Suivant ces légers martellements de mes yeux, je reste un moment à l’affût, ne sachant pas réellement comment réagir. Au bout de plusieurs minutes de manège, les sons étouffés finissent par se diriger sur l’arrière du véhicule, me forçant à pivoter ma tête sur mes épaules afin de regarder en direction de la lucarne, donnant sur le pont arrière. Arrivé pratiquement en bout de cabine, la chose au-dessus de moi semble ralentir puis, s’arrêter. Une seconde s’écoule, mon regard figé sur les vitres se trouvant à l’arrière, transite de l’une à l’autre, passant chaque côté de la voiture au peigne fin. Finalement, un frottement se fait entendre et une ombre se reflète sur la vitre arrière droite avant de laisser apercevoir un gros chat roux, sautant du perchoir qu’il s’était trouvé.
Amusé par ce visiteur inattendu, je me redresse sur mon fauteuil de chauffeur et ouvre la portière afin de passer la tête à l’extérieur. Le corps penché dans le vide, assurant ma position en tenant fermement le volant de mon bras tendu, je cherche le félin au pelage d’or. Je commence à siffloter, tentant de l’amadouer, mais en vain. Je récolte tout au plus en reconnaissance de sa part un détournement de regard pour m’évaluer puis un demi-tour pour me laisser pantois, regardant son arrière train s’éloigner avec dédain.
Ne me laissant pas déstabiliser par tant d’indifférence, je me remets en position de départ avant de tendre ma jambe gauche pour la sortir du véhicule et poser mon pied à terre. Tenant le plafond de ma main gauche pour m’aider à me hisser hors du véhicule, je sens une légère sensibilité dans mon poignet maintenu sur le volant. La chute d’hier lors de mon échappée autour de la ferme me fait encore un peu souffrir par moment, selon les positions adoptées et les efforts infligés. Cependant, contrairement à mon premier diagnostique, mon poignet ne semble pas avoir subit d’entorse, n’ayant par ailleurs pas enflé.
Une fois parvenu à sortir de ma chambre à coucher mobile, le visage illuminé par le soleil s’élevant dans les cieux azur; je tends les bras comme pour tenter de concurrencer l’arbre derrière moi et m’étire longuement. Les paupières plissées face au regard brûlant de l’astre de lumière, j’emplis mes poumons d’une profonde inspiration. Malgré quelques engourdissements et un peu de fatigue accumulée, je me sens bien. Une sensation de sérénité me parcours, un peu comme lorsque l’on descend d’un avion à destination d’un pays exotique que l’on part explorer pour quelques semaines de vacances. Pendant l’espace d’un instant, j’en oublierais presque mes soucis de la veille.
Le temps de flâner encore quelques minutes à regarder le jour s’étendre sur les toits de tuiles chaudes qui bordent le pied de la colline avant que vienne me perturber mon estomac criant famine. Cela fait déjà plus de douze heures que je n’ai rien mangé de consistant et à ce rythme, je ne tiendrai pas longtemps avant de ressentir les effets néfastes de la fringale. D’abord le ventre qui tiraille un peu avant de se remplir d’air, puis, quelques longs gargouillis accompagnés de crampes aléatoires. Ensuite, une fois que le corps à épuisé les ressources de vitamines et autres éléments de base permettant son bon fonctionnement, surgit de nul part des tremblotements qui se mutent progressivement en tremblements. Affaiblit par le manque, survient alors un léger mal de tête avec un soupçon de nausées, mais pas de quoi être malade; juste ce qu’il faut pour avoir la tête qui tourne. En cas de persistance à ne rien avaler durant ce laps de temps annonciateur, le sujet commence à se sentir de plus en plus faible et, terrassé par de subtiles chutes de tensions et un champ de vision réduit, finit par s’évanouir. Le corps privé de carburant pour l’alimenter, se réfugie dans un cycle sécuritaire, permettant aux fonctions vitales de continuer à travailler au ralenti, tandis que le reste des membres sont sacrifiés à cette cause.
Pour palier à cela, je décide de laisser le véhicule sur place, en prenant soins de fermer les portières à clef. Le corps légèrement relié en arrière, je descends la pente gravillonneuse menant jusqu’au cœur du bled, recroisant les villas dissimulée par la nuit le soir précédent. Les peintures sont écaillées et ternies par le temps qui s’écoule inexorablement. Les fragiles encadrures des fenêtres immaculées de fientes de pigeons implorent un coup de pinceau; tandis qu’à leur pieds sont exposés des pots de fleurs en attente de jour meilleurs. Les parcelles engazonnées qui entourent chaque maison laissent s’échapper par endroits de hautes touffes d’herbes sauvages, comme si la neige venait de fondre et que les premières tondeuses à gazons n’avaient pas encore commencées à rugir. De certaines boites à lettres, dépassent du courrier, toutefois, en m’approchant un peu de l’une des bâtisses, je constate étonné que, dans le cas présent, les enveloppes sont tachetées par l’humidité. Le papier a absorbé tant d’eau que l’encre contenu sur les pages à l’intérieur s’est répandu au travers des fibres, dessinant diverses taches épaisses bleutées sur le verso. Au pied du piquet maintenant le box à courrier arborant fièrement le nom de famille de ses propriétaires, se trouve une poignée de copeaux de papier déchiquetés par les conditions météorologiques de ces derniers jours apparemment.
Suivant la route goudronnée jusqu’au centre de la commune francophone, je me retrouve à présent devant une grande statue de plus de cinq mètres de hauteur, fixée sur un socle en pierre. Cette œuvre représente deux personnages portant un globe au-dessus de leur tête; un énorme sablier enfermé dans la sphère de métal. Adam et Eve, nous rappelant l’irrémédiable fuite du temps. La rue principale passant de chaque côté de la statue est entièrement vide, seul un vieux chien se repose, paisiblement couché au milieu de celle-ci. Sur ma gauche, tout au bout de la route se perdant au loin, par delà les frontières communales, se devine un pré occupé par des vaches, que je devine grâce aux sons mélodieux de leurs cloches. A l’opposé, sur ma droite, se trouve l’entrée de ces lieux, par laquelle je suis arrivé hier au soir. Je crois même repérer la fameuse maison qui déborde sur la route et qui, de par mon manque de vigilance et de visibilité, a faillit me coûter cher. Tout en persistant du regard en cette direction, je découvre que l’obstacle que j’ai faillit percuter n’est en fait pas une maison, mais une sorte de porte d’entrée fortifiée, conduisant au cœur de Pontarlier. Au-dessus de l’antre massive de pierres empilées, se dresse majestueusement une horloge circulaire, ornée de sculptures et surmontée à son tour d’un clocher de bronze. Une girouette de fer forgé domine l’édifice, devenu avec le temps un monument décoratif en lieu et place d’une fortification défensive.
En me déplaçant jusqu’au centre de la rue, faisant attention à ne pas gêner une éventuelle voiture qui viendrait perturber la quiétude générale, je me retourne et redresse le regard pour le passer par dessus les toits rougeâtres des maisons. La rue pentue menant à l’emplacement où se situe actuellement ma voiture se distingue aisément dans le paysage, séparant l’amas d’habitations en deux, comme une photographie de l’un de ces fameux tracés bûcheron au travers de la forêt amazonienne que les écologistes diffusent régulièrement à titre de mise en garde. Mon regard suit ce chemin serpentant entre les jardins verdoyants jusqu’à apercevoir le gros arbre abritant le 4×4, placé au pied de la colline. La pente escarpée et rocheuse de la colline s’élève devant mes yeux émerveillés par ce magnifique coin, sur laquelle trône majestueusement un château.
Tiraillé par la faim, je ne peux plus attendre et il me faut trouver rapidement de quoi satisfaire mon estomac laissé à l’abandon. Baissant les yeux au niveau des échoppes m’entourant, passant en revue les différentes possibilités de rassasiements de la place, salivant sur les enseignes arborant les menus du jour, je me décide à avancer vers une boulangerie, à une centaine de mètres de là.
Passant à proximité d’un supermarché, je suis surpris de découvrir qu’aucune lumière n’y est allumée et que les caisses sont laissées à l’abandon. Malgré tout, une des portes coulissantes est entrouverte, bien que l’alarme ne retentisse pas. Les nombreuses marques de pas terreuses sur le sol lisse du centre commercial paraissent indiquer un mouvement de foule important, dépassant tout contrôle. Les rangées de produits pratiquement entièrement ravagées affichent des présentoirs dépouillés. Les longues allées habituellement illuminées d’articles en promotion sont encombrées par des emballages écrasés, répartis à terre et piétinés. Au rayon des boissons, une marre de lait caillé, mélangé à quelques jus de fruits, souille le parterre. Des traces de trèfles de félins, ainsi que de pattes de canidés sont restées fossilisées dans la masse gluante. Les caisses enregistreuses, pour la plupart éventrées, le tiroir arraché, exposent tristement un indice frappant sur les événements ayant eu lieux ici. L’endroit ressemble à un sinistre après le passage fracassant d’une tempête ou d’un cyclone.
Le peu de produits restant sur les casiers de présentation se limite à des chips, des sauces, quelques sachets de cafés en poudre ou encore des produits d’entretiens. A première vue, il ne reste rien me permettant de combler correctement ma faim en maintenant une hygiène alimentaire à peu près descente. Interloqué, je reprends mon parcours en direction de l’enseigne suspendue indiquant un croissant doré, encore plus motivé à y acheter de quoi me remettre sur pied.
Longeant le trottoir jusqu’à me retrouver sur la pancarte métallique suspendue et indiquant clairement la fonction de ce petit commerce, je saisis la poignée de la porte dorée et tente de pénétrer à l’intérieur. Etrangement, la porte n’oppose pas la moindre résistance et s’entrebâille même avant la rotation de la boule servant à son ouverture. Un tintement aigu retentit au-dessus de ma tête lorsque j’effectue un premier pas en avant, indiquant ma venue.
Refermant la porte derrière moi, je lance un salut général de voix haute et intelligible, mais un silence inquiétant me répond. Il n’y a personne dans la petite pièce tempérée dans laquelle je me trouve et les fours derrière le comptoir semblent tous éteints. Les bacs à pains sont vides, certains étant même fracassé ou éventrés. Les présentoirs vitrés contiennent quelques pièces de pâtisseries, dont le sucre glacé les recouvrant à finit par couler; divers biscuits en tous genre se déclinent sous une multitude de couleurs et de formes et il reste aussi une dizaine de croissants au jambon, dont l’aspect semble suspect. Une colonie de fourmis est acculée dans un bord, marchant en ligne régulière et disciplinée, remontant le long du canal de ventilation donnant sur l’extérieur, emportant des morceaux de pâtisseries. Une tartelette au citron a dû attirer ces envahisseurs; cette dernière ayant sur la couche moelleuse de crème, tirée de l’agrume du même nom, une nuée de taches noirâtres allant et venant à tout va, la recouvrant sur sa quasi totalité. Bien que cette vision soit, pour un fin connaisseur de ma catégorie, insoutenable, je ne m’arrête que peu sur ce détail, commençant à me faire à l’idée que quelque chose d’anormal se trame et continue mon inspection.
Au dessus des caissons de démonstration se trouve une petite nappe en dentelle blanche sur laquelle est inscrit un message de remerciement à la clientèle. Une horloge dans le coin, accrochée au mur, prise entre les fours et la fenêtre indique qu’il est neuf heures passé de vingt minutes à peine. Sur ma gauche se trouve une porte vitrée menant à une pièce éclairée par la lumière passant au travers des vitres de la salle. La pièce en question est aussi entièrement vide d’occupants et les chaises entourant généralement la quinzaine de tables s’y trouvant sont toutes placées sur les tables, comme lors de jours fériés. Les lampes, aux abat-jours de verre fumé, suspendues au-dessus des tables à de gros maillons de chaînes dorés, ne projettent pas de lumière.
Je m’approche de l’entrée de cette seconde salle et, après avoir ouvert la porte vitrée, sur ma diagonale droite, dissimulé à l’autre bout de la pièce, un vieux jukebox de collection. La façade avant de celui-ci, légèrement poussiéreuse, est entrouverte.
Passionné de musique depuis mon plus jeune âge, je ne peux m’empêcher d’avancer pour y jeter un œil émerveillé. Il s’agit d’un vieux model 1015 Wurlizer de la fin des années quarante, excellemment conservé et aux couleurs américaines. Cette firme en avait commercialisé quelques 60′000 exemplaires qui, avec leur forme arrondie, représentent l’archétype de la boite à musique automatique destinée au grand public. Sur le haut de l’engin, se trouve une plateforme sur laquelle est fixé le tourne disque, capable de lire uniquement le stock de 78 tours se trouvant à côté du la platine et sur une seule face. Derrière ce mécanisme deux fois plus âgé que moi, est peint une petite fresque représentant un soldat relâchant une colombe après la fin de la seconde guerre mondiale, signe de libération et de paix. En-dessous, caché dans le meuble, le mécanisme de précision permettant la gestion de la monnaie et surtout la transmission et l’amplification du son.
En plongeant le regard à travers la brèche commise par l’ouverture de la machine, je constate que la caissette de métal regroupant les pièces ayant permis de payer chaque morceau diffusé à disparu et qu’à la place, il ne reste qu’un trou béant.
A cette découverte et, voulant effacer le doute de mon esprit, je me dirige à pas rapide vers le bar et passe derrière. Je parcours la distance me séparant de l’angle central formé par le bar et arrivé sur place, me rends compte que mes craintes se confirment; une série de pillage a eu lieux. Mais que sont devenus les gens présent à ce moment, me mets-je à penser et où sont passés les autres personnes qui devraient être dans la rue ?
Me retournant pour quitter la pièce abandonnée, je remarque que le lacet de ma chaussure s’est délassé et je m’accroupis pour le renouer.
Une fois le nœud fait, alors que je m’apprête à me redresser, je découvre, caché dans la pénombre, juste en-dessous de la caisse enregistreuse, un imposant fusil à pompe. Je n’ose le toucher, mais en le regardant de plus près, parviens à voir qu’il est sans doute chargé et que le cran de sécurité est actionné. N’ayant aucun attrait pour ce genre de mécanisme je me recule et me relève, avant de repartir de l’autre côté du comptoir et sortir de cette salle.
De retour dans la boulangerie, je tente une dernière fois de trouver quelque chose de comestible, mais me rends rapidement à l’évidence et abandonne cette idée. Il ne reste même pas de quoi se faire un sandwich ou, simplement un morceau de pain frais pour combler le vide dans mon estomac, en attendant mieux. Décontenancé, je franchis le seuil de la porte d’entrée, la tête basse et le ventre creux, pour arriver à nouveau dans la rue principale.
Ne sachant plus si je suis en train de faire un cauchemar ou si la réalité est subitement devenue insensée, je déambule sur une bonne centaine de mètres, mains au fonds des poches, dos voûté, regardant mes pieds. Des milliers d’interrogations sans réponses se bousculent aux portes de mon cerveau. Au milieu de ce parcours de réflexion, une canette de bière vide et déformée qui trainait au milieu de la route, se joint à moi pour quelques va et vient entre mes pieds, avant de finir sa course une vingtaine de mètre plus loin suite à un dégagement en bonne et due forme.
Sentant que la situation m’échappe de plus en plus, je désire faire le point et à cet effet commence à me diriger vers le trottoir le plus proche afin de m’asseoir un instant et réfléchir calmement. Continuant à regarder le sol en marchant, je sens l’ombre des bâtiments se dressant de l’autre côté de la rue, venir me caresser le sommet de crâne, puis glisser lentement le long de ma nuque dénudée.
Une fois le petit rebord de pierre franchit et en sécurité sur la zone piétonne, j’appuie une main contre la façade d’une maison et commence à m’accroupir pour me mettre en position assise et confortable. Parvenu au trois-quarts du mouvement, une main toujours contre le mur et la seconde à terre, je redresse enfin la tête. A ma grande surprise, un homme passe derrière la statue, me lançant un bref regard et continuant sa progression rapide vers une rue perpendiculaire.
Durant un temps indéfini qui m’est apparu comme interminable, j’ai vu passer cette personne devant moi, mais suis resté, incapable de bouger. Comme paralysé par l’image se répercutant à mes yeux. Pourtant une voix dans ma tête me hurlait de me relever et de courir vers lui en l’appelant; me suppliait même. Mais je suis resté là, figé sur place, les globes oculaires écarquillés au maximum, affichant un air un peu stupide. Aucun son ne sort de ma bouche, ma gorge est nouée et desséchée. Ce n’est que lorsque l’étrange silhouette eu disparu dans la ruelle annexe que je réussis à tendre un de mes bras en avant, la main ouverte et les doigts écartés pour tenter de lui signaler de s’arrêter.
Comprenant que mes efforts resteront sans récompense tant que je ne l’aurai pas rattrapé, je me redresse d’un bond sur mes jambes et commence une course effrénée le long des allées de magasins et de maisons bordant la rue jusqu’à la statue.
Plus j’avance et plus je peux distinguer la petite ruelle perpendiculaire où l’inconnu a disparu, mais celle-ci est vide. Seuls les pavés irréguliers qui la bordent remplissent l’espace entre les rangées d’habitations.
Arrivé à la hauteur de la bifurcation, je tente de m’engager sur les traces de ce mystérieux passant, mais au bout de trois minutes de course endiablée, je suis contraint d’abandonner sous les cris de mécontentement de mon ventre et par manque d’énergie. Je suis conscient de l’enjeu que représente une telle course, mais cette fois, je n’en peux plus. Je commence à avoir les jambes qui flageolent et la sueur qui perle sur mon front. Si je persiste à ne pas me rassasier au plus vite, je vais m’effondrer et risque jusqu’au coma. Je n’ai pas d’autres choix que de me dépêcher, avant que ma vision ne se trouble et qu’il ne soit trop tard.
Appuyé, les deux bras tendus, paumes de mains contre le crépit d’une villa, je tente de reprendre mon souffle, crachant ma salive pâteuse à terre. Les joues rougies par la course et le front plissé par l’effort, je peine à me ressaisir.
Il me faut bien cinq minutes avant de pouvoir me remettre en position normale et respirer calmement. Mes membres tremblent de façon incontrôlable et c’est totalement affaiblit que je sonne à tout hasard à la première demeure se présentant.
Après plusieurs minutes d’attente, passées à scruter la maison et les environs en quête d’une éventuelle possibilité d’accès à l’intérieur, je finis par poser mes deux mains jointes sur la poignées de porte et, me positionnant de profile, applique une très forte pression avec un coup d’épaule soutenu de tout mon poids. Un craquement se fait entendre au niveau des gonds, mais la serrure ne lâche pas. Inspirant une première fois profondément, puis une seconde et, à la troisième, je réitère ma pression, prenant soins à placer mon épaule un peu plus bas que précédemment, afin d’accentuer l’effet.
Un son sourd se dégagea en premier lieux de cette action, suivit instantanément d’un bruit de fracas de bois et d’un silence d’une seconde, avant que la serrure métallique ne percute la dalle bétonnée de l’entrée. Un fin nuage de poussière gris retombe devant moi, me laissant progressivement découvrir un hall d’entrée sombre, au plancher de bois laqué. Des patins en tissu blanc sont alignés à terre à côté de l’entrée, afin d’inviter les visiteurs à ne pas rayer le sol précieux. D’épais murs de plâtre blanc forment un couloir menant à différentes pièces et un escalier de pierre blanc monte à l’étage supérieur. Sur ma droite s’étend un énorme salon avec une cheminée creusée directement dans la pierre murale. Un vieux canapé au tissu imprégné par les années écoulées, fait face au foyer de braise qui semble encore se consumer dans la partie réservée à cet effet et délimitée par une grille. Des fleurs séchées sont réparties ça et là dans cette salle de réception, entourant une longue table rectangulaire, en bois foncé. Sous cette dernière se trouve un tapis écru aux motifs circulaires et entrecroisés qui fournit à la pièce une impression de vasteté. Les poutres apparentes au plafond donnent du cachet à l’endroit, faisant ressortir la coloration vive du carrelage.
Imaginant la conception de cet habitat coquet et confortable, je me dirige directement à travers le couloir qui s’étend devant moi, passant devant deux premières portes closes se faisant face. Je devine que celle à ma droite doit correspondre aux WC visiteurs étant donné le petit bibelot très explicite, accroché à la porte, à auteur de nez. La porte de gauche servant certainement d’accès à un étage inférieur où se trouve une buanderie traditionnelle, une cave à vin qui se marierait bien avec la douceur de la cheminée et pour finir, un local de rangement ou de travail manuel.
Après cela, je passe devant une lampe suspendue au mure, faisant front à un magnifique tableau aux reflets lumineux. Cette œuvre représente la mer déchaînée se fracassant sur les falaises, projetant ses flots dans les airs et se mélangeant à la voile blanche d’un trois mats en détresse au loin. Le bleu contrasté de la géante bleue tantôt agitée et effrayante, tantôt douce et apaisante. Le regard se perd dans les traits tandis que vogue l’esprit de celui qui sait s’égarer aux confins des nuances exquises de précisions et d’émotions retranscrites par l’artiste sur sa toile lisse.
Un cliquetis aussi soudain qu’éphémère vient m’arracher de mon état d’hypnose passagère. Entendant cela, comme un bruit de serrure de valise qui s’ouvre en deux temps. Le premier émettant un son comme une balle de ping-pong qui rebondit et le second, directement après, une tonalité en dessous.
A l’ouïe de se bruit surprenant, des images défilent dans ma tête, énumérant toutes les possibilités, cherchant à découvrir ce qui en est la cause. Malgré tout, aucune ne semble pouvoir correspondre au contexte actuel. Cette idée prenant rapidement le dessus sur ma raison, j’en oublie instinctivement ma fringale et retrouve de suite mes reflexes d’autoprotection. Cela ne me dit rien qui vaille, pensais-je, angoissé. Face à cette situation, je tente de me convaincre que trop de solitude commence à me peser et qu’il ne s’agit assurément que d’un animal pris au piège dans cette somptueuse maison, tout au plus.
Bravant la peur qui m’envahit, je débute un pas lent et silencieux en direction de la fin du couloir, comme initialement prévu.
Passant devant deux nouvelles portes, une fois de plus se regardant, mais dont l’une n’est qu’à demi close. Cette opportunité me donne l’occasion de découvrir la moitié de ce qui doit être une chambre à coucher d’adultes. Un lit double recouvert de draps en satin jaune vif et un couvre lit identique est adossé contre le mur, au centre, sur une moquette écrue, rappelant le tapis du salon. De chaque côté, appuyées à la même façade, se trouvent deux tablettes de nuit sur lesquelles reposent deux lampes similaires. La seule différence résidant entre les deux meubles rustiques est un livre de petit format, retourné et ouvert à plat pour garder la dernière page lue. Au fond de la chambre, à côté d’un bout de fenêtre que je peine à distinguer, se faufilant derrière la porte, repose un tas d’habits soigneusement pliés et déposé sur le coussin d’une chaise en bois. Je devine l’armoire qui doit se trouver de l’autre côté de la porte. Tournant la tête désormais par-dessus mon épaule, ne cessant pas d’avancer, tout en gardant mon regard posé sur l’espace indiscret s’offrant à moi. Me décalant progressivement de la chambre, je parviens juste à apercevoir dans la partie opposée à la fenêtre, une étagère remplie de livres de toutes tailles et d’un minuscule bureaux, entassé dans le coins et sur lequel l’espace de travail est rempli par un ordinateur, accompagné de son lot de câble et d’accessoires.
Partant du principe que jamais la femme impliquant un lit double dans une chambre respirant pareillement l’harmonie, n’accepterait de partager son nid douillet avec les jouets informatiques de son mari surfant sur le web. J’en conclu que la pièce opposée renferme une chambre qui autrefois était la propriété de Monsieur et qui, depuis un heureux événement, s’est mutée en maternité bleu ciel, aux tapisseries remplies de nuages blanc comme les cigognes qui tournoient au-dessus du berceau.
Me voici désormais arrivé devant la dernière porte de cet étage qui, si mes estimations précédentes se révèlent correctes, correspond à la cuisine.
Le bruit de la serrure se fait à peine entendre et la porte s’écarte sous l’impulsion de mon bras. Au fur et à mesure de cette dernière évolue dans l’espace, effectuant une parfaite rotation, lente et maîtrisée afin de ne pas la laisser percuter le tampon d’arrêt, je reçois la confirmation de mes attentes. Le carrelage sobre recouvrant le sol; une table et quatre chaise en fond de pièce. Une étagère haute de deux mètres environs, servant au rangement et à l’exposition de vaisselle antique. Une petite fenêtre recouverte de traces diverses et d’infimes éclats de sauces. Un vitro cérame dernière génération surplombant un four traditionnel. Puis se dessine devant mes yeux, un lavabo inoxydable suivit d’un plan de travail relativement vaste. En-dessous, à l’abri des regards, derrière des panneaux de bois, une poubelle et quatre tiroirs coulissants.
Je stop l’ouverture de la porte lorsque j’aperçois un frigo américain de taille supérieur à la moyenne. La porte transparente de celui-ci me rejette mon reflet et je dois m’en approcher afin de découvrir ce qu’il contient, après avoir soigneusement et discrètement refermé derrière moi.
Derrière la barrière de verre apparaît, comme issu du produit de mon imagination, une vision digne d’une hallucination. Des fruits aux couleurs vives et appétissantes, des tomates transpirantes de soleil, au teint écarlate. Des produits laitiers remplissant pas moins de deux étages complets. Au-dessus, sur l’avant dernier niveau, s’entasse jambon, salami et viandes séchées, en sachets sous vide. La partie du haut regorge de douceurs chocolatées aux emballages flamboyants et vendeurs. Dans la portière sont répartis deux briques de lait, dont une est entamée. Une bouteille de soda et un bocal allongé contenant des asperges baignant dans un liquide transparent. Au-dessus se trouve un boîte en plastique translucide renfermant une dizaine d’œufs frais, deux manquant dans l’emballage. Une plaquette de beurre, protégée derrière une vitre de plastique, est conservée dans un emballage de feuille d’aluminium bleuté, arborant une Edelweiss comme emblème. Dans un petit compartiment à part, sont méticuleusement rangés une boîte de suppositoires en cas de grippe, ainsi que des ovules, pour les problèmes gynécologiques de Madame. Le contenu du réfrigérateur étant si conséquent, qu’il m’est inutile de chercher d’avantage en regardant dans le congélateur ou dans les armoires à provisions. Toutes les denrées rangée dans cette armoire réfrigérante paraissent succulentes et ne semblent pas avoir subit d’altération suite à un quelconque dépassement de date.
Affamé et salivant devant tant de bonnes choses, je ne tarde pas plus longtemps pour ouvrir cette boîte providentielle. La fraîcheur circulant à l’intérieur s’engouffre dans l’espace provoqué par la séparation des joins d’étanchéité et me parvient, en premier sur la peau marquée de mes mains de manière presque imperceptible, puis sur mon visage tendu en avant, de façon plus soutenue. Une sensation de froid se dépose sur mes pommettes, me repoussant en arrière de surprise.
Revenant à la charge, je plonge mon visage à nouveau et saisis le paquet de jambon que j’ouvre immédiatement, tant la faim me tenaille. J’enfourne trois ou quatre tranches d’un coup dans ma bouche, sans prendre la peine de les séparer ou de les découper. Le goût prononcé de la viande se répand sur mes papilles gustatives, me procurant un soulagement tant physique que mental. Je lève les yeux au plafond de bonheur, tout en continuant nerveusement de mastiquer mes tranches et en expirant bruyamment.
Tout en enfournant une nouvelle série de trois tranches dans ma bouche et finissant ainsi l’emballage, le déposant au hasard, sans quitter le garde-manger de mon champs de vision, sur la place de travail à entre l’évier et le réfrigérateur.
Tirant ensuite un gros morceau de fromage à moi et saisissant une de ces tomates si appétissante, que je dépose sur la table à côté de moi pour libérer mes mains et attraper la bouteille de soda; je jette un rapide coup d’œil sur la porte de la cuisine, comme pour m’assurer qu’elle est encore fermée.
Je referme ensuite le réfrigérateur et, le plus délicatement possible, tente d’exercer une traction sur la poignée en fer froid de la petite armoire, au-dessus du frigidaire, où j’espère trouver un morceau de pain. Il s’agit d’une planche de bois s’inclinant horizontalement et retenue par deux longs ressorts bruyants.
Je parviens à glisser un bras, n’étant de ce fait pas obligé de faire inutilement du bruit en ouvrant d’avantage la porte pivotante. A tâtons, je finis par passer les doigts sur une surface tressée finement, ondulée et irrégulière. On dirait de la paille ou de l’osier; certainement un panier. Par dessus, recouvrant celui-ci, une étoffe de tissu rêche et épaisse, que je suppose être un linge de cuisine servant à conserver la qualité du pain frais. Je commence à tirer dessus pour le sortir de l’ombre et le poser avec le reste sur la table.
Mon bras rebroussant chemin et ressortant lentement de l’armoire, frotte sensiblement le long de l’arrête de la planche, émettant un son discret et étouffé. Le panier suivant ma main passe désormais dans la faille, me contraignant à soulever d’avantage la porte de l’armoire. Le râle des ressorts d’acier raisonne et, par un mauvais réflex, voulant stopper cela, je finis par lâcher la poignée qui me glisse des mains. De suite la planche vient percuter le cran d’arrêt dégageant une onde de coque dans le meuble qui se répand dans les mure et raisonne lourdement dans la maison entière.
De longues minutes d’un silence pesant s’en suivent, tandis que je reste immobile, tendant l’oreille à l’affût du moindre mouvement suspect dans la bâtisse, mais rien ne se passe. Je finis par me dire que le fait de n’être pas habitué à pénétrer par effraction chez les gens et qui plus est, pour aller me servir dans leur stock de provisions, doit provoquer ce sentiment de regard, omniprésent, posé sur moi et attendant la plus petite erreur de ma part pour me sauter à la gorge. Bien que je ne m’explique toujours pas le cliquetis que j’ai entendu lorsque je me trouvais devant le tableau de maître, je finis tout de même par me convaincre que je dois être seul. Il ne s’agit sans doute que du fruit de mon imagination fertile et de trop d’abrutissement devant des séries télévisées nous poussant à la paranoïa, étant jeune.
Secouant la tête, comme pour en faire sortir toutes ces idées préconçues, je tire la chaise la plus proche de moi et prends place derrière la table à manger.
L’emballage du gruyère mi-salé ouvert, j’en humecte le contenu avec désire. Mon ventre, excité par tant d’odeurs alléchantes, se tords dans un flot de gargouillements contrastant avec le calme environnant. Le panier de pain que je viens de déposer quelques secondes auparavant en face de moi révèle une demi tresse, dont l’extrémité entamée est emballée dans du papier aluminium.
N’ayant pas pris la peine de chercher des ustensiles, empressé de combler le vide qui sévit en mon ventre et me provoque des crampes, je romps le pain, m’octroyant un morceau que je sais de suite être trop gros. Alors que d’une main je rapproche le fromage pour en arracher un bout et le partager en deux, de l’autre, je tente de déchiqueter la pâte durcie du pain, m’aidant de mes dents.
Après avoir dévoré les trois-quarts de mon morceau de pain, ainsi que la moitié du fromage disponible, je décapsule la bouteille de soda et commence à boire goulûment au moins un demi-litre de ce liquide gazeux et sucré. Le ventre ballonné, ne criant plus du tout famine, je sens enfin mes forces revenir.
Cependant, ne pouvant résister à l’appel d’un petit dessert qui viendrait achever ce festin, j’abandonne subitement les restes éparpillés sur la table et me relève de ma chaise. Le souvenir d’une plaque de chocolat enrobée d’éclats de noisettes sur le dernier compartiment de rangement, à hauteur de nez, me hante. Mais, alors que je m’apprête à refermer le frigidaire, après y avoir soutiré la douceur convoitée, mon coude, en train de se rétracter pour ressortir du caisson réfrigérant, vient heurter le boîtier de rangement servant à protéger le beurre. Le choc entre mon membre en mouvement et le plastique rigide libère un premier grand claquement, suite à l’ouverture en force du clapet. Un second bruit survient une seconde après et correspondant à la chute de la pièce articulée s’entrechoquant avec sa base. Un troisième coup raisonne pour signaler le rebond du plastique avant son immobilisation en position initiale. Pendant ce temps, la masse grasse est venue s’écraser sans bruit perceptible sur le carrelage, propulsée hors de son emplacement sous l’impacte.
En réponse à ce vacarme, une série de percussions sourde provenant de l’étage du dessus se mettent à raisonner, partant du centre de la cuisine environs et se déplaçant une première fois rapidement jusqu’au mur où se trouve l’étagère à vaisselle et revenant ensuit au point de départ. Puis à nouveau le silence.
Pris de panique soudaine, le souffle coupé, une main devant la bouche, le bout du pouce pincé entre les dents, je roule des yeux et, le temps de cligner des paupières, me lance en avant afin de sortir de cette cuisine.
La porte de la cuisine vient heurter violement le tampon d’arrêt provoquant un nouveau bruit sourd dans les parois de béton de la maison, lorsque je dépasse précipitamment celle-ci. Passant devant la peinture en un coup de vent et surgissant comme un dératé dans le grand salon, je réalise qu’il y a bien quelque chose ou quelqu’un d’autre que moi dans cette demeure. A cette pensée, je me pare du tisonnier suspendu sur le porte ustensile de la cheminée.
Il s’agit d’une longue et épaisse tige de fer forgé noir, relativement lourde et dont le bout rappel les crochets de suspension de carcasses dans les abattoirs. Un manche de bois beige sert à ne pas se brûler les mains par la conductivité du métal lorsque l’on plonge la tige dans les braises incandescentes.
Arrivé au pied de l’escalier de pierre, je pose ma main droite sur le commencement de la rampe qui accompagne l’ascensionniste jusqu’en haut des marches et s’en sépare après coup pour longer et assurer la corniche de l’étage supérieur. C’est alors que je perçois de nouveaux sons provenant du dessus, similaires à des frottements ou des pas dans de la neige. Me figeant une seconde sur place, hésitant à monter quatre à quatre les marches devant moi ou m’enfuir précipitamment de cet endroit, je tends l’oreille et écoute, le cœur tambourinant dans ma poitrine.
Tout à coup, la voix cassée d’un homme hystérique, hurlant et ricanant en même temps, vociférant menaces et injures, me parvient aux tympans et me glace le sang. Toutefois, poussé par une force mystérieuse, dépassant largement les limites de mon courage et de ma témérité, je m’élance dans l’escalier, gravissant les marche à toutes jambes, tentant malgré moi de me raisonner pour fuir.
Je n’arrive pas à définir quelle est cette sensation étrange et puissante qui m’envahit à chaque pas me menant vers mon destin. Cette énergie qui, prête à imploser dans mon corps tout entier; mixité subtile entre crainte profonde et nervosité, s’embrase et se prépare à exploser face au danger imminent. Je me sens comme un boxeur entrant sur le ring pour son tout premier combat, ou comme un enfant qui, sous le regard empli de fierté de son papa, allume sa première fusée pyrotechnique.
Plus je progresse en direction de l’étage supérieur et plus des bruits étranges et divers jaillissent au-dessus de moi. La voix de l’inconnu continue à emplir le vide qui emplit la maison, tandis qu’émergent désormais des sons d’objets volumineux et lourds trainant sur le sol ou frappant contre des mures et des portes. Je ne parviens pas à distinguer les mots déformés par la rage de l’individu et par les parois que ceux-ci doivent traverser afin de me parvenir. Le peu que je crois avoir compris est incohérent et se résume par « misérables », « genou », « terre », « gangrène » et « Dieu ».
Arrivé à l’étage, je ralentis le pas, de façon à avancer prudemment, un bras tendu en avant pour assurer ma défense en cas d’embuscade; l’autre bras brandissant le tisonnier crochu derrière ma tête, prêt à frapper.
Ma première réaction est de tourner la tête de chaque côté, afin de vérifier que rien ne se cache derrière une des épaisse plante verte, aux feuilles larges, qui statuent au sommet des marches. Une moquette rouge, rappelant celles que l’on trouve dans les hôtels de luxe, emplit l’étage de chaleur visuelle. Les lampadaires muraux ont cédés leurs place a de fin et haut lampadaires, très discrets, distancés de six pas chacun.
Je pénètre dans l’allée qui, parallèlement à celle sous mes pieds, se perd à son tour entre deux façades, entrecoupées de portes. Les divers bruits de meubles s’entrechoquant qui me parviennent, proviennent du fond du couloir. Le cerveau embrumé par la poussée d’adrénaline, en omettant définitivement la peur qui me submergeait jusque peu, je me précipite en courant jusqu’au bout du corridor. Marque un temps d’arrêt, pivotant mon bassin de gauche et de droite, essayant de localiser la source de ce raffut.
Il ne m’a pas fallu attendre longtemps avant que quelque chose ne vienne heurter la porte depuis l’intérieur, sur ma gauche, me faisant aussi tôt me retourner face à celle-ci.
Armé de ma barre, exerçant des cercles dans le vide, je me plaque contre la porte et y colle mon oreille. Les grognements étouffés par l’épaisseur du bois nous séparant ne sont pas suffisamment audibles pour en comprendre le sens, malgré tout, je crois avoir pu relever les mots suivants : « tard », « terminé » et « sacrifier ». La colère semble avoir cédé du terrain à une autre forme d’émotion et au travers des bribes que j’ai pu intercepter, je crains être confronté à un cas de schizophrénie extrême; l’entendant ainsi passer du rire aux larmes et de la crainte à la menace.
Je me m’accroupis alors, lentement, prenant garde à ne pas frotter la porte de mes mains et, posant l’extrémité d’une main contre la façade pour appuis, lance un regard dans le trou de la serrure, espérant pouvoir en savoir d’avantage sur cet inconnu. Mais mon champ de vision se limite au pourtour chromé de cette dernière, au centre duquel un trou noir subsiste; quelque chose obstrue l’embouchure de l’autre côté.
Restant dans cette position, un peu en retrait derrière le mur de bêton, je tends le bras droit afin d’agripper la poignée avec finesse et sans me faire remarquer d’avantage. Placé ainsi, limitant le risque de me faire toucher par un projectile de fusil ou autre arme à feu traditionnelle, je pousse avec parcimonie sur le bout de métal incurvé et tente d’écarter la porte de son encadrure. Quelque chose retient celle-ci, rendant sa mobilité trop difficile pour parvenir à pénétrer de cette manière dans la chambre.
Voilà donc à quoi correspond une partie de ce vacarme qui pollue la sérénité des lieux; un barricadement dans une pièce. Que cela signifie-t-il, alors que c’est moi qui suis censé être apeuré, me dis-je. Il me faut découvrir le fin mot de cette histoire avant que quelque chose ne tourne mal. Je commence à avoir de plus en plus de mauvais pressentiments.
Déposant la pointe recourbée du tisonnier sur le sol pour me servir de support et m’aider à me relever, j’appuie dessus fermement. Un de mes genoux, manquant d’exercice, émet un craquement, camouflé par les jurons en chaîne traversant la paroi. Surpris par ce dernier, je me laisse vaciller une seconde avant de me ressaisir et de terminer mon mouvement. N’ayant d’autres alternatives pour entrer dans la pièce, en bénéficiant encore d’un semblant d’effet de surprise, que de passer à travers cette muraille, je recule jusqu’à me retrouver dos au mur d’en face. Mes mains viennent automatiquement se poser contre la masse froide verticale, le crochet de métal râpant contre, comme pour me propulser.
Je respire un premier grand coup par les narines, fixant ma cible des yeux, ne la quittant plus du regard, feintant de tenter de regarder par delà les lois de la physique. Mon pouls s’accélère et ma bouche s’assèche. Une goutte de sueur se détache de mon front et s’étale sur ma peau.
Une seconde respiration s’ensuit, accompagnée d’une forte expiration par la bouche, recrachant une série de postillons volatiles. Mes mains se remettent à trembler, donnant l’exemple à mes jambes. Je me crispe sur le manche de mon arme improvisée, la tenant désormais fermement des deux main, au-dessus de mon épaule droite. Mon pied gauche vient se placer en avant et se décolle subtilement du la moquette.
A la troisième respiration, je penche mon corps légèrement en arrière, plaçant mon épaule gauche en première ligne et me retournant de profil. Ejectant l’air emmagasiné dans mes poumons, je me jette sur la porte en donnant un coup d’épaule herculéen, y mettant toute ma force et mon poids. Cédant à l’importance du contact physique, le panneau de bois vole en éclat, des copeaux s’éparpillant dans les airs et retombant à terre en morceaux irréguliers.
Ouvrant les yeux après une seconde passée dans le noir le plus complet, le temps d’un réflexe équivalent au moment exact de l’impact, je regarde devant moi, tentant de localiser l’homme, tout en continuant ma charge. La porte défoncée, toujours appuyée contre mon bras et poussant un tas de petits meubles et de livres entassés préalablement pour renforcer l’inviolabilité de l’espace délimité par les murs, n’offre presque plus aucune résistance et ne va pas tarder à se stopper, bloquée par les chenit qui bourre derrière.
Dans le raffut provoqué par ma persévérance, survient un murmure à mon oreille priant le seigneur et implorant son pardon, ainsi que le chant sinistre d’une corde se nouant sèchement. Devant moi se balance le corps d’un homme, jeune et plutôt agréable à regarder, hormis ses habits déchirés et tachés de terre et de suie. Ses ongles sont sales et ses doigts fins, vibrants encore sous l’impulsion des nerfs, se repliant et se dépliant sous forme de spasmes. Il porte les traits d’un mendiant avec ses chaussures en lambeaux et son visage recouvert de suie et procure en moi un sentiment de tristesse à son égard. Il paraît avoir une quarantaine d’année; le visage marqué par le temps, creusé par les soucis de la vie.
Je crois reconnaître cet homme qui, le cou broyé entre les fils tressés, suspendu à une poutre du plafond, vois en cet instant sa vie défiler devant ses yeux vitreux, tandis que de sa bouche s’envole un dernier souffle fébrile. Il s’agit de l’homme que j’ai aperçu plus tôt dans la rue et qui m’a mené jusqu’ici involontairement. Le hasard a voulu que je pénètre par effraction dans sa propre demeure.
Son corps se stabilisant gentiment se raidit une dernière fois de tout son long avant de ne se laisser totalement aller, une érection naissante dans le pantalon et quelque gouttes d’urines qui souillent la chaise renversée, juste en-dessous de lui. Je n’ai rien pu faire pour l’en empêcher.
Désabusé et mortifié face à la carcasse sans vie de cette personne devant mes yeux écarquillés, je dessers ma main droite, laissant de ce fait le tisonnier chuter à terre. Médusé, je reste ainsi, les bras levés, les mains vides, la bouche ouverte et tétanisé.
Ce n’est que maintenant, debout face à lui comme un imbécile, que je comprends une partie de ce qui vient de se passer. Les mots que j’avais pu relever auparavant prennent un sens dans mon esprit et je réalise qu’il s’agit d’une réelle méprise de notre part à tous deux. Cet homme a eu extrêmement peur de moi, certainement même plus que moi vis-à-vis de lui. Il n’a par ailleurs pas hésité à se barricader dans une pièce et à se pendre pour ne pas avoir à m’affronter. Mais que redoutait-il à ce…
Avant que ma phrase n’ait le temps de se dérouler dans ma tête, qu’une douleur tant soudaine que puissante, derrière le crâne, me brûle les sens et, sous un sombre voile noir, je m’effondre sur le sol. Comme dernière image imprégnée dans la rétine de mes yeux, le cadavre d’un innocent et comme dernière sensation, le souffle chaud d’une expiration dans ma nuque; je perds connaissance.
Chapitre suivant : En ligne dès le 16.11.2009…
