L’exode en terre sainte
Alarmé par les cris de François, je bondis hors de ma couche inconfortable et, palliant aux douleurs dorsales qui m’étreignent suite à ces quelques heures passées à me retourner et tenter de trouver le sommeil, commence à arpenter l’allée de bancs de bois, en direction de l’entrée. La voix de mon ami semble provenir de l’extérieur et, de ce fait, je m’empresse de rejoindre le hall d’entrée. Mais, parvenu au pied de l’escalier menant aux diverses pièces de la tour, je constate que les bruits proviennent du dessus et qu’il me faut encore grimper les interminables marches en colimaçon.
Je m’élance, le cœur tambourinant dans ma poitrine, et gravit le premier étage. Le vacarme provient d’un autre étage et, après une seconde d’attente pour localiser la source de ces cris, je reprends ma course. A l’étage du dessus, j’aperçois François, accroupis au fond d’une petite pièce au mobilier sans prétention, caché derrière une grosse table ronde sur laquelle se trouvent un petit tas de feuilles empilées et un encrier, comme dans l’ancien temps. Le liquide bleuté semble s’être répandu le long du plateau de table en une fine coulée irrégulière, longeant le rebord du meuble sur une dizaine de centimètres, avant de basculer goutte après goutte dans le vide. Une tache circulaire souille le sol, un bout d’empreinte de pas s’y dessine. Je remarque que la semelle de François est recouverte de cet encre et en conclus que c’est lui qui a dû accidentellement mettre le pied dans la flaque colorée.
La luminosité qui pénètre la pièce par la fenêtre me confirme que le jour est déjà levé; nous avons apparemment omis de nous réveiller comme désiré à l’aube. De suite, je fais le rapprochement entre l’abbé, qui aurait dû venir nous avertir de l’heure tardive et l’agitation qui émane de mon ami d’aventure; il a dû arriver quelque chose et je crains de découvrir le pire en contournant la table et en m’approchant de mon acolyte.
Mes craintes étaient fondées, découvre-je avec effroi. Le corps sans vie de l’homme de foi gît au sol, couché sur le dos, une jambe replié sous l’autre et perpendiculaire à cette dernière. Son bras gauche et étendu de tout son long sur le côté, tandis que le droit est replié sur son torse, agrippant de ses doigts crispés par une longue agonie, un billet de un dollars américain enroulé. Une bague en or, ressemblant à une chevalière, frappée d’armoiries, a été glissée autour de papier de valeur afin de le garder ainsi plié. Les nerfs transitant par son cou sont tendus et ressortent de sa gorge comme si il tentait de hurler. Sa bouche stigmatise une grimace emplie de souffrance, comme si tout son corps s’était raidit d’un seul coup. Une mousse blanchâtre à pris possession de sa cavité buccale et s’écoule lentement aux recoins de ses lèvres. Ses dents paraissent grisées et le pourtour de sa bouche noircit. Une hémorragie termine de s’assécher sur son nez et sa joue droite, côté sur lequel sa tête est légèrement penchée. Ses yeux révulsés et globuleux reflètent une teinte orangée, témoignant d’une attaque au niveau de son foie.
Cela ne fait aucun doute, m’écris-je, après analyse de la situation. Il a été, ou s’est lui-même, empoisonné. L’écume qui sort de sa bouche, ses yeux retourné ou encore ses membres raidis, ne laissent aucune place à une autre hypothèse. Mais pourquoi, dis-je, m’adressant à François.
Nous avons tenté de le raisonner hier, mais face à ses désillusions, nous ne pouvions rien faire, je suppose, me répond mon compagnon de route, sans autre émois. Il se relève lentement et se penche sur le corps sans vie, refermant les yeux du défunt du bout de ses doigts, avec un respect et une douceur comme il se doit en pareil cas. Puis, se saisissant d’un mouchoir de tissu blanc, soigneusement plié sur une commode, au pied de laquelle gît le malheureux, mon compagnon d’aventure recouvre le visage crispé de l’homme d’Eglise.
Une longue minute de silence s’écoule, nos regards rivés sur le cadavre et nos esprits à la recherche de réponses; analysant l’évolution de la situation, prenant conscience que tout nous échappe jusqu’alors.
Mais, soudainement, juste avant de tourner le dos à l’Abbé, après un dernier hommage, un sentiment me tenaille, l’impression qu’il me faut ramasser ce billet de un dollars; comme si l’homme d’Eglise tente de nous dire quelque chose par delà sa mort.
Je dessers les doigts rigidifiés du corps, faisant semblant de ne pas entendre les fins grincements émanant de ses articulations solidifiées. Une fois le billet en ma possession, je relâche le membre froid, qui retombe, comme filmé au ralentit, sur le buste de l’homme étendu devant moi. J’effectue instantanément un petit saut en arrière pour m’en écarter au plus vite et, tournant le talons, m’empresse de rejoindre François, qui se dirige déjà vers la sortie.
Une fois dans l’escalier, déambulant lentement de marche en marche, je ne peux m’empêcher de jeter un œil aux gravures sur l’anneau de fer doré, avant de la glisser dans ma poche et d’inspecter la première face du dollar, sans y déceler quoi que se soit d’étrange. Il s’agît d’un billet de un dollar des plus standards. Après quelques secondes à fixer le bout de papier, sceptiquement, je le retourne et, à ce moment, découvre une annotation griffonnée en tout petit caractère manuscrit, sur le coin droit, au verso. Il s’agit de traits de crayons formant l’indication suivante : «45°57′ N, 7°12′ E». Des coordonnées géographique, m’exclame-je dans le couloir pentu et circulaire menant au rez-de-chaussée.
A la lumière de cela, je relève le menton et m’élance en courant, franchissant désormais les marches quatre à quatre, afin de rejoindre mon collègue au plus vite pour partager ma découverte surprenante.
François, François, me mets-je à crier, espérant attirer son attention, tandis que mes mains, au bout de mes bras tendus sur les côtés, frottent la pierre poreuse des murs en colimaçon et guide mes pas affolés.
Une fois au pied de l’escalier, à nouveau dans le hall d’entrée, je retrouve mon compagnon de voyage, dos tourné à mon arrivée, en train d’ausculter de près les motifs bordant la massive porte en bois. Ces sculptures sont vraiment belles, ne trouves-tu pas, me demande-t-il d’une voix douce et calme, en entendant mes pas derrière lui.
Cette question me surprends et la tonalité utilisée encore plus. C’est comme si rien ne s’était produit; comme si l’Abbé était encore dans l’Eglise à prier et que les villageois, sereins, s’adonnaient au traditionnel marché dans la rue principale qui s’étend devant l’Abbaye. Il ne semble aucunement touché par les récents événements, mais peut-être est-ce là sa façon de réagir face à tout cela et de tenir le coup, me dis-je.
Mais, qu’y a-t-il donc de si important pour que je t’entende hurler mon nom en courant dans l’escalier, me questionne-t-il en se retournant et en croisant son regard avec le mien.
Je m’avance vers lui et lui tends alors le bout de papier en lui demandant si les coordonnées notées dessus lui disent quelque chose. Evidemment que non, me répond-t-il sèchement, avant de poursuivre en me disant avoir repéré un Atlas mondial préalablement, dans la bibliothèque. Il se souvient l’avoir aperçu à côté d’un livre auquel il s’était intéressé et en avait tiré la couverture pour en découvrir la fourre. Il commence à tenter de m’expliquer que ce dernier se trouve sur la seconde étagère, au troisième niveau et soudain, il stop son explication et me dit qu’il préfère y aller lui-même, ce sera plus rapide. J’acquiesce à sa requête et lui confirme que je l’attends sur place, le temps pour lui de faire le trajet et revenir avec le livre en question.
Il ne faut pas plus de trois minutes à mon acolyte pour effectuer sa mission et me rapporter le bouquin, le brandissant avec fierté au dessus de sa tête, comme le ferait un enfant avec un trophée remporté lors d’une course de sacs. Légèrement essoufflé, il me tend le livre de géographie, que j’ouvre de suite à la page de la carte représentant le globe terrestre et, fouillant des yeux, je cherche la première coordonnée. Une fois celle-ci localisée, la seconde apparaît très rapidement après et mon doigt finit par pointer sur la Suisse, pays voisin d’où nous nous trouvons actuellement.
Ayant trouvé le pays concerné par ces coordonnées précises, je retourne consulter l’index en fin de livre, avant d’être renvoyé en page quarante-deux de l’Atlas, à la page traitant de ce petit pays montagneux et au fin chocolat. Réappliquant la même technique que précédemment, je finis par mettre la main sur l’endroit précis que nous a communiqué l’Abbé avant de se donner la mort. Il s’agît d’un village de montagne dans le canton du Valais nommé Bourg-Saint-Pierre, dans le district d’Entremont. D’après le livre, ce village se situe à une altitude de 1632 mètres et compte une population d’environs 200 habitants pour une superficie de 90 kilomètres carrés.
Entendant cela, François s’exclame de ne pas comprendre. Y a-t-il réellement un message caché dans ces coordonnées, pour autant qu’il s’agisse bien de cela, s’écrie-t-il. Comment cela se fait que l’Abbé ait pas attendu notre départ avant de se foutre le tour, commence-t-il à jurer, terminant par un « bordel », lâché sans remord et bien appuyé.
Je n’en sais rien, lui réponds-je, mais je crois qu’il s’agit d’une piste à suivre. Je n’ai aucune idée de ce que le vieil homme avait dans la tête en notant ces quelques codes sur ce billet et pourquoi il a choisi un tel bout de papier pour cela, continue-je, toutefois, je ne crois pas aux coïncidences. La preuve, un hospice très connu se trouve au Grand-Saint-Bernard, non loin du village signalé par les coordonnées, situé dans les Alpes Pennines, à 2469 mètres d’altitude, ai-je pu lire dans le livre. Cela est trop flagrant pour ne pas avoir de rapport avec le message caché de notre homme d’Eglise.
Laissant passer un instant de silence pour faire redescendre la tension qui s’installe peu à peu entre nous, François me regarde et reprend ensuite la parole en m’indiquant avoir repéré une voiture non loin de là, dont l’avant du capot dépasse entre deux maisons. Allons-y et tentons de voler ce véhicule afin de nous déplacer aisément sur cette longue route, conclut-t-il.
Je lui demande alors comment il compte s’y prendre sur la route pour ne pas se faire prendre, mais il ne me répond pas et se contente de sourire. Un air de supériorité semble naitre sur son visage et dans ses pupilles brille des étincelles de malice. Il semble si sûr de lui, que cela suffit pratiquement à me redonner confiance.
Ne perdons pas de temps, la route va être longue, me dit-il, s’approchant de la porte d’entrée de l’Abbaye afin de l’entrouvrir et lorgner à travers l’espace ainsi obtenu pour voir si quelqu’un se profil à l’horizon. La rue semble déserte et, après une seconde d’hésitation, il ouvre la porte et se faufile rapidement à l’extérieur. Je le suis sans me poser d’avantage de question, guettant les moindres mouvements suspects, craignant une nouvelle attaque de molosses ou une patrouille de milice.
La course qui s’engage alors dans la ruelle me fait penser à un entrainement militaire, à longer les façades des maisons bordant la route, nous plaquant contre les murs de briques pour nous dissimuler, courant et rampant dans la poussière. Chaque objet est bon pour se cacher, un tonneau placé au pied d’une gouttière afin de récolter l’eau de pluie, une vieille roue de char en bois servant de pot à fleur ou encore un amas de pierre formant la délimitation d’une propriété.
Finalement, nous parvenons devant une maison se trouvant une centaine de mètre après notre point de départ, derrière laquelle dépasse, comme François l’avait aperçu depuis le sommet de la colline, un pare-choque et un bout de capot d’une voiture de sport. Les éclats chromés dépassant de la calendre laisse deviner un sigle en forme de cheval ruant, une Ferrari, sans le moindre doute possible. De la poussière recouvre partiellement la tôle majestueuse de ce monstre sacré, lui donnant un aspect de trésor enfouit n’attendant qu’une main habile pour lui rendre vie. C’est à se demander ce qu’une telle merveille fait dans un coin aussi reculé, me dis-je.
Etonnement, la peinture de ce petit bijou n’est pas rouge, mais grise, ce qui devrait nous permettre de moins facilement être repérable, au moins vis-à-vis de patrouilles héliportées. Il reste encore le problème du bruit, qui lui, n’est pas sans incidence, sachant que ce genre de bolide n’est pas fait pour rester silencieux. Je suppose sans trop de peine que François, hormis une attirance quasi puérile pour cet engin de fascination et le peu de choix alentours sortant du traditionnel tracteur à roues jumelées ou de la Citroën rouillée, a choisi ce véhicule pour sa faculté de tenue de route à très haute vitesse. Cet atout n’est pas négligeable en cas de poursuite avec une milice, quoi qu’un char d’assaut m’aurait aussi bien convenu dans pareil cas.
Nous traversons furtivement la ruelle, marchant l’un derrière l’autre, recroquevillé en avant, les bras le long du corps et allons nous coller à la paroi faisant un angle perpendiculaire avec la cour hébergeant le bolide. Ce dernier se dessine désormais entièrement devant nous et se dévoile de toute sa splendeur, majestueusement et prêt à rugir sur l’asphalte brûlant. De larges pneus noirs fixent le véhicule au sol, décorés de superbes jantes en aluminium aux dessins perforés. Le châssis, rabaissé, laisse à peine une hauteur de deux à trois centimètres de libre avec le sol. La tôle, finement arrondie, faite pour épouser une pénétration optimale dans l’air, souligne avec nuance chaque centimètre de la voiture. Le voile gris métallisé qui recouvre chaque vitre de l’habitacle renvoi notre image comme un miroir. Nous ne parvenons pas à distinguer l’intérieur de la voiture et sommes obligés de nous avancer et d’apposer la paume de nos mains contre, pour y plonger notre regard. L’intérieur est fait de cuir beige, luxueux et de finitions boisées en ronce de noyer. Un petit volant de course orné de boutons de commandes surplombe un jeu de pédales chromées, arborant en son centre le logo de la marque. Sur la banquette de la plage arrière se trouve un veston de costard, soigneusement étalé.
Mais, alors que je continue d’explorer l’habitacle intérieur du bolide, je ne prête pas attention à François qui disparaît derrière la voiture pour en faire le tour et ainsi se placer en face de moi, du côté passager. Ce n’est que lorsque j’aperçois son visage à travers la vitre, un sourire sur les lèvres, que je découvre qu’il se trouve déjà dans le véhicule. Surpris, je passe la main sur la poignée de porte permettant l’ouverture de la porte et tente ma chance en tirant dessus. Dans un cliquetis discret, j’entends la serrure qui se débloque et sens la porte se surélever. Il s’agit de portières en ailes de papillon, qui se dressent verticalement au lieu de simplement et traditionnellement s’ouvrir latéralement; juste la touche finale du grand luxe, à mon humble avis.
Je suppose que la personne ayant cette petite merveille a préféré la laisser en lieu sûr, devant chez lui, au cas où l’évacuation des villes n’aurait été qu’un canular géant, me dit mon compagnon de route, gardant un éternel sourire figé depuis qu’il s’est assis dans la voiture. Maintenant, ajoute-t-il, je ne comprends pas pourquoi les portes sont restées ouvertes. Je peux déceler un taux élevé d’excitation chez mon ami, comme un enfant trépignant devant son cadeau de Noël.
Se contorsionnant pour atteindre du bras gauche la banquette arrière, François se saisit du veston et le ramène à l’avant du véhicule. Tout en se repositionnant correctement sur sa place de passager, il dépose le haut de costume sur ses genoux et commence à fouiller les poches intérieures.
Il y a quelque chose dedans, me dit-il, alors que sa main, plongée dans le tissu, remue l’espace libre, déformant la ligne du blazer. Puis, dans un éclat de rire, il ressort sa main refermée et m’annonce triomphalement avoir les clefs de la Ferrari entre ses doigts.
Abasourdis, je le regarde s’esclaffer, attendant de voir de mes propres yeux la véracité de ses propos surprenant.
Ne me regardes pas ainsi hébété, se moque-t-il riant de plus belle. Réfléchis, il s’agît d’une carte permettant d’enclencher la voiture sans avoir besoin de clef de contact. L’important est qu’elle se trouve à moins d’une certaine distance du contacteur et le tour est joué, cela déverrouille la sécurité et il suffit d’appuyer sur le bouton pour enclencher le ronronnement du moteur. Il a simplement oublié la carte dans son veston, continue-t-il, lequel est resté sur la banquette arrière. Les portes étaient ouvertes et pourtant, on voit à la poussière que la voiture n’a pas bougée depuis des jours, voir des semaines. La maison derrière nous, m’explique-t-il, nous indique que le détenteur de ce véhicule possède certainement une famille et de ce fait, il a dû changer d’avis lors du départ et se replier sur sa seconde automobile, certainement plus spacieuse et pouvant accueillir ses enfants; ce qui explique notre chance du moment.
L’analyse pertinente de mon ami me convainc et, voyant bien son enthousiasme pour ce cadeau providentiel à grande sensation, je retire ma main posée sur le toit de la voiture et me redresse pour contourner le véhicule et prendre la place de mon acolyte, lui laissant ainsi l’opportunité de commencer à conduire. Une étincelle de joie s’illumine dans son regard au moment où il prend conscience de mon geste et, tout en me remerciant chaleureusement, se lève de son siège et passe à côté de moi pour aller se positionner derrière le petit volant de course. Pour ma part, je prends place du côté passager, venant m’affaler au fond de mon fauteuil, surpris par la faible hauteur du plancher de l’engin de course rabaissé.
Une fois confortablement installé, François actionne le bouton de démarrage par une légère pression dessus et, dans un vrombissement assourdissant libérant les quatre cent chevaux contenus dans le moteur s’échappe. Une fine vibration s’étend le long du châssis de la voiture, se répercutant le long de l’habitacle, laissant naître en nous une envie de vitesse et d’invincibilité.
Je me penche sur le côté pour abaisser la portière de mon côté, tandis que François, ayant déjà effectué ce mouvement, se concentre sur le volant et s’apprête à dévorer le bitume, les deux mains sur le volant.
Déjà le loquet de la dernière porte verrouillé que François, impatient de tester son nouveau jouet, appuie sur la pédale d’accélération, faisant crisser les pneus. Le hurlement des gommes sur le béton recouvrant la cour dure le temps d’une inspiration avant que la voiture survoltée ne bondisse en avant. De suite, contraint de manœuvrer pour s’engager sur la route perpendiculaire, menant hors du village, mon coéquipier, devenu pour un temps pilote, tourne le volant rapidement de deux tours complets et ajoute ensuite une nouvelle poignée de gaz afin de stabiliser l’embarcation. La montée d’adrénaline est instantanée.
Parvenu à maîtriser la fougue du pure sang, François, fait, un court instant, retomber l’accélération et laisse l’engin décélérer progressivement, nous donnant une seconde ou deux pour nous remettre de ces émotions. Le V12 ainsi laissé livré à lui-même en roue libre ralentit peu à peu, étouffant le bruit d’accélérateur pour le remplacer par un bourdonnement sourd et permanant.
Je me saisis de ma ceinture de sécurité et profite de cette accalmie pour m’attacher, invitant mon compagnon à en faire de même. Il s’exécute et, une fois en sécurité, me regarde et me demande si je suis prêt à poursuivre cette aventure en direction de la Suisse.
Mais, à peine ai-je le temps de fermer les paupières et d’abaisser mon menton pour commencer un signe de la tête machinal indiquant ma réponse positive à sa question, qu’il enfonce l’accélérateur, propulsant ainsi la voiture de sport dans l’allée. La montée en puissance est telle, que je sens mon corps s’enfoncer dans la doublure de mon siège, comme dans un avion s’apprêtant à décoller et prenant de la vitesse. Les maisons bordant la route de chaque côté, défilent de plus en plus vite, tandis que derrière nous s’élève un épais nuage de poussière.
A peine après avoir démarré, nous arrivons devant le clocher des l’Abbaye et, d’un nouveau coup de volant sur la gauche, nous nous engageons sur le chemin qui contourne le lieu Saint sous forme de petite montée en arc-de-cercle. Je parviens de justesse à apercevoir le trou que j’avais fais dans les buissons bordant l’église, lors de notre tentative d’approche du village.
Nous roulons en direction de Pontarlier afin de rejoindre ensuite la Cluse de Joux, là où une route secondaire nous permettra de pénétrer dans le petit pays montagneux, en évitant les grands axes, pour ne pas tenter le diable et risquer de faire une mauvaise rencontre. En effet, comme nous en avions parlé précédemment, les risques de contrôles routiers sont faibles, mais si il doit y en avoir, il semble logique que ceux-ci se fasses sur les routes les plus fréquentées et les postes de douane.
La route, entièrement déserte s’offrant devant nous nous permet de rouler à grande vitesse, tout en profitant d’un temps suffisamment beau pour pratiquement en oublier nos tracas. Une vague d’insouciance finit par nous éclabousser, avant de nous submerger.
Moins de huit minutes après, nous avons parcourus les quelques dix kilomètres séparant Montbenoît de Pontarlier et nous retrouvons sur la place centrale.
François stop le véhicule un instant, laissant le moteur tourner et me signal n’avoir pas prêté attention à la jauge d’essence jusque là et qu’il nous reste encore plus de la moitié du réservoir. Il me demande alors si je me souviens où j’avais abandonné mon 4×4 quelques jours auparavant, juste avant notre rencontre fortuite et douloureuse pour mon crâne. Je réfléchis un instant et, après lui avoir indiqué la route menant à ce dernier, je lui précise que le réservoir doit certainement être presque vide.
Mais, nous n’avons pas le choix, me coupe-t-il la parole, en recommençant à faire avancer la voiture en direction du tout terrain. Il n’y a plus de station service en fonction, les pompes ont dû être coupées et même dans le cas contraire, comment s’approvisionner sans se faire repérer. Souviens-toi, insiste-t-il, toute utilisation électrique semble alerter les milices, qui rappliquent immédiatement après. Au pire, termine-t-il, nous devrons trouver d’autres véhicules pour en tirer leur carburant.
Je lui coupe la parole à mon tour, lui expliquant me souvenir avoir vu un Jerrican d’essence dans le 4×4, sur le plancher côté passager, mais ignore si celui-ci est vide ou plein.
Le temps de notre discussion, nous arpentons la pente jonchées de maisons alignées et approchons de l’endroit où j’ai laissé mon ancien tout terrains pour m’aventurer dans la forêt avoisinante.
Arrivé sur place, rien n’a changé; le véhicule est tel que je l’avais laissé et le chat roux, qui dormait sur le toit au matin de mon départ à pied, y a apparemment élu définitivement domicile. Quelques plumes d’oiseau sont venues étayer le contenu du pont arrière, posées avec légèreté sur la bâche; je peux les distinguer, dépassant au-dessus de la carrosserie. Certainement un de ces dernier encas, me dis-je.
Nous faisons une manœuvre pour effectuer un demi-tour sur route et mettre la Ferrari en position de départ en cas d’urgence et, nous arrêtant au niveau du 4×4, François place la vitesse au point mort et sert le frein à main. Laissant le moteur tourner, nous ouvrons les portières, qui se soulèvent lentement et sortons en direction du tout terrain. Le félin, surpris par cet intrusion dans son espace vital, relève la tête et nous regarde interloqué. Nous voyant approcher à grands pas, il se redresse, tente de nous intimider en soufflant à deux reprises et finit par céder sa place et son territoire en sautant du toit et en s’enfuyant au travers des fourrés avoisinants.
Arrivé à au niveau de la portière côté conducteur du gros véhicule abandonné là, je l’ouvre et me penche à l’intérieur afin d’attraper le bidon d’essence sur le sol, devant le siège passager. Celui-ci est, comme je le redoutais, vide, dis-je à mon collègue attendant derrière moi et scrutant les alentours, un petit peu nerveux par notre arrêt temporaire.
Mais en sortant à nouveau la tête de l’habitacle, le Jerrican dans mes mains, je me retrouve face à mon coéquipier qui me tend le bras droit, la main ouverte, me demandant de lui transmettre le conteneur d’essence. Je m’exécute et le lui donne, sans opposer de résistance.
Il contourne le véhicule et passe à l’arrière pour ouvrir le couvercle du réservoir et en extraire le bouchon. S’agenouillant et disparaissant derrière la roue volumineuse du véhicule, François commence à siphonner le peu d’essence restant afin de le transférer. Cependant, arrivé à ce stade, il se rend compte n’avoir jamais pratiqué ce genre d’acte et a oublié de se prémunir d’un objet permettant d’effectuer un vide d’air et d’aspirer le liquide nauséabond.
Il me faudrait quelque chose pour pomper et transférer le carburant, me dit-il embarrassé. Vois-tu quelque chose qui pourrait faire l’affaire, me demande-t-il.
Je tourne la tête de chaque côté, cherchant rapidement si je pourrais trouver mon bonheur, mais rien ne semble pouvoir s’y prêter.
Ce n’est qu’au bout de trois longues minutes de silence et d’observation que je finis par avoir une idée et m’élance en direction de la maison la proche, sans faire part de cette soudaine illumination.
Parvenu devant le grillage qui entoure la propriété, je pose ma main sur un des piquets maintenant les fils de fer entrecroisés et, d’un bond latéral, saute par dessus le portail torsadé, atterrissant dans de la terre tendre. Des fleurs jaunes et violettes, aux pétales arrondies, décorent harmonieusement le devant du jardin ou je viens d’atterrir et je tente, malgré mon incursion sauvage, de ne pas tout piétiner. Le terreau sous mes semelles est asséché et tendre. Mes empreintes se lisent aisément après mon passage et, bien que je doute avoir des ennuis ultérieurement pour cette violation de propriété, je ressens le besoin de racler le sol de mes doigts afin de dissimuler toute trace de ma venue.
Je contourne ensuite la maison pour voir ce qui se cache derrière et finit par apercevoir un tuyau d’arrosage de jardin, enroulé et rangé contre le mur de la maison. Je sors le cran d’arrêt de ma poche, celui qui m’avait déjà sauvé la mise sur le radeau et découpe un morceau de tube de 20 centimètres environ. Je laisse tomber le reste du tuyau et m’en retourne vers mon camarade, attendant agenouillé derrière la voiture, le nez dans les vapeurs d’essence.
Une fois le bout de PVC entre ses mains, il le plonge dans le trou contenant le précieux liquide et, à l’aide de sa bouche, aspire les premières gouttes. Au contact de ce breuvage imbuvable, il saisit l’embout du tube et place son pouce à son extrémité afin de préserver le vide d’air effectué. Il recourbe le couloir plastifié servant au transfert d’essence et le place dans le goulot du Jerrican, en retirant son pouce. Le carburant commence à s’écouler régulièrement et en continu dans le récipient de plastique, le remplissant d’un quart.
Ce n’est pas grand chose, mais cela nous permettra d’effectuer quelques kilomètres de plus en direction de notre destination, s’exclame-t-il en refermant le bouchon du bidon.
Il se relève et se dirige vers la Ferrari dont le moteur tourne encore afin de l’éteindre, le temps de transférer le contenu du conteneur, tandis que je reprends place sur le siège passager en attendant.
A peine de retour dans l’automobile, François referme de suite la portière et redémarre le bolide, bien décidé à décamper d’ici rapidement. Notre halte à suffisamment durée à son goût et le risque de voir une patrouille arriver grandit à chaque second de plus passée sur place. Par ailleurs, il est évident qu’en cas de prise en chasse, il nous serait très difficile de parvenir à nous dégager de cet endroit aux rues étroites et sans issues pour une bonne partie d’entre-elles.
Une fois en bas de la ruelle menant la route principale traversant Pontarlier de part et d’autre; sous la poussée des gaz, le moteur libère d’un seul jet les chevaux patiemment gardés sous le capot jusque là et propulse le moyen de locomotion sur la route de l’aventure.
Nous sortons rapidement de la ville et, au fur et à mesure que le décor défile sous nos yeux, nous pouvons apercevoir de plus en plus de panneaux routiers indiquant une entrée d’autoroute qui nous mènerait certainement plus rapidement en Suisse. Mais, comme nous l’avons décidé plus tôt, nous allons jouer la carte de la sécurité et passer par les routes secondaires. Une fois la frontière traversée, l’utilisation des voies rapides est envisageable, voir même, devenir un atout majeur, mais pas pour le moment.
De ce fait, nous évoluons à grande vitesse en direction de la Cluse-Et-Mijoux, avant de nous apprêter à une approche plus intimiste, en direction de la douane Franco-Helvétique, en passant par la Grande Borne.
François, sceptique, ne dit plus rien depuis quelques minutes et se contente de conduire, tout en se concentrant sur son tracé. Les traits plissés de son front laissent comprendre son inquiétude vis-à-vis d’une éventuelle patrouille de surveillance aux abords des lignes virtuelles séparant les deux pays.
Plus que quelques secondes et nous devrions apercevoir le poste de douane se profiler devant nous, m’annonce mon coéquipier, ralentissant la vitesse du véhicule afin de faire retomber le bruit du moteur. Nous n’avons pas le choix, me dit-il d’un ton résigné, c’est la seule route pour traverser et le plus petit poste à ma connaissance. Il ne reste plus qu’à espérer qu’il n’y aura personne, lui réponds-je nerveusement.
Un nouveau silence envahit l’habitacle du véhicule, uniquement rythmé par les bourdonnements sourds du moteur.
Nous parvenons à l’orée d’une petite forêt et engageons le véhicule à travers, en direction du pays voisin. La route est en ligne droite, entrecoupée de monticules et d’irrégularités secouant le châssis sans ménagement. Au loin, nous pouvons distinguer la forme de deux petits cabanons, sur lesquels sont peintes des bandes rouge et blanche, indiquant le post de contrôle tant redouté.
En quelques minutes, nous parcourons plus de la moitié de la distance sur laquelle s’étend le bois et, cherchant à palier à cela, François ralentit encore d’avantage le véhicule, pour le placer à une cinquantaine de kilomètres à l’heure et nous donner un peu plus de temps pour réfléchir à la réaction à adopter en cas de gardes.
Nos estomacs se nouent de plus en plus et une acidité commence à se diffuser dans nos ventres noués. La salive abonde soudainement et la sudation coule sur nos visages médusés. Le tambourinement de nos palpitations rythme nos respirations, tandis que nos membres se raidissent lentement. Plus que quelques mètres et nous quitterons la forêt pour arriver devant le poste frontière.
La tension au sein du véhicule est palpable et une légère agressivité naissante se fait ressentir entre nous, lorsque je demande à mon collègue si nous ne ferions pas mieux de foncer et tenter de passer d’un coup. Les îlots de suretés dans lesquels doivent être placés les gardes, en cas de présence de leur part et, qui forment les allées fermées par de grosses barrières de bois amovibles, sont nos seuls accès au pays frontalier. Un système d’alarme est certainement relié aux barres de bois en travers de la route, les démolir serait courir un bien grand risque, me reprend-t-il. Le ton employé par François pour débouter ma proposition est sec et désagréable, mais je tente de ne pas lui en tenir rigueur, comprenant tout à fait le stress qui le ronge. Il nous faudra certainement les soulever afin de pouvoir passer, termine-t-il, sous-entendant sans le moindre doute que je suis déjà commis d’office à cette tâche.
Les derniers arbres autour de nous ont disparus à l’arrière du véhicule et s’éloignent au fur et à mesure de notre approche prudente de la zone de contrôle. Une soixantaine de mètre nous distance encore de ce point fatidique, tandis que sur la chaussée, éparpillées comme une cargaison tombée d’un camion de chargement, se dessine quatre rangées parallèles de herses aux dents pointues. Les longs clous répandus sur les surfaces métalliques à terre, pointent vers le ciel, leurs embouts fins comme des dards scintillants aux avances du soleil.
Voyant cela, François ralentit encore la voiture, jusqu’à ne rouler plus qu’à la vitesse du pas, avant de finalement s’arrêter, deux mètres avant les quatre rangées d’obstacles. Laissant le moteur tourner, il attend quelques instants afin de voir si quelqu’un sort d’une des cabines de garde-frontière ou encore du bâtiment principal, placé sur le bord de la chaussée. Mais au bout de deux minutes, ne constatant pas le moindre mouvement en face de nous, il saisit la poignée de sa porte et soulève cette dernière pour l’ouvrir.
Viens, m’ordonne-t-il, nous ne serons pas trop de deux pour écarter ces supports aux dents acérées.
Je sors à mon tour de la voiture, posant ma main sur le toit afin de m’aider à m’extraire du véhicule rabaissé et le rejoint en me dépêchant, ne voulant pas tarder trop dans les parages.
De suite, nous nous emparons, chacun d’un côté, du premier piège à automobiles et le décalons sur la droite. Puis, nous faisons de même avec les trois rangées suivantes, afin de nous créer un couloir entre les fines tiges de fer.
Laisses-moi avancer la Ferrari, me demande-t-il, nous allons ensuite remettre les herses en place pour ne pas attirer l’attention sur notre passage. Il faudra aussi que tu m’ouvres une des barrières et que tu vérifies qu’il n’y ait pas d’autres bandes cloutés de l’autre côté, me fait-il aussi savoir. Ensuite de cela, il s’en retourne et remonte dans notre moyen de locomotion, ne prenant même pas la peine de fermer sa portière, pour immédiatement s’avancer lentement dans l’allée que nous venons de dégager.
Pendant qu’il effectue ceci, je me suis occupé de rejoindre le poste de frontière et me hâte de soulever l’épaisse barrière qui nous barre l’entrée en pays voisin.
Une fois les barrières de protection dépassée, en territoire Helvétique, il remet la voiture au point mort et viens m’aider à remettre les barres cloutées en place, avant de me rappeler de ne pas oublier de rabaisser la barrière derrière mon passage.
A cet instant, je relève la tête et regarde en direction du bureau se trouvant dans le bâtiment principal, comme pour vérifier une dernière fois, avant de reprendre la route, que notre venue est bien restée secrète. L’endroit est désert et rien, hormis les pièges sur la chaussée, ne laissent supposer la surveillance de l’endroit.
Ne trainons pas d’avantage, me crie mon acolyte depuis son fauteuil de cuir, refermant sa porte. Arraché à mes recherches, je grimpe à ma place de copilote et, de suite après avoir à mon tour refermé ma portière, me laisse submerger par l’accélération du bolide.
Nous voici en Suisse, dis-je, un brin de soulagement dans mes mots. Mais la voix de mon ami vient perturber cet instant de bonne humeur auquel de m’adonne, pour me conseiller de ne pas être trop confiant, le plus difficile restant encore à venir.
Nous faisons dès lors route vers Sainte Croix tout en profitant du magnifique paysage aux monts verdoyants, peuplés de sapins et de prairies. Les longues étendues de nature qui se profilent à l’horizon donnent à cette région une impression de liberté et de bien-être; un peu comme si on se sentait chez soi en foulant pour la première fois le sol de ce magnifique endroit de quiétude. Quelques vaches paissent en petits groupes de six à dix individus par-ci par-là, sans se soucier de ce qui se trame autour d’elles. Autour de nous, hormis le bruit étouffé du moteur qui nous propulse dans ce châssis d’acier, toujours ce même silence inquiétant et lugubre.
Après avoir traversé, sans ralentir, une petite bourgade dont je n’ai même pas eu le temps de lire le nom et dont il n’y avait pas âme qui vive dans les rues désertes, nous poursuivons notre périple. Suivant toujours la même route se faufilant à travers une série de champs laissés à l’abandon et envahis par les herbes folles, nous finissons par longer une forêt s’étendant sur notre gauche.
Après avoir pénétré au cœur de l’allée de sapins et franchit les quelques trois à quatre cent mètres tranchant la forêt en deux, nous en ressortons et nous retrouvons face à un croisement. Devant nous se trouvent trois chemins bien distincts, menant tous dans une direction bien spécifique. Voyant cela, François, ramène le véhicule à une allure avoisinant la normale afin de pouvoir décrypter les différentes indications routières qui se trouvent sur place.
Le panneau annonçant l’entrée de la petite ville de Sainte-Croix, regroupant, en temps normal, quatre à cinq mille habitants et, appartenant au district de Grandson, se trouve quelques mètre après le point de jonctions de toutes les diverses routes, droit devant nous.
Faisant légèrement déraper les roues arrière du bolide dans les gravillons recouvrant la chaussée et, soulevant un nuage de poussière derrière nous, François redonne une poussée d’accélération et s’engage dans la partie s’étendant devant nous.
Quelques maisons dispersées, aux tuiles orangées et aux volets, pour la plupart, fermés, nous font face, tandis que derrière elles, nous pouvons deviner les toits de tôles ondulées d’une poignée d’usines ou de fabriques. Les cheminées de celles-ci sont inactives, pas un nuage de fumée n’apparaît dans le ciel bleuté. Les rues sembles silencieuses et sans vie. Une fois de plus, le mystère s’étend au fil des kilomètres que nous parcourons, soulevant de plus en plus d’interrogations.
Poursuivant son accélération sous l’impulsion du pied de mon ami pilote, la voiture pénètre la voie parallèle à la rue principale de la ville, ne tenant pas compte de la limitation de vitesse de 50km/h et déboule à toute allure sur le long boulevard qui s’étend entre les maisons et les fermes agricoles. Une série de champs et de cartiers en retraits de la ville défile à haute vitesse à côté de nous, avant de céder à nouveau la place à quelques habitations à nouveau regroupées, annonçant le centre ville.
L’allée sur laquelle nous avons évolué jusqu’ici se sépare dans un immense carrefour et, suivant les panneaux routiers, nous bifurquons à nonante degrés en direction du centre pour tenter de rejoindre la route principale.
Une série de commerces commencent à apparaître sur le bord de la chaussée, suivit de quelques restaurants et d’un hôtel à l’aspect un peu triste et aux façades délavées. Puis, la route finit par s’élargir de plus en plus et les habitations laissent leur place à une zone industrialisée. Nous voici au centre ville, me dis-je, sans y voir là plus d’intérêt et finit même par m’exclamer de surprise lorsque, subitement, François arrête le véhicule.
Mais que t’arrive-t-il, m’écrie-je envers mon ami. Y a-t-il un problème me sens-je obligé d’ajouter à ma première interrogation.
Non, me répond-il, relevant les yeux en ma direction. Regardes, reprend-il, levant son bras et pointant de son doigt une vieille citerne d’essence à demi rouillée, devant un pont de chargement d’une entreprise de transport, sur ma droite. Peut-être aurons-nous un peu de chance, qu’en penses-tu, me demande-t-il.
Cela ne coûte rien d’aller voir, lui réponds-je, avant d’ouvrir ma portière et de me hisser hors de l’habitacle pour me diriger à pied de l’autre côté de la route.
Arrivé près du cylindre d’acier, je tape une série de trois coups, à niveau de mon thorax, contre la tôle arrondie du récipient et, attendant une seconde, recommence un peu plus bas. La différence de son émanant du conteneur m’indique une quantité non négligeable de cinq à six cents litres, stagnant ici depuis plusieurs semaines; une aubaine pour nous.
Je fais signe à mon coéquipier de cette découverte et, attendant qu’il se déplace jusqu’ici afin de m’aider à effectuer le transfert d’une partie de ce butin dans des récipients de fortune, je commence à déployer le tuyau permettant de vider le réservoir. Mais, à peine les première gouttes échappée du couloir de caoutchouc tombées à terre, je me rends compte avec déception, que la clarté du fluide et son manque d’odeur ne correspond pas à de l’essence, mais simplement à de l’eau. Les ouvriers ont déjà procédé au prélèvement total du carburant et ont, étonnement, pris le temps de faire baigner la cuve afin de la nettoyer.
Ce n’est que peine perdue, crie-je à mon collègue d’infortune, déçu et amère de cette découverte, jetant le tuyau dégoulinant au sol et l’abandonnant derrière moi, avant de remonter en voiture.
Il nous reste encore de quoi tenir, nous n’avons pas encore touché au contenu du Jerrican de secours, me rassure-t-il, tapotant sur le siège de cuir pour m’inviter à prendre place. Par contre, continue-t-il d’un ton plus sérieux, il est bientôt midi et mon ventre crie famine. Que dirais-tu de nous concentrer là-dessus avant de quitter cette ville, me demande-t-il.
Ayant aussi l’estomac qui se noue sous la faim, je ne peux qu’accepter son offre, tout en lui précisant préférer quitter ce lieux et profiter de la douce campagne pour manger tranquillement. Mais je constate rapidement que ma proposition ne l’enchante guère. A ce propos, il ne tarde pas à me sous-entendre sa préférence en argumentant qu’il serait plus simple de se dissimuler parmi les habitation en cachant la voiture dans un garage que de courir les champs et les prés à la recherche d’un havre de paix et de sécurité. Comprenant le sens de sa plaidoirie, je finis par accepter et nous nous dirigeons en direction de la sortie de la ville, en quête d’une maison à visiter ou d’un éventuel supermarché.
Parvenus aux limites de Sainte-Croix, François stoppe la voiture dans la ruelle menant aux dernières habitations rurales, situées en bordure de champs. Le moteur continue son bourdonnement rauque, tandis que mon ami relève la portière de son côté et commence à scruter une des fermes.
Après quelques secondes à contempler la vieille bâtisse de bois, il se retourne vers moi et m’annonce avoir trouvé une demeure à visiter; celle-ci étant dotée d’une petite grange sur le côté, nous permettant d’abriter le véhicules des regards indiscrets.
Ne me laissant juste assez de temps pour approuver ce choix, il enclenche à nouveau une vitesse et redémarre la Ferrari afin de nous conduire jusque dans la petite cour faisant face à l’habitation., après avoir franchis les deux colonnes de pierre, formant le portail d’entrée, resté ouvert depuis le départ de ses propriétaires.
Va refermer la barrière, me demande-t-il, précisant que cela masquera notre présence et que, durant ce temps, il s’occupe de parquer la voiture dans l’abri couvert.
Je sors de la voiture et me dirige vers l’entrée de la cour pour exécuter la requête de mon coéquipier.
Une légère brise se lève et vient balayer mes cheveux sur mon visage. Instinctivement, je relève les yeux et constate qu’une épaisse couche de nuage tend à recouvrir les cieux, provenant du nord-est, en direction du sud-ouest. Une teinte noirâtre se reflète en dessous de ceux-ci, menaçante. Un orage se prépare, dis-je alors, le nez dirigé vers le ciel, à mon collègue sortant à l’instant du hangar. Celui-ci, marque un temps d’arrêt sur le pas de la grande porte coulissante et relève à son tour son visage pour contempler à son tour le voile sombre qui s’avance au-dessus de nous.
Puis, comme alarmé par ces nouvelles informations, François se saisit de la poignée métallique qui permet la clôture de la porte de la grange et, à l’aide de son poids, commence à tirer dessus pour la faire coulisser. Un long bruit de roulettes et de frottements s’élève, avant d’être recouvert par le claquement raisonnant des deux hauts panneaux de bois se rencontrant et provoquant la condamnation de l’accès à notre lieu de garage. Quelques petits nuages de poussières se décollent des parois de la porte et retombent lentement au sol.
Revenant à mes côtés, François pose sa main sur mon épaule et, adoptant un air décontracté, me signal un petit chemin pavé menant jusqu’à une petite terrasse surélevée, aux baies vitrées. Devant le monticule de terre qui devance le bâtiment campagnard se trouvent deux petits arbustes soigneusement taillés pour la saison froide, chacun à une extrémité du terrain. Une rangée de rosiers aux fleurs fanées, placée entre les deux petits arbres, délimite la petite colline sur laquelle repose la ferme. Le gazon de la propriété, haut d’une bonne trentaine de centimètres, s’est muté, avec le temps, en une sorte de vaste étendue sauvage, où mauvaises herbes et plantes grimpantes semble avoir pris le contrôle. Des amas d’orties ont poussés sur une partie du flanc de la petite pente naturelle qui entoure la maison. Une vieille cabane à oiseaux pend lamentablement, uniquement tenue par un fil de fer, le long de son piquet de soutient. L’étendage télescopique qui se trouve dans le jardin en arrière plan est, quant à lui, couché dans les hautes herbes, certainement victime de forts vents ou, simplement, de vandales.
Nous arpentons le petit chemin menant à la terrasse surplombant la cour et, une fois arrivé sur place, je comprends la raison qui a poussé mon compagnon de route à choisir cette demeure. En effet, je remarque de suite que les volets n’ont pas été refermés et que, en plus de fournir un abri pour la voiture, cette bâtisse offre un accès aisé et rapide en son cœur. Je n’avais pas pu voir ce détail, n’ayant pas un angle de vue suffisant depuis mon siège lors de notre arrivée et la façade donnant sur la cour ne contenant qu’une lucarne ronde en son sommet, juste en-dessous du toit.
François retire alors son survêtement, tout en s’approchant de la porte-fenêtre donnant dans un salon au parquet boisé et, à l’aide de son étoffe de tissu, il assigne un coup rapide à la surface de verre. Un bruit étouffé de choc en résulte, suivit que quelques fracas de bris de glace. Passant, sans hésiter, son bras dans la brèche obtenue, il se saisit du loquet de la serrure et, du boit des doigts, le déverrouille. Il retire ensuite son membre et tire sur la poignée pour coulisser la porte-fenêtre.
A peine la maison fracturée, nous nous précipitons à l’intérieur, refermant l’accès derrière nous pour ne pas être remarqué dans notre méfait. En relevant les yeux, nous découvrons, sur notre gauche, une cheminée faite de pierres et de décoration de fonte qui donne à la pièce une ambiance chaleureuse. Sur le rebord au-dessus de celle-ci se trouve une urne argentée, aux reflets estompés par les années et le manque de produit lustrant. Une encadrure de porte entravée de rideaux de bambous, se trouve sur la gauche du foyer de pierre, donnant sur une cuisine ouverte, dont on ne distingue que le frigidaire reposant sur des catelles rouges. De l’autre côté de la cheminée se trouve une seconde porte, en bois cette fois-ci et donnant certainement sur un escalier ou un couloir.
De longs rideaux jaune descendent le long des vitres derrière nous et viennent caresser le sol de lamelles. De somptueux fauteuils de cuir noir, placés au centre de la pièce, sont disposés perpendiculairement, en face d’une table basse en verre. Un vase de porcelaine se trouve sur la surface poussiéreuse de la table, regroupant un bouquet de fleurs aux têtes inclinées et desséchées, dont les pétales flétries s’étalent sur le plateau transparent. Un journal de mode datant de décembre dernier est posé au coin du meuble, face à un des canapés. Un grand tapis circulaire, en-dessous de ceux-ci, de couleur crème, orne le centre de la pièce. Contre le mur en face de nous se trouve un gros meuble de bois rectangulaire, d’une hauteur de plus d’un mètre, sur lequel repose un napperon brodé blanc et une petite lampe à pied. Un tableau représentant un sentier qui se perd au cœur d’une forêt orangée par les couleurs du printemps et un tas de bois, aux rondins méticuleusement empilés, est accroché au-dessus de ce bahut. Su
r la façade donnant en direction de la cour ne se trouve pas de fenêtre, mais en lieu et place, une collection de cinq cloches de vaches en bronze, sanglées avec les couleurs traditionnelles du pays et décorées de figurines métalliques représentant des bovins. Les attaches de ces dernières sont suspendues à l’aide d’une épaisse poutre de bois, fixée sur deux larges crochets, eux-mêmes solidement harnachés dans les murs de pierre. Dans le coin droit de la pièce, à côté de François se trouve un immense cactus de plus de deux mètres de haut, dépareillant avec l’ambiance feutrée de l’endroit.
Tandis que François s’approche de l’un des canapés, je me retourne et profite de remettre les rideaux correctement en place, afin de masquer d’avantage notre présence et, une fois cela fait, m’en vais en direction de la cuisine.
Après avoir écarté les rondelles de bambou décorant l’entrée de la cuisine, je découvre une vaste pièce avec, à côté du frigidaire visible depuis le salon, une longue place de travail suivie d’un lavabo et d’un reposoir à vaisselle. Des compartiments de rangements se situent en bout de meuble, tandis qu’une machine à laver la vaisselle se trouve pris entre ces derniers et une porte renfermant certainement une poubelle, en-dessous du lavabo. Des placards suspendus surplombent le tout, faisant face à une pendule murale ronde, fixée contre la tapisserie fleurie de la pièce. Un four microonde, dont l’horloge clignotante indique un différé de neuf heures dix-huit avec l’heure réelle, se trouve sur un meuble annexe, en face d’un four traditionnel placé, lui, dans le prolongement de la cuisinière. Juste à côté de celui-ci se trouve deux linges de cuisine suspendus et une ardoise circulaire emplie d’annotations diverses les domine. Sur ma droite, se trouve une table de métal rectangulaire avec quatre chaises autour.
Un petit bloc note ouvert avec une liste d’objets cochés et un stylo sont posés en désordre sur le plateau de fer, comme pour effectuer un dernier contrôle avant le départ.
Mais, alors que je m’avance vers le frigidaire, François surgit dans la pièce et me demande si j’aurais un briquet ou des allumettes, sans m’expliquer pourquoi. Je cherche dans mes poches, mais n’en possède pas. De ce fait, je m’en retourne vers les différents tiroirs composant la cuisinière et commence à les ouvrir les uns après les autres.
Au bout du quatrième, je finis par mettre la main sur un allumeur à gaz, sorte de long briquet permettant d’embraser le flux de gaz des plaques de cuisson et, le lui tends. Il m’adresse un sourire et s’empare de l’objet en me remerciant, avant de disparaître à nouveau dans la pièce voisine.
Quelques cliquetis me parviennent du salon, certainement mon ami qui tente d’allumer quelque chose avec le briquet, me dis-je, sans y prêter d’avantage attention. Je me fixe sur le réfrigérateur et m’en approche pour en ouvrir la porte. Un souffle frais me submerge un instant, avant qu’une odeur nauséabonde prenne le dessus et me pousse à refermer de suite. Je n’ai pas eu le temps de voir ce qui se trouve dans la boîte réfrigérante, toutefois, il me paraît évident que rien de comestible ne s’y cache encore. En baissant les yeux, je constate qu’une série de coulures de lait caillé glissent le long du meuble, en partance depuis le réfrigérateur. Je crois deviner qu’une des brique de lait contenue dans le bac de la porte a dû exploser sous l’effet des gaz libérés par la fermentation, répandant le liquide visqueux et pestilentiel dans l’ensemble de l’habitacle.
L’odeur dans la pièce est telle que je suis contraint de placer mon visage dans le tissu d’un des linge pendu contre le mur et de me tourner vers la porte vitrée en début de pièce, sur ma gauche, donnant aussi sur la terrasse, pour l’ouvrir et aérer. Lâchant un instant le bout de tissu porté à ma bouche pour faire office de filtre, je finis par relâcher ma respiration et, malgré moi, reprend une bouffée d’oxygène à plein nez. De suite une réaction de rejet se fait en moi et mon estomac se contracte, prêt à vomir. Il n’en faut pas beaucoup pour que je parvienne de justesse à retenir le fluide qui remonte le long des parois acides de ma gorge serrée. Tremblant, je termine d’ouvrir la porte vitrée et ressort de la cuisine pour rejoindre mon acolyte.
Quelle n’est pas ma surprise lorsque je découvre mon ami, tranquillement avachit dans un des fauteuil, , les jambes croisées, un cigare à la main, le regard évasif tourné vers le jardin et un fin nuage de fumée parfumée lévitant au dessus de sa tête. Voyant mon visage stupéfait, il éclate de rire et m’invite à venir partager ce moment de détente avec lui.
Je ne fume plus, lui dis-je, tentant vainement de le lui rappeler, mais cela semble l’amuser. Penses-tu réellement que cela te sauveras, me lance-t-il soudainement avec un soupçon d’ironie. Crois-tu franchement que cela va changer quelque chose à tout ce merdier, continue-t-il, faisant descendre sa voix afin d’appuyer encore plus ses mots.
Tu as raison, finis-je par céder, m’asseyant à ses côté et tendant la main afin de recevoir mon présent. François se penche en avant et sort une petite boite en bois de derrière son canapé et me la présente en l’ouvrant. Une réserve de huit cigares s’offre devant mes yeux et, le geste hésitant, je finis par en prendre un et le porter à mes lèvres.
Lorsque la flamme du briquet vient se poser sur l’embout de ma feuille de tabac roulée à la main, je ne peux m’empêcher de fermer les yeux en aspirant une longue bouffée de ce poison si agréable. De suite, au fur et à mesure que la fumée envahit ma gorge puis, progressivement mes poumons, je sens ma tête qui se met sensiblement à tourner. Je me laisse peu à peu submerger par les sensations et, dans une longue expiration bruyante, me laisse couler le long du dossier moelleux de mon fauteuil.
Une épaisse fumée grise et stagnante se répand rapidement dans la pièce poussant l’air à devenir irrespirable. Au bout de cinq minutes, sentant les yeux me piquer et ma gorge se dessécher, je finis par écraser le demi cigare qui me reste, jurant de définitivement ne plus y toucher et me lève pour ouvrir la seconde porte-fenêtre donnant sur la terrasse.
Etant levé, je finis par expliquer le problème de la nourriture avariée à mon coéquipier et lui dit vouloir visiter le seconde porte du salon, menant aux pièces encore non visitées jusque là et me dirige dans cette direction.
En ouvrant cette dernière, j’observe un instant le couloir qui s’étend devant mes yeux et remarque deux nouvelles portes sur ma gauche, faisant face à une troisième et un escalier montant sur ma droite. Je m’avance et ouvre la première pour y découvrir une pièce servant de buanderie, dont je peux distinguer dans la pénombre les fils d’un étendage et la silhouette d’une machine à laver le linge et de son séchoir respectif. Un bac en plastique emplit d’un tas d’habits est placé devant. N’ayant pas besoin d’en découvrir d’avantage dans cette pièce sombre, je referme la porte et me déplace vers la seconde.
Mais, lorsque je tente d’ouvrir celle-ci, le verrou m’empêche d’y parvenir. De ce fait, je reste un moment inactif devant le panneau de bois, réfléchissant à ce qui pourrait se trouver de l’autre côté.
Finalement, persuadé que les propriétaires ne pourront jamais poser plainte contre moi, je finis par me reculer jusqu’à m’adosser contre la troisième porte en face et, d’un coup de pied au niveau de la serrure, fais sauter le vérin, dans un grand craquement. Une des charnières de la porte tombe sur le sol dans un bruit métallique et violement, l’entre s’ouvre devant moi. Une nuit quasi complète règne dans l’espace exigu qui s’étend devant mes yeux. Je peux distinguer les quatre premières marches descendantes d’un nouvel escalier et se perdant dans la nuit. Il doit s’agir de la cave, me dis-je, pensant pouvoir peut-être y trouver de quoi manger. Faisant rapidement une petite déduction logique, je finis par me convaincre que cette pièce, dénuée de toute source de luminosité, est la seule partie de la maison restant à pouvoir être d’un quelconque intérêt. Effectivement, l’escalier derrière moi doit certainement donner accès à deux, voir trois chambres et la porte restante, à une salle de bain avec toilettes.
Je finis par retourner chercher le briquet auprès de mon ami qui termine paisiblement son cigare d’un air insouciant et satisfait. Il s’est contenté de relever ses jambes et de les étendre sur la table de verre. Je lui annonce vouloir descendre à l’étage du bas pour y découvrir les aspects cachés et, une fois le feu en ma possession, me dirige vers la cuisine où j’avais aperçu, dans un des tiroirs, une boîte de carton blanc, contenant un stock de bougies.
Ayant tout ce qu’il me faut pour descendre, je m’approche des premières marches d’escalier et allume la mèche de mon cylindre de cire afin d’éclairer mon chemin pour ne pas me rompre le cou. Le mur auquel est fixé l’escalier de bois est humide, de fines gouttelettes ruissellent par endroits. Les planches des marches sont glissantes et la rambarde pour se maintenir n’est pas très stable et bouge à la moindre pression latérale. Des grincements naissent sous mes pas, comme de petites complaintes à chaque enjambée. Le faisceau de lumière qui m’entoure permet une vision presque globale de la pièce, sans pour autant fournir suffisamment de clarté pour distinguer els petits détails.
Au pied de l’escalier se trouve une poutre soutenant le plancher de l’étage supérieur, sur laquelle est planté un clou soutenant un câble enroulé. Un établit se distingue d’une étagère en fond de pièce, tandis que sur ma gauche se trouve un congélateur de presque deux mètres de hauteur. Toutefois, le silence qui subsiste en ce lieu n’indique aucune activité réfrigérante de ce dernier et la flaque qui s’étend devant lui semble confirmer cette thèse. Quelqu’un a pris la peine de débrancher l’armoire frigorifique avant de quitter les lieux, ou une coupure de courant aura fait sauter le fusible de protection lors de la remise en marche.
Cependant, une odeur salée reste en suspends dans la pièce sombre et, en me tournant de l’autre côté, je découvre, pendu contre le mur, des dizaines de saucisses et de saucissons en train de sécher sur des crochets. A la vue de ce trésor, l’eau me vient à la bouche et mon ventre se met à crier famine de plus belle.
François, me mets-je à hurler. Viens vite voir ce que j’ai trouvé, lui dis-je, laissant le suspense agir.
Les pas de mon ami se répercutent sur le plancher supérieur et, à l’ouïe de ces derniers, je peux suivre indirectement l’évolution de mon coéquipier en ma direction, jusqu’à apercevoir sa silhouette se dresser en haut des marches de l’escalier.
Qu’y a-t-il, qu’as-tu trouvé, me questionne-t-il, en entamant sa descente des marches d’un pas rapide. Quel est cette odeur, me demande-t-il, arrivé à mi-parcours.
Un trésor, lui réponds-je, un sourire dans la voix. Je ne lui en dis pas d’avantage et attends son arrivée pour le laisser découvrir de ses propres yeux ma découverte. Certes, ce n’est pas grand chose, toutefois, je doute qu’il en ait mangé dernièrement.
Une fois à mes côtés, découvrant d’où provient le doux fumet qui embaume la sombre pièce, lui conférant une légère odeur salée; le visage de François, ne pouvant cacher sa joie, affiche soudain un teint illuminé, accompagné d’une déformation gracieuse de sa bouche.
Il pousse un cri d’exclamation et se rue sur la marchandise, arrachant et malmenant les ficelles au bout desquelles pendent saucisses et saucissons, crochées à des clous. Il en retire quatre du mur, qu’il glisse dans les poches avant de son pantalon. Puis, se retournant pour me regarder une seconde, tout au plus et, refaisant demi tour face à l’étalage de viande, en enlève encore deux qu’il me tend.
Tiens, me dit-il, nous allons manger ceux-ci et les autres nous feront une réserve en cas de problèmes. Continuons à chercher pour voir si il y a autre chose pour accompagner et trouvons aussi à boire, poursuit-t-il. Il se peut que les débits d’eau soient aussi surveillés, termine-t-il, d’un ton plus sérieux.
J’avais effectivement aussi pensé à cette éventualité, lui dis-je pensif.
En cherchant d’avantage, nous finissons par trouver, sous la cage d’escalier, une bouteille de Saint-Amour, prise entre deux d’un vin blanc quelconque et d’une autre de cabernet sauvignon en provenance d’Australie. Le doux nectar ainsi délogé présente une étiquette ventant les coteaux ensoleillé de somptueux châteaux de France et, cerise sur le gâteau, datée de 2003, une des meilleur récolte de ces dix dernières années. L’année où le réchauffement planétaire s’est fait réellement connaître lors d’un été suffoquant et assassin, réel calvaire pour les personnes âgées ou souffrantes des voies respiratoires.
Je garde le breuvage avec moi et m’apprête à remonter à l’étage, tandis que mon ami continue de chercher et fouiller les placards d’une petite armoire murale, sur le côté du congélateur.
Mais, alors que je commence à gravir les marches, tenant fermement la bouteille dans ma main, François m’appel et me demande de le rejoindre à nouveau. Je fais demi-tour et repars en sens inverse.
Regardes, me dit-il, une réserve de boîtes de conserves et de biscuits d’apéritifs; de quoi se faire un festin de roi. Tiens, prends ces tomates en boite et ces haricots; je te rejoins de suite en haut.
Chargé comme un mulet, je reprends ma route en direction de la cuisine et disparaît dans le couloir.
Mon coéquipier me rejoins quelques minutes plus tard, alors que je me démène pour trouver un ouvre boites dans les différents tiroirs de la cuisinière. Ses bras sont chargés de produits divers et de ses poches dépassent les quatre saucissons dérobés précédemment. Il s’approche de la table rectangulaire et dépose le tout en vrac dessus, avant de se retourner, heureux de son magot.
Je dois avouer que plus le temps passe et plus ses réactions, que je redoutais au départ, commences à m’amuser. Celui que je prenais jusqu’alors pour un homme fort, au caractère amical, mais bien décidé, se révèle en réalité d’une incroyable gentillesse et d’un calme résistant à toutes épreuves. Bien-entendu, je ne lui en dit rien, mais me réjouis de cette nouvelle amitié sincère naissante.
Alors, lui dis-je, me redressant après avoir mis la main sur mon outils à découper les couvercles de conserves, qu’avons-nous là à manger?
Il y a une boîte de pommes-de-terre, une de carottes, deux de chili con carne, les haricots et les tomates, me répond-t-il. Faisons le tout, ce n’est presque que des légumes, cela ne remplit guère, marmonne-t-il ensuite, tel un gamin boudant.
Partageant entièrement son avis et, en proie à une faim de loup, je commence par ouvrir chaque boîtes une à une, les alignant ensuite devant moi. Durant ce temps, François se munit de cinq assiettes et de deux bols pour y répandre les divers aliments froids. Deux assiettes supplémentaires sont ensuite sorties pour nous permettre de manger, ainsi que les services adéquats.
Le festin de rêve que nous imaginions ne se passe pas tout à fait comme souhaité, les mets n’ayant pu être chauffés, néanmoins, notre faim ne nous permet pas de faire les difficiles.
Une fois repus, ayant de surcroît terminé, comme prévu, les deux saucissons, nous entamons une discussion sur le tracé à suivre pour rejoindre notre destination concordant aux coordonnées géographiques inscrites sur le billet de un dollars, retrouvé dans la main sans vie de l’Abbé.
La mise au point faite, nous entamons une fouille minutieuse de toute la demeure, étage après étages et, au bout de plus de trois quart d’heure, finissons par nous retrouver dans le salon pour partager nos découvertes et décider des biens utiles à emporter avec nous. Nous ne fixons pas de poids maximum, toutefois, nous sommes tous deux conscients que chacun doit être capable d’en transporter une moitié. Les volumes entrent aussi en compte, un objet trop volumineux nous privant de plusieurs de tailles inférieurs et tout autant nécessaires.
Parmi ces biens, nous ne finissons par garder, notamment, un rouleau de sacs poubelles, deux de papier toilette, deux stylos, une lampe de poche pour enfant, un sac de sport et un sac à dos. A cela viennent s’ajouter encore, une petite trousse médicale renfermant du désinfectant et diverses crèmes cicatrisantes, des briquets, un réveil de voyage avec une pile, deux bouteilles d’un demi litre de soda en PET, une carte routière de Suisse, deux linges de cuisines en cas de blessure grave, une bouteille de vin de seconde classe, une hache et quatre paquets de biscuits pour apéritif.
Nous voilà prêt à reprendre la route, me dit François, rassemblant le maximum d’affaires qu’il lui est possible de prendre et me laissant le soin de me charger du reste.
Nous avançons jusqu’à la porte vitrée du salon et, d’une main, tentant de stabiliser le tout de l’autre à l’aide de mon genou, j’appuie sur la poignée et ouvre celle-ci.
Dehors, les nuages ont pratiquement entièrement recouverts le ciel et la luminosité s’est atténuée; l’orage semble proche. Un vent soutenu s’est levé, brassant les hautes herbes du jardin et faisant se balancer la maison pour oiseau, pendu au bout de son fil de fer. Les pans de bois du perchoir à oiseaux tapent sur le piquet, sous l’influence des rafales irrégulières.
Nous scrutons attentivement le jardin, puis les champs alentours. Vient le tour de la ruelle qui s’étend devant la propriété, avant de passer aux maisons voisines. Puis, sortant d’un pas à l’extérieur, j’inspecte la cour et finis par les hangars, avant me faire signe de la tête à mon compagnon d’aventure, que la voie est libre.
Rapidement, nous rejoignons l’entrepôt de bois situé à côté de la ferme et, après avoir déposé ses biens à terre, François se saisit de la poignée de la haute porte coulissante et l’ouvre. La voiture est toujours là, les deux portes soulevées, les clefs sur le contact, comme mon ami l’avait laissée, prête à bondir de son antre.
Nous ramassons les objets mis sur le sol et plaçons le tout sur la banquette arrière du véhicule, avant de reprendre nos places respectives dans le bolide.
Sans perdre une seconde, mon compagnon, aux commandes de l’engin de sport, enclenche le moteur et, d’un coup de pédale, nous enlève au hagard poussiéreux. Ne prenant même pas la peine de freiner en sortant de la cour, il engage directement le véhicule sur la route et ajoute une nouvelle poignée de gaz pour donner le ton. Lorsque nous arrivons à hauteur du panneau annonçant la fin de la petite ville, le compteur de vitesse affiche déjà une centaine de kilomètres à l’heure, alors que nous roulons depuis moins d’une minute.
Mais, à peine l’écriteau signalant la localité dépassé, qu’un flash aveuglant nous éblouit et, avant de réaliser ce qui se passe, un second. Machinalement, je jette un œil au compteur et comprends tout à coup d’où provient cette lumière blanche, tandis qu’automatiquement, François relâche sensiblement le pied de l’accélérateur et commence à décélérer.
Un radar, me mets-je à crier dans la voiture, un radar. Que va-t-il se passer à ton avis, lui demande-je inquiet.
Je n’en ai aucune idée, mains une chose est certaine, ils ne sont pas prêt de rattraper notre voiture, me répond-t-il, se voulant rassurant. Mais je sens bien au fond de sa voix que cette pointe d’inconnue le rend nerveux.
Et pourquoi roules-tu si vite, finis-je par lui reprocher, fatigué de cette cavale sans issue et désabusé par la situation générale.
Cela ne change rien, me coupe-t-il, mettant un terme à mes railleries. Tout à ce jour est fait pour pouvoir te contrôler. Si ce n’était pas cette caméra-ci, ça aurait certainement été une caméra de sécurité d’un bâtiment ou peut-être une de celles que l’on trouve dissimulée un peu partout en ville, au sommet des lampadaires ou enfouies dans le feuillage des arbres. Il ne nous reste plus qu’à attendre de voir ce qui se passe, continue-t-il. L’important est de bien surveiller nos arrières et ne pas se laisser bloquer par un barrage routier, mais avec la puissance que nous avons sous le capot, crois-moi, ils ne nous ont pas encore arrêté, conclut-il, tapotant le cuir de son volant de la paume de la main, comme par fierté.
Tu dois sans doute avoir raison, finis-je par lui concéder, n’étant pas désireux de poursuivre cette discussion basée sur des hypothèses et où le moindre imprévu peut faire pencher la balance d’un côté comme de l’autre, retournant subitement la situation. Je tourne la tête sur ma droite et commence à regarder silencieusement les champs qui défilent et se succèdent. Une forêt de plus se profile à l’horizon, à un ou deux kilomètres de nous. A cette allure, me contente-je de songer, il ne nous faudra pas longtemps avant d’y être confronté.
Il y a quelque chose devant nous sur la chaussée, dis-je soudain à mon ami. Vois-tu cette forme à quatre ou cinq cents mètres d’ici, on dirait…
Je laisse un moment ma voix en suspends, le temps d’analyser correctement l’obstacle qui semble barrer la suite du chemin à emprunter. La route n’étant pas exactement rectiligne, il est difficile, avec les hautes herbes en bordure de champs, de distinguer de quoi il s’agit.
De forme rectangulaire, aux rebords arrondis, cette chose me rappelle quelque chose, mais je ne parviens par à replacer cela dans le décor de ma mémoire. On dirait que cela fait la largeur de la chaussée, voir d’avantage, m’exclame-je, on ne passera jamais.
Nous n’allons pas tarder à être fixés, me répond finalement François, laissant la pédale d’accélérateur remonter peu à peu pour ralentir le bolide. Plus que quelques mètres et nous aurons la réponse; il nous faut juste passer ce dernier virage nous cachant la vue.
Un léger crissement de pneu retentit alors que la Ferrari entame la boucle formée par le virage. Et, subitement, la masse qui obstrue la route se dévoile, en premier, timidement, à travers les fourrés, puis, face à nous. Il s’agît d’un véhicule apparemment fortement accidenté et ayant totalement perdu son identité dans un incendie survenu à la suite de l’impacte.
A première vue, je dirais qu’il a effectué une série de tonneaux avant de se retrouver ainsi, confie-je à mon voisin de siège. Le réservoir a dû s’enflammer, emportant une partie de l’engin dans son autodestruction.
François termine de freiner et stoppe le véhicule à trois mètres environs de l’obstacle calciné. Il ne semble pas rester d’odeur particulière, du moins pas depuis notre place, la tête à la fenêtre. Par ailleurs, la zone est apparemment sans danger, personne ne se trouvant à perte de vue; les champs nous entourant étant entièrement désert.
Dans le même élan de curiosité, nous soulevons les portières nous bloquant à l’intérieur de l’habitacle et sortons en même temps de la voiture. Marquant un temps de pause, chacun debout d’un côté et de l’autre du pur sang Italien nous servant de moyen de locomotion, nous contemplons l’ampleur des dégâts face à nous.
Une question me vient rapidement à l’esprit, concernant les corps des passagers du tas de ferraille barrant la route; que sont-ils devenus ? Lorsque je communique me interrogation à mon coéquipier, ce dernier reste silencieux, fouillant la carcasse de ses yeux dans l’espoir d’y trouver une explication.
Je n’en sais rien, finit-il par m’avouer. Allons voir cela de plus près, reprend-t-il en s’avançant en direction de l’épave abandonnée.
Il ne reste plus rien d’intacte à l’intérieur de ce qui devait être à la base une Nissan Terrano. On peut reconnaître la forme particulière de son hayon et un bout du sigle représentant la marque est encore intact sur la tôle éventrée du capot. Les vitres ont toutes volées en éclats, des débris de verre jonchent le sol tout autour. Les pneus ont fondus sou l’effet de la chaleur des flammes et le plastique des consoles intérieur ont coulés jusqu’au sol. La peinture à pratiquement entièrement disparue, laissant quelques bulles colorées à de rares endroits. Une couche noir de suie recouvre l’ensemble de l’épave et un cercle dû à une élévation brutale de la température, encercle les restes du tout pickup. Toutefois, quelque chose semble ne pas coïncider avec la thèse première de l’accident; le toit du véhicule semble déchiré et replié en arrière sur lui-même, tout comme l’avant du capot. On dirait un tube de mayonnaise vide que l’on aurait enroulé.
En regardant plus attentivement, François remarque une brèche dans le revêtement de la route, devant le tout terrain incendié, comme une petite fente menant à un éclat. En se penchant pour regarder sous le châssis torsadé, il constate une nouvelle chose étrange venant compromettre la théorie de l’accident. Une sorte de petit cratère s’est formé dans la chaussé, formant un trou d’une circonférence de huit à dix centimètres et une profondeur avoisinant les quinze centimètres. Un impact résultant d’un accident, même aussi violent soit-il, ne peut engendrer de pareils dégâts, réagit-il.
Ma curiosité affutée par ses propos, je commence à mon tour à inspecter la chaussée et remarque une série d’éclats, comme si des projectiles étaient venus marquer le sol goudronneux. Intrigué, je me dirige, le nez collé au bitume, en direction du talus naissant sur le bord de la route et y découvre des bouts de pierre incrustés avec force dans la terre, certainement ceux manquant sous le 4×4 et ayant défigurés la voie routière. Plus flagrant encore, un chêne au tronc massif, trônant sur la petite colline et s’élevant sur six ou sept bons mètres, a sa face faisant front à l’accident, rempli d’éclats de ces mêmes pierres. La sève qui a coulé et entièrement séchée me confirme que l’incident s’est déroulé il y a plus d’une semaine. La logique me pousse à penser que le camion à fait un demi-tour sur route, au minimum; la tôle repliée de la carrosserie le prouve. L’avant du véhicule fait face au tas de terre, alors que son manteau de fer est retroussé dans le sens opposé. J’en informe mon compagnon qui se redresse
un instant pour réfléchir.
Tout à coup, la crainte dans nos regards se croisant nous revient comme dans un miroir. Cela ne fait aucun doute, ces gens ont étés les victimes d’un lance roquette ou d’une mine, nous n’avons pas besoin d’en prononcer les mots pour comprendre cette terreur soudaine, lue dans le regard de l’autre.
Dépêchons-nous et trouvons une solution pour dégager ce tas de ferraille de là et de foutre le camp vite fait, me crie alors François, commençant à se replier en direction de notre voiture.
Une poussée d’adrénaline se propage dans nos veines bouillonnantes, notre rythme cardiaque s’accélère. Les informations s’entrechoquent dans nos esprits ébranlés par la peur, tandis que nos membres s’engourdissent par l’angoisse.
Voici le câble de remorquage de la Ferrari, me crie-t-il en me lançant une des extrémités de la corde de métal. Accroche le où tu peux sur l’épave et fais-moi un signe quand s’est fait, me précise-t-il encore, je vais tenter de le tirer en arrière.
Attends, lui réponds-je en lui coupant la parole. Une voiture de prestige comme la notre ne résistera pas à la traction, j’ai une meilleure idée. Arrimes le bout que tu as dans tes mains à l’arbre, le plus haut que tu peux. Essaies de grimper sur les branches, à plus de deux mètres cela devrait suffire, lui dis-je pour conclure.
Pendant que mon coéquipier escalade le monticule de terre pour aller attacher son extrémité de câble, je me charge d’enrouler mon embout autour de l’essieu avant, laissant suffisamment de marge pour crocher le python dans la boucle prévue au remorquage en cas de panne. L’ensemble devrait tenir, enfin je l’espère, les pièces concevant cette amas de ferraille à déjà été soumis à rude épreuve.
Mais, alors que François tente péniblement d’accéder au troisième niveau de branches, ce qui représente un appui à un mètre cinquante du sol terreux, me parviens un faible bruit lointain. Un son attirant instantanément toute ma plus grande attention, comme si le reste du monde se mettait sur le mode « pause ». Un bourdonnement très distant, à peine perceptible, mais me choquant en cette période de grande solitude humaine. Quelque chose qui ne devrait pas être là, pas dans ces conditions. Quelque chose annonçant le pire.
Ne voulant pas perturber l’ascension périlleuse de mon ami, je me contente de lui demander de se presser un peu, restant muet sur les raisons encore incertaines de cette requête.
En attendant que celui-ci termine son arrimage, je me dirige à grands pas vers notre véhicule et en ressort les deux bouteilles de soda en PET récoltées dans la ferme quelques instants plus tôt et en renverse le contenu au sol, aussi vite que possible. Je me saisis ensuite du Jerrican d’essence et en vide le maximum dans le réservoir gourmand de la Ferrari, puis dans les bouteilles de plastique, avant de verser le solde un peu un retrait de notre véhicule. Je laisse un petit fond dans le récipient de métal et en referme provisoirement le couvercle à vis.
Le temps que je vienne à bout de mes manipulations et après avoir déposé les deux bouteilles d’essence dans l’habitacle, François me rejoint. Le voyant ainsi à mes côtés, je ne peux m’empêcher de jeter un œil au câble qui est désormais déployé, comme je le souhaitais, à une hauteur de plus de deux mètres. Je replonge alors à nouveau la tête à l’intérieur de l’habitacle et en ressort la hache.
Prends le Jerrican et rejoins moi près de l’arbre, lui crie-je alors, partant au pas de course pour attaquer le tronc à la hache. Il faut faire basculer le géant de bois en arrière, cela tendra le câble et tirera l’épave de la route. Nous n’avons pas de temps à perdre, continue-je à lui crier, alors que la distance nous séparant se creuse.
Arrivé au pied de l’arbre, je commence de suite à lui prodiguer les soins évoqués précédemment, à grands coups répétés de hache. Les impacts percutant du métal finement affuté dans le bois tendre, s’envolent dans les airs comme le chant des oiseaux, omniprésents.
Commençant à creuser la terre à mes pieds, à l’aide d’une barre de fer provenant du pont arrière du tout terrain accidenté et, projetée lors de l’explosion, François progresse rapidement en parvenant à ôter de grosses mottes touffues.
As-tu remarqué le bruit que l’on distingue au loin, me demande-t-il soudainement, tout en continuant de travailler la terre. On dirait un bruit de moteur qui nous tourne autour, finit-t-il.
Sa question ne me surprend guère et je lui réponds, qu’à mon avis, nous allons avoir de la visite, mais que je ne sais pas non plus à quoi m’attendre. Le son semble provenir de partout à la fois, sans pour autant être plus distinct.
A la suite de ces mots, notre entrain à la tâche redouble et une dizaine de minutes plus tard, le trou est suffisamment profond pour y glisser le Jerrican, pratiquement vidé de tout son contenu, à l’exception d’un fond permettant de fournir assez de vapeur d’essence pour permettre l’explosion de la bombe artisanale.
Pendant que je termine de taillader la base du tronc de l’arbre, je demande à mon compagnon d’aventure de régler l’horloge du réveil que je lui tends, entre deux coups de hache, pour un délai de 5 minutes. Puis je lui demande d’insérer avec toute la prudence nécessaire le minuteur à l’intérieur du bidon métallique, en prenant soins de ne pas entrer en contact avec les rebords intérieur, pour ne pas créer d’étincelle.
Une fois la main de François retirée du goulot, après avoir, avec succès, déposé le réveil au cœur de la bombe, celui-ci referme délicatement le bouchon. La bombe étant amorcée, il entame l’emplacement de cette dernière dans le terrier creusé spécialement à son intention. Puis, il se recule lentement, levant les mains en l’air, comme pour démontrer que ce qui se passera dès lors ne sera plus sous sa responsabilité.
Encore quelques coups de hache et le tronc sera suffisamment affaiblit pour s’effondrer à la moindre secousse, dis-je à François, lui suggérant d’aller se mettre à l’abri vers la Ferrari. Ne se faisant pas prier, il s’exécute et s’en retourne rapidement, enfouissant sa tête dans ses épaules, comme appréhendant l’explosion.
Je le rejoins, moins de deux minutes plus tard, derrière la voiture, accroupis, attendant la suite des événements. Chacun reste muet, le regard par dessus le coffre du bolide, rivé sur la colline.
Il faut se tenir prêt à réagir dès la fin de la détonation, dis-je à mon acolyte, précisant que le bruit mystérieux de moteur que nous entendons, depuis tout à l’heure, semble s’être encore rapproché de nous et que, suivant la puissance sonore et la fumée qui résultera de l’explosion, il leur sera facile de nous repérer. Quoi qu’il arrive, il nous faudra fuir cet endroit au plus vite, quitte à partir à pied à travers champs si mon plan se révèle insuffisant pour dégager la voie, conclus-je, sceptique. Une chose est sûre, s’ils sont là pour nous, ils n’auront pas mis long entre le flash du radar routier et maintenant, bien qu’ils ne nous aient apparemment pas encore réellement localisé.
La tension est à son comble, nous n’avons pas droit à l’erreur et le savons pertinemment. Les secondes qui peinent à se succéder rythme notre attente telle une lente agonie. Crispés, la tête profondément enfouie dans les épaules, les mains glacées par le stress, nous attendons et attendons encore, perdant presque confiance en nous, n’ayant rien pour contrôler l’heure et l’état du compte à rebours. Nous aurions dû compter les secondes, marmonne alors François, agacé de ne pouvoir maîtriser cette partie du jeu. Il complète sa remarque nonchalante par un long soupire, gonflant le pourtour de ses joues.
Encore quelques instants de silence s’écoulent et, tout à coup, la réaction tant espérée a lieu. Une déflagration assourdissante vient boucher nos oreilles, laissant sur son passage un léger sifflement dans nos tympans. Des morceaux de terre, de cailloux et de bouts de racines d’arbre sont projetés à plus de quatre mètres de hauteur et se répandent sur un périmètre de plus de douze mètres de diamètre. Une pierre grosse comme un poing vient se fracasser sur le toit rutilant de la Ferrari, dans un bruit creux, déformant la tôle et tatouant la peinture de son empreinte massive. Puis, le temps d’une respiration, s’abat sur la carrosserie du pure sang Italien, une pluie de granules de terre.
Une onde de choc secoue violemment le monticule de terre faisant chanceler l’arbre dans un grincement sinistre. Le géant de bois tente malgré lui de résister, dans un premier temps, mais, la terre à ses pieds se dérobant, glissant pour combler le trou créé par le souffle d’air, il se met à chanceler de plus en plus en arrière. Le câble, tendu à son paroxysme, empêche le tronc de basculer et le maintient en équilibre verticalement, pour le moment.
Une épais nuage de poussière noirâtre reste en lévitation dans les airs, peu à peu balayé par le vent, trahissant, comme je le redoutais, notre présence et notre emplacement exacte.
Une fois l’écho retombé, je prête l’oreille afin de tenter de repérer le mystérieux bruit de moteur. Mon ouïe est légèrement faussée par l’explosion, mais je finis par réussir à le différencier du son strident qui perdure dans mon conduit auditif et constate que l’engin non identifié se rapproche rapidement de notre position désormais. Cela ne fait aucun doute, déclare-je à mon ami, toujours accroupi et se tenant la tête entre les mains, ils nous ont percés à jour et se hâtent sur nous.
La carcasse de l’épave calcinée n’a toujours pas bougée et l’arbre tarde à se renverser. Il s’affaisse lentement, mais cela ne semble pas suffire. La tôle de la carlingue grince sous la traction, déformée par la tension provenant du câble, sans toutefois glisser sur le sol rugueux. On n’y arrivera jamais ainsi, me crie François, se redressant pour se munir d’une des bouteilles de PET se trouvant dans l’habitacle. J’ai une idée, me confie-t-il, prends place dans le véhicule et attends moi en laissant tourner le moteur.
Le temps de comprendre ses paroles, que je le vois bondir en avant, courant en direction de l’épave, dévissant le bouchon de sa bouteille d’un demi-litre. Je me lève et fais selon ses instructions, en mettant la voiture en marche et en m’asseyant à ma place de copilote. Pour sa part, une fois arrivé devant l’obstacle barrant la route, François déverse rapidement tout le contenu de l’essence sur le sol, juste devant les restes calcinés du 4×4. Puis il se retourne et, gardant fermement la bouteille vide dans sa main gauche et le bouchon dans l’autre, se met à sprinter en ma direction.
Le liquide inflammable se répand peu à peu sur les rebords déformés du véhicule accidenté avant de s’infiltrer en-dessous. Mais, alors que je perds gentiment tout espoir de voir mon plan se réaliser, le carburant fait son effet et le fluide lubrifiant permet une première vibration de la masse déformée, en travers de la chaussée. Une complainte aigüe en résulte, rappelant des ongles griffant un tableau noir. S’en suit une seconde vibration un peu plus soutenue et un immense craquement au niveau du tronc tailladé, sur le point de céder.
Là, hurle soudain mon compagnon, le visage atrophié par la terreur d’une vision qu’il tente de partager avec moi, la pointant de son index tremblant, ne parvenant pas à articuler d’avantage de mots, la mâchoire paralysée.
Je pivote de suite la tête en sa direction et mon regard remonte le long de son bras, de son poignet, puis, de son doigt tendu, pour finir par découvrir la cause de sa panique soudaine. Au loin, dissimulé sous la couche de nuage, s’avance, le nez penché en avant, un hélicoptère militaire, orné d’une batterie de roquettes et fonçant droit sur nous. Sur le côté de celui-ci, je peux deviner l’embout d’un canon de mitrailleuse, pointant en dehors de l’engin par une porte latérale. Nous n’avons aucune chance, me dis-je, déjà résigné. Nous savons maintenant à quoi correspondait cet étrange bruit de moteur qui nous encerclait quelques minutes auparavant.
Mais, comme si le destin avait décidé de s’amuser un peu au chat et à la souris, subitement, la découpés de l’arbre se détache complètement de la souche enracinée et l’arbre sans base, glisse le long des éclats de bois effectué par la hache et retombe parallèlement sur le sol. Cette nouvelle position permet le transfert de masse sur la cime du géant de bois et, prenant de la vitesse, ce dernier s’boule en arrière.
Le métal de la carcasse de fer frotte le bitume sous l’influence de l’attraction du câble et, tandis que l’épave se meut peu à peu, une étincelle enflamme l’essence utilisée comme lubrifiant. Une énorme flamme s’élève sur trois mètres de haut, enveloppant la Nissan carbonisée dans un immense brasier. Mais, en suivant la progression exponentielle de la chute du tronc, la masse de métal nous bloquant le passage, se retire de la chaussée, emportée sur notre droite.
L’hélicoptère qui se rapproche dangereusement prend position latéralement par rapport à nous, calibrant la visée de ses roquettes sur nous. Fonce, nom de Dieu, fonce, hurle-je à mon ami suant et tremblant.
Ce dernier écrase la pédale d’accélérateur, après avoir engagé la première vitesse et, dans un crissement de pneus dégageant une fumée grisâtre à l’arrière de notre bolide, lance le véhicule, zigzagant sous l’excès de puissance déployé, à pleine vitesse. D’une rapide série de coups de volant, il contourne l’épave qui finit de glisser vers le talus de terre, et s’engage dans les flammes recouvrant la largeur de la chaussée pour en ressortir une seconde plus tard, aspirant le feu derrière notre sillon.
Les flammes lèchent la carrosserie de la voiture, laissant au passage des larges trainées noir sur la peinture. Durant un moment, nous ne voyons plus que du feu tout autour de nous. La température dans l’habitacle monte très rapidement et une forte odeur rendant l’atmosphère irrespirable se répand. De la fumée s’empare de l’espace libre et nous brûle la gorge à chaque respiration. Puis, une teinte grisâtre foncée se dessine peu à peu devant notre pare-brise, à travers les couleurs vives des flammes.
Le capot de la voiture se dégage du feu et traverse une épaisse fumée, avant de percer cette dernière et ressortir intacte à l’air libre. La vitesse du bolide suffit à souffler les quelques morceaux de peinture se consumant et les bouts de plastique de jointures incandescents.
Une fois notre champs de vision rétablit, je tourne la tête du côté de François et, regardant à travers sa vitre, remarque, l’estomac compressé, que l’hélicoptère n’est plus qu’à deux cent mètres de nous, bientôt à portée de tir et qu’il gagne du terrain très rapidement. Je ne peux détacher mon regard de ses deux tourelles de lance roquettes placées sur chacun de ses côtés. Plus vite, accélères, me mets-je à dire à mon coéquipier qui est pratiquement debout sur l’accélérateur et qui tente de suivre avec le levier de vitesses. Ils arrivent et ne vont pas nous faire de cadeau, dégages-nous de là, continue-je en haussant la voix, poussé par la panique qui m’envahit.
Nous sommes tout prêt de la forêt, accroches-toi, on va tenter le tout pour le tout, me répond-il, alors que le bruit des chevaux déployés sous le capot augmente de plus en plus. Le tout est de ne pas perdre la maîtrise dans ces foutus petits virages, argue-t-il, le ton distant, sa concentration prenant le dessus sur ses paroles. Ses mains resserrent progressivement le cuir de son volant, tandis que son regard se fait perçant et fixe. Le compte-tour indique déjà plus de cent quarante kilomètres à l’heure et le moteur continue de laisser entendre son appétit sans limite pour ce genre d’exercice. La tenue de route de cette petite merveille ne manque pas de m’impressionner, ne bougeant pas d’un millimètre dans les virages, négociés avec panache par mon acolyte.
La menace volante qui nous parvenait directement dessus depuis notre gauche est désormais passée derrière nous. L’hombre des rotors de l’hélicoptère nous talonne, tandis que ce dernier, commence à perdre de l’altitude afin d’ajuster son angle de tir. Ce n’est pas le moment, dit soudain François, lâchant un œil dans son rétroviseur latéral et voyant une partie du cockpit du tueur d’acier se placer sur nos traces. Plus que quelques mètres et nous serons momentanément inatteignable pour lui, ajoute-t-il, précisant qu’il faut s’en méfier encore plus dès à présent. Un premier tir sera certainement effectué pour tenter de nous stopper avant l’arrivée des arbres, conclut-il.
Entendant cela, je me retourne face à la route et, levant les yeux, constate que l’entrée de la forêt se dresse juste devant nous, nous ouvrant les bras. L’épaisseur des feuillages rendra toute tentative de localisation impossible pour leur unité de combat, toutefois, nous ne pourrons pas y rester indéfiniment, mais j’ai déjà mon idée là-dessus…
Dans une dernière tentative de fuite, François rétrograde d’une vitesse et tente d’utiliser la propulsion survitaminée de cette manœuvre pour gagner quelques précieux centimètres. Le moteur fait un accoups violent et, dans une montée vertigineuse des tours, donne l’élan suffisant pour nous engouffrer dans l’allée protectrice des arbres.
Ce n’est que lorsque l’ombre de cet espace confiné naturel submerge notre véhicule et que la fraîcheur des sous-bois nous fait frissonner que nous prenons compte de la chance que nous venons d’avoir. Cela s’est joué à la seconde près, m’annonces mon ami pilote, freinant la voiture afin de nous laisser réfléchir à la suite.
Effectivement, approuve-je d’une voix timide, mais ne t’arrête pas, j’ai une astuce pour leur montrer de quel bois on se chauffe. Pour cela, va jusqu’en milieu de foret et arrivé sur place, arrêtes-toi un instant.
Je le laisse gérer la conduite, ouvrant ma fenêtre et tentant de repérer l’hélicoptère, espérant que celui-ci essaye aussi de nous suivre. Cheveux au vent et truffe en l’air, je plisse les yeux pour tenter d’affiner ma vision, mais peine à percer le toit de verdure qui nous surplombe. Finalement, je parviens par entrapercevoir un petit bout de son aileron arrière juste au-dessus de notre tête, comme souhaité.
Je rentre à nouveau le haut de mon corps dans l’habitacle et me retourne pour m’emparer de la bouteille vide de PET qui contenait l’essence et un des rouleaux de papier toilettes. Revenant à ma position d’origine, je demande à mon pilote de faire une accélération sur un demi kilomètre, le temps de devancer l’hélicoptère qui nous survol à une vitesse constante et égale à notre vitesse de croisière actuelle.
Ce dernier, juste remis de nos émotions précédentes, me regarde une seconde, surpris et, replaçant son regard sur la route, commence à accélérer. La lumière qui transperce la couche d’arbre et slalome entre les troncs dressés provoque un effet stroboscopique avec la vitesse qui s’accroît. Les irrégularités de la chaussée secouent la voiture dans tous les sens, mais François ne lâche pas une seconde sur sa course folle.
Arrivé environs à mi-parcours, il me prévient de me tenir fermement, désirant arrêter le bolide lancé à toute vitesse le plus rapidement possible, afin de conserver ces quelques secondes d’avance sur l’assaillant. Ceci étant dit, il enchaîne d’un grand coup sur la pédale de frein, faisant déraper le véhicule sur plus de cent vingt mètres, usant la gomme des pneus, se gaspillant sur le goudron endurcit, dans un crissement continu.
A peine sommes-nous immobilisés que je bondis dehors et demande à mon collègue d’avancer la voiture de dix mètres, afin de ne pas l’endommager. Celui-ci s’exécute et m’attend un peu plus loin, sans couper le contacte.
Je m’accroupis à terre et y déposer les objets prélevé dans le véhicule juste avant. Je déroule une parti du papier toilette que je dispose sur le sol, au centre de la route. Je dépose ensuite la bouteille de plastique, fermée, en long sur le papier hygiénique et, à l’aide d’un des deux briquets trouvé dans la ferme, allume les quatre extrémités de l’amas de papier multicouches. Mes mains abritent un instant les flammes pour pas que le maigre courant d’air qui circule à travers ces bois éteigne mon installation.
Voyant le feu se répandre rapidement en direction du récipient bouchonné, je me redresse et pars au pas de course rejoindre François dans la Ferrari.
Celui-ci me regarde avec des yeux ébahis à mon retour, s’exclamant et m’interrogeant sur l’intérêt de faire exploser une bouteille de 500ml au beau milieu d’une forêt, quand le but est de porter un coup fatidique à un ennemi se protégeant dans une coque de métal blindé et nous survolant hors de notre portée.
M’apprêtant à lui répondre, je me fais couper la parole avant que le moindre son ne sorte de ma bouche par l’éclatement bruyant de la bouteille. Un flash lumineux illumine une fraction de seconde l’endroit où nous nous trouvons, avant de ne laisser plus qu’un peu de fumée et le cadavre déchiqueté de la bouteille de plastique.
Instantanément, un bruit s’élève au-dessus de nous, provenant de pratiquement chaque arbre, de chaque branche. Les feuilles nous surplombant vibrent de partout et une pluie d’entre-elles tombe, tourbillonnante dans le vide. Puis, quelques secondes plus tard, un bruit étrange se distingue du reste, comme un sifflement, doublé de craquements et de claquement.
Soudain, en retrait sur notre droite, surgissent les pales de l’hélicoptère, apparemment en difficulté. Les lames tranchantes des hélices broyant et coupent les manteaux de verdure qui recouvrent la cime des arbres sur leur passage. Perforant la couche protectrice qui nous recouvre, l’engin volant, désormais hors de contrôle, s’emballe et se renverse au-dessus de la forêt, tournoyant sur lui-même. Le pilote tente de redresser l’appareil, mais celui-ci replonge de suite dans les abîmes qui l’entrainent. De morceaux de rotors s’éparpillent à tout vas, se fracassant sur le flanc des troncs et allant s’incruster dans la chaire des arbres avoisinant ou retombant lourdement sur le sol, quelques dizaines de mètres plus bas.
Finissant par heurter un des lances roquette contre un des géants centenaires composantes la forêt, l’hélicoptère est pulvérisé sur le champ, dans une explosion sans commune mesure. Des débris de l’appareil volant en éclat s’éparpillent violement tout autour du crash. Le souffle de l’explosion réduit une partie des cimes d’arbre se trouvant directement autour du lieu de l’accident, en poussière.
Le calme revenant, je reste une seconde abasourdi par le spectacle et avoue avoir été bluffé par le résultat, n’en espérant jamais autant. Cependant, quelque chose en moi me taraude les entrailles, un sentiment de culpabilité qui me gagne et me ronge. Je n’avais jamais tué personne jusqu’ici et regrette avoir dû en arriver à cette extrémité, confie-je honteux à mon ami. Celui-ci me regarde et me dit comprendre ma réaction, prouvant que je suis avant tout respectueux de la vie et de ce fait, un gars bien. Ces propos ne me consolent guère par rapport à l’idée d’avoir sauvé ma peau, mais je persiste à me sentir responsable et me dire que tout cela aurait dû pouvoir être évité.
Pendant mon temps de réflexion, François s’est emparé de l’extincteur placé sous le siège conducteur de la Ferrari et s’empresse d’aller éteindre le divers foyer s’étant répandus suite à la destruction de l’engin militaire.
Une fois sont travail de pompier accomplit, il revient vers moi, non mécontent de cette poussée d’adrénaline subie et apparemment soulagé de s’en être si bien sorti.
Mais comment as-tu fait me demande-t-il en rangeant l’extincteur à sa place. Facile, lui réponds-je, partout où nous allons, nous ne croisons que des oiseaux. Ces derniers sont partout et profitent du calme exceptionnel qui règne depuis la disparition des gens pour reprendre leurs droits. De ce fait, j’ai pensé qu’en faisant fuir suffisamment d’individus en même temps, je parviendrais à déstabiliser l’hélicoptère, le forçant à atterrir. Je ne pensais pas que cela prendrait une tournure pareille, lui réexplique-je.
Bien, ne trainons pas ici, nous avons de la route devant nous et on ne sait jamais, peut-être a-t-il eu le temps de signaler notre présence et les coordonnées avant le crash, me signal mon compagnon de route.
Cette fois-ci, François redémarre la voiture et ménage l’essence en roulant à un rythme plus en rapport avec la normale, ne dépassant pas les cent kilomètres à l’heure. Rapidement une série de virage s’offre à nous, mais fatigué par tant d’émotions, François ne tente pas une approche sportive de ces derniers, comme il l’aurait fait en temps normal. Je crois que finalement lui aussi a été ébranlé par cette mésaventure hors du commun.
Nous roulons en direction d’Yverdon-les-Bains, traversant les communes de Vuiteboeuf, Peney et finalement, Essert-Sous-Champvent, avant d’arriver à l’embranchement de l’autoroute A5, une dizaines de minutes plus tard.
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