Sommets enneigés
Après avoir emprunté la jonction menant à l’autoroute A1, menant en direction de Lausanne, un des chefs lieux de la partie francophone de la Suisse, nous ne dépassons pas la limitation de 120 km/h, afin de ne pas se refaire photographier par un des nombreux radars routier sur ce genre de médianes à hautes vitesses.
François, engagés sur la double voie rapide, a retrouvé son calme habituel et sa bonne humeur constante, tandis que moi, pour ma part, je commence à me détendre progressivement. Je profite de déplier la carte géographique trouvée le matin même lors de notre halte à Sainte-Croix et étudie à nouveau le tracé à suivre pour se rendre à Bourg Saint-Pierre.
Mais, à peine avons nous parcouru les deux premiers kilomètres qu’apparaît au loin la silhouette d’un cabriolet arrêté sur la piste d’arrêt d’urgence, à droite. La portière du côté de la circulation est entrouverte et dépasse sur notre voie. Les feux de détresse ne clignotent pas et rien n’avertit sa présence.
François, à titre préventif, ralentit avant de parvenir à auteur du véhicule suspect, jusqu’à rouler à la vitesse du pas. Il s’agit d’une Peugeot bleue métallisée, immatriculée en France voisine. Le propriétaire est manquant, mais je peux distinguer sur le siège passager des emballages de nourriture sous vide et une bouteille d’eau entièrement bue. Des mégots de cigarettes sont répandus sur le sol devant et sur le côté de la voiture. Il doit y en avoir au minimum douze ou treize. Le type a dû attendre longtemps ici, mais pourquoi donc, me demande-je. De ce fait, je commence à chercher du regard un indice pouvant répondre à cette question.
La roue avant gauche du véhicule a été retirée, je ne l’ai pas remarqué de suite, le cric soulevant suffisamment la voiture pour ne pas la faire pencher. Une roue crevée est effectivement couchée à quelques mètres de là, dans l’herbe, appuyée contre la rambarde de sécurité. Le pneu semble avoir littéralement été désintégré. Je crois comprendre ce qui c’est passé, me dis-je. Après avoir crevé et, avoir été contraint de s’arrêter, se rendant compte que sa roue de secoure n’était pas opérationnel ou manquante, il est automatiquement allé à pied jusqu’à la borne téléphonique de secoure située à une centaine de mètre, puis, après avoir été en communication avec ce qu’il croyait être le centre de dépannage, est revenu attendre l’aide promise à sa voiture. Les soldats de milice n’ont eu plus qu’à venir le chercher, sans résistance et le faire disparaître.
Ne t’arrête pas, dis-je à mon compagnon, ils ont fait le ménage par ici, on y trouvera plus rien d’intéressant et nous n’avons plus de Jerrican pour stocker l’essence siphonnée. Mais François continue quelques mètres à rouler à ce rythme, avant de finalement quitter son rétroviseur des yeux, pour voir le véhicule arrêté disparaître derrière nous et, appuie à nouveau sur la pédale d’accélérateur.
Rapidement, nous nous retrouvons à nouveau sur une piste entièrement déserte, avec pour seul compagnie quelques vaches errantes qui s’arrêtent de brouter, pour nous regarder passer, l’air suspicieuses.
Le temps s’assombrit au fur et à mesure que nous évoluons et la couche de nuages qui s’entasse le long des montagnes du Jura s’épaissit. Les premières gouttes de pluie commencent à venir s’écraser sur le pare-brise, tandis qu’à l’horizon gronde le tonnerre. Les rafales de vent ne cessent de s’accroître, brassant les feuilles mortes sur le sol et chahutant les praires de longs assauts répétés.
Un éclair déchire soudainement le ciel au loin, avant de disparaître, laissant dans nos yeux des particules sombres, dues à l’éblouissement. Un violent fracas éclate quelques secondes plus tard, nous faisant tous deux sursauter. A la suite de cela, la pluie, en un torrent continu, se déverse subitement, semblant ne plus vouloir stopper sa croissance démesurée. La chaussée est rapidement submergée sous une fine pellicule d’eau s’épaississant à chaque seconde, mélangée aux gaz d’échappements imprégnés dans le bitume poreux.
François est contraint de ralentir le véhicule d’une bonne vingtaine de kilomètres à l’heure pour ne pas risquer un aquaplaning, qui risquerait de nous immobiliser définitivement sur le bas-côté. La visibilité à pratiquement totalement disparue dès notre entrée dans le rideau de pluie qui s’abat, laissant sa place à un voile gris sur lequel se répercute la lueur de nos phares.
La voiture, malmenée par le vent tempétueux qui sévit, peine à garder une trajectoire rectiligne et subit des chocs latéraux qui se répercutent dans le volant. Mon compagnon s’accroche à celui-ci, tentant d’amoindrir les écarts au maximum.
Une vingtaine de minutes s’écoule avant que nous finissions par sortir de ces trombes d’eau, roulant désormais sous une simple averse, plus fine et plus atténuée. Le rythme ininterrompu des essuie-glaces parvient à évacuer suffisamment de liquide pour nous permettre de distinguer, à nouveau, correctement la chaussée qui s’étend à perte de vue devant nous.
Le ciel s’éclaircit, repoussant les nuages, malgré les averses qui continuent. Un arc-en-ciel multicolore finit par apparaître dans les champs que nous longeons, passant par dessus l’autoroute et allant se perdre derrière une colline ensoleillée, non loin de là.
Un panneau vert, sur la droite de la route, nous indique une séparation des voies, la première allant en direction d’Orbe et la seconde, que nous nous apprêtons à suivre, se dirigeant en direction de Montreux. Une cinquantaine de kilomètres nous séparent de la prestigieuse ville lacustre, dont le casino et le Palace en font la renommée mondiale. Le calcul est vite fait dans ma tête et j’annonce enjoué à mon coéquipier, les vingt à trente minutes de trajet qui nous attendent pour y arriver.
Un petit bois s’étend sur notre droite, tandis que nous passons sous les derniers ponts permettant les la jonction des différents tracés d’autoroutes qui se rencontrent à cet endroit. Des champs, pour la plupart livrés à eux-mêmes, s’étendent ensuite à perte de vue sous nos yeux, alors que défilent les piquets réfléchissant délimitant le pourtour de la route. Quelques fermes bordent le tronçon, laissant le conducteur citadin normalement stressé par sa journée, rêveur.
Le décor est assez monotone et le minutes tardent à s’écouler, pourtant, il nous faut rester aux aguets pour ne pas se laisser surprendre. Je propose alors à François de s’arrêter et de le remplacer au volant de notre bolide, mais celui-ci, tel un enfant, se contente de faire semblant de ne pas entendre ma question. Faisant comme si de rien n’était, il finit par tourner la tête en ma direction et me sourire, comme pour tenter de m’amadouer afin de garder son nouveau jouet entre les mains. Je fais mine de ne pas y prêter attention et finit par abandonner ma requête, la remettant à plus tard.
Une légère tension se fait naissante dans l’habitacle de la voiture et un silence déconcertant commence à prendre ses aises entre nous.
Nous passons sous un nouvel échangeur autoroutier nous indiquant notre passage à proximité de Chavornay, avant de franchir un petit pont nous transportant de l’autre côté de la rivière qui croise perpendiculairement nos voies et longe les bords de la petite ville.
Plus nous avançons et plus le temps semble s’adoucir, offrant même quelques bouts de ciel bleu par endroits. Le soleil tarde à percer la couche de nuage qui se disperse peu à peu, mais la luminosité revenante nous invite à nous réjouir.
Après avoir passé La Sarraz et Cossonay, nous parvenons à l’embranchement de Villars-Sainte-Croix, où les maisons commencent à nouveau à affluer et où la campagne semble partager ses espaces verdoyants avec la civilisation, de manière équilibrée. Un nombre de voies impressionnant entrecroise notre route, servant à desservir les localités alentours.
Puis nous traversons Crissier et Ecublens, offrant un aperçu de la grande ville qui nous attend à la prochaine étape. Des industries diverses sont accolées à l’autoroute, exposant fièrement leurs emblèmes publicitaires lumineuses sur les bâtiments ou dans le ciel.
Mes yeux croisent une entreprise de transport dont la totalité des camions semblent soigneusement alignés sur le vaste parking. Les ponts de chargement sont vides et des montagnes de palettes sont entassées le long de la bâtisse. Aucune activité ne s’y déroule et il n’y a pas le moindre signe de vie.
Le reste des entreprises ne paraît pas plus animé. Seuls les drapeaux qui flottent au gré du vent, au dessus des toits pentus des industries, donnent une impression de réalité. On se croirait dans un film de Stephen King ou une série Z de bas niveau mettant en scène une horde de mort vivants déferlants sur le monde.
La suite devient difficile à analyser car des murs antibruit se dressent sur plus de trois mètres, cachant la ville qui se dissimule derrière. On ne distingue plus que les tuiles orangées des maisons cachées en arrière plan.
Lorsque nous ressortons de l’allée aux palissades arrondies, repoussant le vacarme des automobiles lancées à grande vitesse, nous nous retrouvons au bord du Lac Léman. Une vue magnifique sur les montagnes de l’autre côté de la rive se présente à nos yeux, forçant même François, émerveillé, à ralentir et à quitter un instant la route du regard.
Nous pouvons aisément distinguer la berge Française en face de nous, dont la limite géopolitique se situe au centre de l’étendue d’eau. Une éclaircie au dessus de la France permet un ensoleillement partiel de cette zone et fait ressortir les petits villages lacustres qui bordent les berges.
Le lac, créé par une série de plissements tectonique, pour la partie sud appartenant à la France et, par le retrait du glacier du Rhône, pour la grande partie s’étendant entre Genève et Montreux, se serait constitué après la dernière période glaciaire, il y a près de 15′000 ans, m’apprends François. Je me souviens avoir lu cela dans l’atlas que j’ai feuilleté à l’Abbaye de Montbenoît. Il s’agit du plus grand lac d’Europe occidentale, sauf erreur de ma part, précise-t-il.
J’avais lu une fois un guide sur ce lac international qui expliquait que, bien que situé en bordure de montagne, celui-ci, par la masse d’eau qu’il contient, crée autour de lui un microclimat. En particulier à Montreux, où à ses abords immédiats, l’on peut observer pousser des palmiers, des agaves ou d’autres plantes exotiques. En hiver, le lac restitue la chaleur mise en réserve durant l’été et adoucit le rude hiver montagnard, dis-je en réponse au savoir de mon ami. Je continue en expliquant qu’en en hiver, lorsque certaines conditions climatiques particulières sont réunies, de l’humidité plus chaude que l’atmosphère s’élève des eaux du lac et stagne jusqu’à se transformer en épais brouillard qui s’accumule sur deux ou trois cent mètres de haut, pouvant rester 100 mètres au-dessus du sol, durant deux à trois semaines. Cette mer de nuage de plus en plus épaisse déborde du bassin lémanique et envahit finalement les vallées adjacentes jusqu’à une altitude de 800 à 1 000 m.
Amusé par notre petit jeu de connaissance géographique, François remet une couche et tente de me devancer en me racontant que le lac reçoit de l’eau de plusieurs rivières importantes provenant des cantons limitrophes et du département de la Haute-Savoie. Le Rhône est l’apport le plus important car il regroupe toutes les rivières et torrents des versants du canton du Valais et de Vaud.
Mais à ce moment, je lui coupe la parole et lui précise d’un air un peu présomptueux qu’il faut une douzaine d’années pour que les eaux du lac soient complètement brassées.
Cependant, croyant mon adversaire hors jeu, je ne m’attends pas à son retour et reçoit une bonne leçon d’écologie de sa part lorsque celui-ci me décrit les nuisances dues aux produits polluants dans cette masse aqueuse de plus de 582 km2. Les études paléo-environnementale, me dit-il, faites à partir des restes de végétaux, par la station d’hydrologie lacustre de l’INRA, basée à Thonon-les-Bains, avaient révélé que le bassin lémanique a connu de fortes variations climatiques et biologiques depuis un demi-siècle. De nombreuses espèces végétales ont disparu, poursuit-il, car les concentrations excessives de phosphore, d’herbicides, de pesticides et de métaux lourds, issues des activités urbaines et agricoles, ont permis à l’excès la production des algues qui ont surconsommé l’oxygène contenu dans l’eau; on appel ce phénomène l’eutrophisation.
Un moment de silence s’écoule après ces mots bien scientifiques, le temps de digérer ces termes techniques, avant que François ne persiste dans le sujet en ajoutant que cette densification de la matière solide en suspension fragilise le phytoplancton, car il ne reçoit plus assez de lumière. Le problème me paraît alors plus accessible suite à cette précision et je fais un effort pour me concentrer sur la suite.
De plus, insiste-t-il, la disparition du phytoplancton fournit un terrain propice aux cyanobactéries ou micro-algues, qui rendent l’eau, par création de toxines hépatiques, nocive à la consommation des poissons, voir même à la baignade.
Je sais, lui dis-je subitement, qu’avec la raréfaction des brassages complets du lac, qui nécessitent des hivers très froids lors desquels l’eau de surface apporte son oxygène en profondeur, le réchauffement climatique, qui modifie les dates des périodes de fraie des poissons, sont à l’origine de nouvelles adaptations de l’écosystème du lac.
Par ailleurs, je me souviens vaguement un article lu, il y a de cela quelques mois, dans la salle d’attente de mon dentiste, qui traitait de ce magnifique endroit, narrant les particularités de ce lac. J’ai parcouru le papier qui disait que l’écrevisse américaine, relâchée par erreur dans le lac dans les années 1980, a aujourd’hui colonisé ses eaux et infligé de sévères séquelles à la faune qui s’y trouvait. D’autre part, j’avais aussi relevé un passage racontant qu’un brochet de 1,34 m a été retiré du lac en 1996, un autre de 20,5 kg a été péché en mars 2004 dans le canton de Vaud. Je crois que le plus gros poisson hantant les fonds de cette espace serein est le silure, continue-je dans ma lancée. Il s’agit d’un poisson discret, solitaire et lucifuge.
A ce mot, la tête de mon coéquipier s’assombrit et, après une courte hésitation, il me demande timidement ce que veut dire ce mot. Je lui explique de cela a attrait à la lumière et signifie un besoin d’éviter cette dernière.
Puis, voyant le visage de mon ami se détendre à nouveau, je continue mon explication. Les femelles, reprends-je, pondent alors entre 20 et 30.000 œufs par kg de leur poids, toujours dans une eau d’une température supérieure à 20°C, à la fin du printemps. Certains spécimens dépassant les 2,30 mètres et peuvent peser jusqu’à 100 kilogrammes, lui fais-je savoir d’un ton appuyé. Te rends-tu comptes le questionne-je.
Oui, mais son-ils dangereux ou carnivore, me demande-t-il immédiatement après.
Non, même si pendant longtemps, à cause de sa grande taille, on l’a rendu responsable de disparitions d’enfants ou autres atrocités. Il se nourrit uniquement de crustacés, d’amphibiens et surtout de brèmes, dont il est très friand.
Me voilà rassuré, me dit-il, concluant cet intermède instructif.
Le lac qui nous dévoilait ses contours épurés a disparut depuis un moment de notre champs de vision, le temps de notre débat, pour laisser place à la ville Olympique de Lausanne et à ses bâtiments grisâtres entachés par la pollution.
Nous finissons par arriver près d’un panneau indiquant le centre ville et la fin de l’autoroute. Surpris François me demande à quel moment nous avons commis une erreur et insiste pour que je vérifie la suite de notre itinéraire sur la carte routière. Nous allons en profiter pour nous munir d’habits chauds et allons pour cela faire un brève halte dans cette citée.
En descendant la pente qui passe devant le Palace de la ville, François affiche un petit sourire et, me montrant une superbe Lamborghini jaune métallisée devant la porte d’entrée, me disant que nous aurions dû plutôt venir ici faire notre recherche de véhicule. Je ne peux m’empêcher de rire à mon tour, voyant l’engin d’exception parqué majestueusement devant l’entrée et lui demande cyniquement ce qui ne lui convient pas dans la notre.
Ralentissant à chaque feu rouge, sans réellement prendre la peine de s’arrêter, nous évoluons progressivement sur les routes escarpées Lausannoise, jusqu’à arriver devant un magasin de vêtements et d’articles de sport.
Après avoir arrêté la voiture dans une petite ruelle étroite qui longe le magasin et passe derrière, nous descendons et marchons d’un pas rapide jusqu’à la porte d’entrée. Il va falloir faire vite, il y a certainement une alarme que nous ne parviendrons pas à déclencher, dis-je à mon coéquipier. Regardons en premier à travers la vitrine qui donne sur la rue et tentons de localiser les articles qu’il nous faut, conclus-je, attendant une réaction de sa part.
Bonne idée, me confirme-t-il, ramassant un pavé qui se décolle du petit chemin qui débouche sur la rue principale.
Devant le magasin, les mains appuyées contre la vitre d’exposition, nous passons chaque rayon distinguable en revue et analysons soigneusement nos besoins. Une fois les différents articles ciblés, nous nous départageons la tâche avec précision et affectons un côté du magasin chacun, en partant depuis le fond, afin de nous laisser une distance minimale pour franchir la porte d’entrée en cas d’alerte et de fuite nécessaire.
Les directives étant assimilées, chacun sachant exactement ce qu’il doit prendre, je me recule d’un mètre pour laisser à mon ami d’aventure, le soin de pulvériser la vitre avec le pavé. Le fracas du verre explosant et se répandant sur la moquette violacée du magasin passé, François enjambe en premier le muret qui supportait la vitrine, je le suis immédiatement derrière.
La pièce est sombre et sous nos pas craquellent les débris coupants de verre émietté. Une odeur de renfermé est omniprésente, un mélange d’humidité et de manque d’air nous empeste les narines.
Une fois au fond de la pièce d’une cinquantaine de mètres carrés, nous commençons à remonter les étalages d’habits, nous tenant à la liste discutée préalablement. Il ne nous faut uniquement des habits chauds tels que pulls en laine, vestes en cuir ou mouton retourné, pantalons en jeans et chaussettes rembourrées. Deux paires de chaussures de marche de tailles 42 et 44, des raquettes à neige et des paires de gants rembourrés.
Mais, alors que nous arpentons les allées d’habits, un sifflement tant assourdissant qu’aigu se met à hurler, en alternance avec un son plus grave. L’alarme est déclenchée, ramasses tout ce que tu peux et foutons le camp d’ici, me hurle François, commençant à accélérer le pas et chargeant ses bras au maximum, finissant par prendre tout ce qui lui tombe sous la main.
Pour ma part, je parviens à récolter tout ce dont nous avions besoin, hormis les chaussures et les raquettes à neige, avant de finir par courir pour sortir de cet endroit et rejoindre mon compagnon à l’extérieur. Nous nous empressons de rejoindre la Ferrari, laissée quelques mètres plus loin et jetons notre butin sur les sièges arrière pour nous enfuir au plus vite.
Nous ne parviendrons jamais à fuir cette ville labyrinthique, me dit alors mon coéquipier anxieux. Il faut trouver une idée pour ne pas être vu et pris en chasse, nous n’aurons aucune chance sinon, me confie-t-il ensuite.
Après une seconde de réflexion, je lui suggère d’aller nous parquer dans le parking couvert qui se trouve un peu plus haut, notre chemin y accédant directement en bifurquant derrière le commerce que nous venons de dévaliser. Il nous suffit ensuite d’attendre que les choses se tassent avant de reprendre notre périple. François accepte ce plan et se dirige vers l’antre sombre du parking souterrain qui s’offre à nous, pour aller se parquer à l’avant dernier étage, sous le toit pour ne pas être vu des éventuels hélicoptères, mais nous offrant une vue imprenable sur les rues alentours et sur le petit magasin d’habits cambriolé.
Le temps d’éteindre notre véhicule, que le bruit de plusieurs moteurs de grosse cylindrée se fait entendre dans la rue voisine. Une colonie de six véhicules de prestiges, noirs et aux vitres teintées, déboule dans l’allée goudronnée et s’arrête devant le lieu de notre méfait. Personne ne descend des véhicules, ils se contentent de stopper la voiture de tête devant et de regarder à l’intérieur du commerce éventré pour tenter de comprendre ce qui s’est passé et donner l’alerte.
Pendant les dix minutes qui suivent, deux hommes à la carrure étoffée, montent la garde devant la vitrine fracturée, les mains croisées sur le bas du pantalon, les bras le long du corps. Derrière leurs lunettes sombres, nous pouvons deviner leurs yeux ne tenant pas en place, fouillant du regard chaque détail, chaque centimètre carré, à la recherche d’un indice. Leur mine patibulaire, agrémentée d’une grosse bosse sur leur flanc gauche, laissant deviner la forme d’un révolver de gros calibre, donne à ces deux gorilles une capacité dissuasive pour tout malfrat de passage. Ils ne bougent pas, raides comme des fers de lance, attendant, tels des chiens de garde excellemment dressés, la venue de leur maître. De ternes costumes noirs affublés d’une cravate assortie habillent ces derniers.
Une des voitures sort du centre du convoi arrêté et vient se placer à hauteur de la première, devant l’échoppe dévastée. La vitre arrière semble se baisse et l’un des deux colosses qui barre l’accès au magasin s’avance et se penche pour parler avec le passager du véhicule. Nous ne parvenons pas à distinguer l’homme qui se dissimule derrière des vitres fumées, toutefois, nous parvenons à apercevoir à plusieurs reprises, sa main qui dépasse de la vitre arrière. Il semble commander le garde qui, rapidement se redresse et recule jusqu’à reprendre sa place devant la vitrine brisée. De suite, la voiture où se trouve se passager mystérieux démarre et disparaît, suivie par les autres limousines. Seuls les deux gorilles restent encore sur place.
Tant que ces deux géants de plus de 2 mètres se trouvent plantés là sans bouger, dis-je à voix basse à mon compagnon, il nous sera impossible de sortir d’ici. Tous les chemins menant au parking passent automatiquement devant eux, que se soit par la petite ruelle ou par la rue principale, précise-je.
Je sais, me répond-t-il en laissant échapper un bref soupire. Profitons-en pour nous reposer et reprendre des forces, ils ne viendront pas nous chercher ici, continue-t-il. Ils doivent certainement nous chercher en dehors de la ville, pensant qu’on a tenté de fuir au plus vite, conclut-il, reculant son siège et inclinant son dossier pour adopter une position plus confortable.
A mon tour, je me laisse glisser le long de mon fauteuil et ferme les yeux, profitant de ce temps de récupération pour terminer ma nuit précédente, entrecoupée d’insomnies dues à des douleurs relatives à l’inconfort de nos couchettes. Mais mes espoirs de repos s’envolent rapidement lorsque le bruit des moteurs provenant de la rue devant nous se met à nouveau à rugir.
Je me redresse en rouvrant immédiatement les yeux et voit au loin les premiers véhicules de tête disparaître au coin de la rue et tourner à droite en direction de la gare centrale, annoncée sur un panneau directionnel avant le virage. Les autres limousines noir suivent les unes derrières les autres, formant un convoi avançant lentement.
Une fois les derniers feux arrière ayant disparus derrière un gros bâtiment aux murs défraichis et noircit de pollution, François sort du véhicule et s’avance vers la rambarde de béton devant nous pour se pencher dans le vide et tenter d’apercevoir où se dirigent la caravane de miliciens.
Laissons les partir et attendons encore un peu avant de continuer notre route, ne nous empressons pas, laissons les s’éloigner, dis-je à mon compagnon qui accepte sans rechigner ma proposition en revenant s’asseoir à mes côtés.
Nous laissons ainsi s’écouler plus d’une demi heure à discuter de ces étranges visiteurs aux costumes feutrés et aux regards tranchants et finissons par jeter un ultime coup d’œil par dessus le muret de béton qui encercle la surface du parking et, ne voyant plus aucun danger dans la rue devant nous, décidons de nous remettre en chemin.
Afin de ne pas prendre de risques inutiles, nous prenons la ruelle passant par l’arrière du parking, remontant plus haut dans le quartier et débouchant sur une autre route plus importante et permettant de rejoindre l’entrée d’autoroute en effectuant un léger détour.
Chaque recoin, chaque allée ou sentier que nous rencontrons sur notre trajet est source de suspicions et nécessite un regard attentif et des nerfs d’acier. Nous ignorons si des gardes ont été postés et où ils pourraient se trouver.
Arrivé à l’embranchement, François appuie sur l’accélérateur et donne de l’élan à la Ferrari, la lançant dans la pente, augmentant les tours et nous faisant rapidement avoisiner les cent à l’heure. Il stabilise ensuite sa vitesse à cent vingt pour éviter les radars et prend désormais la direction de Montreux.
Nous roulons une bonne partie du trajet le long des coteaux ensoleillés bordant le lac Léman, voyant se profiler les montagnes des Alpes en face de nous, recouvertes d’un épais manteau de neige sur les sommets. Une masse de brouillard semble engloutir toute une bande s’étendant sur le trois-quarts des monts et s’étalant sur les dizaines de kilomètres, jusqu’à perte de vue. Une nuée d’oiseaux peuple l’espace vide qui surplombe le lac, recréant à certains endroits des nuages se formant et se déformant au fil des battements d’ailes. Des cèpes de vignes répartis en un parfait alignement remplissent les pentes abruptes de chaque côté de notre tracé, caressée par la douceur saisonnière du soleil. Les feuilles rougeâtres et jaunes qui pendent encore ça et là sur les pieds du vignoble permettent de nous rappeler que, malgré le climat tempéré auquel nous avons droit en cette basse altitude, l’hiver est bien là.
Après une vingtaine de minutes de notre départ de la ville Olympique, nous entamons la descente en direction de la prestigieuse ville de Montreux, connue pour son festival de musique de jazz qui se déroule annuellement sur les rives animées de la vaste étendue d’eau et son marché de Noël haut en couleurs. Nous sommes toujours sur l’autoroute, les panneaux annonçant la sortie approchent et, dans moins d’un kilomètre et demi, nous dépasserons la sortie permettant de se rendre dans la ville de jeux et de fêtes. Nous ne nous arrêterons pas sur place et préférons continuer notre périple en direction de Martigny.
De suite après avoir dépassé l’échangeur, nous traversons la région de Chillon et passons à proximité du château fortifié du même nom. A la vue de ce monument historique, mon imaginaire prend le dessus un instant sur mes pensées et projette dans ma tête des souvenirs d’enfance, où, dévalant les collines en courant, nous nous prenions pour le roi Arthur et ses fidèles Chevaliers de la table ronde.
Une bouffée d’air frais, provoquée par l’ouverture de la fenêtre du côté conducteur, me balaye la figure et me rappelle à la dure réalité. Je me frotte les yeux pour reprendre mes esprits et, après une bonne inspiration, tourne la tête pour regarder le paysage évoluant de l’autre côté de ma fenêtre.
Les rives agitées par les vagues, qui se jettent sur les énormes rochers bordant les eaux du lac, ont disparues pour laisser leur place à de vastes champs agricoles laissés à l’abandon. La silhouette d’un tracteur à moitié démontée, dont le capot est ouvert à la verticale et auquel on aurait assainit quelques coups de marteaux et quelques jets de pierre, gît, le nez dans la terre, au milieu d’une de ces étendues devenue sauvage avec le temps. Les deux roues avant on été apparemment volées, tandis que la carrosserie montre de sérieuses traces de suie, laissées par le contacte entre des flammes s’étant répandues très rapidement sur la surface lisse de l’acier froid de l’engin agricole. A croire que le paysan a été subitement contraint de stopper le labourage de ses terres, avant de fuir, tout comme le reste des habitants des régions traversées jusque là.
Prenant de plus en plus conscience du cas qui se présente chaque seconde sous nos yeux impuissants, je commence par ressentir de plus en plus fortement un sentiment dérangeant de solitude m’envahir. La présence de mon compagnon d’aventure me rassure, certes, mais quelque chose en moi réclame des réponses et tend à ne plus supporter cette étrange nouvelle existence qui s’offre à nous. La fracture se fait en mon fort et s’étend de plus en plus profond dans mes entrailles, me rongeant de l’intérieur.
Puis, l’image morose de cet engin perdu au milieu de la nature ayant repris ses droits et commençant déjà à recouvrir le cercle de cendres qui s’est formé après le feu qui à ravagé la carrosserie, a déjà disparue du pare-brise et défile sur mon côté, avant de passer derrière nous.
Nous apercevons, juste avant d’arriver à hauteur de la ville d’Aigle, à deux reprises, les flots du fleuve Rhône qui prend sa source depuis le glacier du même nom, dans les Alpes Suisses et finit son cours dans le delta de Camargue en France, parcourant ainsi plus de 812km à travers villes et campagnes, pour se jeter dans la Méditerranée. Alimentant au passage les eaux du Lac Léman et étant, après le Nil, de tous les fleuves s’écoulant dans la Méditerranée, celui ayant le plus gros débit, ce puissant cours d’eau est le seul fleuve à relier la mer Méditerranéenne à l’Europe du Nord.
Cela fait une quinzaine de minutes que nous avons dépassé Montreux et apercevons désormais un panneau annonçant la sortie pour aller en direction de Monthey. De plus en plus d’industries lourdes se dessinent dans le décor, imposant leurs nombreuses tours de refroidissement et cheminées circulaires. Une caserne militaire se profile sur le flanc d’une des montagnes qui s’élève sur notre droite, posée sur un plateau naturelle dépassant de la pente abrupte.
Tandis que nous semblons nous rapprocher de la limite enneigée qui recouvre les monts aux alentours, l’air se fait de plus en plus frais et un frisson me secoue violement. Frottant quelques fois mes paumes de mains ensemble pour les réchauffer, je finis par refermer l’espace vide de la fenêtre, laissé volontairement ouvert, pour aérer le véhicule.
Lorsque nous croisons un panneau sur lequel sont indiquées les villes de Verbier et Chamonix, sans avoir le temps de lire le reste des autres noms notés, je ressens comme une impression de déjà vu.
Suite à cela, je réagis et me dis avoir déjà entendu parler de ces noms avant notre départ de Montbenoît. Je me souviens que cet emplacement à quelque chose de particulier et, le temps de vérifier mes doutes, demande à François de ralentir la cadence, toutefois, sans juger nécessaire de lui expliquer pourquoi.
Je me penche en avant et attrape la carte routière qui se trouve à mes pieds et déplie la partie qui nous concerne, sur mes genoux. Je cherche une seconde notre emplacement et, une fois le doigt mis dessus, je tente de suivre le tracé indiqué afin de rejoindre Bourg-Saint-Pierre, notre destination.
Relevant la tête, je constate que nous terminons de dépasser la sortie d’autoroute que nous aurions dû emprunter afin de raccourcir notre trajet au maximum et prendre la route la plus directe.
Stop la voiture et fais demi-tour, nous avons loupé la sortie, m’écris-je soudain, me retournant sur mon siège pour contempler, impuissant, notre chemin s’éloigner dans la vitre arrière de notre véhicule.
François réagit avec un léger temps de retard, surpris de ma demande et oubliant un temps la solitude permanente à laquelle nous sommes confronté sur cette autoroute désertée de toute vie. Le châssis de la voiture pique vers l’avant sous la résistance opposée, appliquée par les freins, soumis à rude épreuve par le pied de François qui écrase lourdement la pédale prévue à cet effet. Un long crissement de pneu retentit, tandis que le véhicule tangue de gauche à droite et inversement sur plus de cent mètres, laissant derrière nous deux rails bien distincts de gomme, déposés par la chaleur provoqué entre le frottement du bitume et le caoutchouc des roues bloquées. Une fumée blanchâtre aux senteurs âpre de plastique fondu s’élève dans les airs, derrière nous, avant de nous entourer peu à peu, alors que la Ferrari termine sa couse en effectuant un demi-tour.
Laissant le nuage nous englobant se dissiper légèrement, François marque un temps d’arrêt, scrutant à travers le pare-brise pour tenter de distinguer la route devant nous. Dès la première brèche apparaissant à travers l’épais brouillard encerclant notre bolide, appuyant à nouveau sur l’accélérateur, François nous propulse sur la rampe de sortie de l’autoroute, remontant l’allée à contre sens.
La sortie empruntée correspond à la région de Martigny, petite ville du canton du Valais, sise au coude du Rhône et croisement des axes routiers du Grand-Saint-Bernard et du Simplon. Il s’agit de la troisième ville la plus importante du canton, m’explique François, qui semble en connaître d’avantage que moi sur ce pays. Martigny fut le chef-lieu de la région jusqu’au déplacement du siège épiscopal à Sion au VIe siècle, poursuit-il. Outre les nombreuses ruines romaines, dont des arènes en bon état de conservation, la région compte aussi quelques vergers donnant des abricots et surtout des vignes, sur les pentes abruptes qui dominent la Dranse sur le flanc ouest de la ville.
La Dranse lui demande-je surpris, n’ayant jamais entendu ce nom et ne sachant pas à quoi il se rapporte.
Oui, me répond-t-il, il s’agit d’un cours d’eau qui se jette dans le Rhône. Mais ce n’est pas tout, cette ville est connue aussi sur le plan scientifique, car elle héberge le centre de recherche sur l’intelligence artificielle.
Prends la E27, lui dis-je arrivé à l’embouchure de l’entrée de l’autoroute que nous utilisons pour nous en sortir. Suits ensuite la route sur une courte distance, lui précise-je, tout en tentant de décrypter la suite de l’itinéraire sur ma carte routière. Tu parviendras à un carrefour d’ici moins d’un kilomètre, lui dis-je encore, il te faudra dès lors prendre à droite et suivre la direction de Bovernier.
Le décor évolue au fur et à mesure que nous avançons et, arrivé à la sortie de la ville de Martigny, se transforme en une étendue verte, où les conifères remplacent rapidement les dernières maisons, se faisant de plus en plus nombreux. Au loin se dresse une vaste et épaisse forêt, recouvrant le flanc de la chaîne montagneuse qui s’élève majestueusement devant nous. Seul les cimes enneigées en sont dégarnies, laissant tout de même bonne quantité de sujets éparpillés ça et là.
Nous longeons le flanc du col des Planches jusqu’à la sortie de la ville, où la montagne semble s’écrouler à nos pied pour disparaître sous notre route et ressortir de terre de l’autre côté. Une sorte de canyon s’offre devant nous et nous nous engageons dedans, suivant la route qui prend de l’altitude, s’élevant progressivement.
Les rayons du soleil ne parviennent plus dans cette vallée à cette heure avancée de l’après-midi et l’atmosphère se fait plus fraîche. Nous avons déjà perdu une dizaine de degré avec les rives ensoleillées du Léman et le vent souffle apparemment de manière soutenue dans la région. La suite de notre parcours risque de se corser avec le gain en altitude, dis-je inquiet à mon compagnon de route.
Devant nous, les falaises s’élèvent, menaçantes, à gauche et à droite de la rivière sauvage et écumante de la Dranse. L’eau du Durnand dévale les rochers pour se précipiter vers la vallée de la Dranse, faisant résonner les gorges d’un grondement et d’un mugissement sourds. Le ciel n’est plus qu’un mince ruban clair au-dessus des rochers sombres, et quelques passerelles en bois, suspendues, paraissant fragiles, se dissimulent dans cette nature impressionnante.
Une poignée de minutes plus tard, un petit village se profil au loin devant nous, bordant la route sur laquelle nous nous trouvons, il doit s’agir de Bovernier, je suppose, me dit tout à coup mon acolyte. Oui, lui réponds-je, ajoutant que la carte précise même une altitude de 613 mètres.
Devant nous se trouve désormais un amas de maisons, pratiquement toutes du même côté de la route, dans une courbe, cachée par une rangée d’arbres en arrière plan. La Dranse s’écoule devant, séparée de la nationale par une série de prés. Des voitures sont stationnées dans un grand parking, mais aucun individu ne se trouve autour. Nous en déduisons instantanément que l’endroit est aussi désert que tous les autres précédents et passons devant les façades blêmes des maisons, sans ralentir.
Le tracé que nous suivons accompagne la rivière dans son lit sinueux et, une centaine de mètres après la dernière habitation, nous finissons par passer de l’autre côté du cours d’eau, en franchissant un pont.
La forêt qui s’étend derrière la petite bourgade semble redoubler d’épaisseur, tandis que de notre côté de la berge, les arbres disparaissent progressivement, pour laisser place à une falaise rocailleuse et irrégulière, quasi verticale. Des filets de protection recouvrent les gravas de granite prêts à s’effondrer sur la chaussée dès le premier orage venu.
En levant les yeux, en longeant les coteaux qui nous escortent, je constate qu’une fine couche de neige perle à quelques centaines de mètres au-dessus de nos têtes et que cette dernière s’épaissit rapidement avec l’altitude. J’en informe mon coéquipier qui, de suite, se penche en avant et jette un coup d’œil à son tour, inquiet de la suite de notre parcours.
Ce n’est pas bon signe, s’exclame-t-il, ne quittant plus la couche glacée qui recouvre l’herbe haute de chaque colline nous entourant. Je ne pensais pas rencontrer cela aussi tôt après ce que nous avons vu sur les sommets des montagnes, juste avant de quitter Martigny, me confie-t-il. J’aurais espéré ne pas y être confronté avant notre arrivée à Bourg-Saint-Pierre, conclu-t-il.
Le temps pour lui de décrocher ses yeux de la masse éblouissante de blancheur, que nous voilà parvenu à la sortie des gorges, débouchant sur de nouvelles bâtisses et quelques champs livrés à eux-mêmes depuis quelques semaines déjà, aux vues de la taille des herbes sauvages qui les remplissent.
Mon père me racontais parfois la légende des Vouipes, comme il aimait la nommer, dis-je soudain à mon compagnon d’aventure, laissant un temps de vide avant de poursuivre. Il s’agît d’un cas faisant référence à Bovernier et à une fontaine réputée de laquelle jaillit de l’eau chaude, directement issue d’une source tempérée par l’activité volcanique du Catogne.
Cette légende raconte que, revenant de Rome, Saint-Théodule, en redescendant du Mont-Joux, marchait avec peine. Son grand âge et la fatigue accumulée durant son périple le taraudaient. Epris de rhumatismes et de douleurs dans les jambes, il se réjouissait de son arrivée à Bovernier, où l’attendait un diocésain de ses amis et un gît où il trouverait boisson et nourriture pour sa pitance.
La voix royale du Mont-Joux, il la connaissait, l’ayant parcourue à maintes reprises pour se rendre en Italie. Il avait connaissance aussi que sur son chemin se trouvait une source d’eau chaude qui jaillissait de la montagne. Un petit étang lui permettait de baigner ses pieds et de les reposer un peu avant de reprendre la route. Mais un jour, Satan, l’ennemi éternel du Saint homme, s’était déguisé en marchand Italien afin de faire route commune avec lui depuis le village précédent.
Ce jour là, lorsque Saint-Théodule parvint au point d’eau avec le marchand itinérant, il déposa sa canne au bord de l’eau et retira ses sandales, pour soulager ses jambes endolories. Le malin, à l’affût de cet instant, s’empara de sa canne de religieux et s’enfuit en direction de la vallée.
De son champ, un paysan aperçu la scène et se lança à la poursuite du faux marchand, mais, rapidement, ses jambes ne lui obéissaient plus, comme envoûtées. Jamais il ne pourrait rattraper celui qu’il prenait pour un voleur. Un voleur, un sorcier peut-être, puisqu’un esprit malin l’empêchait de courir comme à l’accoutumée.
La femme du Bovernion, qui se trouvait au sommet de la première ruelle du village, lavant des cuves et des tonneaux que son mari devait emporter au village voisin pour la prochaine vendange, vit le fuyard lui venir contre. Apeurée, elle finit par pousser du pied une des cuves couchée devant elle, la faisant rouler devant elle.
Satan, bien trop occupé à détaler pour s’échapper, percuta le récipient circulaire de bois et perdit l’équilibre. Il roula en dévers du chemin, finissant par lâcher la crosse de l’évêque. Le mari arriva et s’en saisit, tandis que Satan poussa un hurlement de rage et disparut en une grande fumée noire.
Lorsque Saint-Théodule arriva à la hauteur de ses bienfaiteurs, il récupéra sa canne, que lui tendait le paysan en se prosternant et, après avoir relevé se serviteur, lui promis, en guise de remerciement, une récompense.
A cet endroit poussera une vigne, ta vigne et de celle-ci coulera du bon vin pour remplir tes tonneaux, lui dit l’évêque.
Mais, à peine ses mots prononcés, qu’une autre voix surgît du sommet de la Ravine de Blanchard en criant que Satan, lui, offrirait dans ce cas là, des abeilles qui viendraient dévorer le doux raisin.
En ce temps-là, le Catogne était un volcan en activité. Satan, furieux d’avoir perdu sa bataille contre le saint évêque, gravit les pentes de la montagne, se précipita dans le cratère du volcan et disparut dans la lave incandescente. Sur le chemin de la Chenalette, il a laissé l’empreinte de son pied, de sa main et de son bâton.
Le cratère du volcan étant colmaté, Satan est maintenant prisonnier dans les entrailles de la montagne. En punition à sa vanité, et cela jusqu’à la fin des temps, il est condamné à attiser le feu qui chauffe l’eau de la source du Raffort.
Cette source d’eau chaude était vraiment appréciée des habitants de la commune. On y venait aux journées froides de l’hiver pour y laver le linge. Au temps des boucheries, cette eau tempérée permettait de laver tripes et boyaux, alors qu’à la fontaine du village, l’eau glacée rendait les mains et les doigts gourds.
C’est ainsi qu’en même temps, le même jour, Bovernier eut le goron et les guêpes. De son côté, Saint-Théodule veilla à ce que le raisin ne mûrisse pas trop, afin que les guêpes s’y acharnent moins, dis-je, concluant mon histoire d’enfance.
Un léger silence s’installe par la suite, avant que le son de ma voix ne vienne à nouveau perturber la quiétude générale.
Nous y voilà, dis-je tout à coup à mon collègue, nous sommes arrivés à Sembrancher et il te faut prendre sur ta droite en direction d’Orsières, au prochain carrefour, nous devrions y être d’ici cinq à dix minutes.
La plaine de Sembrancher est pratiquement dénuée d’arbres et se compose de rangées interminables de champs agricoles parfaitement alignés et de bâtisses regroupées en masse, comme dans un hameau, un clocher trônant fièrement au centre, dépassant les toits des autres maisons. Une jolie route pavée traverse l’endroit, provoquant de bruyants accoups dans les suspensions de notre voiture.
Dès que nous nous écartons de ce lieu de transition, en direction du Sud, de timides rangées de pins viennent peu à peu s’accoler à nouveau à la route, tandis que nous nous enfonçons à nouveau au creux d’une vallée prise entre deux pans de montagne. Le mont se trouvant sur notre droite n’a pas changé, nous le contournons depuis nos départ de Martigny; il s’agit du fameux Catogne de la légende, culminant à 2598 mètres. La route que nous suivons continue de monter et la pente s’accentue au fur et à mesure que nous évoluons.
Partout où mon regard se pose, j’aperçois des sentiers gravissant les pentes abruptes qui nous entourent, en exécutant une multitude de virages à plus de 120°, formant des sillons dessinant des « Z » en chaîne. La vue de maisons accolées aux terrains en dévers, situées au milieu des pâturages et des champs qui se perdent dans le manteau de forêts de sapins recouvrant la montagne, m’intrigue. Mais comment font ces gens pour vivre en permanence sur un sol qui n’est pas plat, me surprends-je à réfléchir.
Une coulée d’avalanche se démarque du reste du voile neigeux qui s’étend désormais plus qu’à quelques mètres au-dessus de nous, à quelques largeurs de champs d’ici. La chaussée commence à refléter des myriades de miniatures étoiles scintillantes, trahissant l’apparition de givre sur le goudron durcit composant notre voie. Méfies-toi, me mets-je à suggérer à François, lui précisant le danger potentiel qui se profil.
Une irrégularité de la chaussée, entraînant une forte secousse à l’avant de la voiture, me rappelle à l’ordre, tandis que nous passons devant un grand bâtiment au toit de tuile rouge, se trouvant en bordure de route. Je n’ai pas bien le temps de le voir, mais il me semble qu’il s’agit d’un restaurant, avec une petite terrasse ombragée et un grand parking devant. Je crois d’ailleurs même avoir vu des parasols fermés, pointer en direction du ciel, mais n’en suis pas certain.
Je ne me retourne pas pour avoir plus de certitude quant à ce lieu sans grande importance et, découvrant devant nous la silhouette d’une sorte de hangar, préfère m’y intéresser. Des arbres, disposées entre nous et l’entrepôt, me cache légèrement la vue, toutefois, je parviens à deviner un énorme container de transport, déposé juste devant le bâtiment. Un camion muni d’une longue remorque est aligné avec la façade métallique du lieu de stockage.
Passant juste à côté, je constate que la porte du conducteur du poids-lourd est restée ouverte, mais qu’une fois de plus, personne n’est dans les parages; comme si la fuite avait contraint ce dernier à prendre ses jambes à son cou, ou qu’une personne l’aurait obligé à la suivre. Il ne semble pas y avoir de trace de lutte particulière et si la fuite était la seule solution, alors pourquoi ne pas avoir opté pour la version motorisée, qui est nettement plus rapide, me dis-je.
Notre voie se sépare en deux parties, l’une se rétrécissant et partant en direction d’un petit hôtel se présentant sous forme de résidence et continuant en direction d’autres habitations se faisant de plus en plus nombreuses, apparemment et l’autre, continuant tout droit. François opte pour la seconde et ne perd pas une miette de sa vitesse de croisière, ne ralentissant à aucun moment.
La route que nous empruntons surplombe la ville d’Orsières, dis-je à mon compagnon d’aventure, pointant les bâtiments qui défile à travers ma fenêtre. Les maisons sont très proches les unes des autres, regroupées en un noyau. Puis, plus on s’écarte de ce centre et plus les demeures s’espacent à nouveau, finissant, une fois de plus, par céder leur place à des étendues de champs. Un panneau signalant une route empruntée par Napoléon passe rapidement sous mon regard, avant de disparaître dans le miroir de mon rétroviseur extérieur.
Les arbres bordant la petite ville silencieuse, présentent, sur leur cime, les stigmates de l’avancée hivernale, tandis qu’à leur base, leurs racines tentent de pénétrer au plus profond de la terre, avant que celles-ci ne soient totalement enneigées et placées en hibernation. Les toits inclinés des chaumières, sons saupoudrés d’un simple reflet grisâtre, les précipitations n’ayant juste pas suffises à masquer le rouge vif des tuiles.
L’indicateur de température extérieur qui se trouve sur le tableau de bord de notre bel engin Italien et qui indiquait encore une température avoisinant les 12°c à hauteur de Martigny, n’en précise plus que 4°c désormais. Nous nous sommes élevés de plus de mille mètre entre la sortie de l’autoroute et ici, ce qui explique que nous ayons en permanence les oreilles qui se bouchent et pourquoi le climat change aussi rapidement.
Combien de distance nous reste-t-il à parcourir selon ta carte, me demande mon coéquipier, tandis qu’il se repenche en avant, afin de tenter de deviner l’épaisseur de la couche de neige qui s’est abattue plus haut et que nous aurons certainement à traverser, les routes n’étant à coup sûr pas déblayées.
Il doit rester environs une quinzaine de kilomètre, c’est difficile à dire exactement, lui réponds-je, l’échelle de la carte étant trop petite. Il nous faut encore passer Rive-Haut, un petit bled perdu, précise-je et Liddes, qui semble être le dernier village avant Bourg-Saint-Pierre.
A cet instant, je me souviens du billet laissé par l’Abbé et les coordonnées notées dessus, nous ayant fait venir jusqu’ici. Une subite envie de revoir ce dernier me tenaille et je ne peux m’empêcher de le ressortir de ma poche et de le palper entre mes doigts.
Le billet est froissé à force d’être plié dans ma poche et, hormis une petite déchirure apparue sur le côté de celui-ci en le dépliant encore une fois, rien de plus ne me saute aux yeux. Je ne parviens pas à percer le message qu’a voulu nous laisser l’homme d’Eglise avant de se donner la mort. Je retourne le bout de papier deux où trois fois entre mes doigts, analysant chaque millimètre de texture peinte, mais rien ne vient; pas la moindre hypothèse. Je ne parviens pas à percer le mystère qui nous a poussés à venir jusqu’ici. Les voies du Seigneurs sont impénétrables mon fils, me mets-je à songer, un sourire se créant sur la base de mon visage.
Je finis par replier soigneusement le billet en deux et le réglisse délicatement dans ma poche arrière droite et ressors ensuite la bague qui encerclait le papier de valeur. Je la fais rouler entre mes doigts, scrute attentivement chaque millimètre de cette œuvre de joaillerie, mais ne trouve guère plus d’explication et, abandonnant mes tentatives infructueuses de recherches de réponse, replace l’objet avec le dollar, dans mon pantalon.
La voiture entame le début d’un long contour, tournant de 180°, François ralenti sensiblement afin de laisser du jeu à la voiture pour ne pas glisser sur la chaussée humide et brillante. La surface argentée recouvrant le bitume se blanchit peu à peu et, au fil de notre évolution, commence à crépiter sous le poids de nos roues.
En me penchant en avant pour regarder dans le miroir du rétroviseur latéral qui se trouve de mon côté, à l’extérieur, je remarque que de fins rails se dessinent désormais derrière le véhicule. Une infime pellicule de neige recouvre la route et le paysage devant nous.
La verdure qui composait le décor autour de nous se transforme gentiment en un tableau watté, appelant à la quiétude et au silence. Les branches des sapins semblent peiner à supporter la couche gelée qui s’est déposée dessus, les contraignant à courber le dos. Les chants des oiseaux, jusque là si nombreux, se font de plus en plus discrets. Seuls quelques merles sifflotent encore sur le bout des branches.
La couleur foncée du goudron composant notre tracé routier disparaît lentement sous le long manteau blanc qui embellit la vallée et les montagnes alentours. Les reflets lumineux du soleil sur la masse livide se répercutent sur les pans montagneux en face et, par une sorte de jeux de miroirs, éclairent même les endroits les plus reculés.
François, craignant de ne plus pouvoir repartir, en cas de perte d’adhérence du véhicule, tente, tant bien que mal, de guider la Ferrari dans le second virage, succédant au précédent, mais en sens inverse. Ses mains agrippées au volant braqué tentent de stabiliser le châssis, secoué par les amoncellements de neiges qui se forment autour des roues. Des sabots se formant sous les gommes des pneus font patiner aléatoirement les roues, le temps pour le véhicule de glisser par dessus les obstacles de glace et éjecter la neige en trop sur les côtés. Des sauts dans l’accélération se font entendre, le moteur faisant tourner les roues dans le vide à toute allure avant de les refaire déraper. La voiture tangue à plusieurs reprises, alors que les témoins lumineux de l’ESP et de l’ABS s’allume à tout bout de champs, indiquant au passage le travail de font effectuée par le système de sécurité de l’engin de prestige.
François tente de reprendre le contrôle de la voiture dans la courbe enneigée, mais celle-ci, poussé par une trop grande inertie, finit par décrocher et glisser en travers de la route, amoncelant la neige devant nous et s’écartant rapidement du tracé du virage en direction d’une rangée de sapins menaçants. Sa main gauche tente aussi rapidement que possible de rétrograder les vitesses, tandis que de la droite, il tente de dévier la trajectoire du bolide, devenu totalement ingérable. Un long bruit sourd de frottement nous accompagne, émergeant de sous notre châssis et bourdonnant dans nos oreilles. De fortes vibrations commencent à secouer l’habitacle où nous sommes, remontant le long des dossiers en cuir de nos sièges. Les mains de mon compagnon pilote commence à trembler à leur tour sous les secousses qui nous malmènent et le volant effectue des accoups sous les chocs encaissés par le train de direction avant. La voiture de sport, montée sur les pneus d’été n’est pas faite pour se genre de conditions et nous démontre rapidement ses limites.
Un talus bordant la route se rapproche, dangereusement, latéralement, à grande vitesse, alors que nous continuons de glisser de travers, projetant la carrosserie du côté conducteur, en direction des arbres. L’impacte devient inévitable et nous ne parvenons pas à changer l’axe de notre trajectoire. La seule chose restante à faire étant de tirer le frein à main, ce qui aurait pour conséquence de nous faire partir en toupille en nous laissant un point de choc laissé à la chance; ce qui est impensable. Nous n’avons d’autre choix que de nous préparer à l’impact en nous tenant fermement à ce que l’on a à disposition.
Tout à coup, un nuage de neige s’élève du côté gauche de la voiture, tandis qu’un bruit sec et creux éclate. Notre véhicule est stoppé net contre le tronc volumineux d’un sapin et la tôle composant la portière de mon collègue se déforme subitement, pénétrant l’habitacle sur une dizaine de centimètres. La vitre de François vole en éclat dans un fracas se mélangeant au bruit du châssis percutant, à plus de cinquante kilomètres à l’heure, le bois composant la base de l’arbre, répandant des centaines de débris de verre sur nos genoux. Le pare-brise devant nous se fend d’une traite en gravant des fissures naissant de la brèche centrale. Les différents objets qui se trouvaient sur la banquette arrière sont projeté sur le côté du siège ou à terre, glissant sous le fauteuil du conducteur. Le corps de François se soulève sous l’impulsion et va heurter violement la tôle froissée de son côté de l’habitacle. Pour ma part, je subis une forte poussée au niveau de la nuque et ma tête va frapper l’épaule de mon coéquipier, f
aisant craquer les os de ma colonne vertébrale à divers endroits. Une sensation de secousse électrique me parcours l’échine et, le temps d’une seconde, un voile noir me cache la vue. Ma ceinture de sécurité me lacère la peau, se resserrant fortement au niveau de mon bas ventre, appuyant sur mon estomac.
Le mur de neige qui avait été projeté en l’air lors de l’impacte retombe, légèrement, en douceur, au pied de l’arbre et sur le toit enfoncé de notre voiture. Des milliers de cristaux scintillant défilent sous nos yeux encore ahuris par notre sortie de route inattendue. De la neige provenant des branches au-dessus de nous vient s’ajouter au balai de reflets qui brillent devant nous.
Je finis par me décrisper et relâche la poignée de porte que j’ai machinalement attrapée juste avant de percuter l’obstacle qui se tient toujours debout. Comment vas-tu, demande-je à François qui se tient la tête entre les mains.
Un bref moment de silence reste un instant en suspend, avant que mon ami ne prenne le temps de ressortir son visage de ses mains et de tourner son regard vers moi. Il ne me répond pas encore. Il tourne à nouveau sa tête et scrute abasourdit ses jambes, puis ses genoux. Il remonte ensuite son regard au niveau de son bassin et finit, à l’aide de ses mains par toucher son ventre et finalement, son torse.
Je…. je crois que ça va, finit-il par me répondre, d’une voix peu distincte et hésitante. Il semble traumatisé par cet incident, prenant du temps pour réaliser ce qui vient de se produire.
Viens, lui dis-je en ouvrant la portière de mon côté, sortons d’ici et allons voir cela depuis dehors. Un peu d’air frais ne nous fera que le plus grand bien, continue-je, me penchant sur le côté pour me dégager de mon siège et commencer à me redresser pour sortir de l’habitacle.
De suite, je constate, posant un premier pied dans la neige froide, une fumée grisâtre qui s’échappe devant la voiture, ainsi que par dessous et sur les côtés. Je crois que nous avons ruiné le moteur, dis-je, emprunté, à mon collègue. Nous allons devoir finir à pied, conclus-je, dépité.
Pendant que François se hâte de s’extirper de son siège pour sortir de mon côté du véhicule, sa portière étant totalement défoncée et impossible à redresser, je m’avance et contourne la Ferrari, prenant conscience des dégâts subits. Un pincement au cœur se fait ressentir à la vue de toute la tôle froissée qui se décline sous mes yeux attristés. En dépit du fait de n’avoir pu essayer de la conduire, cela me provoque une sensation étrange que de voir cette merveille de technologie et de style ainsi réduite au rang de simple boîte de conserve; n’ayant jamais eu la prétention de pouvoir rêver en posséder une un jour.
A l’extérieur, un vent froid souffle et s’engouffre entre les pans de montagne, rafraichissant d’avantage les couloirs des vallons à leurs pieds. La température est glaciale et ma peau, violacée par les frissons et les tremblements se rigidifient, irisant mes poils. Je finis par me retourner et demander à mon compagnon d’aventure, qui se trouve désormais sur mon siège de passager et s’apprête à sortir du véhicule accidenté, de nous prendre aussi les pulls que nous avons empruntés à long terme dans le magasin Lausannois.
Des particules de neiges en suspension, brassées par les rafales de vent, me picorent le visage et les avant bras. Les phares de notre bolide sont restés figés sur le tas de neige qui s’est formé devant notre capot et l’éclairent inlassablement, faisant jaillir la couleur pure de cet or blanc, fait en cristaux de glace. Un sifflement lugubre, provoqué par la brise, émerge des arbres sur lesquels est venue s’écraser la voiture. Rien que ce bruit suffit à me faire frissonner d’avantage et c’est avec un certain soulagement que je saisis le gros pull que me tends mon ami, une fois sortit de l’habitacle déformé.
Tandis que j’enfile le vêtement que je viens de recevoir, mon compagnon d’aventure contourne la voiture afin de prendre connaissance de l’ampleur des dégâts. Sa main se promène sur la carrosserie rutilante du bolide, alors qu’il passe derrière ce dernier, ne faisant aucun commentaire.
C’est foutu, l’entends-je dire tout à coup, alors que je passe enfin la tête à travers le col de mon pullover. On ne la ressortira jamais de là et même si on y parvient, je ne pense pas que l’on pourra la reconduire, poursuit-il d’un ton dépité. La roue arrière gauche touche carrément le châssis et la barre de renforcement qui passe dans les portières semble être déformée, insiste-t-il, soulignant ainsi ses premières constatations à haute voix.
Mais, alors que je m’avance lentement en sa direction, il se redresse et, une main placée sur sa hanche et l’autre sur son front, il commence à regarder au loin, longeant la suite du trajet des yeux.
Combiens de kilomètre nous reste-t-il encore d’après ta carte, me demande-t-il finalement, abaissant son bras et venant le placer, comme son autre bras, sur sa hanche. Moins d’une quinzaine, lui répons-je du tac au tac, m’étant déjà amusé à calculer cette distance peu avant.
Je vais toutefois chercher la carte restée sur le tableau de bord de la Ferrari et la déplie dans le vide. Il y a un petit bled du nom de Rive Haute, non loin de là, on y trouvera peut-être de quoi terminer notre trajet ou sinon de quoi nous abriter pour la nuit, lui dis-je. Regroupons les affaires et ne nous attardons pas d’avantage par ici, conclus-je, repliant la carte.
Passant alors la tête dans l’habitacle du véhicule, agenouillé sur le siège avant droit et penché par dessus le dossier du fauteuil passager, je réunis les diverses affaires que nous avons regroupé jusqu’ici et, en place la moitié dans le sac de sport et le solde dans le sac de montagne, afin d’équilibrer les charges. Je garde les deux vestes polaires que nous sommes parvenus à dérober dans le petit magasin Lausannois et en transmet une à mon ami.
Les affaires rapidement empaquetées, je noue soigneusement les ficelles qui referment chaque sac et propose l’un d’entre eux à François, me chargeant du second, que je hisse sur mes épaules. Abandonnant la voiture, après avoir pris soin d’éteindre les phares pour ne pas la rendre plus visible qu’elle ne l’est déjà, nous commençons notre marche à pied, brassant la neige à chaque enjambée.
Rapidement, l’humidité froide de la masse poudreuse qui recouvre la route commence à transpercer le fin tissu de mes chaussures et s’attaque à mes chaussettes qui se font de plus en plus moites. François ne semble pas souffrir du même problème, ses chaussures étant faites de cuir et restant apparemment étanches. Je ne me plains pas, je sais qu’il ne s’agit là que d’un aléa de plus dans notre périple, toutefois, ce n’est pas l’envie qui m’en manque.
Il doit être gentiment six heures du soir, la luminosité disparaît au fur et à mesure que le soleil descend et passe derrière les sommets des montagnes, imposant leur silhouette titanesques et projetant leurs ombres étirées sur la vallée. Un éventail de rayons de lumières s’étend en arrière plan, perçant les nuages qui s’entassent contre le flanc des monts inertes. Une couleur de feu remplit le ciel et se dégrade peu à peu, nous offrant un spectacle de toute beauté.
Privé ainsi du soleil, évoluant dans le manteau obscur qui s’empare de la région, la température chute rapidement et, les muscles crispés, il nous devient de plus en plus difficile d’avancer. Nos jambes s’alourdissent et nos bras se rapprochent de nos bustes pour se plaquer contre nos vestes rembourrées afin de garder un maximum de chaleur. La paire de gants que nous portons chacun nous permet de conserver nos mains au chaud, mais le vent qui s’abat frontalement malmène nos habits et s’engouffre dans les moindres failles disponibles et nous transit de froid. Nous devons marcher tête baissée afin de ne pas être gêné par la neige qui fouette nos visages.
Bien que nous marchions côte à côte sur la route, j’ai peine à comprendre les mots de mon compagnon d’aventure, lorsque celui-ci me fait part d’un problème qui le taraude. Le vacarme incessant des rafales, de plus en plus soutenues, du vent, masquent nos voix. Il finit par s’arrêter, m’attrapant par le tissu de ma veste et m’explique avoir un cas de conscience quant aux nombreuses traces que nous laissons derrière nous dans le sol enneigé.
En me retournant, après avoir mis un léger temps à comprendre et déchiffrer les paroles de mon compère, je finis par relever les yeux et découvre, partant de la carcasse de la voiture, à une centaine de mètres de là, deux rangées de pas bien distinctes et menant jusqu’à nous. Je n’ai absolument pas pensé à ce détail, m’exclame-je horrifié.
J’ai une idée, me crie alors François. Passe-moi la corde que tu as mis dans ton sac, m’ordonne-t-il gentiment. Je dépose mon fardeau à terre et, après avoir défait la cordelette qui le referme, commence à fouiller dedans pour en extraire le bien demandé.
Pendant ce temps, François se dirige vers un sapin qui se trouve à proximité de nous et en casse une épaisse branche, longue de plus de deux mètres. Voici notre râteau, s’écrie-t-il, arborant un vaste sourire sur son visage enfouis dans sa capuche aux rebords poilus. Je comprends de suite son idée et fouille dans ma poche pour en sortir le couteau à cran d’arrêt pour couper la corde en deux parties égales, que nous accrochons ensuite à chaque extrémité de la branche.
Nous reprenons ensuite notre parcours en direction du prochain village situé sur cette route et tirons derrière nous la branche massive, supprimant ainsi les traces de notre passage. Toutefois, nous n’avons pas eu le courage de revenir sur nos pas afin d’effacer les premiers cent mètres effectués. Ceux-ci ne devraient pas spécialement nous porter préjudice, ne s’éloignant pas de la route et pouvant laisser croire qu’une seconde automobile nous aurait pris avec. Un léger rail marqué dans la masse neigeuse permet de nous traquer, mais nous comptons sur le temps pour nous aider et invoquons, tous deux, silencieusement, le ciel pour une giboulée de flocons.
La pente, suivant le profil irrégulier du paysage, se corse progressivement, soumettant nos muscles des jambes à un effort accrus. Mes pieds, engourdis par le froid, me procurent une sensation de douleur à chaque fois qu’une de mes semelles de chaussures rencontre le sol. Des fourmillements commencent à se répandre dans mes chevilles et mes doigts de pieds ne semblent plus offrir de répondant. Ma démarche se fait de plus en plus rigide et le poil du sac accentue cet état.
Le niveau de neige recouvrant la chaussée s’épaissit à chaque enjambée que nous faisons et, au bout du premier kilomètre parcourus, nous ne distinguons presque plus nos chaussures, une fois enfoncée dans le manteau blanc. Chaque nouveau pas soulève des poignées de poudre blanche qui retombent avec légèreté sur le sol gelé. Un bruit sourd et craquelant se fait entendre dès que nos chaussures s’appuient sur la surface cristalline, avant de s’enfoncer.
Je suis transit de froid et mes muscles se raidissent de plus en plus, à tel point que des crampes apparaissent au niveau de mes cuisses. Mes dents claquent sous la crispation de ma mâchoire; mon corps entier est soumis à des tremblements soutenus. Mon souffle se fait court et le nuage de vapeur qui se forme à chaque expiration que j’effectue s’amoindrit pour se muer en de plus petites manifestations, plus fréquentes.
François semble aussi souffrir du froid et des rudes conditions qui nous sont imposées, mais il garde son éternel petit sourire en coin et tire, sans broncher, sur l’embout de corde qu’il est chargé de gérer afin de passer notre râteau improvisé derrière nous.
Sentant mon regard se poser sur lui, il redresse un instant la tête, avant de la rebaisser et fixer à nouveau le sol, sans prononcer un seul mot, se contentant d’avancer et de sourire continuellement.
La route longe désormais une falaise qui s’étend sur notre droite sur un kilomètre à peu près, effectuant de petits virages, tandis que sur notre gauche, la pente raide montagneuse semble vouloir nous presser dans le vide. Une coulée de neige brunie par la terre emportée lors du glissement de terrain, recouvre la chaussée, se perdant dans le fossé. Un sapin incliné témoigne de la puissance de ce mouvement dû au réchauffement du sol et de la fonte de la couche neigeuse, déclenchant des plaques de neige qui emporte tout sur leur passage. De grosses pierres jonchent le sol, ensevelies sous le drap blanc qui s’étale en travers de notre chemin.
De la pointe du pied je tâte la masse froide entravant notre trajectoire et tente de définir s’il est prudent de passer dessus ou si un encordage s’impose, afin de ne pas prendre le risque de glisser et basculer dans le fossé qui dévale à pic. Une couche de quelques millimètres en surface est solide, mais passé cette fine couche, la neige semble lourde et humide. Je suis un peu sceptique et m’apprête à défaire la corde qui nous sert à tirer la grosse branche derrière nous pour effacer les traces de nos pas. Mais, avant d’avoir le temps de réagir, François qui s’impatiente d’aller se mettre à l’abri et se réchauffer, me passe à côté et commence à escalader le monticule de neige afin de le traverser.
La pente glacée craque sous le poids de mon ami et quelques blocs, durcis par le vent, se détachent et glissent dans le vide, à nos pieds. A l’aide de ses mains gantées, il tente d’assurer chaque pas en s’agrippant tant bien que mal, mais l’exercice est périlleux. Donnant de violents coups de pieds afin de planter l’embout de sa chaussure, il progresse lentement, prenant soins de ne pas regarder par dessus son épaule pour ne pas avoir le vertige.
La tension est à son comble lorsqu’une bourrasque de vent vient se glisser entre son corps et l’amas neigeux qui bloque la route, le déséquilibrant un instant, avant qu’il ne parvienne de justesse à se cramponner à un bout de racine qui dépasse du sol. C’est le cœur haletant que je le vois enfin terminer ses acrobaties et arriver de l’autre côté.
A toi, me dit-il ensuite, me précisant de lui lancer en premier l’extrémité de corde qu’il tirait jusqu’ici, ainsi que la grosse branche; mon embout allant me servir de sécurité pour le rejoindre.
Je m’exécute et lui lance ce qu’il me demande, avant d’enjamber à mon tour l’épaisse couche devant moi. Comme lui, précédemment, je me couche contre la paroi gelée et commence à avancer lentement, tentant d’atteindre sa main, tendue en ma direction.
Parvenu de l’autre côté, étonnamment sans rencontrer d’embûche, je remercie mon compagnon pour son aide et nous reprenons notre marche.
Au loin, à plus d’un kilomètre d’ici, dans la faible clarté rougeoyante du coucher de soleil qui s’achève, brillent les toits blanchit du petit village de Fontaine-Dessus, qui précède de peu celui de Rive Haute. Une vingtaine de maisonnettes, tout au plus, sont regroupées de manière serrées, bordant la route.
Ne nous arrêtons pas encore, me propose alors mon compagnon d’aventure. Allons jusqu’au village suivant, ainsi, nous pourrons prendre le temps de réagir si une milice viendrait à découvrir la carcasse de la Ferrari et parviendrait à suivre nos traces, malgré nos efforts pour les planquer, poursuit-il. Ils chercheront certainement en premier à s’assurer que nous ne sommes pas cachés dans une de ces maisons, dit-il encore. Avec le silence qui règne par ici désormais, il ne sera pas difficile de les entendre arriver avec tout leur attirail, termine-t-il, attendant mon approbation, que je ne tarde pas à lui donner.
Mais, alors que nous persévérons à marcher le long des pants enneigés, nous croyons deviner, se répandant dans les airs avec légèreté, un sifflement humain. De suite je place ma main devant la poitrine de mon collègue afin de le stopper dans son élan.
Entends-tu ce bruit, lui-demande-je alors, à peine arrêté. On dirait qu’il provient de devant nous, mais je ne vois personne, continus-je à mi-voix, me rapprochant de l’oreille de mon acolyte pour que seul lui puisse m’entendre.
Oui, me répond-t-il, après quelques secondes à faire silence et à écouter le vent transporter cette mélodie aigüe. Pourtant, je ne vois personne devant nous et la pente est si raide, me dit-il, laissant sa voix en suspends, avant de terminer en répétant qu’effectivement, il lui semble bien reconnaître le son d’un sifflement harmonieux.
Nous restons un instant sans trop savoir que faire et surtout comment réagir, ne nous attendant pas du tout à ce genre de situation. Comment jauger le danger lorsque celui-ci est invisible et qui plus est, sifflotant un air de musique; les proies qui paraissent le plus vulnérables, ne sont-elles pas les plus dangereuses, bien souvent ?
Nous décidons de quitter un instant la route, abandonnant notre râteau fait maison et de gravir sur quelques mètres la pente qui s’élève sur notre gauche, afin de nous rapprocher d’une lignée d’arbres, nous permettant de nous camoufler derrière, pour observer en toute discrétion.
Une fois de plus, une poussée d’adrénaline nous redonne suffisamment d’énergie pour nous élancer à pas rapides sur le terrain en pente, nos chevilles s’enfonçant pratiquement jusqu’aux genoux dans la neige, transperçant la couche cartonneuse sous notre poids. Ne prêtant plus attention aux douleurs enflammées qui parcourent les muscles de nos jambes, alourdis par nos sacs, que nous devons plaquer contre nos ventres, afin d’éviter que les objets à l’intérieur ne s’entrechoquent et fassent du bruit, nous évoluons ainsi sur une centaine de mètres.
Essoufflés, le cœur tambourinant dans nos cages thoraciques, nous nous accroupissons derrière les feuillages enneigés et, de la main, tentons de nous dégager discrètement une brèche, balayant le surplus neigeux, afin de tenter d’apercevoir l’origine de cette mélodie enjouée.
Devant nous ne se trouve qu’une vaste étendue en dévers, la neige recouvrant le tout ne semblant nullement défigurée par une quelconque trace de pas, hormis celles de chevreuils en quête de nourriture.
La luminosité disparaissant, il devient difficile de distinguer clairement les formes, mais dans le cas présent, l’endroit n’indique aucune présence. Et pourtant, le sifflement nous parvient toujours et ne s’estompe pas. Je crois même finir par reconnaître ce vieil air; il me rappelle ma grand-mère. Il s’agit d’un ancien succès du fameux pianiste de jazz, Ray Charles, qui s’intitulait « Georgia », en contestation avec les lois ségrégationnistes qui sévissaient jadis dans l’état du même nom, aux Etats-Unis d’Amérique. Cela fait bien une bonne dizaine d’années que je ne l’ai plus entendu, depuis le décès de ma grand-mère. J’en suis presque arrivé à en oublié que cette chanson avait bercé mon enfance.
Un homme qui apprécie Ray Charles ne peut pas être quelqu’un de mauvais, me dis-je, tout en persistant à le chercher des yeux.
Soudain, un faible bruit de craquement de neige sous une chaussure attire notre attention en direction d’un replat qui nous surplombe une vingtaine de mètre plus haut et s’étend sur toute la longueur de la prairie. Il doit s’agir d’un des très nombreux sentiers pédestre qui sillonnent les pentes montagneuses. Ce qui explique pourquoi nous ne parvenions pas à le dénicher plus tôt.
Le haut du corps d’un homme robuste, au dos voûté et à la démarche chaloupée, nous apparaît, le reste de ses membres étant dissimulés par le rebord du replat qu’il emprunte. Il marche en notre direction, à une bonne poignée de minutes de nous. Un long objet est appuyé sur on épaule en équilibre et dépasse derrière lui, par dessus sa tête. Il porte un chapeau, apparemment de paille, un gilet en mouton retourné, une chemise rayée verte et fume du tabac à l’aide d’une petite pipe. De grosses moustaches barrent son visage à mi-hauteur, légèrement recourbée sur leurs embouts.
Que faisons-nous, interroge-je mon ami, un peu dépassé par cette situation cocasse. Penses-tu qu’il s’agisse d’un traquenard, lui demande-je. Je trouve étrange ce type qui sifflote joyeusement et semble insouciant de la situation actuelle, sans parler du fait qu’il ne soit pas parti avec les autres ou qu’une milice ne l’ait pas interpelée, laisse-je sous-entendre, pour conclure.
Je ne crois pas qu’il soit un danger pour nous, me répond simplement François, qui ne quitte pas l’individu des yeux. Tentons de nous approcher discrètement de lui et de l’alpaguer par surprise, nous pourrons ainsi peut-être en apprendre d’avantage sur ce qui se passe, me dit-il ensuite. Ce gars à réussit à rester sans se faire prendre, essayons de savoir pourquoi et surtout comment, poursuit-il. Mais attention, ne relâchons pas notre garde et tenons-nous prêt à nous défendre en cas d’entourloupe ou de geste suspect de sa part, conclut-il.
A ces mots, François se relève et, après m’avoir demandé de venir avec lui, commence à gravir à nouveau la pente pour rejoindre le sentier qui passe un peu plus haut. La ragée d’arbres s’étend au-delà du petit chemin de campagne, ce qui va nous permettre de nous dissimuler derrière en attendant que le gars nous tombe sous la main. Il nous faut toutefois faire vite, la forte inclinaison du terrain jouant en notre défaveur.
Après deux à trois minutes de courses contre nos propres limites physiques, mon compère arrive le premier à la limite du sentier et parvient de justesse à bondir sur l’individu, le plaquant au sol, avant que ce dernier ne nous découvre et s’enfuie.
Une lutte s’ensuit afin de maintenir l’homme au sol, mais la force supérieur du type finit rapidement par prendre le dessus sur le gabarit élancé de François. Quelques coups de poings viennent se fracasser bruyamment sur la mâchoire et sur le nez de mon compagnon d’aventure, avant que je ne parvienne à leur hauteur et assainisse un grand coup de pied dans le ventre de l’étranger. Lui coupant momentanément le souffle, je parviens à le faire basculer sur le côté, libérant ainsi mon ami d’entre les jambes musclée de son agresseur. Un fin flot de sang coule du nez de François et une marque rougeâtre se forme sur sa joue gauche, témoignant de la violence des coups reçus.
Un peu choqué par cette maltraitance, mon compagnon de route se relève avec peine, s’appuyant de son bras droit sur son genou pour se redresser. Il s’avance vers l’homme assis à terre, qui se tient l’estomac en tentant de reprendre sa respiration et commence à lui demander qui il et ce qu’il fait par ici.
Le gars, surpris par les questions de mon collègue, se met à crier en nous demandant pour qui nous nous prenons, ne paraissant pas mesurer l’ampleur de la situation. Sa voix, tant enragée que tremblante, laisse deviner son mécontentement et son incompréhension.
Lorsque je m’approche de lui pour l’aider à se relever et lui monter que nous n’avons aucune animosité à son égard, en lui expliquant notre geste, celui-ci place ses mains devant son visage pour se protéger. Etonné par sa réaction, je ne peux m’empêcher de m’arrêter d’avancer, en marquant un petit temps d’hésitation, avant de me reculer à nouveau, pour retrouver mon emplacement d’origine.
N’ayez crainte, lui dis-je, plaçant instinctivement les bras en avant, écartant les doigts, comme pour lui confirmer de visu ne pas détenir d’arme.
Nous lançant un regard mélangeant la crainte et la soumission, notre mystérieux inconnu se remet sur ses pieds et, prenant garde à ne pas rompre l’espace de sécurité qui nous sépare tous trois, se tient face à nous, silencieux, aux aguets.
Jetant un regard sur ma droite, d’où venait l’individu, je découvre une longue tige de bois, épaisse et soigneusement lissée pour ne plus contenir la moindre écharde. Ä chaque bout de cette dernière se trouvent deux cordages, pris dans des encoches et, étant tout deux reliées à des sceaux en acier. Une mare de liquide s’est répandu sur le sol, se mélangeant discrètement à la neige, faisant fondre celle-ci par endroits. Un des récipients est totalement vide, tandis que l’autre contient encore un fond de lait.
L’homme bourru finit par nous dire qu’il est un simple paysan et que, quelque soit notre démarche, cela ne l’intéresse pas et que, de par notre faute, il lui faut à nouveau retourner chercher du lait à l’étable qui se trouve quelques kilomètres plus haut, au sommet de son alpage.
Il s’avance légèrement, me fixant du regard, son visage exprimant toute sa contrariété et, ne me quittant pas un instant des yeux, se penche pour ramasser son matériel et sa pipe qui s’est enfouit sous l’épaisse couche de neige.
Excuse-nous, lui dit alors François, d’un ton paraissant sincèrement désolé. Nous avons besoin de quelques renseignements lui explique-t-il ensuite et, après lui avoir brièvement raconté notre quêtes et les événements qui en font les fondements, lui demande de nous raconter ce qu’il sait.
Le paysan marque un temps d’hésitation et reprend sa position normale, nous parlant sur un ton amer en premier lieux, puis en s’adoucissant avec les minutes, avant de finir par devenir presque amical, oubliant de peu notre altercation.
Malheureusement, après plus d’un quart d’heure de conversation, nous ne parvenons pas à en savoir d’avantage, si ce n’est qu’il se prénomme Marius et que les terres avoisinantes lui appartiennent pratiquement toutes. Une chose me surprends cependant dans son récit; le fait qu’il ne semblait absolument pas, jusqu’ici, se douter un instant de ce qui se trame dans nos régions. Il avoue effectivement avoir constaté la disparition des gens, mais ne s’est pas fait plus de mourons que cela. Il se justifie en expliquant la difficulté de sa profession et le caprices de la météo qui le forcent à travailler parfois plus d’une quinzaine d’heures par jours.
Lorsque nous évoquons la présence des milices, il ne semble pas nous croire, ne les ayant jamais vu de ses propres yeux. Par contre, une fois de plus, quand nous lui demandons comment il a fait pour y échapper si longtemps, il nous répond ne pas savoir, mais, si ce que nous racontons est juste, précise-t-il, alors il ne peut être concerné, n’utilisant pas d’électricité chez lui, si ce n’est l’énergie produite par ses capteurs solaires; le reste étant généré par des turbines placées dans divers cours d’eau ou encore chauffé au feu de bois.
Malgré nos présentations houleuses, le paysan finit par ne pas manquer à la bonne réputation que bénéficie les hommes de sa profession et nous invite à nous réchauffer chez lui, afin de constater par nous même son installation personnelle lui offrant cette autonomie énergétique.
Nous acceptons sans hésiter, un peu embarrassés par notre entrée en matière un peu primitive, mais rêvant d’un bon feu de cheminée. Je crois que je vendrais père et mère pour me réchauffer, s’exclame finalement mon compagnon d’aventure, avant d’afficher son plus beau sourire.
Nous profitons de la demi-heure de marche dans la neige pour rejoindre une ferme située en retrait du village de Rive Haute, en lisière de forêt, pour faire plus ample connaissance. Cela fait du bien de pouvoir s’adresser à une autre personne que mon éternel ami de route, même si la rencontre n’est qu’éphémère.
Sa demeure est ancienne et les murs défraîchis ne manquent pas d’attirer mon attention. Il s’agit d’une petite ferme sans grande prétention, affublée d’une minuscule grange, perpendiculaire à la maison et qui se termine par un avant toit où sont entreposés deux tracteurs, marqués par le cycle des années. Un petit ruisseau s’emble s’écouler non loin de là, nous contant sa fougue dans un chant paisible. Un tas de fumier lutte contre la neige, laissant, comme le ferait un volcan, son sommet dégagé. Une barrière de bois entoure un enclos où doit se prélasser un cheval les jours de grand ensoleillement. Il n’y a pas de voiture dans la cour où nous nous trouvons; juste un puits à eau, surmonté d’une poulie, autour de laquelle est enroulée un corde, plongeant dans les abysses du cercle de pierre, témoignant du côté rustique de notre hébergeur. Un chien nous attend impatiemment, batifolant dans la neige et remuant de la queue à tout va, en nous voyant. Il s’agit d’un sympathique labrador, au pelage détrempé, virant plus sur le brun foncé que sur la couleur crème qu’il doit arborer en temps normal. Il n’aboie pas et se contente de petits couinements de joies en guise de fête à son maître, se courbant en avant et frottant son long museau doré dans la masse froide et blanche qui recouvre le sol.
Venez, aidez-moi, nous dit le paysan, prenant soin de caresser son chien au passage, en se dirigeant en direction de la grange. Il nous faut remplacer une partie du lait que vous m’avez fait perdre sur la route, nous lance-t-il ensuite à la figure, sur un ton de reproche, avant d’ouvrir la porte du bâtiment agricole.
Une odeur de foin nous parvient instantanément puis une sensation de chaleur nous submerge, alors que l’intérieur de l’entrepôt est entièrement plongé dans le noir. Marius disparaît quelques secondes dans la pénombre avant que ne s’allume une faible lumière, éclairant timidement d’une coloration orangée, le gros de la grange.
Comme je vous l’expliquais sur le chemin en venant, l’électricité de cette grange est entièrement solaire, vous pouvez par ailleurs apercevoir la génératrice à vos pieds, sur votre gauche, ainsi que l’armoire de stockage, juste à côté. Cette installation m’avait coûté une petite fortune, mais j’en suis bien content, nous dit-il, lâchant l’interrupteur commandant la lumière.
Puis, s’avançant vers nous et nous dépassant pour accéder à la partie s’étendant sur notre droite, il s’approche d’une grande bâche verticale qui sépare la grange en deux et, la soulevant en son coin, passe derrière, nous invitant à en faire de même.
Nous avançant à notre tour de l’autre côté du rideau de plastique, nous découvrons deux petits enclos tapis de paille, renfermant, pour le premier, deux petites chèvres, dont l’une semble bientôt devoir mettre bas et, pour le second, un cheval de traie. Une triple barrière de bois les sépare, s’élevant sur plus d’un mètre cinquante et rejoignant une large poutre centrale soutenant le plafond. Un fer à cheval est cloué sur la surface verticale de bois.
Aidez-moi en me passant le sceau à côté de vous, nous dit le paysan, passant dans l’enclot des chèvres, un petit tabouret un peu spécial à la main. Celui que vous voyez là, nous confie-t-il en prenant place sur son siège et nous désignant le cheval du regard, s’appelle Ferdinand III, c’est mon ami, mon aide de travail et surtout, mon unique moyen de transport, fidèle depuis plus de dix ans déjà.
A peine lui ai-je tendu ce qu’il demande, qu’il saisit la plus fine des deux chèvres et se met à traire cette dernière, manipulant les pis avec précision et délicatesse. Nous le regardons faire, n’osant parler, de peur d’effrayer l’animal, pourtant calme et se laissant manipuler sans résistance.
Il ne faut pas beaucoup de temps à l’homme de ferme pour obtenir un fond de lait suffisant pour notre consommation jusqu’au lendemain et, après avoir remercié comme il se doit la chèvre, il se relève, tenant le récipient en métal dans sa main. Vous m’en direz des nouvelles, nous dit-il, nous tendant fièrement le fruit de son labeur, encore tiède.
Bien, allons nous mettre au chaud dans ma demeure et mangeons quelque chose pour nous remettre d’aplomb, nous dit-il ensuite, reprenant le chemin du retour en direction de la sortie de la grange. Nous le suivons jusqu’à l’extérieur et le regardons refermer la porte derrière lui, afin de ne pas laisser entrer le froid, à cause des animaux.
Traversant la coure, accompagné par Filou, le fidèle compagnon à quatre pattes de notre hôte, nous nous rendons sur le patio de l’entrée de la fermette de bois. Les marches du petit escalier menant à la porte principale de la demeure, grincent sous nos pieds, tandis que raisonnent les bruits sourds émis par nos talons. De la terre à demi sèche recouvre la quasi totalité du plancher qui devance l’antre de la maison, témoignant de l’absence d’une femme dans la vie de notre paysan. Un long câble noir descend de l’avant-toit en longeant la façade du mure, pour venir disparaître en contrebas, à travers les larges planches grisâtres, sous nos pieds.
Il s’agît du fil qui conduit l’électricité fournie par les capteurs solaires sur le toit à la génératrice, me lance soudain l’agriculteur, ayant remarqué mon air intrigué en regardant ce bout de câblage. Comme je vous l’ai expliqué, je ne consomme que l’énergie que je fabrique, précise-t-il encore, avant d’empoigner le levier qui sert à ouvrir le rabat de protection contre les mouches, situés avant la porte d’entrée. La première encadrure renfermant les mailles de finement tressées afin d’empêcher les intrusions d’insectes s’écarte rapidement dans un fin grincement, laissant s’afficher la peinture écaillée de la porte principale, cachée derrière.
Il n’y a pas de poignée à la porte d’entrée, juste un trou où devait se trouver une serrure auparavant. Un simple fil pendouille lamentablement de ce dernier, relié de l’autre côté au levier servant de fermeture. D’une légère traction dessus, le paysan soulève la tige de métal bloquant l’ouverture et, après avoir entendu le déclic du loquet se dégageant, pousse sur la surface pivotante, nous invitant à entrer, après avoir sifflé son chien afin que celui-ci ouvre la marche.
Devant nous s’étend une vaste pièce plongée dans l’obscurité. Une petite fenêtre, en face de nous, éclaire faiblement le centre de l’habitat, laissant pénétrer les rayons de lumière au compte-goutte. Une couche de suie et de poussière recouvre le verre jaunis de cette dernière, faisant ressortir les nombreuses toiles d’araignées qui se sont tissées au fil du temps le long des longues poutres apparentes qui composent le plafond. Les stries de lumières rectilignes, qui se tracent à travers la pénombre, sont entrecoupées de papillons virevoltant et de mouches en quête de nourriture, attirés par la luminosité et percutant sans répit la surface de verre.
Un vieux tapis de sol circulaire jonche le sol, à peu près au centre de la pièce, une table ronde trônant dessus, avec deux chaises dépareillées en bois, pour unique compagnie. Un vieux livre refermé se trouve sur le plateau de la table, une plume d’oie servant de marque page, dépassant.
Il n’y a ni télévision, ni radio dans ce petit salon rustique et vide; pas même une horloge pour entrecouper l’absence de bruit qui perdure entre ces murs. Un silence incommensurable règne dans cette demeure, où seul le bourdonnement des insectes, parvenus à pénétrer, malgré la moustiquaire à l’entrée, raisonne inlassablement.
Une forte odeur de moisissure nous parvient soudainement sur le pas de porte, nous faisant, un instant, reculer d’un pas, avant de nous ressaisir pour nous élancer, malgré nous, dans cette puanteur. On dirait un mélange de pomme de terre pourrie, allié avec des relents de lait caillé, le tout, surmonté par un parfum amer de transpiration. Les premières minutes que nous passons dans cet endroit sont un vrai supplice et, excédé par ce surplus de senteurs, je finis par devoir placer discrètement mon poignet devant mon nez afin de ne pas me trouver mal.
Heureusement, à cet instant, François, apercevant une pochette de tabac à rouler, a une idée salvatrice et, sans hésiter, demande l’autorisation de se rouler une cigarette pour se la fumer de suite. L’homme de campagne accepte et profite de cette excuse pour tasser le fond d’une pipe de bois avec du tabac spécial et, d’un air emplit de soulagement, aspire quelques bouffées, avant de recracher par saccade la douce fumée sucrée. La partie baignant dans le flot de lumière, où il se tient debout, se remplit rapidement d’un nuage grisâtre, embaumant l’atmosphère d’encens. L’air devient enfin un peu plus respirable, même si pour cela, il a fallut troquer la puanteur qui y régnait avec une autre forme de supplice nauséabond.
Remarquant que François a déposé son sac à dos près de l’entrée, je décide d’aller y déposer le mien à côté afin de regrouper les affaires et ne pas nous imposer. Le chien, intrigué par mon odeur corporelle me suit, la truffe collée à mon pantalon, analysant chaque molécule ayant pu laisser une senteur particulière.
L’homme prend place dans un vieux canapé recouvert d’un drap de lit, aux motifs estompés par l’usure. De sa main libre, il nous désigne les chaises qui entourent la table centrale et, accompagné d’un regard amical, nous invite à prendre place. Puis, s’appuyant confortablement en arrière, commence à nous questionner sur la suite de notre périple, tirant quelques bouffées supplémentaires sur sa pipe rougeoyante. Il semble particulièrement curieux quant à notre départ; bien que le ton de sa voix et la tournure de ses questions ne tendent pas à laisser deviner une quelconque impatience, bien au contraire. La solitude semble lui peser et nous ne tardons pas à comprendre ses craintes. Bien qu’il ne semble pas habitué à avoir de la compagnie, il apparaît comme évident que la disparition subite de tout son entourage l’ait affecté et, à travers l’attention qu’il nous porte, nous laisse imaginer quelle est sa vie désormais. Il ne tarde par ailleurs pas longtemps avant de nous proposer le gîte et le couvert indéfiniment en contrepartie de menus services, sous forme de participation active à la vie quotidienne et aux obligations de la ferme. Toutefois, afin de ne pas créer de malentendu, François, profitant d’un instant de silence, lui exprime notre gratitude face à sa proposition et à l’accueil qu’il nous a réservé jusqu’ici, mais insiste à nouveau sur le fait que notre quête est un défi contre le temps et que nous ne pouvons nous permettre de rester indéfiniment ici; tôt ou tard, les milices finiront par retrouver notre trace et il nous faut continuer sans cesse à avancer pour leur échapper.
Le paysan, hochant la tête lentement, avant de reprendre quelques bouffées de tabac, nous fait part de sa compréhension et nous précise qu’il nous fournira l’aide nécessaire à notre aventure, mais que, contraint par ses animaux, il ne pourra nous accompagner au-delà des limites du village; sa vie ayant toujours été ici même.
Nous échangeons à cet instant un bref regard avec François et, sans avoir besoin de nous parler, semblons estimer tous deux que cette option reste préférable, malgré le fait que des bras supplémentaires sont toujours les bienvenus, en cas de problèmes. Mais il serait trop risqué de se hasarder à augmenter notre binôme, restant encore suffisamment petit pour passer discrètement entre les mailles des filets, tendus par les milices. Pour être franc, je crois même que je craignais devoir trouver un stratège afin de nous subtiliser à sa compagnie et, c’est avec soulagement que je l’écoute nous expliquer son désintérêt à partager la suite de notre épopée.
Finissant à peine sa dernière phrase, notre hébergeur, se penchant en avant, dépose sa pipe encore fumante sur le sol, juste à côté de son divan et, s’appuyant sur les accoudoirs rembourrés dissimulés sous le drap, se lève. Ses genoux craquent sèchement et le voilà qui s’élance pour traverser la pièce en nous demandant de rester un instant à l’attendre.
Parvenu devant une porte au trois-quarts refermée, il appuie de sa main sur la surface lisse de bois et ouvre cette dernière, faisant ainsi apparaître un grand frigidaire rectangulaire, aux rebords arrondis, placé verticalement, dans un coin de ce qui ressemble à une petite cuisine. Affublé d’une longue poignée argentée et brillante, il semble sortir tout droit d’un vieux film des année soixante. Un long câble électrique en sort à l’arrière et va se connecter sur un tableau électrique devant certainement être alimenté par des éoliennes ou des capteurs solaires, comme nous l’avait expliqué Marius, sur le chemin du retour. Une petite fenêtre sans rideau éclaire la face latérale de l’armoire rafraîchissante, ainsi qu’une partie du plan de travail qui s’étend au delà.
De ma place, je parviens encore à distinguer un lavabo en métal, ainsi qu’un robinet chromé. Un alignement de bocaux vides se trouve appuyé le long du mur, derrière la partie métallique permettant de déposer la vaisselle en attente de séchage. Un vieux torchon noircit pend contre le frigo, sur le côté de celui-ci, faisant guise de linge pour les mains, à première vue. Un bout de l’écuelle rouge du chien dépasse dans le cadre de la porte, faisant face au réfrigérateur. Le corps de chauffe de deux plaques de réchaud à gaz se devine en arrière plan.
Notre nouveau bienfaiteur a passé derrière le mur qui nous sépare, je ne peux plus l’apercevoir; seul une partie de son ombre s’étend encore le long de la façade. Des bruits de papier froissés et d’eau remplissant une jarre ou un récipient se font entendre, avant d’être succédés par des sons lourds et étouffés; comme si quelque chose tapait dans le mur. Après quelques instants de silence, des petits craquements se mettent à raisonner avec discrétion.
Juste avant d’apercevoir notre hébergeur réapparaître dans l’encadrure de la porte, la lumière de la petite fenêtre de la cuisine entourant sa silhouette bourrue, cachant les traits marqués de son visage, nous commençons à humer une légère odeur de bois crépitant dans une cheminée et devinons aisément de quoi provenait ces petits bruits que l’on devinait..
Passant devant la porte d’entrée, le paysan, de retour de la cuisine, profite de l’occasion, voyant que nous semblons quelque peu dérangés par les différentes sortes de fumées qui s’emparent de la pièce, pour l’ouvrir et aérer un minimum l’endroit. Dehors la nuit s’est peu à peu appropriée les paysages enneigés qui nous entourent et s’étend désormais par delà la chaîne montagneuse qui nous fait face et dont nous ne distinguons plus les sommets.
Le chien, étant allé, préalablement, tranquillement se coucher au pied du canapé où siégeait son maître, sentant l’air frais de l’extérieur lui frôler la truffe, ouvre un œil et relève sa gueule, jusqu’ici reposant entre ses deux pattes avant. Après quelque hésitation, il finit par se lever, apparemment un peu engourdis et s’avance vers le paysan, en remuant faiblement de la queue. Marius tient un instant la porte ainsi ouverte, le temps pour son chien de se placer une poignée de seconde sur le pas de porte et humer les parfums volatils transportés par le vent, avant de s’avancer dans la nuit.
Se retournant après avoir refermé au trois-quarts et bloqué l’antre, à l’aide d’une chaussure de montagne, l’homme solitaire nous adresse un regard songeur, puis enchaîne en nous annonçant d’un ton assombri et ennuyé que le temps nous réserve une surprise pour le lendemain. Revenant sur ses pas pour nous rejoindre, il termine son analyse en nous déclarant attendre de très fortes giboulées de neige d’ici le milieu de la nuit.
Mais nous verrons cela demain, s’exclame-t-il soudain, retrouvant le chemin de son fauteuil, se baissant pour ressaisir la pipe encore tiède qui sied au pied du canapé et s’asseyant avec difficulté, semblant souffrir de douleurs dorsales soutenues. Confortablement installé, il recommence son rituel de fumeur, en tapotant légèrement les rebords du foyer de la pipe, afin d’y décoller les rebords enduits de tabacs à demi calcinés et aérer le tout pour faciliter la combustion. Puis, de sa main, secouée par de légers tremblements, dus certainement à son âge, il conduit la flamme d’une allumette sur la masse de tabac tassé et commence à tirer de brèves petites bouffées pour homogénéiser la surface se consumant, recrachant les premiers jets de fumées, sans les avaler.
A cet instant, il lève le regard en direction du plafond, comme pour indiquer un moment de profonde réflexion, avant de le rabaisser à nouveau à notre niveau et nous demande ce qui nous pousse dans notre quête de vérité.
L’homme, malgré un certain âge et semblant fort d’expérience en ce qui est de la vie, de ses complexités et de son sens, si mystérieux, ne paraissant pas suffisamment ouvert d’esprit pour comprendre ce qui nous échappe déjà à nous-mêmes, nous évitons diplomatiquement sa question en lui demandant à notre tour des précisions sur le temps à venir dans cette si belle région, suite à sa réaction précédente sur le pas de porte.
Face à notre intérêt subit pour sa région natale, notre hôte, nous explique que la journée de demain sera à coup sûr agrémentée de plus d’un mètre de neige et de vent froid à vous en tailler les phalanges. La neige devrait encore être de la partie tout au long de la journée, voir même de la nuit suivante. Les températures devraient chuter et avoisiner les -15°c, ce qui n’est pas exceptionnel dans cette région en cette saison, bien que ce phénomène se soit raréfié ces dernières années avec le réchauffement climatique. Une vaste couche de brouillard, fruit de la chaleur émise par la terre et la fraîcheur du climat, devrait recouvrir le vallon où nous nous situons, se résorbant au cours de la journée, pour ensuite, laisser place à un ciel maussade. Il faut commencer à nous prédisposer à affronter le géant de glace qui frappera fermement la région ou songer de suite à rester quelques jours de plus afin de lui tenir compagnie, tout en lui apportant notre soutient « logistique » aux travaux de la ferme, en guise de
compensation à sa générosité hospitalière. Mais, quoi qu’il en soit, je connaît et partage déjà l’avis de mon ami François. Nous ne resterons pas plus d’une seule et unique nuit ici; de quoi nous reposer et reprendre des forces, mais pas d’avantage. Notre présence en ces lieux pourrait conduire à des désagréments pour notre généreux hôte, inconscient et insouciant de ce qui se trame et nous faire courir des risques inutiles.
Il se fait tard, nous dit subitement notre bienfaiteur en tapotant sa pipe sur le cendrier afin d’y faire tomber le reste de tabac consumé qui entrave désormais le fond du foyer. Il nous faut songer à nous faire quelque chose à dîner, la nuit est déjà tombée et mon ventre crie famine, poursuit-il en se levant à nouveau et en se redirigeant à petits pas vers la cuisine. Je suppose que vous devez avoir grande faim, nous précise-t-il avec justesse.
Je me lève afin de le suivre et m’enquérir auprès de lui pour savoir s’il a besoin d’aide pour dresser la table ou concocter quelque chose. Mais, ce dernier me demande de retourner m’asseoir, précisant que tout est sous son contrôle et qu’il n’a pas pour habitude d’être chaperonné. François, confortablement assis sur sa chaise, terminant sa cigarette, la dégustant, semble amusé du ton employé par le maître de maison pour me détrousser de son chemin, avec un mélange de plaisanterie et d’autorité, auquel on aurait ajouté un soupçon d’indignation.
Je retourne à ma place, tandis que derrière moi, provenant de la cuisine, des bruits d’assiettes et de couverts s’entrechoquant, raisonnent. Mon compagnon d’aventure m’adresse un regard bon enfant et me murmure de ne pas m’en offusquer et de laisser l’homme faire, précisant qu’il ne doit pas recevoir souvent des invités et que, de ce fait, il doit avoir plaisir à nous dorloter.
Rapidement, une douce odeur d’œufs et de fromage fondu nous parvient, renforçant notre appétit. Les crépitements qui émergent des casseroles où doivent griller des morceaux de lard, nous mettent l’eau à la bouche. Un quatrième fumet se mélange au reste, mais nous ne parvenons pas à en identifier sa provenance. L’odeur est douce, ni sucrée, ni salée et suffisamment discrète pour être surpassée par les autres denrées en préparation.
Le rabat d’un portillon métallique à bascule se fait entendre à plusieurs reprises, agrémenté de commentaires de satisfaction de la part de notre hébergeur; certainement un fourneau en lieu et place de la cheminée que nous imaginions tout à l’heure.
Après cinq à six minutes supplémentaires passées à attendre, nous recevons finalement l’autorisation d’approcher de la cuisine afin de venir chercher nos assiettes et nos services, exposés soigneusement, dans un alignement quasi parfait, sur la petite table. Trois somptueuses assiettes, remplies à raz bord, contenant un épais mélange de rösti grillés au four et d’œufs brouillés, le tout agrémenté d’une couche de fromage fondu et doré, de laquelle dépassent les morceaux de lardons que nous imaginions salivant auparavant.
François se saisit de sa part et profite de sa main libre afin de prendre celle de notre généreux nouvel ami, tandis que pour ma part, je me charge de ma part et des trois verres à pieds déposés sur la même table. Le paysan, convertit le temps d’un instant en cuisinier chef, finit par nous rejoindre, une bouteille de vin rouge dans sa main et un tire bouchon dans l’autre, souriant, après avoir méticuleusement tout éteint dans la cuisine.
Arrivé près de nous, il dépose délicatement le breuvage sur la table et d’un geste souple, alliant tant la fermeté que la délicatesse, il transperce le bouchon de liège qui obture le goulot de la bouteille à l’aide du tire bouchon et commence à œuvrer afin de dégager le cylindre de bouchage. La taille de ce dernier, ainsi que la souplesse dont il semble faire preuve, témoigne de la qualité élevée du nectar qu’il renferme. En effet, m’explique mon compagnon d’aventure, le bouchon sert à la fois de poumon et de filtre à la bouteille; il permet la circulation de gaz entre le vin et le milieu extérieur, permettant ainsi un meilleur vieillissement du précieux liquide. Il me précise qu’un bouchon court et poreux permet des échanges aisés et active le vieillissement du vin, tandis qu’au contraire, un bouchon long permettra une altération plus lente du breuvage et sera de ce fait utilisé pour des grands vins.
Nous n’avons pas encore pu voir exactement d’où provient cette bouteille et encore moins sa date de remplissage, une couche massive de poussière recouvrant son étiquetage. Toutefois, l’écusson représentant les treize étoiles rouge et blanches qui composent les emblèmes du valais nous sont apparues sans laisser le moindre doute, il ne reste plus qu’à en définir les coteaux exacts; ce n’est pas le choix qui manque.
Le sang des vignes qui coule dans nos verres, à la teneur foncée et onctueuse, libère un florilège d’arômes fermentés qui s’évaporent. Surélevant les coupes de cristal, le bras tendu au dessus de nos visages, nous examinons le nectar de raisins, avant de pencher nos verres à 45°, sous la lumière neutre de l’unique lampe de la pièce, ne conférant à nos yeux ni effort, ni gène. Nous distinguons une fine pellicule graisseuse se fixant tout d’abord aux parois lisses et polies des récipients, se formant et s’estompant à chaque passage du liquide rougeâtre, avant de choir lentement en se déclinant peu à peu sous forme de larmes, retombant par le fond pour se mélanger à nouveau au reste.
Ces gouttelettes, nous explique notre compagnon paysan, sont dues à la différence d’évaporation et de tension capillaire entre l’eau et l’alcool contenu dans le breuvage. Dans la fraction appauvrie en alcool, restant en latence sur les parois transparentes de cristal, la tension superficielle augmente et provoque la formation de gouttes, que l’on appel communément les Larmes. Ces gouttes alcoolisées sont d’autant plus abondantes que la concentration en alcools est élevée, conclut-il, redressant son verre, sans pour autant abaisser son bras.
La robe de ce divin produit de table et de fête, correspond à un manteau bordeaux, aux reflets sombres et profonds, situant mon premier verdict entre le Bordeaux et le Bourgogne, dis-je, tentant ma chance dans ce domaine encore fort mystérieux pour moi, laissant ma voix en suspend, comme attendant une réaction de mes compagnons.
Et à quoi doit-on cette fine couche translucide qui surplombe le niveau du liquide, questionne François, qui se laisse prendre au jeu.
Il s’agît du ménisque, lui répond l’homme de ferme, amusé par notre manque de connaissance en la matière, ne manquant pas de nous rappeler, d’un ton moralisateur et un peu moquer, qu’à l’âge de quinze ans déjà, il savait faire la différence entre les différents cépages de sa région et n’aurait jamais pu participer au compétitions intercommunales d’œnologie et remporter grand nombre de distinctions sans ce savoir issu du terroir. Si vous observez l’épaisseur de la tranche formée à la surface du liquide, vous remarquerez en effet une couche plus claire, voir carrément translucide, dans le cas présent, nous signale-t-il. Ce ménisque est du au phénomène de capillarité auquel tout liquide est soumis, en milieu confiné, poursuit le fermier, passionné par le sujet. L’acidité contenue dans le liquide, continue-t-il, agit comme tensioactif, poussant le liquide à s’étendre sur le surface la plus vaste possible, créant un ménisque le plus épais possible. Ainsi, conclut le maître des lieux, un vin dont le ménisque est épais sera un nectar particulièrement acide, alors que, comme il en est le cas sous nos yeux actuellement, le ménisque étant translucide et peu épais, le goût devrait être particulièrement doux, bien que corsé.
Pour ma part, prends-je la parole, je constate quelques résidus ressemblant à des cristaux de sucre…
Surtout pas malheureux, me coupe sèchement l’homme de la terre, apparemment offusqué par ma remarque. Il ne s’agit pas de sucre comme le croient souvent les profanes, mais d’acide tartrique qui s’est précipité…
En effet, le reprend François, de manière tout aussi tranchante et inattendue, un sourire en coin de bouche, comme pour tenter de souligner sa présence et ses connaissances. Mais, il faut savoir que ces petits résidus n’altèrent en rien la qualité du vin et ne sont en rien dangereux; ils témoignent simplement d’un coup de froid subit par le breuvage, dans une cave trop fraîche. On appel ces cristaux des gravelles.
Ces défauts visuels, reprend le paysan, n’offrant pas la moindre attention à l’intervention de mon camarade, permettent de déceler la nature des dommages infligés au liquide durant sa préparation et sa maturité. Le vin doit être limpide, libre de tout trouble, pour être qualifié de cristallin, conclut-il.
Passons maintenant au nez, nous dit alors notre hébergeur, abaissant son bras pour porter le verre à son visage et humecter le nectar. Pour cela, il s’agit de repérer les parfums de base composant le mélange alcoolisé, le mieux serait d’utiliser des récipients aux rebords supérieurs repliés vers l’intérieur, environ d’un tiers, ce qui n’est malheureusement pas le cas en ce moment, mais passons. Cela se fait en deux étapes distinctes; la première, consistant à tenter de repérer les diverses odeurs, permettant de deviner les conditions climatiques qui ont encadrés les vignobles avant la cueille des grappes. Des odeurs chaudes enivrantes, aux relents de terre, démontrent un vin provenant du Sud, alors que des senteurs froides et métalliques, exprimeront plutôt un vin du nord. Il arrive parfois qu’on décèle même des parfums de fraise ou de cerise dans certains cas, témoignant de l’adjonction de ces produits pour adoucir le contenu de la bouteille. Après cette étape, poursuit le fermier, vient la phase que l’on appel communément, du deuxième nez et, qui consiste à faire tourner le vin dans le verre, afin de faire remonter des senteurs plus précises telles que la rose, le jasmin, le chêne qui sert à fabriquer les fûts renfermant le liquide durant sa fermentation et plus encore.
Suite à ces mots, nous chahutons le breuvage contenu dans chacun de nos verres, en les faisant tournoyer devant nos yeux et en imprégnons nos narines. En effet, après deux ou trois brèves inspirations, je fini par déceler un parfum de framboise et de fruits rouges, qui me sont confirmés par notre hôte.
Nous passons ensuite à la dégustation à proprement dite et, de suite, remarquons un goût soyeux. Les tannins, généralement desséchant pour la bouche, car produisant la coagulation de la salive, sont cette fois-ci, caressants. Ces poly phénols sont réputés pour la santé en raison de leurs propriétés d’antioxydants et de fluidifiant sanguin, nous apprend François.
La gorgée prise par chacun d’entre-nous, laisse une impression veloutée dans nos bouche. La consistance de ce vin, son côté charnu et charpenté laisse supposer qu’il doit s’agir d’un Médoc.
On retrouve un assemblage de cabernet sauvignon, apportant sa force et d’un Merlot, contribuant à sa volupté, nous déclare notre ami paysan. A ces mots, notre compagnon de tablée se saisit de la bouteille en l’attrapant par le haut et la retourne délicatement afin de nous présenter l’étiquette, qu’il dépoussière du revers de sa main. Le motif représentant une grappe de raisin sur un cèpe de vigne à pratiquement complètement disparu, effacé par les années. L’encre noir permettant de faire ressortir les caractères inscrits à bavé et il est difficile de déchiffrer le nom du vignoble ayant produit ce doux breuvage. La couleur blanche du papier utilisé a déviée sur des teintes jaunâtres et des craquelures se sont formées, sillonnant les traces de colles au verso. Seule l’année, écrite à l’aide d’un filigrane d’or, a su traversé le temps sans en subir les désagréments, indiquant majestueusement l’année 1996.
Finalement, après avoir dégusté le vin et nous avoir appris passablement de chose à son sujet, Marius, notre hôte, se penche par dessus la table et applique une légère pression sur le rebord de nos assiettes, afin de les avancer sur quelques centimètres et nous inviter à manger. La nourriture qui se trouve dedans dégage un bon fumet campagnard, malgré une présentation peu attirante et semble encore bien chaude.
François lève son verre afin de trinquer à ce repas attrayant et en reconnaissance à l’hospitalité proposée, avant que nous n’attaquions tous nos plats, dans un silence complet. Seuls les cliquetis des services frappant la porcelaine des assiettes rompent le calme qui perdure. Aucun mot n’est échangé durant le début du repas et ce n’est qu’au bout d’une bonne dizaines de minutes que je finis par m’imposer, sentant enfin ma faim se dissiper et profitant de quelques secondes de répit pour tenter de faire descendre la boule qui s’est formé dans mon estomac, ayant mangé trop précipitamment. Je suis contraint d’utiliser une bonne rasade de vin afin de libérer mon ventre de cette sensation d’obstruction désagréable.
Après cette excellente collation, l’estomac bien tendu, nous nous avachissons pratiquement tous en même temps contre les dossiers rigides de nos chaises, soupirants et nous tenant la pense, comme pour l’empêcher d’exploser. La bouteille fait un dernier tour de table avant de verser sa dernière larme dans le fond du verre de François.
Mais, alors que je fais justement la remarque d’avoir trop mangé à mon compagnon d’aventure, un plateau de fromage vient se loger sous mon nez, au centre de la table. Un fort mélange d’odeurs se dégage de ce dernier et, malgré mes dernières paroles et le peu d’espace qu’il me reste dans mon pantalon, je ne peux résister au bonheur de savourer un succulent morceau de gruyère accompagné d’un bout de pain, arraché à sa baguette.
Cette fois, je n’en peux plus, m’exclame-je à la fin de ma dernière bouchée, terminant par la même occasion mon verre. Marius nous propose alors un café afin de digérer le tout, chose que nous acceptons bien volontiers, François allumant une cigarette dans la lancée.
Profitant de l’absence de notre hôte, partis pour faire bouillir l’eau, nous nous concertons rapidement à mi-voix et planifions notre départ du lendemain, projetant de se lever à l’aube, comme le fera le paysan, devant s’occuper de ses animaux avant de partir travailler aux champs. Ensuite, après un bref encas, nous reprendrons la route en direction de Bourg Saint-Pierre. Un soudain frisson me parcours et, prenant conscience de la baisse de température effective de la pièce, je me lève de table, après avoir tant bien que mal tout tenté pour me réchauffer en vain et, me dirige vers la porte d’entrée, toujours bloquée en position entrouverte par la chaussure, que je retire et rabat la surface de bois.
Jetant un dernier coup d’œil à l’extérieur, avant que la porte ne se referme, je remarque qu’une nuit dense et obscure règne désormais sur la région, où même les reflets de la lune peinent à transpercer la vaste couche nuageuse qui s’étend au-dessus de nous. Je ne parviens même pas à deviner la silhouette des arbres qui se dressent un peu plus loin, en bordure de propriété. Seul la surface arrondie et irrégulière du tas de fumier se démarque de ce tableau monochrome, à peine éclairé par le faisceau lumineux provenant de notre pièce, qui émerge encore de l’espacement se restreignant, entre le cadre de bois et la porte se refermant. Quelques flocons de neige surgissent de nul part, croisant le filet de lumière et reflétant brièvement leur blancheur pure, tourbillonnant, poussés par le vent, avant de disparaître à nouveau dans la pénombre et venir mourir sur le sol. Il ne neige apparemment pas très fort pour le moment, mais il ne doit pas être excessivement tard, ayant commencé à manger relativement tôt. Je me demande au fond de moi si notre fermier ne se trompe pas en prédisant de si fortes chutes de neige que ça pour la journée de demain et s’il ne tenterait pas de nous décourager de poursuivre notre route afin de lui tenir compagnie une journée de plus.
Je retourne par la suite prendre place derrière la table pour rejoindre mon collègue d’aventure, tirant sur le filtre de sa cigarette et recrachant de petits nuages de fumée, formant quelques cercles plus ou moins circulaires et régulier et s’élevant dans la pièce avant de se déformer et se dissiper. Au même instant, Marius ressort de sa cuisine, un plateau en rotin dans les mains, sur lequel se trouve trois tasse de porcelaine blanche, un sucrier orné de roses peintes à la main, un pot contenant certainement du lait frais et trois petits verres vides. Il dépose le tout sur la table, prenant soins d’inter changer le contenu du panier avec le plateau de fromage et les services se trouvant sur la table, puis s’assied. Il se saisit ensuite de sa pipe et, délicatement, la bourre de tabac, profitant de chaque seconde de détente procurée par ce rituel manuel. Une fois le foyer correctement tassé, il approche la flamme d’une allumette et s’applique à aspirer pour rougir le centre de la mixture. Pendant ce temps, je me charge de faire le service et finit par déposer les trois verres vides face à moi en demandant ce que je dois en faire à notre sympathique hébergeur.
Quel sot, marmonne-t-il à son intention, se relevant pour se diriger vers la cuisine à nouveau, avant d’en ressortir, pratiquement de suite après, une bouteille transparente de verre à la main, sans autre distinction. Quelque chose de brun semble y être prisonnier à l’intérieur, mais je ne saurais dire quoi.
Ca, mes enfants, vous aller m’en dire des nouvelles, s’engoue-t-il en déposant l’objet sur la table et en y ôtant le bouchon de liège. Le liquide qui s’y trouve est transparent, comme de l’eau, mais en y approchant mon nez, j’y ai reconnu une odeur de terre. Surpris, je redresse la tête étonnée et croise le regard de mes deux compagnons de tables. L’un affiche un sourire amusé de me voir ainsi et l’autre semble intrigué par la masse difforme renfermée entre les parois de verre.
C’est de la gentiane, déclare soudain le propriétaire des lieux, d’un ton ferme et à haute et intelligible voix, versant le précieux dans les verres vides. Puis, il éclate de rire et s’exclame bruyamment que ce nectar n’est pas fait pour les gamins, ni pour les mauviettes. J’ai moi-même cueillit les racines l’automne de l’an passé et les ai laissés fermenter durant l’hiver 2011, nous explique-t-il, prenant un air de fierté, semblant satisfait de lui-même. Ensuite j’y ai fait la blanquette, nous dit il, précisant que ceci correspond à une première distillation pour la production du moût et tirant jusqu’à 30% de taux d’alcool. J’ai distillé une seconde fois le jus pour y enlever les dragons; c’est les rejets formés par le distillat de tête, ajoute-t-il, avant de conclure en nous contant comme il s’y est pris pour finalement diluer le liquide ainsi obtenu et, tirant à plus de 70%, avec de un peu d’eau. Mais pas trop, s’empresse-t-il de conclure, sinon on perd le goût du terroir.
Un éclat de rire général se fait entendre dans la pièce avant que nous nous emparons chacun de notre récipient à alcool et, le soulevant dans les airs, nous souhaitons nos vœux de santé. Suite à cela, nous approchons, d’un seul et même geste, les verres de nos bouches et, basculant la tête en arrière, ingurgitons d’une traite le contenu entier de ces derniers, sentant chaque millimètres d’estomacs parcouru par le liquide. Une sensation de chaleur nous envahit subitement les uns après les autres, partant de nos estomacs et remontant jusqu’à nos cerveaux, nous extirpant une larme au passage.
Marius, en proie à un fou rire nous dévisage, se moquant de nos yeux humides et de nos fronts suintant de transpiration, nous disant nous avoir prévenus, que cette eau de vie n’est pas faite pour des gens de la ville comme nous. Dans sa bouche, les mots « de la ville » ne sonnent pas comme nous en avons l’habitude, une connotation péjorative y est intimement liée, nous vexant un petit peu au passage, mais ne suffisant pas pour ternir cette douce soirée.
Pourtant, malgré nos têtes réfléchissant une certaine aversion pour cet alcool remuant les tripes, nous voyons notre ami, nous offrant son hospitalité, remplir à nouveau nos verres de ce même liquide, à peine ces derniers posés sur la table. Puis, comme si le message ne semble pas suffisamment limpide, il nous invite à nous racheter en tentant une fois de plus de vider cul sec notre ration de tord-boyaux, nous demandant si nous comptons rester sur cet échec.
Touchant la corde sensible masculine qui relie notre cerveau à notre fierté, piqué à vif en plein amour propre, notre bienfaiteur sait parfaitement qu’en nous taquinant de la sorte, nous ne résisterons pas longuement à l’envie de lui prouver le contraire. De ce fait, nous nous emparons une fois de plus de nos récipients transparents et vidons son contenu, bloquant notre respiration et fixant de manière concentrée un point imaginaire dans le plafond, attendant que les quelques secondes de supplice gastrique s’écoulent.
Dans un long râle commun, nous abaissons nos coudes et déposons lourdement nos verres sur la table, les retournant afin d’éviter un nouveau remplissage malvenu. La tête nous tourne de plus en plus et nos corps lourds semblent comme ballottés par les flots imaginaires d’une mer agitée. Des relents de vapeurs d’alcool remontent les parois de nos tubes digestifs, se faufilant le long de nos gorges nouées et se faisant refouler à l’arrivée, nous rappelant chaque lampées précédente, accentuant une envie passagère et nauséeuse.
Notre ami montagnard ne se prive pas d’un dernier verre, histoire de rincer les plombages, comme il nous le confie, avant de s’esclaffer de rire une seconde fois, les joues rougies par l’alcool et les paupières tombantes. Un silence s’en suit, presque étouffant.
Puis, rompant ce dernier, comme le craquement d’une hostie qui s’échappe dans une église à l’heure de la messe, la voix de François s’impose, nous signalant son désire d’aller se coucher, demain allant être une longue journée. Je prends, à cet instant, la parole à mon tour et exprime mon envie commune de me reposer. Marius, n’y voyant pas d’inconvénient, se lève afin de nous montrer une pièce suffisamment spacieuse pour pouvoir tout deux nous accueillir pour la nuit et nous invite à le suivre, après avoir saisit une bougie et l’avoir allumée. Nous nous levons et profitons de passer devant l’entrée pour récupérer nos deux sacs de voyage.
Nous franchissons une petite porte de bois qui se trouve dans le coin de la pièce où nous nous trouvions jusqu’à présent et parvenons dans une sorte de très large couloir, relativement sombre, au plancher grinçant lugubrement. Un escalier s’élève sur notre gauche, plaqué contre le mur, tandis qu’un passage relativement étroit le contourne sur la droite.
Si vous continuez par là, nous dit le paysan en commençant à gravir les marches qui conduisent à l’étage supérieur, nous montrant de sa main droite le passage longeant la paroi murale, délimitant la fin de la demeure, vous trouverez des toilettes et une douche. N’hésitez pas à l’utiliser, mais allez-y doucement avec l’eau, il s’agit d’eau de source stockée et naturellement réchauffée par l’action du soleil, frappant toute la journée sur une citerne toute de noir peinte et recouverte d’une surface en aluminium, cela prend de ce fait beaucoup de temps à réapprovisionner par la suite. Puis baissant son bras, il dépose sa main charnue sur la rambarde et accompagne son évolution, laissant ses doigts glisser sur le bois lisse de la barrière.
Nous le suivons, gravissant pas à pas les marches qui se succèdent, découvrant de nos yeux la modeste décoration murale qui compose l’allée ascendante. Trois tableaux, pour être précis, ornent les planches nous séparant de la cuisine et du salon. Le premier est un portrait monochrome de famille, sur lequel se dresse la stature imposante d’un homme au crâne chauve, debout et serrant dans ses énormes bras les minuscules têtes de deux enfants d’une dizaine d’années chacun. Le tableau suivant représente un jeune couple, déposant sur les marches d’une chapelle, devant la porte entrouverte. Il s’agit d’une vieille photographie des années cinquante, au papier jaunit et ondulé, représentant certainement les parents de notre ami fermier. Le troisième, recouvert d’une couche de poussière supplémentaire par rapport aux deux précédents, démontre que le visage du jeune homme qui se retrouve prisonnier du papier glacé, ne semble pas être porté dans le cœur de notre hôte. Voyant cela, un flot que questions me submerge, mais
je n’ose finalement pas aborder le sujet, de crainte de la réaction de Marius. Je suppose, après avoir à peu près nettoyé du revers de la main la vitre protégeant le tableau, qu’il s’agit du même petit garçon que sur la première image, son frère, avec qui il a du se brouiller ; mais je ne cherche pas à m’immiscer d’avantage dans sa vie privée. L’auréole de lumière émanant de la flamme de la bougie s’éloignant et me laissant seul dans le noir, je termine rapidement mon ascension des marches et rejoint mes camarades, dans le couloir qui donne sur deux portes closes et une vieille armoire de style contemporain, au bout de l’allée, condamnant le passage et signalant la fin de la modeste demeure. Un long tapis de sol, assez étroit, se déploie sur toute la longueur du corridor, frôlant de ses franges grisâtres entremêlées, les extrémités murales qui se dressent de chaque côté. Une barrière de bois permet de sécuriser le trou béant découlant de la cage d’escalier.
Bien, nous dit notre hôte passant devant la première porte et promenant légèrement la paume de sa main, sur la surface poncée de bois ; ceci est ma chambre, la votre est la suivante. Je suis navré, reprend-il, comme vous l’avez remarqué, la maison n’est pas très grande et, à moins que l’un de vous ne préfère dormir sur le canapé du salon, en bas, il faudra vous débrouiller pour partager la même chambre. Tiens, s’écrie-t-il ensuite s’arrêtant net devant la seconde porte, la désignant de sa main ; ceci est votre pièce, vous trouverez des draps dans le meuble sous la fenêtre.
Ecartant la porte de son cadre, l’homme nous fait pénétrer dans la chambre, nous précédant, afin d’entrouvrir la fenêtre pour aérer quelques instant et dissiper l’odeur de renfermé qui y réside. Après quelques formalités quant au réveil du lendemain, nous sommes conviés à prendre congé de notre bienfaiteur et vaquer à nos occupations, en silence, sachant que notre ami paysan se lève aux aurores pour nourrir ses animaux.
La porte se referme sur la silhouette tassée du fermier, après que celui-ci ait préalablement déposé la bougie sur une tablette à côté du lit, nous laissant tout deux debout et immobiles au centre de la chambre, ne sachant que faire.
L’espace qui nous est offert pour la nuit nous convient parfaitement et le lit, étant un format double place, nous pouvons sans problème nous le partager, l’aventure ayant aussi ses côtés restreignant. La décoration de la pièce est dans le style du reste de la maison, à savoir « dénudé » et surtout, plongé dans le noir. Seul différence avec l’étage précédemment visité, notre fenêtre est habillée de fins rideaux en dentelles, grisés de poussière. Un petit meuble allongé se trouve sous la fenêtre, une sorte de malle avec une partie pouvant se surélever et s’ôter sans difficulté ; il doit s’agir du coffret renfermant les draps dont nous parlait Marius quelques instants avant. A côté de ce dernier se trouve, dans le coin de la pièce, en face du sommier, un pot de chambre en porcelaine blanche, haut de soixante centimètres environs, un œil peint dans le fond de la jarre. Le reste de la pièce est vide, hormis un cageot à pommes, retourné, en guise de tablette de nuit, sur le côté gauche du lit.
Après un court temps de réflexion commune à scruter la pièce sous tous ses angles, nous finissons par ressortir de cet endroit pour aller, l’un après l’autre, nous rincer la bouche, faute de brosse à dent et uriner, avant d’aller nous coucher.
De retour dans la chambre en premier, je me hâte à la tâche et ouvre le coffre pour en extraire les draps de lits et couvertures pour la nuit. Sentant un courant d’air glacial passer sur ma nuque, je profite d’être penché par-dessus le meuble de rangement pour redresser la tête et regarder par la fenêtre. La nuit est dense, comme nous l’avait déjà dit le fermier et un épais rideau blanc trouble ma vision. Le vent souffle en rafales, sifflant lugubrement en effleurant les poutres de la ferme. Je frémis une première fois en découvrant cette vision de déluge, puis, une seconde fois de froid, quelques secondes plus tard, avant de me retourner, les draps en main, pour les étendre sur le lit.
François me rejoint alors, d’un pas traînant, s’asseyant nonchalamment sur le côté droit du lit, avant de se laisser basculer, tout habillé, sur le flanc gauche, un bras pendant dans le vide et l’autre replié sous son coussin. Je lui propose une couverture, qu’il accepte et la lui tends, avant de refermer le coffre et de m’allonger à mon tour sur le sommier, fixant le plafond, après avoir retiré mon pantalon, mon pull-over et mes chaussettes. Je finis par demander à mon colocataire de bien vouloir souffler la flamme de la bougie qui éclaire encore la pièce, avant que nous ne sombrions tout deux dans un profond sommeil, oubliant le danger qui nous guette.
A l’étage du bas, nous pouvons entendre le bruit de la porte d’entrée qui s’entrouvre au loin et la voix de Marius appelant Filou, son fidèle compagnon à quatre pattes.
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