Trompe la mort

La nuit a été courte et entrecoupée d’insomnies dues au froid persistant qui s’est installé dans la chambre et aux grincements de bois issus des charpentes malmenées par le vent. Lorsque Marius vient frapper à notre porte pour nous réveiller, le soleil ne perce pas encore le vitrage de notre chambre ; il n’est pas plus de 5h du matin et l’astre solaire n’a pas encore dépassé le sommet de la montagne voisine. Toute la vallée est encore plongée dans les ténèbres. Seul un léger grésillement lointain et continu, résultant des fortes chutes de neige qui perdurent encore, se distingue du silence ambiant.

Emmitouflé sous ma couette, laissant dépasser que le bout de mon nez et le sommet de mon crâne, j’ouvre péniblement un œil et grogne bruyamment afin de faire savoir à notre réveil matin que son message est bien passé. François, qui se retourne plusieurs fois sur lui-même, emportant à chaque fois sa couverture, la tirant par le coin supérieur gauche et la faisant glisser par-dessus ses épaules, émet un râle en redressant la tête, avant de l’enfouir à nouveau au plus profond de son oreiller, en signe de revendication.

Etonnement, je ne ressens pas de douleur dans ma tête, suite à notre festin de la veille, bien que je me sente lourd et l’esprit embrumé par les restes d’alcool dans mon sang. L’haleine chargée et le pied maladroit, je finis par me lever et me diriger vers la fenêtre, sans prendre la peine de m’habiller, uniquement enroulé dans ma couverture. Il fait déjà suffisamment clair dehors pour distinguer vaguement la forme de la route que nous avions empruntée hier à pied et qui s’étend jusqu’à disparaissant derrière une longue courbe. Le manteau blanc qui recouvre la vallée s’est considérablement épaissit, allant jusqu’à engloutir les clôtures des pâturages qui bordent la route, ne laissant plus que le haut orangés des piquets à neige dépasser. Les sapins, au loin, tentent de supporter le surplus de poids qui s’est déposé sur leurs branches courbées, prêtes à se rompre.

Je referme la fenêtre et saisis mes habits laissés en vrac sur le sol pour me diriger à l’étage du bas, vers la douche. Alors que François émerge lentement de son sommeil, me regardant quitter la pièce, les grincements du plancher suivent mon déplacement. Le bois du sol est frais, à l’image de l’air ambiant dans la fermette et je suis contraint de me dépêcher pour descendre les escaliers rapidement pour me réfugier dans la salle de bain exiguë.

L’eau qui sort du pommeau de douche est glaciale et, malgré les recommandations de notre ami paysan, je laisse couler le précieux liquide durant de longues minutes, attendant impatiemment qu’il se réchauffe. Ce n’est pas sans un certain soulagement qu’une bonne vingtaine de litres plus tard de gaspillés, je finis enfin par sentir la caresse d’une eau à plus de 35°c et m’empresse de me placer sous le jet.

La sensation de chaleur et de douceur qui m’englobe me réchauffe et termine de me réveiller correctement pour attaquer cette nouvelle journée sereinement et d’aplomb. Je profite de me passer quatre fois de suite de l’eau, recueillie dans le creux de mes mains, sur le visage, en frottant vigoureusement pour ôter les traces de sommeil qui seraient éventuellement restées collées.

Une fois ma toilette terminée, je referme le robinet d’eau et tire sur le rideau de la douche pour me munir du linge qui pend sur une barre, contre le mur. Mais, au moment où mon bras tire sur le voile de tissu protecteur qui se trouve devant la cage de douche, je découvre une couche impressionnante de vapeur qui remplit la pièce d’eau, comme un épais brouillard. Je prends réellement conscience à cet instant de la température à laquelle doit se trouver la maison et commence à me sécher avec ardeur.

En tout et pour tout, ma douche aura duré une bonne trentaine de minutes, il est 5h38 sur la montre de Marius, restée sur la tablette du lavabo de la salle de bain, avant que je ne sorte et me dirige vers la cuisine. François s’y trouve déjà, un bol de café entre les mains, la tête ébouriffée, penchée au-dessus, le dos voûté, sans mot dire

Je le salue, lui demandant s’il a bien dormi, tout en passant derrière lui, pour me servir à mon tour un bon bol de café avec un peu de lait. Un marmonnement me revient pour seule et unique réponse ; j’en conclus que cela doit aller plus ou moins bien, sinon il l’aurait déjà dit plus tôt. Je ne cherche pas à approfondir d’avantage cette conversation et m’assieds à mon tour derrière la table, face à lui, plongeant, à son image, mon nez dans mon récipient de café. Les mains encerclant la porcelaine réchauffée et circulaire de ma tasse, au format matinal, je reste ainsi immobile et silencieux.

Quelques dix à quinze bonnes minutes s’écoulent sans que rien ne se passe, lorsque tout à coup, nous faisant tous deux nous lever instantanément la tête, les yeux exorbités de surprise, la porte d’entrée s’ouvre d’un coup sec et vient percuter la partie murale qui se trouve derrière. Une poignée de secondes s’ensuit, sans que personne ne pénètre dans la demeure. La porte reste ouverte, nous cachant la vue, vibrant encore sous le choc. Une légère bourrasque d’un vent glacial s’engouffre dans le petit salon entraînant dans sa fougue une giboulée de neige venant mourir sur le tapis de sol, avant de disparaître. Le souffle de glace finit par nous rejoindre dans la cuisine, atténué et réchauffé par la courte distance parcourue entre l’entrée et nous. Nos yeux sont rivés sur la poignée de la porte, attendant que quelque chose se passe, le cœur battant et la mâchoire crispée. François, qui s’apprêtait à boire une gorgée de son café, reste figé, bouche ouverte, lèvre tendues en avant pour se déposer sur le rebord de
son bol, amené par ses mains, jusqu’à quelques centimètres de son visage et tout à cous, bloquées par l’angoisse. Nous retenons tous deux notre respiration, des milliers d’images et de scénarios plus catastrophiques les uns que les autres, nous traversant l’esprit, cherchant comment réagir en cas de coup dur. J’ai déjà repéré un grand couteau de cuisine juste sur le plan de travail derrière moi et une bouteille en verre, vide, appuyée contre la façade extérieure du frigo, sur ma droite ; il me suffirait de bondir sur le côté pour pouvoir m’en munir.

Soudain, un grincement s’élève, provenant des premières planches du sol de la maison, en venant depuis l’extérieur. Nous ne pouvons pas voir cette partie, étant juste de l’autre côté de la planche de bois composant la porte, restée entrouverte. Toutefois, à l’écoute de ce son effrayant, nous nous redressons sur nos chaises, tendus par la peur et l’adrénaline qui se déverse dans nos veines et parcours nos corps en alerte. François en redépose son bol, s’apprêtant à se lever et déposant à cet effet, ses mains à plat sur la table, afin de se donner un appui. Quelque chose va surgir dans le salon, cette fois, il n’y a aucun doute, le vent à lui seul n’a pas ouvert cette porte.

Puis un nouveau crissement du plancher raisonne et un troisième. Cette fois, c’est le bout d’une grosse botte en cuir noir qui apparaît au coin de la porte, dépassant de quelques centimètres. Une main vient se poser sur le rebord de la porte, avant qu’un bras transportant six ou sept grosses bûches de bois surgisse. Fausse alerte, il ne s’agit que de Marius qui revient du stock de bois, les bras chargés et qui nous ramène de quoi maintenir encore le feu quelques heures, afin de garder la maison tempérée.

Alors mes amis, avez-vous bien dormi, nous lance-t-il d’un ton détendu, sans se douter de la frayeur qu’il vient de nous infliger involontairement et traversant le salon pour venir déposer son fardeau vers le poêle à la cuisine. Je ne reste pas, nous dit-il de suite après avoir déposé à terre le contenu destiné au feu, il faut que j’aille m’occuper de mes bêtes. Puis il se dirige à nouveau vers la sortie et, tirant la porte d’entrée derrière lui pour la refermer, nous indique qu’il se trouve dans la grange si nous le cherchons, avant de s’évaporer dehors.

Cet imbécile à réussit à me flanquer la frousse de ma vie, s’exclame subitement mon compagnon d’aventure, laissant échapper cela comme un soulagement et, plongeant sa tête entre ses mains, se frottant le visage avec. J’étais persuadé que cette fois ça y était, que les milices nous avaient retrouvées et qu’il fallait nous attendre au pire, renchérit-il, secouant la tête. Puis, soupirant un dernier coup, il ressort sa tête de ses mains, me regarde un instant sans expression spécifique et finit par éclater de rire, me transmettant peut à peut cet excès de joie et de soulagement, me poussant à partager ce bonheur.

Nous terminons de boire tranquillement notre nectar matinal et échangeons quelques mots quant à la soirée d’hier et à la nuit que nous avons passé. Puis, arrivé au fond de son bol, François le dépose sur la table et se lève pour aller prendre sa douche.

Je profite de cet intermède pour terminer, à mon tour, mon café, avant de remonter dans notre chambre afin de l’aérer un peu, en ouvrant la fenêtre et tenter de nettoyer toute trace de notre passage.

Lorsque je redescends de l’étage supérieur avec les sacs de voyage, je croise mon compagnon de route qui ressort de la salle de bain, les cheveux encore humides et en bataille. Je lui signale de faire attention, avec la température qu’il fait à l’extérieur et qu’il serait risqué de sortir ainsi. Il me répond avoir cherché un sèche-cheveux, mais ne pas en avoir trouvé et avoir, tant bien que mal, essayé de se sécher à l’aide du linge.

Nous enfilons chacun nos vestes polaire et endossons les sacs sur nos épaules, avant de sortir rejoindre notre ami paysan dans la grange d’à côté.

Mais, à peine arrivé sur le pas de porte, François se fige, bloquant la sortie de sa stature massive. La neige, qui, hier encore, ne s’étendait que sur quelques centimètres, s’est amoncelée durant toute la nuit et recouvre désormais tout le paysage sur une épaisseur de plus d’un mètre trente, nous parvenant jusqu’au coudes. Les routes n’étant plus déblayées, il va nous être pratiquement impossible de poursuivre notre aventure dans de pareilles conditions ; même les arbres qui jusqu’à présent se tenaient si majestueusement là depuis des siècles, semblent céder leur place peu à peu, inclinant leurs silhouettes de géants sous le poids de l’envahisseur.

La neige continue de tomber sous forme de petits flocons tournoyant lentement, planant paisiblement et s’entassant inexorablement. Les précipitations sont assez calmes, toutefois, elles demeurent ininterrompues et la couche sombre de nuages au dessus de nous ne semble pas présager d’accalmie. Le soleil rougeoyant du matin, jouant à cache-cache derrière les sommets montagneux,, passant de l’un à l’autre, dessine des myriades de reflets arc-en-ciel sur l’épaisse couche d’or blanc qui remplit le décor.

Mais, bien que cette vision apaisante et magnifique nous réjouisse, il nous faut rejoindre Marius afin de trouver une solution à cette nouvelle épreuve qui s’élève face à nous, comme un mur de pierre aux allures infranchissables.

Un étroit chemin, frayé à travers la masse gelée, conduit, de manière un peu aléatoire, en direction de la grange ; le reste de la cour n’ayant pas été balayé pour le moment. Nous empruntons se drôle de couloir réfrigérant et nous rendons jusqu’à notre ami qui est en train de nourrir ses animaux. Passant devant ce qui doit être à la base le tas de fumier, sa forme arrondie et sa taille trahissant sa présence, malgré son camouflage, nous prenons réellement conscience de ce qui nous attend pour nous rendre à Bourg Saint Pierre.

Ah, vous êtes enfin parvenus à immerger de votre sommeil, nous crie le paysan en nous voyant passer la grande porte coulissante de la grange. Alors, toujours partant pour la grande aventure, poursuit-il d’un ton sensiblement moquer et amusé. Il vous faudra vous armer de courage, votre empressement à repartir frôle l’inconscience, nous clame-t-il ensuite. Pour vous dire, ce matin, il m’a fallu plus de deux heures juste pour me frayer le passage venant de la ferme à ici, rendez-vous compte.

Mais, tous ses dires ne sauront nous résigner à aller de l’avant et ça, il le sait bien. Nous n’avons pas besoin de lui répondre, notre silence s’en charge à notre place.

Alors, prenant un ton nettement moins jovial, le fermier s’avance vers nous, passe à côté sans se retourner et, parvenu au fond de la grange, décroche quatre objets du mur, à première vue, similaires, et nous appelle pour le rejoindre. Cela ressemble, de loin, à des ampoules plates ou encore à des raquettes de tennis, mais bien plus grandes. On peut discerner des lanières qui semblent pendre du centre.

Tenez, nous dit-il, tendant le tout en notre direction, vous en aurez bien besoin. Il s’agit de raquettes de marches, leur large surface de contact vous permettra de rester à la surface de la neige, nous précise-t-il. Je ne peux malheureusement pas vous confier une de mes bêtes, j’y tiens comme si il s’agissait de mes propres enfants, juge-t-il nécessaire de nous avouer. Par ailleurs, tient-il à souligner, si j’avais eu suffisamment d’argent pour me procurer une motoneige, vous pensez bien que je vous l’aurais laissée. J’en suis navré, s’excuse-t-il une fois de plus, peiné de ne pouvoir d’avantage nous venir en aide.

Mais, nous n’en espérons pas tant et sommes confus, sachant pertinemment que nous ne nous reverrons jamais et qu’il nous sera bien difficile de lui retourner ses biens, même si nous parvenons à nous en sortir.

Ne bougez pas, réagit-il soudain, je vais encore vous donner deux paires de bâtons pour vous aider à braver ce climat exécrable, ça ne sera pas de trop et cela vous permettra de garder l’équilibre en limitant les efforts. L’important, crie-t-il en s’éloignant en direction d’une étagère, c’est de faire de petits pas, la neige rend les mouvements plus difficiles, car elle s’entasse sur les raquettes et pèse. Si vous faites de grands pas, reprend-t-il, vous devrez développer trop de force et ne parviendrez pas à tenir jusqu’à votre destination, souvenez-vous en.

Après nous avoir tendu les bâtons en question, nous restons un instant face à face, nos regards se confrontant, sans prononcer un traître mot. Parler serait inutile, car dans cet échange silencieux, nous avons tous pu ressentir une forte émotion, emplie de gratitude et, c’est le cœur serré que nous nous tournons mutuellement le dos et retournons chacun à notre destinée. Marius a su être présent au moment où nous avions le plus besoin de lui ; nous lui en sommes infiniment reconnaissants et il le sait bien.

Nous tournons ainsi le dos à cette rencontre éphémère, ainsi qu’au lit douillet qui nous avait accueillit durant la nuit précédente et, serrant chacun notre paire de raquettes dans les mains, sortons de la petite grange.

Jeté de suite dans le vif du sujet, nous nous retrouvons, à peine réapparus dans la cour, face à un mur de neige, dont la fine surface rigide ne pourrait pas supporter notre poids, sans avoir préalablement enfilé nos supports anti ensevelissement.

Nous nous agenouillons devant l’épaisse couche de neige et commençons à sangler les lanières de nos raquettes autour de nos chevilles, prenant bien soin de bloquer fermement le pantalon dessous, afin de nous protéger des éclaboussures et du froid. L’opération nous prend en tout et pour tout, une bonne dizaine de minutes, durant lesquelles, le soleil termine son apparition rougeoyante et commence à diffuser une lumière jaune orangée.

Après quelques minutes supplémentaires, nécessaires pour surmonter la première difficulté d’une longue la journée de marche, nous parvenons enfin à gravir le mur de neige nous arrivant à hauteur de hanche, formé par le déblayage de la cour pour frayer un chemin jusqu’à la grange.

Une fois sorti de notre gouffre, parvenus à nous stabiliser debout, sentant la neige se tasser sous notre masse, nous sommes contraint de nous munir des capuches qui se trouvent sur nos manteaux polaires et de fermer au maximum nos vestes. Le vent, que nous entendions gronder depuis l’intérieur de la fermette et que nous avons ressenti en ouvrant la porte d’entrée, a quintuplé de puissance. Ce que nous avions perçu précédemment n’était que les restes de rafales qui parvenaient à se faufiler au-delà du sillon initial.

Les flocons qui dégringolent du ciel, nous lacèrent la peau du visage, venant nous percuter de toute part, dans un flot incessant de picotements. La température, fortement abaissée par la force des bourrasques de vent, rigidifie nos muscles et crispe nos membres. Nos doigts bleutés par le froid commencent déjà à s’engourdir.

Il nous faut enfiler notre paire de gants, me lance François, que je parviens de justesse à comprendre, sa voix étant recouverte par les hurlements lancinant du vent. Tournes-toi, je te donne ta paire et tu en feras de même pour la mienne, me dit-il encore.

Je me retourne, le laissant fouiller dans le sac que je transporte sur le dos, attendant avec impatience qu’il me tende ma paire et que je puisse l’enfiler au plus vite, cette impression de perte de sensation ne me plaît guère. J’en profite pour terminer d’ajuster le col montant de ma veste, afin de le déplier totalement et le placer devant ma bouche et mon nez, ne gardant qu’un infime espace avec le capuchon, laissant uniquement mes yeux transpercer cette armure thermique.

Une fois emmitouflé dans nos habits, nous nous sentons enfin préparés convenablement pour affronter l’hiver qui s’abat comme jamais depuis des lustres, sur cette région montagneuse. Qui aurait pu croire cela, me mets-je à penser à ce propos. Qui aurait pu dire que la neige, que tout le monde croyait définitivement menacée par le réchauffement planétaire, ferait à nouveau son apparition avec autant de panache, me dis-je encore, pensant à tout ces articles alarmistes qui ont remplis les rubriques de nos médias durant ces cinq dernières années.

Allons-y, me crie soudain mon compagnon d’aventure, tandis que derrière nous raisonnent les aboiements de Filou, sortant de la grange en devançant son maître et en agitant sa queue.

Sous l’impulsion de mon partenaire, je soulève ma jambe droite et avance l’embout replié de ma raquette, pour entamer mon premier pas et débuter notre périple jusqu’à Bourg Saint-Pierre. La neige que je brasse finit par retomber derrière chaque enjambée, s’envolant, emportée par la brise s’acharnant sur nous. François marche à mes côtés afin de ne pas être importuné par cela, les conditions étant déjà suffisamment extrêmes sans encore en rajouter.

Notre champ de vision se restreint aux quelques mètres qui s’étendent devant nous, avant que le rideau translucide de neige ne prenne le dessus sur l’horizon, ne nous laissant pour seul compagnie que la grisaille et la morosité de sa consistance.

Les piquets à neige qui bordent la route que nous tentons de suivre, devinant sa forme serpentant sous le tapis gelé, dépassent à peine du sol blanchit, nous arrivant, tout au plus, jusqu’au niveau des chevilles.

Les larges empreintes ovales que nous laissons derrière nous ne sont pas très profondes et les rails créés par notre passage devraient assez rapidement disparaître, balayés par le vent et recouvert par les flocons qui tombent inlassablement. Il ne devrait pas être possible pour les soldats de milice de nous pister tels des animaux traqués pour un trophée de chasse ridicule et morbide, à accrocher sur un mur de salon. Nous pouvons de ce fait, tout en restant sur nos gardes, nous permettre de marche à vitesse modérée et ainsi économiser un peu nos forces.

Plus nous évoluons et plus la tempête semble s’accroître, à tel point que je finis par m’en plaindre auprès de mon coéquipier. Celui-ci partage mon avis, mais m’encourage à tenir bon jusqu’au village suivant, où nous devrions pouvoir nous y reposer quelques instants avant de reprendre la route.

Je me mets à rêver éveillé de bain chaud et mousseux, d’encens d’eucalyptus embaumant l’air d’une pièce réchauffée, de repos et de douceur, tandis que mes pieds continuent d’avancer tout seul ; mon cerveau lobotomisé par ces mouvements perpétuels et lancinants. Voici déjà plus d’une heure que nous avons quitté notre dernier point d’escale et chaque mètre franchit amène son lot de douleurs supplémentaires et de fatigue.

Au loin se profilent les premiers pans de toits du prochain village, se dessinant à travers la tempête de neige, comme la coque d’un navire fantôme sortant de la brume dans un silence menaçant. Un clocher semble surpasser le reste des toitures, finissant en pointe, une girouette trônant au-dessus.

Cette fois, nous devons arriver au petit village de Liddes, dis-je enthousiasmé à mon ami, marchant à mes côtés. Oui, cela doit bien être cela, confirme-je, ajoutant comme quoi je crois deviner un second clocher, plus éloigné, qui doit correspondre à l’Eglise dédiée à Saint Georges, la première ayant été bâtie en l’honneur de Saint-Laurent. Si je ne me trompe pas, continue-je, nous ne l’apercevons pas encore, car il doit être caché derrière le mauvais temps, mais en contrebas, en face du village de Liddes, doit se trouver celui de Dranse, du même nom que la rivière qui s’écoule jusqu’à Martigny.

Motivé à parcourir les dernières centaines de mètres qui nous distancent de cette étape intermédiaire, dans l’espoir de pouvoir se reposer un instant et se réchauffer, je commence à allonger le pas. Mon sac à dos, perturbé par cette soudaine accélération se met à se balancer, me déséquilibrant presque. Je finis par devoir m’appuyer sur mes bâtons, qui s’enfoncent instantanément dans la couche molletonnée de neige, afin de ne pas basculer sur le flanc droit.

François, voyant cela, se met à rire, ralentissant la cadence afin de m’attendre et me laisser reprendre pied, avant de poursuivre à l’allure de départ. Ne t’emballes pas, ricane-t-il, tu vas finir la tête dans la neige et il faudra que je t’aide ensuite à te relever. Je rigole à mon tour et, après avoir reconnu avoir fait preuve d’un peu de zèle, me replace à ses côtés en adaptant mon rythme au sien.

Le flot de neige que nous devons affronter, tant sous nos pied, que contre nos visages, fouettées par les jets épineux de flocons, propulsés par la tempête qui fait rage, nous ralentit considérablement, exigeant le quadruple d’efforts pour le moindre mouvement.

Les quelques centaines de mètres qui nous séparent des premières bâtisses fondant les abords de ce petit village ne sont pourtant pas imposantes, pourtant, nous nous rendons bien compte que nous ne parvenons pas à suivre le rythme que nous souhaiterions.

Il doit être à peu près huit heure lorsque nous nous présentons à l’entrée du petit bled que nous nous apprêtons à découvrir, pour un repos bien mérité. Je n’y croyais même plus et désespérais de voir ce rêve se réaliser. Mes jambes, flageolantes, peinent à parcourir les derniers mètres qui nous séparent du centre de la bourgade. Je ne ressens plus mes pieds et mes mains endolories, parcourues par une sensation de picotement, du au froid qui a transpercé mes gants, se sont raidies depuis un moment. J’ai hâte de me trouver un endroit chaud, à l’abri du vent, pour me réchauffer. François ne semble pas en meilleur état que moi, il tente de ne pas renifler à chaque pas, mais ce n’est que peine perdue, alors que je le vois qui tente de ne pas le faire remarquer.

Traversant les premières ruelles du petit village, nous constatons, sans plus grande surprise, mais plutôt, selon nos attentes, que ce dernier est dénué de toute vie. Comme toujours, ce même silence qui, malgré les hurlements continus du vent, s’impose comme un virus dans un ordinateur, semant le trouble et la désolation sur son passage.

Nous finissons par choisir une demeure au bord d’un petit chemin, déviant de la route principale traversant le hameau, de manière à repérer d’éventuels intrus avant que ceux-ci ne nous prennent de cours.

Il s’agit d’une villa, aux murs de béton recouverts de peinture blanche et dont la moitié supérieur et en bois vernis. Une large gouttière de cuivre longe la façade, tandis que des fenêtres, aux rideaux bleus, décorent celle-ci.

Une lucarne, située à hauteur de chevilles et juste assez haute pour s’y faufiler, nous tend les bras, attendant juste un simple coup de pied pour s’ouvrir, l’humidité ayant complètement endommagé le cade boisé qui la soutient.

Nous nous glissons avec agilité et souplesse par la brèche ainsi réalisée et pénétrons dans la somptueuse maison, après avoir passé nos sacs à dos en premier.

La cabine de douche dans laquelle nous nous retrouvons est entourée d’une haute vitre emplie de fausses gouttelettes afin de rendre tout regard indiscret impossible. François, qui est plus grand que moi et peut-être un peu moins souple, manque de peu de la briser avec ses pieds cherchant le sol en battant de l’air, risquant de se blesser.

Lorsque nous sortons de là, nous découvrons un carrelage bleuté, rappelant les rideaux aux fenêtres et tout le nécessaire à une salle de bain de se type, en passant par les WC et un lavabo de qualité. Un miroir reflète un instant nos reflets, avant que nous ne quittons ces lieux pour remonter au rez-de-chaussée.

Un salon de coiffure semble se trouver juste à côté de notre endroit d’intrusion, nous pouvons distinguer les grands miroirs triangulaires et les peignes africains exposés sur le mur. De petites chaises de cuir jaune se trouvent juste en face des vitres réfléchissantes, devant lesquelles se trouvent même une série de sèche-cheveux.

Derrière nous, s’étend un couloir long de sept ou huit mètres et donnant sur une série de portes fermées. Un escalier en pierre, relativement raide, conduit à l’étage supérieur, nous l’empruntons.

L’habitat en question est frais, le chauffage n’a pas du y tourner depuis plusieurs semaines, cela ne fait pas de doute. Les propriétaires ont du fuir les lieux avant les autres, certainement une famille privilégiée, dis-je à mon compagnon de voyage.

Tu as sans doute raison, me répond-il, mais on s’en fout, tout ce que je demande, pour ma part, c’et un peu de chaleur et si possible un bon thé ou quelque chose de chaud.

Je partage amplement ses exigences et lui emboîte le pas afin de me diriger en direction de la cuisine, qui se trouve juste après la dernière marche de l’escalier, après avoir franchit un hall d’entrée, une nouvelle porte se trouvant sur notre droite.

Des catelles rouges parsemées sur le sol nous invitent à y entrer et fouiller dans les placards en hêtre, qui se trouvent devant notre nez. Le dernier choix étant toujours le bon, c’est l’emplacement de rangement de gauche qui remporte la palme en nous offrant la denrée que nous recherchons. Quatre sortes de thés différents se présentent à nous, il ne reste plus qu’à dégotter deux tasses et chauffer de l’eau sans utiliser les plaques de cuisson.

Tandis que je me hâte de mettre la main sur les deux récipients de porcelaine, François quitte la cuisine et s’en va visiter le reste de la maison à la recherche d’une cheminée ou d’un espace pouvant accueillir un foyer.

Alors que je suis toujours en quête de ces deux objets, sans lesquels il nous serait difficile de satisfaire notre besoin de chaleur, mon compagnon d’aventure apparaît à nouveau dans mon champ de vision, me signalant ne pas avoir trouvé quoi que se soit de concluant et vouloir chercher une autre solution.

Une idée me traverse à cet instant l’esprit et, rouvrant un des gros tiroirs de la cuisinière, me saisis d’une haute casserole pour faire cuire les pâtes et la tend à mon ami de voyage, lui proposant de faire le feu dedans, à défaut de trouver mieux. Il prend le haut récipient que je lui tends, relevant au passage les sourcils pour afficher toute sa surprise sur son visage, avant de s’en retourner, pouffant de rire en regardant l’objet qu’il tient dans ses mains.

Je finis pas mettre à jour la cachette où se terrent les tasses et laisse échapper un petit cri de joie, les sortants de leur placard. Je m’affaire ensuite à remplir une casserole d’eau pour aller la porter à ébullition au dessus du feu.

Mais, alors que je recommence à ouvrir les tiroirs, un craquement soudain traverse les pièces et vient se répercuter à mes oreilles, déchirant l’air et m’arrachant à mes recherches. Je me redresse d’un bond, les yeux relevés, tentant de deviner à quoi comparer ce son. Je finis par me déplacer sans bruit jusqu’à la pièce d’à côté pour rejoindre mon compagnon d’aventure et voir avec lui ce qu’il en pense. Toutefois, une fois le pas de porte passé, je découvre une somptueuse chambre confortable, aux couleurs flamboyantes et aux meubles de prestige et d’époque. Un morbier, peint entièrement à la main et devant certainement dater de plus de quatre cent ans, d’époque Henry IV, se tient majestueusement en fond de pièce, une petite lampe à pied se trouvant dessus. Sur sa face avant se trouve les restes pratiquement totalement effacés d’une scène médiévale de chasse. Un tableau terne représentant un couple de vieilles personnes sur un banc le surplombe, tout en semblant garder un œil sur la totalité de chambre de séjo
ur. Une haute pendule à balancier se dresse dans le coin, sur la gauche du meuble antique, son mécanisme arrêté et ses aiguilles figées sur le cadran. Un épais tapis persan recouvre la majeure partie de la pièce, surmonté par une table de banquet et de chaises placées tout autour, dont deux d’entre elles manquent dans l’alignement. Un lustre orné de faux cristaux de décoration pend au dessus du centre de la table. Une autre petite table ronde en marbre se trouve dans le coin opposé à l’horloge, entourée de canapés de cuir noir, faisant comme un petit havre de paix dédié à la lecture du journal ou favorable à la discussion entre amis et confidents. Une fenêtre donnant sur une partie du jardin éclaire l’endroit, la lumière du jour se glissant entre deux épais rideaux rouges, soigneusement attachés de chaque côté. Une épaisse fumée grisâtre a envahit les lieux, laissant une forte odeur à la limite de l’irrespirable dans l’air.

François se trouve au centre de ce salon luxueux, un reste du cadre d’une chaise en bois dans les mains, le reste de cette dernière se consumant dans la grosse casserole que je lui avais fournie avant.

Mais que fais-tu, lui crie-je, choqué de le retrouver ainsi, détruisant sans gêne le mobilier de valeur qui compose l’inventaire des lieux. Pourquoi n’utilises-tu pas du bois provenant de l’extérieur ou d’autres meubles moins dommages, lui dis-je encore d’un ton amer.

Le bois qui est dehors est totalement détrempé, il ne prendra jamais, me répond-il sans s’affoler d’avantage, me regardant gesticuler à tout va par dépit. Laisses tomber, en plus, tu crois réellement que les propriétaires s’en soucient ; pourquoi seraient-ils partis ainsi, abandonnant tout derrière eux, ajoute-t-il, semblant presque vexé désormais par mon intervention. Et en plus, je fais déjà un feu au milieu de leur salon, alors, ils ne doivent pas être à une ou deux chaises près, ne crois-tu pas, conclut-il, brisant en deux le reste de dossier qu’il tient dans sa main et le jetant dans le feu. De petites braises incandescentes s’envolent dans le sillon de fumée qui s’échappe du réchaud en flamme.

Fais tout de même gaffe à ne pas foutre le feu à la baraque, lui signifie-je comme pour clore la dispute émergeant entre nous, avant de retourner dans la cuisine pour chercher ma casserole d’eau à placer au dessus du foyer. Mais, voyant les possibilités qui se profilent devant mes yeux, je me rends compte qu’il nous faudra trouver un système pour empêcher le tout de s’effondrer, et surtout, éviter que les poignées ne chauffent sous l’effet des flammes.

Le temps de choisir une casserole et de la remplir d’eau, une idée me passe par la tête et je finis par me diriger vers le four électrique pour en retirer une grille qui va nous servir de support pour déposer le liquide à amener à ébullition au dessus du foyer. Je m’empresse d’amener le tout à mon collègue, afin de rapidement pouvoir nous réchauffer en dégustant ce bon thé chaud, tant attendu. Je n’ai pas trouvé de sucre dans les armoires, la plupart des denrées s’y trouvant ayant certainement été emportées par les propriétaires de ces lieux, avant leur départ précipité. Il nous faudra nous contenter d’un fond de miel trouvé dans une des étagères au dessus du lavabo.

Une fois notre infusion terminée, la tasse brûlante dans nos mains jointes autour, assis au milieu du salon enfumé, nous profitons de ces quelques instants de volupté. Une brève conversation sur l’ameublement de cette demeure s’en suit, nous faisant presque oublier, le temps d’un court instant, la tempête qui nous a amené jusqu’ici.

Le feu dans la casserole finit par faiblir, François ne l’alimentant plus depuis une bonne quinzaine de minutes, ses flammes se résorbent peu à peu, laissant simplement une forte couche de suie sur les rebords en acier inoxydable. Au fond de ce foyer improvisé se trouve une bonne quantité de braises encore rougies par la chaleur.

Après cette courte pause revigorante, nous décidons de reprendre notre route en direction de Bourg Saint-Pierre et utilisons le fond d’eau restant dans la casserole pour éteindre les blocs de charbon en train de se consumer dans notre cheminée personnelle. Une colonne de fumée blanche s’élève dans long soupire bruyant.

Soulevant la tête pour regarder le nuage s’envoler dans les airs en direction du plafond et se répandre ensuite le long de ce dernier, prenant possession de chaque espace disponible, s’étendant jusqu’à remplir entièrement le salon, je constate une tache sombre. La peinture couleur crème au dessus de nous s’est agrémentée d’un immense cercle noir, du à la chaleur du feu.

Regardes, dis-je à mon compagnon de route, en désignant la forme circulaire qui se trouve au plafond, je crois que nous avons éteint le feu juste à temps ; un peu plus et on aurait eu l’air malin.

Voyant cela, il éclate de rire bruyamment en se relevant et, me tapotant dans le dos me motive à le suivre afin de quitter cet endroit et poursuivre l’aventure.

Mais, une fois arrivé devant la porte d’entrée, alors que je commence à réunir les sacs et les raquettes, il me demande un instant de patience, prétextant devoir aller aux toilettes et redescend quatre à quatre les marches de l’escalier menant à l’endroit par lequel nous sommes entré dans la maison. Je l’attends patiemment une bonne dizaine de minutes, m’impatientant progressivement, avant de finir par l’appeler et lui demander si tout se passe bien, m’inquiétant tout de même un peu pour lui et surtout pour la bonne marche de notre quête de vérité.

M’assurant que tout va pour le mieux, remontant à mes côtés, une mine enjouée, François passe sa veste polaire et saisit sa paire de raquettes à neige, avant d’ouvrir la porte et laisser entrer le vent froid dans le hall.

Je ne cherche pas à en obtenir d’avantage pour l’instant, toutefois, je ne suis pas dupe et sens bien qu’il me cache quelque chose ; je finirai bien par découvrir de quoi il s’agît. En attendant, je m’élance sur ses traces et enfouis une fois de plus ma tête dans le col relevé de ma veste, afin de braver le climat hostile de cette région montagneuse.

Le blizzard qui perdure s’est renforcé, la vision en est restreinte de moitié encore, ne laissant plus qu’un bon mètre ou deux devant nous de visible, avant que ne s’abatte le rideau opaque de neige. Le vent qui souffle dans nos oreilles couvre nos voix, nous contraignant à nous taire. Les conditions deviennent si extrêmes, que je jour et la nuit semblent se confondre, la luminosité étant tronquée par l’épais brouillard neigeux qui s’abat.

Mon collègue finit par marquer un temps d’arrêt à peine arrivé au bout de la propriété et, regardant plusieurs fois autour de lui, un air inquiet sur le visage, me propose de nous encorder afin de ne pas nous égarer. J’accepte bien volontiers cette suggestion, n’étant pas réellement à mon aise dans cette atmosphère sinistre et glauque.

Je pose mon sac à terre et en retire une corde de varappe et la passe autour de ma taille avant de lui en confier l’autre extrémité, qu’il passe à son tour autour de son ventre, faisant un nœud marin pour le faire tenir.

En sortant de Liddes, un panneau ressortant tout juste de la couche de neige croise notre chemin, indiquant la fin du village et la prochaine localité, Bourg Saint-Pierre, à seulement 4 kilomètres de là. Voyant cela, un élan de joie nous envahit, nous redonnant un peu plus de courage pour braver les derniers efforts qui nous sont demandés pour y arriver.

Nos raquettes se font lourdes et nos jambes peinent à reprendre le rythme, engourdies par le relâchement de nos muscles lors de notre courte pause. Nos membres sont douloureux et subissent, en plus du poids des sacs, le poussée contraire du vent qui semble vouloir coûte que coûte nous empêcher de parvenir à nos fins. La corde qui nous relie se tend fréquemment, démontrant la fatigue grandissante qui nous envahit, gardant avec difficulté la cadence. Le terrain, faiblement en pente, ne facilite pas nos déplacements, faisant à tout moment glisser la raquette qui se trouve en dévers, exigeant un déploiement supplémentaire d’énergie pour rester debout.

Les mètres tardent à se succéder, notre progression se refreine à chaque enjambée. Une main devant le visage pour le protéger des attaques des dards de glace qui se jettent sur nous, le tête baissée et le dos recourbé en avant, je tente de suivre mon compagnon, ne distinguant de lui qu’une vague silhouette. Une couche de givre attaque déjà l’encordage qui nous relie, rigidifiant la corde, en y appliquant une fine couche grisâtre tout autour.

Le froid a envahit nos habits et l’humidité contenue dans la neige brassée commence à s’infiltrer dans nos chaussures de cuir, se déposant sur la texture laineuse de nos chaussettes, unique rempart restant.

Rapidement, la sensation de fraîcheur qui s’étend sur nos pieds se transforme en une réelle impression de froid, passant ensuite par d’atroces fourmillements avant de se muter en une sorte de brûlure, comme si nous avions plongé nos membres dans un bain bouillant.

Voici plus de deux et que nous évoluons depuis notre dernier arrêt et ne distinguons toujours pas de trace de Bourg Saint-Pierre. La forêt, omniprésente depuis notre arrivée dans ce canton, paraît de plus en plus s’effacer sous la couche de neige, ne laissant apparaître, pour les arbres que nous croisons de suffisamment près pour les distinguer, plus que de hauts monticules blanc, sortant du sol comme d’immenses stalagmites d’ivoire.

A bout de force, les orteils collés les uns au autres, transit par la fatigue et le froid, François finit par s’effondrer devant moi, laissant la corde se détendre et se déposer sur le sol. Je ne devine pas immédiatement ce qui se trame juste devant moi, mais ne tarde pas à découvrir mon ami gisant sur le sol. Son visage à demi enfouit dans la masse froide qui recouvre le sol, les bras le long du corps et les jambes entremêlées, le nœud de corde dans le dos, il ne bouge plus.

François, m’écris-je, me précipitant vers lui pour lui porter secours, me jetant à terre sur les genoux, le saisissant à pleines mains et le forçant à se remettre sur pied. Ne restes pas dans la neige, tu vas te refroidir encore plus vite, lui cris-je, tirant aussi fort que le peu de force me restant me le permet. Ne te laisses pas aller, un dernier effort, je t’en prie, lui dis-je encore, passant son bras autour de mes épaules et tentant de le maintenir ainsi sur ses pieds. Son corps pèse un poids dingue; je ne sais pas si je pourrais le soutenir bien longtemps, mais je n’ai pas le choix. Le village ne doit plus être très loin, ne fais-je que lui répéter, tentant autant de le convaincre que de me convaincre moi-même. Son corps avachit, se laissant complètement aller sur moi, tremblant et grelottant, n’en peut plus. Le pourtour de ses lèvres devient de plus en plus violacé et tire désormais sur le bleu, des gerçures se forgent, dévorant la chair tendre de sa bouche. Ses yeux sont aux trois-quarts refermés et
se retournent sur eux-mêmes, démontrant l’état critique de la situation. Il peut à peine soulever ses jambes pour marcher et ses empreintes de pas se transforment peu à peu en de longues trainées parallèles, laissant un rail derrière nous. Cette posture inconfortable ne fait rien pour arranger les choses, son poids augmentant en fonction de la neige qui se retrouve coincée entre le sol et ses raquettes, provoquant de petits monticules, à chaque fois qu’il parvient à marcher. Il ne parle plus, se contentant de geindre pour répondre à mes encouragements continus. Parfois sa tête se redresse afin de tenter de percevoir devant nous, mais bien vite se laisse choir pour s’appuyer sur mon épaule libre.

Le peu de paysage que nous pouvons deviner, s’effaçant derrière le mur blanc qui nous encercle, reste interminablement identique, parsemé de sapins recouverts d’un énorme manteau de neige, sur un fond de ouate. La tempête ne faiblit toujours pas et le vent continue de crier dans le vide, tournant autour de nous, nous transperçant de toutes parts, nous frigorifiant jusqu’au sang.

Je finis par m’effondrer à mon tour sur le sol molletonné et froid, utilisant mon flanc droite pour amortir ma chute. François, toujours appuyé sur moi et trop faible pour réagir, suit ma trajectoire et percute de son abdomen mon autre flanc, se présentant directement à lui. Un craquement secoue sa cage thoracique, entraînant une forte quinte de toux qu’il parvient avec peine à supporter, l’affaiblissant d’avantage encore.

Il finit par trouver suffisamment d’énergie pour se laisser rouler sur le dos à côté de moi, me dégageant de mon cercueil de glace.

Je me relève, fatigué et l’épaule douloureuse et me hâte d’aider François à se redresser et venir à nouveau s’appuyer sur moi, voyant qu’il ne s’est rien cassé, le bruit entendu n’ayant été qu’un avertissement de son corps face au choc subit.

Allons, lui dis-je la voix tremblante, courage, il faut repartir, ne trainons pas par ici à attendre la mort, avançant d’abords un premier pas avec beaucoup de difficulté, puis un second, tout aussi douloureux.

Mes jambes flageolent légèrement, mais je tente de ne pas y penser afin de surmonter cette épreuve, sentant mes tempes tambouriner mon crâne sous l’effet de l’effort exagéré que je développe. Je chancelle sensiblement, avant de me ressaisir et essaye tant bien que mal de garder une trajectoire rectiligne, n’ayant aucun point de repère.

Devant nous se forme la silhouette d’une rangée d’arbres s’apprêtant à nous barrer le chemin, dessinant de leurs contours pointus, un amas sombre haut de plusieurs mètres. Mes forces me quittent, je puise dans mes dernières ressources pour nous y emmener.

Les traits de ses géants naturels se profilent, une centaine de mètres plus loin, suffisamment pour en découvrir les détails. Nous devrions pouvoir nous faufiler entre eux pour poursuivre notre périple, toutefois, je ne me sens pas le courage de continuer. J’ai besoin de récupérer quelques minutes, malgré le fait que je sais pertinemment que si je fais une halte à cet endroit, je ne pourrais plus repartir et que François, dans son état, ne supportera pas l’attente. Je pourrais peut-être accroître mes chances de survie en laissant mon ami derrière moi, sauvant ma peau au prix de la sienne, mais je ne peux m’y résoudre et qui plus est, ne suis même pas certain que cela changerait quoi que se soit à ma destinée.

Je me résous à un ultime effort, décidant de ne pas abandonner la course si près de l’arrivée, malgré mon dénuement d’espoir. Par soucis de franchise, je tourne le visage en direction de celui de mon compagnon, le sentant à la limite de l’évanouissement et lui propose un marché. Partant du principe que la partie touche à sa fin et que, au loin, résonne déjà le glas, je lui promet de me battre jusqu’à mon dernier souffle, à la condition qu’il en fasse de même. Afin de m’assurer de notre pacte, je lui précise la mention disant comme quoi, le premier à lâcher prise, condamne automatiquement l’autre. J’insiste ensuite à plusieurs reprises afin qu’il me réponde et me confirme avoir compris et accepter le contrat. Ce qu’il finit par faire, d’un faible gémissement que je parviens de justesse à entendre.

Chaque pas accompli est comptabilisé dans ma tête et ajouté aux précédents. Ma respiration se fait hasardeuse et mon pouls commence à s’affoler. Des taches apparaissent dans ma vision et ma tête commence à tourner, tourner de plus en plus et de plus en plus vite. François se laisse maintenant complètement tirer et son corps inerte me pèse.

Lorsque, tout à coup, comme sortant de nul part, juste là, sur notre gauche, se dresse, à moins de trois mètres de nous, une première maison, de je ne pourrait en décrire l’aspect, ne percevant qu’un soulagement sans précédent, voyant la faucheuse s’en retourner.

Je décide de trainer le corps inerte de mon compagnon de misère en direction de la porte d’entrée de la demeure et, une fois sur le perron, le laisse délicatement glisser le long de mon dos, jusqu’à ce qu’il soit entièrement couché au sol.

Je sais que c’est froid, lui dis-je à cet instant, le chant sa main et reculant pour trouver un moyen de pénétrer à l’intérieur.

Cette fois, je n’ai pas le temps de m’assurer si ses propriétaires sont présent ou pas, je tourne frénétiquement la tête en tous sens, cherchant la solution à mon problème. Il me paraît évident que si je tente d’enfoncer moi-même la porte, je vais mon rompre un os contre, mon corps étant entièrement rigidifié par le froid.

Une buche, m’écris-je en découvrant un petit tas de bois entassé juste à côté de la porte d’entrée, formant une pyramide sur un mètre de hauteur environs.

Je m’empare d’un de ces morceaux et me dirige quelques mètres plus loin, face à une fenêtre dont les volets ne sont pas refermés.

Les débris de verres volent en éclat au passage de l’objet contendant, s’éparpillant en vrac sur une moquette soyeuse. Je termine de dégager le cadre de la fenêtre avec mon coude, pour ne pas me couper et, une fois le danger écarté, me laisse maladroitement basculer de l’autre côté du mur, à l’intérieur. L’air glaciale qui souffle sur la vallée, s’engouffre avec moi dans le petit salon cossu, faisant de suite chuter la température ambiante de la douce maison.

Je me relève et titube péniblement jusqu’à l’entrée, me servant de mes mains pour m’appuyer sur les meubles et les murs tapissés, longeant un court couloir sombre. Une petite table de secrétaire posée dans la petite allée me percute de son angle dans la hanche, me propulsant contre le mur d’en face. Une forte douleur croissante s’en suit, tandis que le meuble finit de glisser bruyamment sur le sol de pierre.

Etant toutefois trop préoccupé par le sort de mon ami, je me contente de poser une main sur la partie de mon corps ayant subit l’assaut du petit bureau servant de décoration ou de rangement pour des clefs et me dirige, sans ralentir, vers l’extérieur.

La porte ne s’ouvre pas lorsque j’appuie sur la poignée et il me faut une demi-seconde avant de réaliser que celle-ci est tout simplement verrouillée et qu’il me suffit de tourner la molette pour la débloquer. La situation est telle que je suis un peu confus et ne réfléchis pas normalement.

Le passage dégagé, je m’élance pour relever François, mais ce dernier ne montre plus aucun signe de vitalité et ses yeux sont entièrement clos. Son torse se mouvoir très légèrement, il respire.

J’attrape sa manche et le tire en direction de l’entrée, le glissant sur la masse neigeuse, afin de gagner un peu de temps et économiser mon souffle en grignotant quelques mètres.

Une fois sur la pas de porte, l’ayant tiré le plus loin possible, jusqu’ au début du couloir, où seul la neige ramenée par le corps s’y trouve, je dépose à nouveau son bras à terre et le saisit sous les aisselles, lui redressant le dos, pour le trainer jusque dans une des pièces à l’autre bout du couloir traversant la demeure en largeur.

Passant devant le salon, évoluant à reculons, j’en profite pour, du talon, tirer la porte en la claquant, stoppant ainsi le froid qui pénètre directement depuis la fenêtre brisée.

Une première porte s’offre à nous, faisant face à la pièce de séjour que je viens de condamner; il s’agît d’une cuisine, dont la porte vitrée me révèle l’identité. Je passe outre cette dernière pour le moment, devant à tout prix allonger mon ami dans un lit douillet où il pourra se réchauffer et se reposer.

Une seconde porte du côté du salon surgît de derrière mon dos, entrouverte, donnant sur une salle de bain coquette, contenant un double lavabo et une grande baignoire en forme de croissant de lune.

Je poursuis sans m’arrêter, rebaissant la tête afin de ne pas me faire mal au dos en tirant mon collègue, assis à terre, inconscient.

Deux nouvelles portes apparaissent simultanément, de chaque côtés. Je tends mon bras gauche, après m’être arrêté et avoir appuyé François contre mon genoux pour le stabiliser et ouvre la première.

Elle semble plus lourde et émet un léger bruit de frottement en passant sur la moquette. Une étagère apparaît, suivie d’une grande plante tropicale, aux feuilles d’un vert émeraude. S’en suit un bureau à double étage, dont la tablette supérieur sert de rangement pour une ribambelle de DVD, sans doute des films piratés.

Je me désintéresse rapidement de cette pièce pour me consacrer à la dernière pièce de cet étage. Je change de position et de point d’appuis pour ne pas faire tomber mon ami et tends ensuite l’autre bras pour découvrir ce qui se cache derrière cette dernière porte.

A nouveau, une épaisse moquette ralentit la surface de bois pivotante. Il s’agît d’une chambre sans aucune décoration particulière et sans aménagement spécifique, hormis une petite commode surmontée d’un fin miroir et d’un lit simple, recouvert d’un couvre lit beige. Une épaisse couverture est pliée au bas du matelas et un coussin sans housse est appuyé contre. Un tableau dessiné par un enfant en bas âge est accroché au mur, représentant un personnage amusant. Une tablette de nuit sur laquelle se trouve un verre vide retourné, se trouve à la tête du sommier, face à une fenêtre aux volets à demi clos. Des rideaux blancs tombent devant la surface de verre.

La température au sein de la maison est plutôt agréable pour le moment, la construction semblant assez récent, elle bénéficie apparemment d’une excellente isolation. Il faudra que je veille à boucher l’espace entre le sol et la porte du salon, me dis-je soudain, pour ne pas perdre cette douce chaleur.

Je rassemble mon courage et soulève François pour le placer sur le lit, après l’avoir quasi entièrement déshabillé, avant de le recouvrir soigneusement avec l’épaisse couverture. Ses yeux réagissent aux bruits environnants et ses doigts se replient faiblement ; il reprend conscience lentement. Je le regarde un instant, le laissant reprendre tranquillement ses esprits, puis, lui murmure revenir rapidement et sort ensuit sans bruit de la chambre, fermant la porte derrière moi, afin d’éviter les courants d’air.

Mon visage me tire encore suite au froid qui a rongé ma peau, la rigidifiant, mais je commence lentement à retrouver toutes mes sensations. Seules mes mains tardent à reprendre de la couleur et, pour remédier à cela, je me rends dans la cuisine et me les passe sous l’eau froide. Je sais que si je les passe sous l’eau chaude, comme on aurait tendance à le faire, des picotements désagréables surgiraient et la sensation de froid ne s’en irait pas.

Après deux à trois minutes à profiter de ce bonheur qui s’offre à moi, délaissant enfin cette impression constante de geler progressivement, je rouvre mes yeux, fermés pour l’occasion et me sèche les mains à l’aide d’un petit linge de cuisine en tissu, accroché au mur.

Je repense alors à la splendide baignoire qui se trouve à quelques pas de là, me surprenant à rêver d’un bon bain chaud, dont la vapeur recouvrirait les parois des murs et le reflet du miroir ; les parfums reposants des huiles essentielles qui embaumeraient la pièce et cette mousse onctueuse et légère, qui flotterait à la surface, se déposant délicatement sur ma peau.

Toutefois, malgré l’aspect fantasmagorique de la chose, je sais que cela reste irréalisable, la maison n’étant pas autonome comme celle de Marius, je ne vois pas comment je pourrais faire bouillir plus de cent soixante litres d’eau pour remplir la baignoire. Je n’ai ni le feu approprié, ni les récipients pour le faire et tout recours à l’électricité restant impensable.

Cependant, il me faut tout de même faire chauffer de l’eau pour réchauffer au plus vite mon partenaire de galère.

A cet effet, je réunis déjà tout ce dont j’ai besoin pour pouvoir lui servir un bon thé chaud, quelques barres de céréales restées dans un fond de placard et une bouillotte pour le lit, que je trouve sous le lavabo de la salle de bain.

Je repense au tas de bois rencontré auparavant à côté de la porte d’entrée et en déduit qu’il doit certainement y avoir une cheminée dans le salon. Je délaisse de ce fait mes divers accessoires sur la table de la cuisine, dans la quelle je suis revenu avec la bouillotte et me dirige vars la pièce à la fenêtre brisée.

Un léger courant d’air frais transpire de sous la porte de la pièce de séjour, se faufilant entre la surface lisse de bois et les poils de la moquette. Un sifflement persistant raisonne au pied de l’entre et j’hésite une seconde à poursuivre ma route. La poignée de métal, sur laquelle repose ma main, est devenue froide, cette matière étant très conductrice, j’en déduis la basse température qui m’attends de l’autre côté.

Je finis par écarter l’obstacle de mon chemin et entre d’un pas déterminé dans la chambre de détente, resserrant les deux parties ouvertes de ma veste, pour empêcher les courant d’air de transpercer à nouveau mes habits. Mes yeux farfouillent rapidement les différents recoins jusqu’à en découvrir un trou béant dans le mur de gauche, entouré d’une décoration en pierre taillée et d’une grille en fonte, contenant les trois ustensiles traditionnels pour la gestion du foyer. Un support de métal placé à côté de la cheminée, contient cinq bûches en attentes et un carton en arrière plan renferme des morceaux plus fins et secs pour démarrer le feu. Un vieux journal placé sur l’accoudoir d’un des fauteuils, faisant face à un écran noir de télévision, me permettra d’amorcer le brasier ; je le prends avec moi.

Je dépose en premier deux grosses bûches à chaque extrémité de la zone d’incinération, de manière à les utiliser comme support pour étaler les bûchettes de bois sec, créant ainsi un espace pour laisser circuler l’oxygène et glisse méticuleusement des boules de papier journal froissé dessous. Deux des plus gros morceaux de bois à disposition sont destinés à venir agrémenter le tout, se superposant au plancher de petits bois.

Au moment d’allumer le feu, je me redresse pour fouiller mes poches en quête d’allumettes ou d’un briquet, mais en vain. Heureusement, une pochette à moitié utilisée traîne sur un rebord latéral de la cheminée.

Le papier se noircissant finit par s’embraser tout à coup, propageant rapidement les flammes sur toute la surface, caressant l’amas structuré de bois au dessus. Un rayonnement de chaleur se crée autour du foyer, prenant de plus en plus d’importance au fur et à mesure que les crépitements dans la cheminée se font entendre.

Je reste ainsi accroupis quelques longues minutes à rêvasser devant le balai apaisant du feu, dansant et luisant dans cet espace confiné et sombre.

Une fois le bois suffisamment imprégné de flammes le dévorant de toute part, je dépose la dernière bûche restant par-dessus les autres et me lève pour aller chercher le reste du bois entassé à l’extérieur sur le perron. Il me faut trois trajets, les bras surchargés à chaque fois, pour rapatrier la totalité des morceaux de bois dans le salon, que j’entrepose devant la cheminée, en attendant de les jeter un à un dedans.

Ce n’est qu’une fois reparti dans la cuisine afin de remplir une grosse casserole d’eau à faire bouillir, qu’une idée me vient qui, si elle fonctionne, me permettra de chauffer suffisamment d’eau pour un bain.

Je repars avec mon récipient rempli de liquide et vais le déposer sur un trépied métallique, que je glisse au-dessus des flammes. Je profite d’être sur place pour ajouter une nouvelle bûche dans le foyer, surchargeant sensiblement et momentanément la cheminée.

Durant le temps qui m’est imparti pour amener le liquide à plus de 100°c, j’en profite pour retourner voir mon compagnon qui se repose et tente de se réchauffer sous la couverture. Celui-ci, exténué, ne prononce pas un mot, se contentant de secouer faiblement la tête ou parfois même, de lever une main, avant de la laisser rapidement retomber lourdement sur le matelas. Ses yeux restent la majeure partie du temps clos et, pour le peu de fois où il les ouvre, ceux-ci sont emplis de sang. La luminosité dans la pièce semble le déranger.

Mais, au moment de repartir vérifier l’évolution de mon chauffe eau naturel, il me tapote du revers de sa main sur la cuisse, grognant pour attirer mon attention. Je me penche vers lui et il me prend la main et joint avec beaucoup de difficulté son autre main par-dessus les miennes et d’une voix presque imperceptible me glisse un « merci pour tout » qui me va droit au cœur. Je lui retourne un sourire attendrit et, après quelques secondes de silence, m’en retourne à mes occupations.

Il me reste encore quelques minutes de libre avant que l’eau ne commence à bouillir dans la casserole. J’en profite pour tenter de réaliser l’idée que j’ai eu dans la cuisine et pour cela, me dirige vers l’extérieur de la maison. Il me faut désormais brasser la neige afin de trouver de grosses pierres, de la taille de mon poing environs.

Par chance, à peine mes pieds balayent les premiers centimètres de neige devant le patio, que je découvre une lignée de cailloux, un peu plus gros que prévu, mais parfaitement transportables. Ces derniers ne sont pas enfouis dans la terre et de ce fait, n’oppose pour unique résistance que leur poids.

Chaque pierre est alignée sur la suivante, se basant sur la précédente. Il doit s’agir de la délimitation d’un petit sentier invitant les passants à s’approcher de la demeure ; une lignée similaire doit se trouver juste en face.

Après avoir rassemblé plus d’une trentaine de minéraux, en tas, au pied du perron, je finis par en transporter un premier voyage d’une dizaine, vers le salon.

Arrivé sur place, je perçois le bruit de l’eau bouillonnant dans la casserole, débordant parfois du récipient et venant s’évaporer instantanément sue les braises incandescentes.

Je place avec soin les objets ramenés de l’extérieur, autour du brasier, de manière à ce que les flammes viennent se déposer contre. L’humidité qui enveloppe les pierres se retire au contact de la chaleur du foyer.

Avant de retourner chercher la suite, je retourne en premier à la cuisine chercher un gant de cuisson afin de pouvoir retirer la casserole du feu et en profite pour amener le thermos, déjà occupé par deux sachets de thé noir et un peu de sucre en poudre, ainsi que les tasses et la bouillotte pour François.

Je traverse à nouveau le couloir, un plateau dans les mains, soutenant les affaires à remplir d’eau chaude et dépose le tout sur le sol, face à la cheminée. A l’aide du gant renforcé, je retire méticuleusement la casserole aux rebords brûlant et me hâte de transvaser le précieux liquide porté à ébullition. Je dépose ensuite la casserole contenant un dernier fond à terre, à côté de la cheminée et me dépêche d’apporter le breuvage fumant à mon compagnon de route, me disant que cela lui fera le plus grand bien.

Arrivé dans la chambre, je constate que ce dernier s’est enroulé dans sa couverture, tournant le dos à la porte, recroquevillé sur lui-même, en position de fœtus, ronflant comme un bien heureux. Je n’ose pas le déranger et dépose sans bruit le plateau sur la petite table de nuit. Il bouge simplement un bras lorsque je glisse la bouillotte chaude sous sa couverture et la lui cale entre les cuisses et le ventre. Je ressors discrètement, refermant à nouveau la porte derrière moi.

De retour dans le couloir principal, je ressens subitement un frisson me parcourir la colonne vertébrale ; j’ai oublié de condamner l’accès au salon et le vent s’est engouffré dans la maison, faisant une fois de plus, rapidement chuter la température ambiante.

De ce fait, fort de cette constatation, je décide de chercher le petit linge de cuisine que j’avais utilisé pour me sécher les mains et m’en sert pour ramener une fois pour toutes les pierres restées dehors. Je me hâte ensuite de les plonger à leur tour dans le feu, en compagnie des autres déjà présentes.

De petits éclats de braises terminant leur combustion en s’élevant dans les airs, avant de retomber, noircit, sur les flammes s’élevant, jaillissent du foyer flamboyant, lorsque les minéraux viennent percuter les bûches à demi consumées.

Je profite d’être sur place pour rajouter deux nouveaux morceaux de bois dans le feu pour l’alimenter et, m’en retourne remplir trois casseroles d’eau, que je vais faire ensuite bouillir pour l’eau du bain.

Une fois mes trois récipients en train de chauffer progressivement, je me dirige vers la salle de bain et commence à remplir la baignoire jusqu’à mi hauteur avec de l’eau froide, l’eau chaude nécessitant l’utilisation du chauffe-eau, entrainant une consommation d’énergie, risquant d’alerter les milices ; raison pour laquelle je suis contraint à tant d’efforts.

Je m’en retourne ensuite, à l’aide des gants de cuisine, rechercher à tour de rôle les casseroles laissées sur le feu et en verse le contenu dans la baignoire, tempérant ainsi les quatre-vingt litres de liquide déjà présent.

Après cela, je rempli à nouveau mes trois cuves d’eau froide et, contrairement à l’étape précédente, ne réchauffe pas l’eau sur les flammes, mais me saisit de la pièce à cheminée en fonte qui se trouve sur le côté du foyer et en ressort les minéraux brûlants.

Un nuage de vapeur blanche se développe au moment ou je les plonge un à un dans chaque bassine, les faisant agir comme corps de chauffe. Le niveau de l’eau ne tarde pas à varier sous les remous des bulles, formées par l’ébullition qui en résulte.

Je ressors les pierres des casseroles et les replace dans le brasier afin de les chauffer à nouveau pour réitérer l’opération aussi souvent que nécessaire, cela dans l’espoir de pouvoir profiter d’un bon bain chaud et aider François à se remettre d’aplomb.

Cinq ou six voyages plus tard, je me tiens enfin devant plus de cent soixante litres contenu dans le demi-croissant de lune. Un flot de vapeur s’en dégage, humidifiant rapidement les murs de la pièce et recouvrant le miroir, troublant son reflet.

Les casseroles placées au pied de la baignoire, je me déshabille entièrement et, m’appuyant sur le rebord de pierre blanche, pose prudemment mon pied gauche dans le liquide chaud, c’est un vrai régale.

La chaleur m’envahit rapidement, chassant les dernières sensations de froid qui me hantaient, me laissant désormais dans un état végétatif de complaisance et de détente. Un long soupire se dégage de mes narine, tandis que je ferme les yeux afin de profiter au maximum de ce moment inespéré.

Mes pieds et mes jambes sont douloureux et les laisser ainsi à demi flotter comme en apesanteur me soulage. Il ne me reste plus qu’à profiter et écouter le son aérien de ma respiration lente et profonde.

Lorsque j’ouvre à nouveau les yeux, plus de quinze minutes ont dus s’écouler, l’eau commence déjà à se tempérer et perdre de son côté attrayant. La peau de mes mains est plissée, comme si je venais de prendre une quarantaine d’années d’un coup. Cependant, avant de sortir de là, je m’octrois un dernier petit plaisir en attrapant la bouteille de savon liquide qui se trouve sur une petite tablette fixée contre le mur et me savonne assidûment. Ce n’est pas que je sentais mauvais, mais juste une excuse que j’ai trouvé pour m’autoriser encore deux minutes supplémentaires dans cet endroit de détente et de bien-être.

Je finis tout de même par ressortir de mon bain, laissant couler un peu d’eau à travers le siphon, afin de permettre un ajout de liquide plus chaud pour le tour de François. Une bonne dizaine de centimètre du niveau y passe, ça devrait suffire, me dis-je, rebouchant le trou d’où s’échappe les litres à remplacer.

Il ne me faut guère plus de cinq minutes pour me sécher et me rendre compte que, comme un imbécile, dans l’empressement et l’impatience de me réchauffer, je n’ai pas pensé à sécher mes habits au coin du feu et encore moins à visiter l’étage supérieur pour trouver de quoi me changer.

Je me retrouve affublé d’un simple linge rose autour de la taille, la peau déformée par la chair de poule, les poils hérissés, frissonnant. J’hésite un instant à remettre mes anciens habits, mais ces derniers sont encore détrempés et froids. Je décide de tenter ma chance à l’étage supérieur, n’ayant pas encore rencontré de chambre à coucher jusqu’ici, hormis un lieu réservé aux amis de passage et autres invités, où mon compagnon de route se repose en ce moment. Il doit certainement y avoir une armoire à habit avec quelque chose à me mettre dedans, même si les tailles ne correspondent pas.

Je passe, de ce fait, la porte de la salle de bain et longe le couloir jusqu’à arriver au bout de celui-ci, où un escalier tournant à 180° m’attends. Quelques marches grincent et craquent sous l’effet de mon poids. La partie supérieure est faite d’un couloir identique à celui du bas, hormis une moquette qui le recouvre sur toute la longueur et qu’un lustre pend du plafond. Il s’agit d’une vieille lampe avec un couvercle de cuivre brunâtre. Une fenêtre se trouvant au fond, en face de moi, démarquant la fin de la demeure, éclaire le corridor.

Il y a deux portes sur le côté gauche et une seule sur la droite, placée entre les deux autres. Il s’agit de deux chambres à coucher, dont une est celle d’un nouveau né, arborant des tapisseries à nuages bleus et aux rideaux contenant des héros de dessins animés. La dernière porte donne sur une sorte de fourre-tout où à notamment été construit une immense maquette de train électrique, décorée d’un tapis vert pour imiter les prairies, des maison et autres bâtisses de plastique et, d’une quantité impressionnant de petits personnages peints à la main, donnant de la vie au tout. Il y a aussi, entassé dans un coin un tas de vieillerie sans aucune valeur commerciale, faisant le bonheur de la poussière. De vieux tableaux sont appuyés dans un autre coin, attendant un jour de grand ménage pour disparaître. Un vélo militaire dont le guidon manque est couché en travers de la pièce, servant de support pour les nombreuses toiles d’araignées de recouvrant. Une fenêtre aux volets clos se trouve dissimulée derrière une grosse armoire sans porte, je peux en voir une partie dépasser derrière le meuble.

Je pénètre dans la première chambre, celle des adultes et me dirige directement vers une armoire qui se trouve de l’autre côté d’un lit conjugal à baldaquin. En ouvrant les portes de cette dernière, je découvre, accroché sur des cintres, une série de costards feutrés noire, quelques pulls de laine pour femme, des linges de bain, une quantité impressionnante de jupes de toutes sortes et cinq robes fleuries. Des paires de chaussures à talon sont entreposées sur la partie du bas, en dessous de la barre maintenant les cintres. Je tire les divers tiroirs superposés et trouve dans le second, quelques paires de chaussettes, certainement un peu petites pour nous, mais on va s’en contenter. Il n’y a aucun slip ou caleçon, hormis un vieux string pour femme roulé en boule et amassé au fond de la partie coulissante du meuble et trois soutiens gorges en dentelle fine. Deux tiroirs sur les quatre ouverts sont entièrement vides.

Décidément, me dis-je déçu, ce n’est pas ici que je vais trouver de quoi nous habiller chaudement. Mais, n’ayant pas dit mon dernier mot, je ressors de la chambre et redescend l’escalier en quête de la buanderie.

Arrivé au rez-de-chaussée, je réalise que l’accès à la buanderie ne peut se situer à cet étage, toutes les portes donnant sur une pièce ayant déjà été visitées, sans en apercevoir la moindre trace.

Je retourne tout de même, par acquis de conscience, à la salle de bain, pensant n’avoir peut-être pas remarqué la machine à laver le linge ; mais en vain.

Je réfléchis un instant, restant debout, immobile, jusqu’à supposer qu’un pièce attenant à la maison doit exister et que dans ce cas, il me faut ressortir et découvrir les alentours de la maison.

De ce fait, je reprends les habits humides que j’avais laissés trainer à terre en vrac jusqu’ici et me les repasse. Le tissu détrempé croche sur ma peau et peine à coulisser sur mes articulations. La sensation que je ressens, à chaque supplément enfilé, se dégrade et en devient de plus en plus désagréable.

Avant de ressortir de la demeure, je fais un bref passage au salon, prenant les trois casseroles qui se trouvaient au pied de la baignoire avec moi, faisant un crochet par la cuisine pour les remplir à nouveau. A ma grande surprise, une fine pellicule de neige s’est formé, sous l’influence de la tempête, au pied de la fenêtre brisée ; la chaleur de la pièce étant désormais proche de celle à l’extérieur, celle-ci ne semble pas vouloir fondre. Je dépose rapidement mes objets sur le feu et ressors de la pièce, refermant, comme toujours, la porte derrière moi.

Une fois sur le perron, je ne sais pas par ou commencer et décide d’aller voir en premier lieu du côté où passe la route, partant du principe qu’il doit certainement se trouver un garage pour ranger la voiture.

Mon idée se révèle être la bonne, de suite après avoir contourné l’angle de la maison, j’aperçois une sorte de cabanon, suffisamment large pour pouvoir parquer deux grosses voitures, sans soucis. Il s’agît d’une petite baraque de béton, avec un toit pentu en tôle ondulée, ne contenant qu’une lucarne en guise de fenêtre. Une double porte de bois, ressemblant à celle d’une grange, au sommet arrondi, est sécurisée par une grosse chaîne, au bout de laquelle se trouve un gros cadenas.

Je m’approche de cette grosse entrée et, tente de trouver un moyen d’y pénétrer. LA chaîne est bien trop épaisse pour être sciée et le cadenas, bien trop volumineux pour être brisé, même à coup de barre à mine. Par contre, chose que j’ai faillis ne pas voir, les anneaux vissés dans le bois sont entièrement rouillés et ne tiendront pas plus de deux minutes sous la force d’un levier, tirant sur la chaîne. Le manche d’un balai de bois, appuyé contre la façade du garage, devrait faire l’affaire.

Je m’en empare à pleines mains, le glisse derrière les maillons d’acier et, m’appuyant sur l’embout à l’opposée, basculant tout mon poids en avant, jusqu’à ce qu’une forte secousse me déstabilise, dans un claquement sec. Comme je l’espérais, une des fixations permettant de fermer la porte à laide de la chaîne, vient de céder, laissant le dispositif pendouillant dans le vide.

Le local de voiture est vide, à l’exception d’un petit établit contenant une dizaine d’outils soigneusement alignés contre le mur du fond et une petite armoires de métal posée à côté, renfermant certainement des solvants ou autres produits pour l’entretien. Une tondeuse à gazon, encore recouverte de résidus d’herbe, se trouve à côté d’une pile de pneus d’été, emballée dans les plastiques transparents. Une porte se trouve au fond du garage, je m’y rends et découvre effectivement une petite salle bétonnée, aux murs blancs et froids, dans laquelle se trouve un énorme chauffe-eau, ainsi qu’un sèche-linge et une machine à laver.

Dans le tambour de la lessiveuse, ne se trouve qu’une boule de plastique servant à diffuser le savon liquide. Par contre, le sèche-linge n’a pas été vidé dans l’empressement. Les habits contenus à l’intérieur sont secs et ne sentent pas du tout l’humidité, au contraire, ceux-ci sont imprégnés d’une douce odeur. Par contre, n’ayant pas étés sortis de suite de cet espace restreint, entassés en boule dedans, leur apparence laisse à désirer.

Cependant, il y a tout ce dont nous avons besoin pour nous revêtir de manière à ne pas avoir froid, partant du principe qu’il nous faut sécher les vestes polaires utilisées jusqu’à présent, afin de pouvoir les réutiliser, tout comme les gants et autres extras dus à la saison.

Il n’y a pas de sous vêtements dans la machine, seulement d’affreux pantalons de velours brun, mode rétro et des t-shirts ou des liquettes blanches. Quelques pull-overs en laine se trouvent dedans, mais il s’agît uniquement d’habits de femme, les couleurs pastelles en étant la preuve directe.

Malgré cet inconvénient de teinte, je me précipite sur un pantalon correspondant à peu de choses prêt à ma taille, serrant un peu au niveau des hanches, mais amplement convenable en la circonstance; me substituant au port du slip, le temps de sécher le mien. J’en prends un autre pour mon compagnon, bien que je doute que cela lui aille, vu sa stature élancée. Je ramène aussi dans la foulée un pull-over bleu turquoise, sachant que je me trimbale désormais avec un fuchsia. Vivement que mon ami se remette sur pied afin de pouvoir l’entendre, gorge déployée, se foutre ouvertement de moi, me mis-je à marmonner dans mon coin, souriant de moi-même.

De retour dans la maison, après avoir fait le plein de vêtements, je retourne au chevet de François, voir comment il se porte. Pour cela, je fais en premier une halte pour m’occuper des casseroles d’eau, laissées à bouillir sur le feu et que je transvase dans la baignoire pour la réchauffer, avant de les remplir à nouveau et de les replacer à chauffer.

Le bruit du loquet de la porte suffit à le tirer de son sommeil, se retournant sur son matelas pour me regarder, les yeux encore collés par le sommeil réparateur et le nez coulant.

J’ai dormis longtemps, me demande-t-il d’une voix rauque et discrète, à la limite du chuchotement.

Non, lui réponds-je, tentant de prendre le même ton de voix, sans doute par compassion, deux bonnes heures, tout au plus. Je t’ai fais couler un bon bain chaud, il t’attend. Ne t’en fais pas, j’ai pris soin de ne pas utiliser l’eau chaude, mais me suis battu pour gagner chaque degré de ce bain, lui dis-je en souriant.

Je l’invite à boire une bonne tasse du thé déposé sur sa table de nuit et dont il n’a toujours pas tenté d’en boire. Il laisse s’écouler quelques secondes et finit par se redresser et se saisir de la tasse que je viens de lui remplir, pour la porter à ses lèvres.

Le breuvage semble lui faire le plus grand bien, je le vois reprendre des couleurs après chaque gorgée. Il reste faible pour l’instant, mais je reste confiant sur la suite de son rétablissement, c’est un garçon robuste et il paraît en meilleur forme après chaque minute passée à ses côtés.

Je lui fais part de sa nouvelle tenue vestimentaire, avant qu’il ne se lève à demi ressuscité, entièrement nu, sans même se couvrir de son drap de lit et le regarde impuissant éclater de rire, se réjouissant presque de l’opportunité de changement qui s’offre à lui.

Il n’y avait pas de sous-vêtement masculin, il nous faudra faire sans en attendant que nos calçons sèchent au coin du feu, lui précise-je. Mais, continue-je, tu verras, ses pantalons sont peut-être affreux, mais ils n’en restent pas moins confortable. Cela ne semble pas lui poser d’avantage de tracas et il enfile le sien sans rechigner.

Nous marchons ensuite en direction de la salle de bain où je le laisse un instant seul, afin d’aller lui chercher les dernières casseroles servant au réchauffement de son bain.

Lorsque je refais mon apparition, mes récipient d’eau bouillante dans les mains, je le retrouve debout, immobile, m’attendant pudiquement, les mains jointes sur son ventre, encore entièrement vêtu. Je comprends alors qu’il semble désirer un peu d’intimité et de ce fait, je me dépêche de verser le liquide fumant dans le reste stagnant de la baignoire, lui adresse un sourire amical et ressors de la pièce en refermant la porte derrière moi.

Je me dirige alors, une fois de plus, vers le salon pour m’emparer de la dernière casserole, laissée volontairement sur les flammes et retourne avec à la cuisine, après avoir jeté les deux dernières bûches dans le feu s’affaiblissant. J’avais préalablement repéré des sachets de soupe en poudre et m’apprête à en préparer pour mon ami et moi-même, à sa sortie du bain. Il ne s’agît que d’une vulgaire soupe d’asperge industrielle, ce n’est pas de la cuisine de maître, mais dans le cas actuel, elle m’apparaît comme telle.

Je revis, s’exclame François, lorsque je le vois réapparaître un bon quart d’heure plus tard sur le pas de porte de la cuisine, le cheveux ébouriffés et le teint à nouveau rougeoyant. Je me sens encore un peu engourdis, mais je n’ai plus froid et mes forces sont pour la plupart revenues, poursuit-il d’un ton convaincu, tapant fermement sur sa cage thoracique, afin d’appuyer ses dires.

Heureux de le constater, je lui tends un bol, duquel s’échappe un doux fumet alléchant. Tiens, lui dis-je, lui expliquant ce que ce dernier referme, lui précisant au passage, tout le bien que cela lui fera.

Bien qu’il se plaigne de n’avoir de fromage à ajouter dedans, cet encas semble lui convenir, ne l’entendant plus parler, le temps d’ingurgiter le tout par de rapides coups de cuillères, ne prenant pas même la peine de s’asseoir.

Après ce court intermède de dégustation, il dépose son bol sur la table et se dirige vers la fenêtre de la cuisine, en tire les fins rideaux confectionnés au crochet et regarde à l’extérieur. La tempête s’est atténuée, mais sévit toujours, me dit-il d’une voix grave. Qui plus est, nous ne savons même pas où aller exactement, ajoute-t-il, se retournant en ma direction, croisant mon regard.

Cela me fais subitement me souvenir que j’ai laissé le billet de un dollar et la bague le maintenant enroulé dans ma poche de pantalon; il me faut la récupéré, sinon je risque de l’oublier. Je n’en ai pas encore découvert la signification, mais je risque très certainement d’en avoir encore besoin.

M’excusant auprès de mon compagnon d’aventure, je quitte la pièce et retourne à la salle de bain, où mon pantalon détrempé se trouve encore en boule sur le sol et en retire les deux précieux objets.

Revenant à la cuisine, je propose à François de passer la nuit ici et demain, au réveil, de reprendre la route. Cela nous laisserait le temps de terminer de sécher nos affaires et de nous reposer un peu, dis-je pour argumenter ma proposition.

Malgré sa hâte de terminer notre quête, il finit par accepter mon offre, après une longue minute de silence, avant de revenir sur son choix. La fin de la journée approche déjà, me dit-il, laissons la nuit s’étendre et repartons. Notre présence ici est risquée, nous sommes en lisière du village, nous n’aurons pas le temps de voir venir les milices, si elles finissent par retrouver notre trace, argumente-t-il. N’oublies pas Marius, il nous a vu et sait où nous allons, lance-t-il ensuite, laissant un temps de suspend avant de continuer. Combien de temps résisterait-il aux interrogatoires de la milice, si elles parviennent jusqu’à lui, avant de tout avouer à notre sujet, me demande-t-il.

Cette dernière interrogation me glace le sang et, de suite, je rejoins son point de vue, lui proposant de quitter cet endroit la nuit venue. En attendant, lui dis-je, cela nous laisse deux bonnes heures pour mettre nos habits au bord du feu pour pouvoir les enfiler à nouveau pour notre départ.

Je me charge alors de réunir les tas d’habits laissés à la salle de bain, tandis que François est afféré à tendre deux longs bouts de ficelles le plus près possible du foyer. Lorsque je le rejoins au salon, il termine d’accrocher le dernier nœud, qu’il fixe au cadre nu de la fenêtre brisée.

Les dernières flammes du brasier tentent une dernière danse, avant de disparaître peu à peu, affaiblies par le manque de bûche. Un tapis de braises rouge écarlates luit au fond de la cheminée, agacé par les courants d’air émanant de la brèche dans le mur.

Nous déposons les habits sur les fils tendus, procédant en suivant une logique simple et, que nous espérons efficace, à savoir, de placer les vêtements les plus humides en avant, de manière à leur faire bénéficier d’un écran de chaleur supérieur à ceux venant en second plan.

Suite à cela, tentant d’occuper le temps qui nous sépare encore du moment de partir d’ici et d’abandonner la demeure derrière nous, nous nous retrouvons, une fois de plus dans la cuisine, autour de la table, afin de réexaminer le billet de un dollars et l’anneau aux armoiries d’or qui l’entoure.

Mais, malgré le temps passé à essayer de percer le mystère de ce fameux papier valeur, temps qui s’enfuit sans crier garde, nous ne trouvons pas plus de réponse que toutes les fois précédentes où nous avons sorti ce dernier pour l’inspecter sous tous ses angles. Rien n’apparaît en transparence lorsque nous regardons à travers face à une source de lumière et la couleur ne déteint pas si nous frottons avec nos doigts dessus. Même le stratagème que nous utilisions lors de notre enfance faite de rêveries, où nous nous prenions pour des supers agents secrets, chargés de missions d’ordre mondial , cachant nos codes secret en les écrivant à l’aide de jus de citron et que notre correspondant pouvait relire en passant la feuille au-dessus de la flamme d’une bougie, ne mène à rien. Aucun n’indice n’apparaît et aucune idée ne nous traverse l’esprit, si ce n’est celle de commencer à croire que l’Abbé s’est joué de nous en nous indiquant une fausse piste.

A cet instant, le doute commence à s’emparer de nous, remettant la totalité de nos efforts, depuis notre triste rencontre avec l’homme d’Eglise, en question. Nous aurait-il indiqué une fausse piste pour nous induire en erreur, ou aurait-il décidé de nous empêcher de mener à bien notre quête. Nous refusons de reconnaître cette possibilité, toutefois, un sentiment de frustration s’empare de nous, taraudant nos esprits.

Lorsque François interrompe notre discussion, déclarant avoir suffisamment patienté, se retournant pour regarder par la fenêtre, nous constatons que la nuit est tombée et que nous ne distinguons plus que notre reflet dans le verre poli de la vitre. Nous n’avons même pas remarqués que la luminosité avait progressivement laissé place à l’obscurité, François ayant allumé machinalement une bougie durant notre conversation et l’ayant déposé entre nous sur le centre de la table.

Allons voir où en sont les habits, me dit-il se levant de sa chaise soudainement, avant de se diriger en direction de la pièce d’en face, le bougeoir soutenant la source de lumière dans sa main gauche, tendue devant lui.. Le vent qui hurlait jusqu’ici sous la porte close de la chambre de détente s’est muté en un sifflement aléatoire ; la tempête a enfin dû retomber, ou du moins se calmer.

La lueur rougeoyante qui s’échappait du foyer de la cheminée n’est plus, les braises ayant refroidies et ayant repris une couleur sombre et terne de charbon. La pièce est plongée dans les ténèbres. Seuls une auréole d’or luisant entour mon ami, émanant de la bougie qu’il tient fermement. Le rayonnement de chaleur qui formait comme un bouclier thermique autour de la cheminée a laissé sa place au froid persistant qui s’infiltre dans la pièce en continu. Le salon se transforme progressivement en chambre froide où ne manque juste que les cartiers de bœuf suspendus au plafond à l’aide de gros crochets en forme de « S ». A chaque expiration que nous faisons, un nuage de vapeur s’échappe de notre bouche ou de nos narines. Il ne doit guère faire plus de huit à dix degrés, au maximum, dans cette pièce.

Ne trainons pas ici, me dit alors mon compagnon d’aventure, se frottant les mains pour se réchauffer. Décroches les deux extrémités de fils de ton côté et transportons le tout directement dans le couloir, continue-t-il. Nous ferons le tri une fois à l’abri du vent et du froid, conclut-il, commençant de son côté à attaquer le premier nœud, après avoir déposé le bougeoir à terre.

Après quelques minutes de lutte acharnée avec les étendages, nous finissons par parvenir à les emmener où nous le désirons et entreprenons de décrocher chaque vêtement un à un, avant d’enfiler à nouveau nos tenues respectives. Les doublures de vos vestes sont encore un peu humide et froides, mais, à l’exception de ces dernières et de nos chaussures, les reste est à peu près sec.

Etant paré, nous laissons la demeure telle quelle et sortons sur le pas de porte, nous faufilant, après avoir chaussé nos raquettes, dans la nuit sombre et froide. La porte de la maison restée ouverte, finit par claquer derrière nous, tandis que nos pas s’enfoncent déjà dans l’épaisse couche de neige qui recouvre le chemin.

Les masses difformes des sapins surgissent de la nuit au fur et à mesure de notre lente évolution, dressant leurs inquiétantes silhouettes mouvantes sur notre route. Un pant de toit apparaît sur notre gauche, à quelques enjambées, surmonté d’une antenne parabolique, suspendue dans le vide. Une clôture enneigée semble faire le tour de cette habitation, tandis qu’une boîte à lettre se bat contre la neige qui s’amoncèle tout autour. Rapidement après, une seconde maison se profile sur notre gauche, présentant à première vue, les mêmes dispositions que la précédente, hormis un terrain devenant légèrement en pente.

Une fois ces deux bâtiments passés, plus rien ne semble parvenir à percer la nuit qui s’étend de plus en plus. Plus d’une dizaine de minutes s’écoule avant que quelque chose n’apparaisse à nouveau face à nous. Une forme arrondie, haute de plusieurs mètres, imposante, reflétant, par endroits, d’infimes lueurs, provenant de la lune et se répercutant sur une surface métallique. Ce qui m’est apparu en premier comme un dôme d’argent, n’est autre qu’un immense hangar en tôles ondulées, à demi rouillées et pour la plupart, déchirées, aux coins retroussés.

Sous nos raquettes enneigées, la route que nous tentons de suivre semble se séparer en deux parties distinctes, chacune contournant l’entrepôt de métal d’un côté différent. Nous suivons instinctivement le tronçon du bas, celui-ci paraissant plus large, les talus de neige délimitant la chaussée sur les bords nous l’indiquant ainsi.

A nouveau, une nouvelle période de dix minutes à peu près de marche s’écoule, sans que nous ne distinguions quoi que ce soit à travers cette nuit opaque et froide.

Nous n’échangeons pratiquement aucun mot durant le trajet et nous contentons d’économiser nos force et concentrer notre énergie sur notre capacité à emmagasiner le plus de chaleur possible.

Tout à coup, François s’arrête subitement, se redressant, avant de s’écrier un flot d’injures à son égard, tapant de son pied droite dans un petit tas de neige à côté de lui, le faisant exploser en des milliers de petites particules scintillantes, s’élevant et retombant en pluie luisante.

Que t’arrive-t-il, lui demande-je surpris par cette soudaine éruption de colère et de violence qui s’empare de lui, le poussant à agir de la sorte. Pourquoi cries-tu pareillement, continue-je de le questionner, m’arrêtant à mon tour à sa hauteur, les yeux écarquillés.

Les sacs, me hurle-t-il. Bon Dieu, nous avons oublié les sacs dans la maison, répète-t-il. Je me disais bien qu’il nous manquait quelque chose en partant de là-bas, s’écrie-t-il encore, avant de rajouter un juron.

Constatant à regret que, malgré sa mauvaise humeur subite, il n’a pas tort ; ni lui, ni moi n’y avons pensé, tant nous étions pressés de poursuivre notre périple. Ca ne fait rien, lui réponds-je, tentant de lui donner une impression de confiance et d’assurance dans ma voix. On trouvera d’autres habits et pour ce qui est des objets récoltés, on se débrouillera, lui fais-je remarquer. Il me reste encore le billet d’un dollar et l’anneau qui l’entourait, dans ma poche arrière de pantalon, poursuis-je, tentant de garder toute son attention. Cependant, malgré mes efforts, François me tourne déjà le dos, haussant les épaules, s’en allant reprendre sa route, bougonnant. Sa réaction puérile me fait sourire intérieurement, ne voulant pas le lui montrer pour ne pas d’avantage le courroucer.

Mais alors que nous nous apprêtons à commencer à nous disputer, des formes de villas et de granges de fermes commencent à se dévoiler, tant sur notre gauche, que sur notre droite. Cette fois-ci, il n’y a plus de doute, déclare mon compagnon d’aventure, nous devons bien être arrivés dans le village de Bourg-Saint-Pierre.

Nous marchons dans la rue principale, nous engouffrant dans le long couloir sombre se faufilant entre les maisons accolées. Tout est calme et un silence pesant règne sur cette bourgade abandonnée et laissée à l’agonie. La tempête termine d’entièrement s’estomper, tandis que les chutes de neige se font pratiquement imperceptible. Le ciel s’éclaircit peu à peu, éclairé de milliers d’étoiles, tandis qu’une faible nappe de brume commence à se former.

Subitement, raisonnant à moins d’un mètre de moi, juste après mon passage, un bruit sourd survient, me faisant sursauter et effectuer un pas de côté, comme pour me prémunir de toute attaque éventuelle. Fermant les yeux, j’attends que quelque chose se passe, que le coup porté par mon assaillant soudain me touche.

Un éclat de rire provenant de mon ami de parcours me pousse à ouvrir à nouveau les yeux, la tête enfouie dans mes épaules, les mains placées devant mon visage et une grimace figée sur ma face blême ; je tente de comprendre ce qui vient de se passer.

Cherchant du regard la provenance de ce bruit m’ayant conféré cet air ahurit, je finis par sourire à mon tour, découvrant un tas de neige juste derrière moi, ayant chuté d’un avant-toit dont la capacité de stockage a été dépassée. Je me détends à nouveau, relâchant la tension qui surélève mes épaules et, laisse échapper un soupire de soulagement, le cœur battant.

Une petite église de village, au clocher étroit s’élevant dans la nuit, se trouve face à nous. Une inscription nous indique qu’il s’agît de la chapelle de Notre Dame de Lorette, construite en 1739. Il s’agirait, selon la petite plaquette de bronze sur laquelle se trouvent les informations concernant l’antique bâtiment, du plus vieux clocher de canton valaisan et que ce dernier aurait été construit bien avant le reste du lieu saint, au XIe siècle.

Ne pouvant que difficilement distinguer les détails gravés dans la pierre constituant les façades de la bâtisse, nous décrochons rapidement notre attention du lieu de recueillement et poursuivons notre lente évolution, jusqu’à découvrir, deux pâtés de maison plus loin, un petit sentier menant passant entre deux maisons et se rendant à une habitation en arrière plan, dont nous n’apercevons qu’une infime partie de sa silhouette.

Allons passer la nuit dans celle-ci, me dit François, se postant face à la demeure, les mains sur ses hanches, de la condensation s’échappant de sa bouche sous l’influence du froid. Il fait trop sombre pour continuer et la couche de neige s’est nettement épaissie depuis notre départ de ce matin, poursuit-il, saisissant un piquet de balisassions de chaussée, dépassant de cinq centimètres du sol et le dégageant entièrement de la masse recouvrant la route. Charogne, s’exclame-t-il bruyamment, soulevant la longue tige de bois peinte en orange vif et surmontée de catadioptres. As-tu vu la taille de cet indicateur, me questionne-t-il ensuite, me présentant le morceau filiforme de bois. Mais, avant que je n’aie le temps de lui répondre, il poursuit en disant être abasourdit en déduisant la hauteur de la couche neigeuse sur laquelle nous avançons; une épaisseur de plus de deux mètres vingt.

Maintenant qu’il m’en fait la réflexion, je constate en regardant autour de moi que certaines portes d’entrées, pouvant apparaître dans mon champ de vision, sont quasi totalement obstruées par le mur de neige et que les maisons qui me semblaient rétrécir au fur et à mesure de la journée, sont en réalité enfouies sous le manteau blanc, le rez-de-chaussée passé en dessous du niveau du sol.

Comment comptes-tu t’y prendre pour pénétrer dans celle-ci, la porte d’entrée est pratiquement entièrement cachée sous la neige, lui demande-je. Si on déblaye la porte, cela va nous prendre des heures, user le peu de force qu’il nous reste et surtout, cela reviendrait au même que de mettre une pancarte avec écrit en grosses lettres fluorescente « NOUS SOMMES ICI ! », me mets-je à bougonner.

Ne t’en fais pas, éclate-t-il de rire. Nous allons simplement passer par une des fenêtre au premier, il n’y a qu’à escalader la balustrade du balcon qui se trouve à moins d’un mètre du plancher, me répond-t-il ensuite.

Sur ses paroles, François s’avance sur le petit chemin se faufilant entre deux murs de béton et, une fois devant la bâtisse qui se révèle être un typique chalet Suisse en bois foncé et au poutres travaillées et taillées avec finesse, s’arrête un instant pour jauger la meilleure solution pour escalader l’épaisse barrière de sécurité. Une peinture sous la balustrade du balcon, à demi enfouie dans la neige, représentant la désalpe d’un troupeau de bovins de couleur noir et tacheté de blanc, accompagné de berger du Jura, haut sur patte, avec un pelage noir, parsemé de brun et de longues oreilles pendantes.

Finalement, il finit par détacher les sangles de ses raquettes, après s’être approché au plus près de la petite habitation aux volets verts et avoir décroché une des bacs à fleur accroché à la rambarde par de simples crochets métalliques, se frayant un passage pour passer par dessus la barrière. Prenant appuis sur la surface plane de ses raquettes, il soulève une première fois sa jambe gauche pour tenter de la passer de l’autre côté de l’obstacle et finit par devoir la replacer en souplesse sur son point de départ, risquant de perdre l’équilibre.

Je m’approche de lui afin de le stabiliser et l’aider à monter, mais ce dernier veut y arriver seul et repousse mon coup de main. Il se saisit à nouveau de la rambarde, mais cette fois-ci, des deux mains et s’élance à pied joint, tentant une autre approche, se laissant basculer par dessus en utilisant son ventre comme point de balancier.

Je vois soudain se pieds se redresser dans le vide, tandis que le reste de son corps disparaît derrière le rebord surélevé du bacon, dans un bruit sourd. Quelques secondes sont nécessaires à mon compagnon d’aventure pour se relever, le dos couvert de neige.

Enlève tes raquettes et passe-moi les miennes par la même occasion, me dit-il, me tendant la main. Je m’exécute et, de suite après qu’il les ait laissés tomber de son côté de la barrière, saisis sa main, qu’il me tend à nouveau, mais cette fois-ci, pour m’aider à le rejoindre.

Mes pieds se sont enfoncés dans la masse molle et froide, François doit redoubler de force pour me hisser. Je tente de l’aider au maximum en m’aidant de mon autre main pour m’appuyer sur le bois de la rambarde et, après une lutte acharnée contre l’attraction terrestre et mon propre poids, je finis enfin par réussir à gravir l’obstacle.

A peine ai-je le temps de me redresser, qu’un craquement se fait entendre et la double porte-fenêtre donnant sur un salon avec cuisine ouverte s’ouvre brutalement, sous l’influence de l’épaule droite de mon compagnon de route, nous donnant ainsi accès à l’intérieur de la maisonnette.

Les meubles, tous recouverts d’un drap blanc, donne à la pièce une impression de zone de quarantaine ou de lieu de crime après investigation de la police scientifique; il ne manque que le pourtour d’un cadavre tracé sur le plancher à la craie blanche pour venir collaborer cette impression. Je crois même finir par percevoir l’odeur fétide de la chaire décomposée et du sang coagulé, é force d’y penser en regardant autour de moi.

Etant le dernier à avoir franchis le pas de porte, je profite que la fenêtre n’ait pas été brisée pour tenter de colmater à nouveau, au mieux, les deux parois de la double porte. Le dossier d’une chaise à bascule en bois, située juste à côté des deux parois de verre, me sert à en bloquer l’ouverture, en le calant sous les poignées de chaque porte.

François me jette alors un linge, qu’il sort de la cuisine et me demande de le calfeutrer sous l’encadrure de porte, afin de limiter les courants d’air se faufilant dans la fissure séparant la porte de son montant, le bois ayant été légèrement déformé par l’impacte lors de l’effraction.

Une fois ceci accompli, je rejoins mon acolyte qui a été s’affaler dans un des fauteuils de tissu, aux larges accoudoirs rembourrés, sans même retirer la housse blanche. Lâchant un long soupire de soulagement et retirant ses chaussure avec ses pieds, après avoir préalablement enlevé sa veste, il place ses mains derrière sa nuque et s’installe confortablement, se laissant glisser au fond du canapé. J’en fais de même, profitant du calme qui règne pour fermer un instant mes paupières.

Exténués par cette journée harassante de marche, nous sombrons rapidement dans un profond sommeil, qui nous conduit directement jusqu’au matin suivant.

Chapitre suivant : En ligne dès le 16.05.2010…

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