Brume matinale
Un silence quasi complet semble persister autour de moi. Seule une grosse horloge qui paraît se trouver à l’étage supérieur, me rappelle que le temps continue sa course effrénée, en diffusant dans la vieille bâtisse où je me trouve, le son d’une série de longs tintements graves et dissonants. Le lourd balancier frappant tantôt à gauche, tantôt à droite, comme pour symboliser le mouvement perpétuel de la vie, à l’image d’un cœur qui bat, animant le corps qu’il habite. Il doit certainement s’agir d’une de ces vielles pendule du début du siècle précédent ; un de ces antiques modèle, tout de bois travaillé et dont les ressorts finissent un jour ou l’autre par sauter au plafond.
L’heure, certainement tardive, ne me préoccupe guère, bien que mon estomac crie famine depuis une bonne dizaine de minutes. Je préfère, en cet instant de trouble, rester immobile malgré une sensation de faim qui me tiraille et la curiosité qui me ronge. Je ne saurais dire à quand remonte mon dernier repas, cela me paraît si lointain.
Un léger mal de tête cogne sur les parois irrégulières de mon front de trentenaire. Quelques gouttes de sueurs perlent sur ma peau pâle et ruissellent, une à une, le long de mon cuir chevelu, avant de terminer leur course en contrebas, sur ma nuque raidie. Mes yeux me font horriblement mal, comme si un poinçon les déchiquetait depuis l’intérieur des orbites ; je n’ose les ouvrir.
Plongé ainsi volontairement dans l’obscurité de mes paupières closes, à l’affût de tous les bruits alentours, l’esprit encore embrumé d’un quelconque sommeil que l’on aurait perturbé avec nonchalance; j’attends. La bouche desséchée et les lèvres gercées, ma langue pâteuse fouillant les commissures rugueuses de mes lèvres déshydratées, comme pour en décoller la peau qui s’y était soudée.
Le tic tac incessant de la pendule semble s’assimiler aux battements réguliers de mon cœur qui frappe dans mon torse, répercutant ses vibrations jusqu’à l’extrémité de mes membres. Mon corps me paraît lourd et engourdis ; il me semble même pouvoir y desseller une légère poussée de fièvre, peut-être un début de grippe, qui sait…
Mon bras gauche, ankylosé par une période indéterminée d’immobilité totale, est venu péniblement se poser sur mon front humide et chaud, tandis qu’au bout de mes doigts se répand un picotement léger, preuve de l’inconfort de ma position. Mon autre bras est, quant à lui, suspendu dans le vide, la paume de la main ouverte comme pour attendre une offrande ou un présent divin ; les phalanges sensiblement écartées et repliées, formant presque un poing.
Les yeux toujours clos, je tente maintenant de réunir mes esprits et, comme suite à un lendemain de fête bien arrosé, essaie de rassembler quelques souvenirs dispersés ça et là dans mon esprit embrumé.
Ma main gauche s’ouvre et se referme à plusieurs reprises au dessus de ma tête, afin de tenter d’apaiser le fourmillement désagréable qui l’envahit progressivement. Le frottement de mes ongles sur la paume de ma main provoque un léger bruit de raclement sec et, au contacte de ma peau, une sensation désagréable.
Le poids de mon bras velu, placé en travers de mon visage, me permets de contenir ma migraine et soulage de peu mes globes oculaires. Je ne peux m’empêcher de laisser s’échapper un profond soupire, tout en réunissant la force nécessaire à relever ma jambe droite, afin de la redresser et la replier de telle sorte à ramener mon pied dénudé à hauteur de mon genou opposé. Ma position n’est pas idéale, mon dos semble lui aussi douloureux et le matelas laineux et gras sur lequel je suis couché, à pris des airs de mure de briques, plats et froid. Le moindre mouvement déclenche une lancée dans mes lombaires, partant du bassin en une fine piqûre glacée et qui remonte jusqu’à la nuque en se transformant en une décharge électrique brûlante, pour finalement exploser dans mon crâne compressé. Chaque lancée de douleur conduit à tendre mes muscles, étirant tout mon corps endolorit me poussant à me tordre en tous sens. Et voila ce qui arrive quand on décide de découcher, me surpris-je à me dire, une légère grimace tendant à simuler un léger sourire auto moqueur, en coin de bouche. Ne dit-on pas que se moquer de soit est déjà signe d’intelligence ; pensais-je en mon fort intérieur.
Dans un rythme lent et régulier, le son rauque de ma respiration me revient, impossible de ne pas y prêter attention. Celle-ci est lente et calme, à croire que tout va bien, en faisant abstraction de mes prouesses de la veille, si ce n’est une étrange sensation de vide qui me hante depuis mon réveil et qui m’empêche d’ouvrir les yeux afin d’affronter cette réalité encore inconnue et inattendue.
Je profite d’être étendu et sereins pour tenter, par pure perte de temps, de me remémorer ma soirée précédente ou même, simplement l’endroit dans lequel je me situe actuellement et comment j’y suis arrivé. Quelques éclats de phrases me reviennent à l’esprit à travers de brefs flots éphémères de souvenirs succincts, mais rapidement, je me rends compte avec étonnement qu’il m’est impossible de me rappeler à quoi les assimiler. Des flashes d’images s’entrechoquent pêle-mêle dans ma tête, sans rapport les un avec les autres. A nouveau, il ne s’agit là que de bribes, de fragments infimes. Trop petits pour en tirer quelque chose de concrets. Quelques visages sereins, dissimulés par la noirceur de l’oubli ou encore des sourires en pagaille et des coupes de champagnes qui s’entrechoquent dans une myriade de fins tintements volatiles. Un éclairage rougeâtre tirant au violet, de fortes lumières tournoyantes et des fumigènes. Pourtant je sens bien que quelque chose n’est plus comme avant. Quelque chose est en train de changer ou pire, a déjà changé ; quelque chose d’important et de grave.
L’air de la pièce est lourd et humide. Je commence à percevoir diverses odeurs, mais ne parviens pas à les identifier. Une première bonne inspiration profonde me permet relativement aisément de déceler divers mélanges de parfums féminins ainsi que masculins, qui paraissent encore flotter en suspension. Une seconde bouffée d’air imprègne un mélange de senteurs alcoolisées de cocktails exotiques. A la troisième humectation, la découverte d’une forte odeur de transpiration acide se fit remarquer. La fête a dû battre son plein jusqu’au petit matin et la musique, envoûtante, au bout de la nuit, accompagnée de son flot de tournées, nous a, sans nul doute, poussée à l’excès. Seuls les derniers piliers de bars comme moi ont dû réussir à s’en sortir et résister suffisamment pour connaître le grand privilège de se réveiller encore sur place. Serai-je un des derniers rescapés à me hisser hors de mon coma d’ivrogne ; plus personne ne semble parler autour de moi ?! Et ce mal de tête qui perdure…
En prêtant plus d’attention au fait qu’aucun mot ne semble avoir été prononcé autour de moi depuis ma récente résurrection et l’absence tant totale qu’inhabituelle de musique, pas même une sonnerie de téléphone portable ; je décide de me lever afin de voir ce qu’il se passe. Mais avant cela, je m’autorise encore 30 secondes de répits, la tête penchée en arrière et les yeux toujours clos ; le temps d’un long soupire avant de me relancer dans l’univers de la réalité visuelle et du stress inconditionnel.
A cet instant, je prends soudainement conscience qu’il doit aisément faire une bonne trentaine de degré dans cet endroit et que malgré tout, mon corps ne cesse pas d’être secoué par de petits tremblotements et des spasmes ; je me sens épuisé et à bout de force. Ce que je prenais auparavant pour une fringale m’apparaît désormais bien plus comme un état nauséeux et la simple idée de nourriture me crispe et me pousse, malgré moi, à fermer mes paupières avec encore plus d’insistance.
Mon bras libre, qui pendait dans le vide, est venu se placer nonchalamment sur mon estomac, afin d’exercer une légère pression dessus et surtout apporter un peu de chaleur pour favoriser une éventuelle mauvaise digestion inachevée ; pensant que cela pourrais peut-être m’aider. Ma respiration, pourtant si calme juste avant, à changé et me voilà en train de prendre de longues et profondes inspirations, recrachant l’air lentement et prudemment. La peau de mes mains s’humidifie rapidement et la moiteur s’empare de mes membres. La tête me tourne désormais et le plateau de la couche sur laquelle je repose prend des allures de radeau perdu dans les flots enragés d’une mer déchaînée. Le plancher de la pièce semble soulevé par les eaux qui chahutent sans bruit sous mon corps fébrile. Mon ventre se durcit et je dois me concentrer afin de ne pas céder et recracher le contenu de mon maigre estomac. Un flot continu de salive commence à envahir ma bouche et j’ai de plus en plus de répulsion à avaler cet excès de liquide chaud et mousseux, au goût acide. Je sens que je vais finir par définitivement et irrémédiablement me trouver mal. Saloperie de bière, me surpris-je à marmonner, avant de proférer la traditionnelle promesse d’ivrogne que l’on se fait toujours dans ces cas là et qui consiste à ne plus jamais retoucher une goutte de ce maudit breuvage ; du moins jusqu’à la prochaine fois.
A cette pensée, mon corps se raidit d’un coup et une bouffée de chaleur m’envahit. Je sens désormais les vapeurs aigres de mon estomac qui me brûlent les parois gastriques. Je déglutis de plus en plus de salive et laisse échapper un léger râle de désaccord envers mon propre corps lorsque contraint à me résoudre au pire, je soulève le bras qui reposait sur mon front, pour le laisser basculer lourdement dans le vide, avant de placer mon second sur le bord du lit et de m’appuyer dessus pour me surélever et me pencher en avant dans le vide. Sans me rendre compte, je venais d’ouvrir machinalement les yeux pour immédiatement les refermer sous la douleur des rejets de bile nauséabonds qui s’échappaient de ma gorge écartelée. Le bruit du liquide visqueux qui percutait indélicatement le sol, raisonnant dans la pièce sombre, accompagné de fins éclats, dont la majeure partie est venue se loger dans mes longs cheveux noirs.
Le souffle coupé, le ventre contracté et crispé, je me redresse, les mains agrippant encore fermement le matelas ainsi que le cadre métallique du lit. Cette fois, mon corps est en sueur et je suis parcouru par un fin frémissement de dégoût.
Cela fait longtemps que je n’ai plus eu de telle réaction après un lendemain bien arrosé et je ne peux m’empêcher de me demander ce que j’ai bien pu faire comme mélange pour en arriver là ; cela ne me ressemble guère.
Tout en amenant ma main droite à mon visage afin d’essuyer les éclaboussures éventuelles, je détourne le regard en clignant des yeux ; éblouis par un fil de lumière provenant d’une petite lucarne contre le mure opposé et, traversant la pièce obscure, pour mourir sur mon visage blême.
Mes mains trembles, comme tout le reste de mon corps d’ailleurs. Un filet de larmes avait tracé sa trajectoire du creux de mes yeux, en passant par mes joues creuses et se perdait dès lors sur mon menton en grève de rasage depuis une semaine au moins, à en juger la longueur des poils. Une goutte froide et translucide perlait au bord de ma narine gauche, en attendant d’être balayée par le revers de mon poignet.
Après avoir détourné la tête ; d’un rapide coup d’œil furtif, je prends conscience de l’étendue des dégâts face à ma couche, tout en évitant de respirer à plein poumon, de peur de récidiver.
Le plancher est badigeonné d’une impressionnante flaque épaisse et orangée, entourée sur une moitié environs d’éclats jaunâtres, sous forme de longues traînées. Le mur à quelques pas, est maculé sur une hauteur de cinquante centimètres environs. Heureusement pour mes finances, il ne s’agit que d’une façade de béton, sans décoration et sans tapisserie ; un peu comme le fond d’un garage. J’irai m’annoncer auprès du propriétaire dès que j’aurai retrouvé mes esprits et découvert qui il est.
Un peu plus en retrait, derrière mon œuvre exposée sur le sol de la pièce, se dessine dans la pénombre sur ma diagonale gauche, la silhouette de fins poteaux alignés parallèlement, certainement des piquets servant à la construction d’une clôture ou d’un portail. J’en déduits alors me trouver en campagne, ce qui ne me surprends que modérément, habitant dans un foyer social en bourgade, mais ayant quelques amis campagnards et fêtards. Cependant, je ne reconnais pas cette chambre ou du moins, l’infime partie que j’en ai découverte jusqu’ici.
Etant désormais assis sur le bord de mon lit, les mains posées sur mes cuisses, contemplant devant moi le mur taché, je pivote la tête, lentement, sur ma droite et découvre un couloir faiblement éclairé, grisâtre et bétonné. Une faible lueur vert clair s’en échappe et donne à la pierre froide qui le compose, un aspect lugubre. Ma première impression semblait être juste, je parais me trouver dans un garage ou une sorte de cave surchauffée.
Je ne parviens à distinguer depuis ma place que quelques mètres de cette entre mystérieuse, avant que la pénombre ne dévore entièrement les infimes particules de lumières restantes.
Mais alors que je tente de percer l’épaisse couche d’obscurité qui m’entoure, une zone sensible commence à se développer sur mon torse, comme un léger fourmillement, à la limite entre une démangeaison et un tiraillement.
Glissant lentement la paume aplatie de ma main par-dessus, en formant de petits cercles concentriques, je tente d’apaiser cette impression devenant de plus en plus désagréable. Mais, le frottement occasionné par la peau rêche de ma main ne fait qu’accroître le problème, se muant en une douleur plus accentuée, s’apparentant désormais d’avantage à une brûlure qu’à une simple irritation.
A force de passer le replat de mon membre sur mon buste, je finis par déceler un léger rebondissement, comme un reste de croûte, suite à une blessure. Intrigué, je finis par abandonner mon inspection visuelle des alentours et me concentre sur mon cas. Abaissant les yeux en direction de ma poitrine, je constate avec effroi qu’il ne me reste plus de poils et qu’une tache difforme apparaît sur ma peau. Cependant, la luminosité est trop faible pour voir de quoi il s’agit et de quoi cela provient.
Mon regard se perd dans la froideur de l’inconnue, alors que je redresse la tête, pensif, tandis qu’en mon échine s’éveille un frisson d’angoisse. Je décide de ce fait de me déplacer jusqu’au faisceau de lumière pour mieux distinguer ce qui est apparu sur ma peau et aussi découvrir, sans plus tarder, ce qui se cache derrière ce mystérieux couloir.
Apposant mes mains sur le rebord du lit, je bascule mon poids en avant et, à l’aide de mes bras, applique une légère poussée afin de poser mes pieds dénudés sur le sol de granite. La pierre est un peu fraîche, mais pas suffisamment pour me stopper dans mon élan.
A peine debout, une main encore posée fébrilement sur la barre métallique du lit pour assurer mon équilibre, je me redresse et, tout en inspirant, tend l’autre bras au-dessus de ma tête afin de m’étirer et détendre mes lombaires. Un craquement survint, claquant dans l’air comme la foudre qui s’abat sur le clocher d’un village. Un second tout autant bruyant, puis, un instant plus tard un troisième plus grave et creux.
Relâchant ensuite mes membres, j’en profite pour baisser les yeux sur le chrome brillant du cadre du sommier et m’aperçois dans le reflet qui m’est renvoyé, que mon pantalon porte les marques d’un sommeil profond et qu’une partie de ma chemise en déborde indélicatement, entièrement ouverte.
Saisissant de suite mon pantalon au niveau de taille, je passe une main autour afin de retrouver une tenue descente. Du revers de la main, je frotte nonchalamment l’arrière de ce dernier afin de faire tomber les éventuelles saletés ou fils accrochés, suite à ma sieste de durée indéterminée. Puis d’un geste précis, je rajuste le col de ma chemise, en prenant soins de laisser le dernier bouton libre, comme à mon habitude. Comme beaucoup d’hommes de ma génération, je n’apprécie que modérément les tissus qui appuient sur ma pomme d’Adam ; cela me rend nerveux et fait naître en moi une impression de suffocation associée à une part de claustrophobie.
Pendant que j’effectue deux ou trois tensions rapides et brèves sur le tissu afin de bien ajuster le tout, mes yeux parcourent une seconde fois la pièce qu’ils refusaient de voir auparavant. La lumière y est blafarde. Un fin brouillard de poussière en suspend réside en conférant à l’endroit une dimension particulière. Les murs sont dénudés de toute image et aucun clou ne semble y avoir été planté. Un néon dont le verre du tube est cassé est déposé à terre, incliné et appuyé contre le mur. Un peu plus loin, est adossée à la façade, une table entourée de trois chaises de jardin pliables. Sur cette dernière se trouve une bouteille de vin vide renversée et deux verres dont l’un d’entre eux est maculé de rouge à lèvre. De l’autre côté de la pièce se dresse une vieille armoire en bois contenant des gravures de fleurs et d’étoiles. Des peintures de cavaliers en armures d’acier ornent les faces de l’imposant meuble, en dessous de grosses lettres romaines servant certainement à indiquer sa date de création. Face à moi, au trois-quarts de la hauteur du mur vierge, luit une petite lucarne, par laquelle le soleil pénètre et dont les rayons se perdent sur les chromes rutilants du lit. Le centre de la pièce qui me sépare de la petite fenêtre est entièrement vide ; ce qui ne me surprends guère, partant du principe qu’une « sacré fête » venait de se dérouler ici même.
D’un pas léger et lent, je tente de passer par-dessus le flot de bile qui souille le sol et une partie du mur ; m’agrippant fortement de ma main droite à la barre métallique du lit. La manœuvre est périlleuse et une glissade peu souhaitable. La honte de ce premier incident suffit amplement pour le moment, pas besoin de donner de plus amples occasions aux amis encore présent de se moquer.
L’obstacle derrière moi et la barre du lit relâchée, j’avance lentement vers le couloir dont la lumière verdâtre continue de s’échapper et, longeant le mur à l’aide de ma main gauche, me rapproche délicatement. Les pulsations de mon cœur se font de plus en plus perceptibles et rapide. Ma respiration se met à son tour à tressaillir malgré moi. D’instinct, mes poings se serrent et mes réflexes sont à l’affût du moindre mouvement suspect. Mes yeux fouillent et s’immiscent dans la pénombre à la recherche d’une réponse dont la question n’est pas encore connue. Je sais que je me fais certainement un film et que mes amis seront sûrement tous là, derrière la paroi de béton qui se dresse devant moi, pour rire de moi et de ma frayeur puérile. La blague aura été préparée pendant que j’agonisais, totalement ivre, sur mon canapé, avachit et pratiquement sans vie. Par ailleurs, j’ai certainement eu encore beaucoup de chance de rester habillé et de ne pas finir totalement recouverts de gribouillis au marquer indélébile ou pire encore. J’imagine déjà les titres données aux pages web et autres sites comiques où trôneront fièrement les photos de ce désastre personnel.
La lumière verte qui se reflète sur les murs du couloir parvient désormais à mes pieds ainsi que sur ma main droite, à moitié tendue en avant, en prévision d’une soudaine mauvaise surprise.
Le silence qui persiste dans la pièce est angoissant ; seuls de léger crépitements surviennent inopinément lorsque je fais un nouveau pas ; simplement de petits gravillons sur le sol qui retombent. Le frottement de ma main caressant le mur, provoque un fin bruit continu et irrégulier, en fonction de mes avancées. Et cette pendule qui perdure dans son chant monotone…
Tendant de plus en plus le bras droit afin d’assurer un périmètre imaginaire de sécurité, je continue mon évolution dans l’entrée du couloir. La teinte verte des murs s’est maintenant répandue entièrement sur mon corps et le mur devant moi, m’indique une bifurcation de nonante degrés sur ma droite, que j’effectue prudemment.
Devant moi se trouve une petite pièce sombre, avec pour seule lumière une lucarne, comme dans la précédente. Cependant, cette fois-ci, le vitrage de la petite fenêtre est entrouvert et je perçois, dès mon arrivée en ces lieux, une brise fraîche qui me caresse la figure. La chaleur dans la pièce d’où je viens y est pesante et ce léger souffle sur ma peau humide est agréable.
Un papier plastifié vert entoure le cadre en bois usagé de la lucarne et vibre sous l’effet irrégulier de la brise extérieur. L’étrange lumière verte que je voyais depuis ma couche provient de cet abat-jour aux traits de vitrail sacré. Cela semble confirmer la thèse de la soirée bien arrosée où, apparemment, un besoin soudain de se cacher est survenu pour certains et où les lumières sont devenus superficielles pour les autres.
En dessous de la lucarne se trouve un lavabo beige, solidement fixé au mur de béton et dont quelques gouttes parviennent à s’échapper avant d’aller se fracasser en contrebas dans une fine mélodie régulière et monotone.
Le lavabo se trouve au centre de la paroi murale avec sur sa gauche, un lot de machines à laver et à sécher le linge ; des modèles « α 450 Ω 8 » avec double tambour pivotant, comme dans les spams de publicités qui inondent nos boîtes e-mails ; je les ai de suite reconnus, ayant travaillé 2 ans comme livreur pour un de leur fabriquant.
Un sceau à demi rempli d’une eau sale et gris clair, provenant certainement de la vidange d’une des machines, se trouve à terre, devant le hublot du lave-linge. Un savon épais et pratiquement neuf traîne sur le sol en catelles blanches, devant un vieux balai avec un manche en plastique rouge, appuyé contre le mur.
A côté de moi, sur ma gauche, la citerne rouge d’un vieux chauffage à mazout qui ne semble plus avoir tourné depuis au moins quatre ans, date à laquelle les gouvernements mondiaux annoncèrent la fin des réserves mondiales publiques de pétrole et où celles-ci furent réservées à l’usage unique de la fabrication d’armes ou de composants pour les industries. Le dernier spécimen qui m’avait été donné de voir était le brûleur de l’école où j’ai passé mon enfance ; lors de la démolition du bâtiment. L’immeuble scolaire qui se dressait alors jusque là sur le terrain gazonneux communal et qui faisait la fierté des citoyens de la bourgade, fut un des premiers édifices publique incendié et vandalisé, lors de la grande émeute de septembre 2010, il y a de cela deux ans. Non pas que la haine des gens allait contre l’éducation, au contraire. Simplement, les états et gouvernements avaient abusés de leur position. La récession soudaine du pétrole, en plus de la suppression des rentes vieillesse et de tout système social respectable, au préalable, par ces mêmes personnes ; avait suffit à embraser bonne partie du monde. Les hausses régulières et vertigineuses du taux de chômage, le coût ingérable de la vie, le stresse et les inégalités avaient servis de déclencheur à une des plus grosses révolutions de l’histoire. Des émeutes et conflits avaient éclatés à tout vas et nombreuses sont les bourgades qui ont subies la haine et la violence de leur citoyens poussés par la démence et la faim. A la suite de cela, une liste interminable de politiciens et diplomates avait été rédigée et une grosse quantité d’entre eux furent soit décapités en place publique soit lynchés ou pire encore, brûlés vifs ou molesté jusqu’à ce que mort s’en suive. Dans toutes les rues du monde, comme dans le cœur de chacun, le sang avait laissé une traînée rouge foncée. Parfois en de simples gouttes et parfois en des torrents débordants et dévastateurs. Durant 9 mois, les capitales du globe avaient tremblées dans des conflits entre forces militarisées et anarchistes de toutes nations. Les conflits de religions gangrenaient les esprits empêchant durant tout ce temps tout espoir d’accalmie. Depuis, la situation, jusque là explosive, était peu à peu redevenu stable. Les armées et milices spéciales avaient su, par la force et la dissuasion, éradiquer toute forme de contestation, au prix de quelques sacrifices. Le nombre total de victimes civiles et militaire n’a jamais été communiqué, toutefois, il doit certainement s’agir du conflit le plus sanglant et le plus meurtrier de tout les temps. Cependant, les gens semblent avoir mis de côté cette étape de leur vie, se hâtant de tout reconstruire et d’oublier, en se pliant aux couvres feu et autres pressions dictatoriales et sécuritaires des états devenus des états policiers.
Je tente néanmoins de ne pas trop me laisser distraire par ces souvenirs mouvementés et continue de découvrir la pièce de mes yeux.
Au-dessus du brûleur, je remarque une série de fils, une quinzaine à première vue, qui relient chacun le mur derrière la citerne à mazout et celui juste en face, à dix pas environs.
Le centre de la pièce est simplement orné d’un tapis spongieux en forme de cercle et dont les couleurs délavée transpirent les années écoulées, tandis que sur ma droite se trouve une corbeille d’osier servant au linge sale. L’interrupteur d’une ampoule nue pendant du plafond se trouve au dessus de celle-ci.
Profitant de la luminosité de la pièce, je saisis le haut du tissu de ma chemise et, d’un geste rapide et nerveux, en écarte chaque côté, laissant apparaître mon torse. Je plonge alors mon regard vers le bas et découvre que la tache apparue sur ma peau n’est autre que de l’encre, d’un vert foncé dont le contraste semble délavé. Le motif ne m’apparaît pas entièrement, je ne distingue qu’une sorte de croix antique, aux rebords ornés de trois demi-cercles et au centre de laquelle se trouve un bouton de rose. En dessous de la croix, un pélican, les ailes déployées, semble nourrir ses petits avec ce qui doit être son propre sang. Une forme linéaire renferme le tout, comme deux droites qui se rencontreraient à peu près au niveau de ma pomme d’Adam. Je ne parviens pas à percevoir si autre chose est tatouée au-dessus, mon menton touchant déjà mon torse.
A cet instant, sentant la colère bouillonnant dans mes entrailles, prête à surgir comme la lave en fusion giclant hors d’un volcan en éruption, énervé par cette blague qui dépasse les limites de l’entendement et du respect, je finis par me jurer, tout en refermant ma chemise, de retrouver les coupables et de me venger.
Devant moi, la voie est sans issue et de ce fait, je fais demi tour et refranchis le couloir verdâtre qui sépare la buanderie de la pièce où se situe la couche m’ayant permis de dormir, espérant trouver une porte qui me mènera vers une personne allant répondre à mes interrogations d’ivrogne indigné.
De retour dans la première salle, une chose me choque instantanément. A peine ai-je franchit le pas d’entrée, qu’un relent de vomissure mélangé à de l’alcool me fige sur place. J’avais presque oublié cet incident. Ecœuré et dégoûté, je balaie une fois de plus la pièce du regard et découvre une porte dissimulée par l’imposante armoire de bois. Je ne l’avais pas remarquée avant, sans doute était-ce dû à ma faible condition antérieure ; sans doute n’avais-je pas l’esprit à prêter attention à cela.
Machinalement, ma main est venue se poser sur ma bouche et mon nez afin de bloquer ma respiration alors que mes jambes s’élancent d’un pas rapide à travers la pièce en direction de l’autre issue.
Je remarque à ce moment une chaussure de cuire, montante comme celles de randonnée, avec de grosses semelles renforcées. Les lacets entièrement desserrés et la languette au trois-quarts sortante. La chaussure est trop propre pour être une des miennes, mais elle correspond assez à mon style rocker et irait parfaitement avec mon jeans délavé ; en plus du fait d’être à peine une demi pointure trop grande. Malheureusement, la seconde chaussure n’est pas à ces côtés et l’odeur pestilentielle qui règne ici me contraint à me dépêcher.
La poignée de la porte émet un grincement incertain lorsque j’appuie dessus et un claquement retentit au moment d’ouvrir celle-ci. Avec l’humidité des machines à laver, il n’est pas étonnant que le bois travail et éclate. C’est encore une chance que de parvenir à bouger cette planche de bois peinte, séparant la pièce d’un escalier de velours bordeaux. Celui-ci est orné de barres de métal dorées, servant à fixer le précieux tissu aux marches. Il doit s’agir du sous-sol de la maison, comme je m’en doutais et cet escalier rejoint le rez-de-chaussée où les gens se trouvent, pensais-je en m’élançant.
Une fois l’escalier gravit deux à deux, dans un étroit couloir aux murs tapissés de papier lignés de couleur orange foncé avec des stries jaune et rouge, je me retrouve derrière une nouvelle porte que j’ouvre lentement avant de glisser ma tête par la fente ainsi obtenue.
Immédiatement sur la droite, à côté de la porte que je tiens entre ouverte, se trouve une autre porte, fermée. Une table en fer forgé sert de décoration sous un superbe miroir doré de forme ovale, en face de moi. Un petit bloque note y est posé et un stylo couché dessus. A côté du lourd pied de table, se trouve une écuelle à chat avec une infime poignée de croquettes desséchées à l’intérieur. Sur la tapisserie en face, sur ma gauche, je peux apercevoir le portrait d’un vieil homme au regard sombre et fier, une main sur le cœur et l’autre agrippée à une canne de noble. Un monocle poussiéreux coincé dans un œil et l’autre fermé afin de garder la pression ; cet homme parait issu d’une autre dimension, d’une autre époque.
Un radiateur adossé à la paroi attire mon regard. La couche de poussière qui y est déposée ne correspond pas au reste du corridor qui se profile sous mes yeux. La maison semble d’un luxe non dissimulé et pourtant, le ménage ne paraît absolument pas fait et cela depuis plusieurs longues semaines. Des gens avec un mobilier de ce genre ont en général du personnel de maison ou du moins, prennent soins de leur affaires ; ce qui n’est à première vue pas le cas en ces lieux.
Au fond du couloir se dessine l’entrée de la demeure ; plus épaisse et plus travaillée que les autres. Un losange de verre fumé enfermé derrière une grille de fer forgé noir se trouve sur la porte, laissant entrer quelques rayons lumineux qui se déposent sur un tapis oriental étendu en long du petit hall d’entrée.
Une porte vitrée semble mener directement à une cuisine de taille moyenne, tandis qu’à côté se trouve un passage menant directement dans un grand salon aux meubles de cuir clair et aux rideaux soyeux. Une table basse en bois foncé est placée devant le canapé beige face à la télévision. L’écran est un de ces écrans plats très grand format et à commande vocale ; un must dans le genre. Une gigantesque pendule allant jusqu’au plafond baigne la pièce du bruit de son balancement. Je suppose que c’est celle que je percevais en bas.
Des chandeliers sont en décoration devant le clocher de bois, cependant, je constate que les mèches n’ont jamais servies et la cire des bougies n’a pas encore coulée. La pièce est embaumée par les encens qui y flottent et une atmosphère sereine et conviviale s’en dégage.
La pendule indique qu’il est 16 heures passée et, à l’aide d’un bref regard furtif par la fenêtre, je constate que le temps semble clément et doux. Un ciel à peine nuageux se profile à l’horizon et le chant des oiseaux raisonne comme celui d’une rivière qui coule paisiblement dans une forêt. Je prends à cet effet quelques secondes pour m’imprégner de cette douce mélodie sifflotée. Comme si le reste, durant une poignée de secondes à jamais perdues, n’avait existé ; comme une chose que j’aurais retrouvée après des années passées à sa recherche.
Un journal sur le coin de la table du salon attire mon attention et je pousse la porte derrière laquelle je me tiens, séparant l’étage du bas avec le couloir menant à l’entrée, afin de pénétrer dans le salon.
Deux pas rapidement posés sur le tapis allongé qui traverse de part en part le hall d’entrée et me voici dans le salon, marchant d’un pas lent et hésitant vers la table basse. Ayant été éduqué dans une famille réservée et toujours soucieuse de ne pas s’imposer ou déranger, il m’est assez difficile de me promener chez les autres sans y être accompagné. Je crains une voix survenant de nulle part et me demandant ce que je fais en ces lieux ; ne sachant sur le champ que répondre et trouvant cela embarrassant.
Arrivé à hauteur du journal, je saisis celui-ci et sans le consulter, le glisse sous mon bras gauche, décidant de le parcourir accompagné d’un bon café sucré, comme j’aime le faire durant le week-end ; n’ayant pas le temps en semaine. Sur le sol se trouve un briquet en plastique violacé aux motifs fluorescents, quelques cendres et un mégot de cigare au trois-quarts consumé. Etonnement, aucun cendrier ne semble présent dans la pièce.
Mon regard se pose à nouveau en direction de la fenêtre d’où le chant des oiseaux émane et, après un court instant, je décide d’aller y jeter un œil. La vue doit être magnifique depuis ici et il y aura peut-être quelqu’un à apercevoir.
La fenêtre est recouverte d’une fine couche de pollen ou de poussière sur l’extérieur. Un fin voile brunâtre recouvre le verre et teinte la vitre. Dehors, un vent léger souffle sur les champs, recouvrant les touffes d’herbes sauvages. Le jardin au pied de la maison est désert ; seule une balançoire d’enfant émet de petits grincements sous l’influence d’un infime mouvement provoqué par la brise. Un sac plastique traverse la cour virevoltant et tournoyant au gré des courants ascendants. Les arbres, recouverts d’un épais feuillage multicolore automnal, se dandinent et frétillent ; laissant s’échapper dans l’air libre, les feuilles accumulées durant le reste de l’année. Au dessus des peupliers se dressant majestueusement dans l’allée, pointe l’astre solaire, baignant l’horizon dans sa douce étreinte chaleureuse. Un écureuil semble avoir trouvé son bonheur au pied d’une table de jardin taillée dans un demi rondin de bois ; l’autre moitié ayant servit à la conception de deux bancs volumineux. Il ne semble pas inquiété de la proximité avec ses voisins humains ; son butin doit vraiment en valoir la peine, pensais-je, d’un air amusé. Toutefois, hormis ce petit rongeur qui a retenu toute mon attention durant un moment, personne ne semble être dehors. La plaisanterie semble bien rodée, mais je ne me laisserai pas surprendre.
Je décolle mon regard de la fenêtre sur laquelle apparaissent désormais les empreintes de mes paumes de mains, utilisées comme pare-soleil afin de diminuer les reflets dus à la saleté sur laquelle les rayons lumineux se reflètent. Calmement je me retourne et quitte le salon, toujours de manière discrète. En sortant de là, je bifurque immédiatement sur la gauche et pousse la porte vitrée de la cuisine. Mon journal sous le bras, je suis bien déterminé à me faire ce café salvateur.
De petites catelles rouges garnissent le sol, donnant à la pièce un air de résidence du sud, comme dans mes souvenirs d’enfance, lorsque je partais en famille passer mes vacances en Provence. Les murs blancs reflètent la lumière jusque dans les recoins les plus cachés. Une impression d’espace et de sérénité émane de cet endroit.
Une table en marbre foncé, entourée de quatre chaises, se trouve à côté d’une fenêtre ornée de rideaux blancs en dentelles. Le four, seul objet de la cuisine à ne pas transpirer le neuf, est encastré au-dessus de tiroirs où doivent se ranger les casseroles, sans doute. Un plan de travail propre, avec des plaques à induction rayées sert de coins de rangement à une dizaine de bocaux contenant des épices divers. Un lavabo dont le calcaire ne semble pas encore avoir laissé sa marque surplombe une machine à laver la vaisselle blanche, de marque japonaise. La machine à café se trouve à côté du frigidaire, sur un meuble à roulette en plastique, jurant par ailleurs fortement avec le reste de l’endroit.
Après avoir contrôlé le niveau d’eau et de café dans la machine et préparé une tasse vide comme réceptacle, je saisis la poignée de porte du frigidaire et constate en tirant dessus, le poids de celle-ci. Il s’agit d’une armoire de ma taille, à savoir 1 mètre quatre-vingt, en contre-plaqué beige. Derrière la porte de cette dernière, à l’intérieur, sont accrochées deux séries de quatre bouteilles de bière, en ligne sur les deux premiers étages et divers articles tels que chocolat, beurre et œufs, dans des casiers, au-dessus. Sur les plateaux en face de moi, je peux distinguer trois yaourts aux fraises, un fromage à l’allure douteuse et au fumet acéré pour le premier étage. Une viande grisâtre se trouve sur l’étalage du dessous, déposée solitairement. Un compartiment vide sépare celui où se trouve la viande du denier. Pour finir, tout en bas, gît un sac en plastique transparent noué et renfermant un légume que j’ai de la peine à définir, dont la couleur verdâtre a tourné au brun. On dirait une salade en décomposition ou alors des carottes putréfiées et dont les feuilles n’auraient pas été enlevées.
La fraîcheur qui émane de ce coffre de conservation contraste avec la température ambiante de la maison ; certes plus agréable qu’au sous-sol où je me trouvais il y a quelques instants, mais avoisinant tout de même les 26°c, à première vue.
Sans trop tarder, je me saisis d’une bouteille de lait paraissant déjà ouverte, dans un compartiment de la porte et, en y lançant un dernier regard, comme pour y trouver une subite envie de quelque chose d’autre, referme la lourde porte à l’aide de mon coude opposé.
Une légère pression sur le bouton de programmation de la machine et un bourdonnement se met à raisonner. La tasse se remplit peu à peu, me laissant amplement le temps de savourer l’instant à venir. Une fine colonne de vapeur escalade le vide au-dessus de la tasse, tandis que la mousse provoquée par la pression du liquide parvient au bord de celle-ci. Je décide de stopper le remplissage afin de laisser un peu de place pour le nuage de lait que je me suis réservé.
D’une simple torsion, je dévisse le bouchon de la bouteille en PET blanc de lait et machinalement en verse quelques gouttes dans mon breuvage ; prends la hanse de la tasse et la porte à mes lèvres pour m’en délecter d’une bonne gorgée.
Le goût âpre des grains de café a laissé sa place à une sensation amère et grasse. Les papilles gustatives de ma langue ne semblent pas réellement apprécier ce premier contacte. Dans un bruit sourd, ma tasse vient percuter sèchement la pierre sombre du plateau de la table, tandis que mon visage se déforme sous les traits difformes d’une grimace de dégoût. Ecœuré, je referme mes paupières, comme pour tenter d’oublier cette sensation étrange dans ma bouche. Mais le mal est fait et dans la tasse flottent désormais de petits résidus de lait caillé ; la date de péremption sur la bouteille indique le 15.12.2012… cela remonte de ce fait à une semaine déjà, me dis-je écœuré.
Cette mésaventure m’a coupé l’envie de boire mon breuvage préféré et je finis par me rabattre, non sans une certaine contrariété à peine dissimulée, sur une bouteille d’eau minérale qui siégeait jusqu’à cet instant à coté des épices. Le liquide pétillant qui en sort et coule le long des parois desséchées de ma gorge n’est pas réellement frais, mais la perspective d’une bière fraîche après un réveil pareil me laisse de glace.
Après avoir vidé goulûment la bouteille d’une bonne partie de son contenu; laissé le plastique de celle-ci se repositionner dans une série de claquements sec et creux ; ma main droite effectue une suite de cinq rotations de 180° afin de remettre le bouchon sur le goulot.
Je me saisis ensuite de la poignée du réfrigérateur et en ouvre la grande porte dans un murmure d’aspiration. La faible lumière qui en émane à nouveau semble m’indiquer où replacer ma bouteille à moitié vidée, à côté des bières.
Tendant le bras et me penchant sensiblement pour déposer mon colis dans la boite de conservation, je constate que les yaourts à hauteur de mes yeux semblent avoir gonflés et tendent à bientôt exploser la fine couche d’aluminium qui sert à les couvrir hermétiquement.
Intrigué par le contenu douteux de ce frigidaire, je me saisis d’un pot de yaourt, le retourne en le scrutant de part et d’autres jusqu’à découvrir la date de péremption. Celle-ci est aussi échue depuis quelques jours déjà et seule la fraîcheur de l’endroit a permis au récipient de maintenir son contenu à l’intérieur.
Refermant à nouveau la porte du réfrigérateur avant de m’asseoir sur une des chaises entourant la table de marbre face à la fenêtre, je me souviens subitement d’une petite corbeille remplie de fruits au salon, visité précédemment. Il s’agissait de pommes sauf erreur, dont les taches brunes de moisissures me reviennent et me surprennent à présent.
Que se passe-t-il qui puisse impliquer de se réveiller dans une maison inconnue, vide de tout occupant et dont la quasi-totalité des ingrédients s’y trouvant soient dépassés de date.
Le journal saisit quelques instants plus tôt et déposé à côté de la machine à café me donnera peut-être une indication quant à ces mystères qui finissent par ne plus m’amuser.
Je saisis ce dernier et dans un bruit de papier froissé accompagné d’un geste sec et rapide, le déplie devant moi, remontant simultanément et instinctivement ma jambe droite afin de la croiser par-dessus sa sœur jumelle.
La couverture affiche une photo prise par satellite de la terre. Les continents dessinés par les mers et les océans, pour la plupart, plongés dans la nuit et illuminés de mille feux, ornent celle-ci. Une fine couche nuageuse enveloppe le globe, comme pour le protéger des menaces extérieures, ne tenant pas compte du danger contenu en son fort intérieur. Celui-là même enfanté de la mère terre elle-même et s’étant autoproclamé humanité, descendance directe du grand architecte.
Sur cette splendide image, recouvrant bien le tiers de l’espace disponible sur la feuille de papier, se distingue aussi l’atmosphère, bleutée et froide, parsemée de reflets solaires se perdant dans la masse gazeuse, avant de venir percuter l’astre terrestre pour le réchauffer. Le dégradé de couleur ainsi obtenu donne une profondeur à la photographie, la rendant, durant un instant, hypnotique.
L’interminable combat entre le jour et la nuit fait rage, plongeant ainsi les continents africains et asiatiques dans une nuit profonde tandis que l’Europe et le continent américain baignent dans la lumière.
Je me rends compte en prêtant d’avantage attention aux divers mélanges de couleurs, que la calotte glaciaire des pôles semble complètement épuisée et que le long manteau blanc qui faisait l’identité de ces étendues sauvages et inhospitalières semble à bout de souffle, percé de toutes part. Un cratère profond de plusieurs dizaines voir centaine de mètre et large d’une bonne trentaine de mètres, sépare le pôle Sud en deux icebergs bien distincts, créant un fleuve se renforçant perpétuellement, entre deux.
Les nombreuses mises en garde des amis de la nature, comme nous aimions à les appeler, tout en employant un ton sarcastique, me reviennent et prennent un sens nouveau à mes yeux. Ils disaient donc vrai, le temps nous est effectivement compté !
Au dessus de la photo est placé un titre incitant annonçant : « Nibiru, l’exode a commencé ! »
En deuxième et troisième page, un article reprenant les gros titres de la couverture explique que les navettes « NEW HORIZON C32 et C33 », provenant des industries universelles réunies « Human Space Project » de Stockholm, sont prêtes à accueillir les passagers des pays de l’alliance nordique restant à destination de Mars. Le décollage étant prévu au 20 décembre 2012. La photo de l’une des navettes accrochées aux bras de lancement de la station y est associée.
Un paragraphe un peu plus bas stipule expressément que les navettes des alliances Européennes et Russes, à destination d’Uranus, sont désormais terminées. Les convois de marchandise entre planètes reprendront une fois les infrastructures primaires mises en place entre les astres.
Le bas de page, a été déchiré ; certainement pour en garder un numéro de téléphone d’urgence ou une adresse de destination. De ce fait, il m’est impossible de voir de quoi il retourne. Cependant, bien que ne me souvenant plus de ces dernières heures ou de ces derniers jours à avoir sombré dans un étrange coma, cet article ne me dis rien qui vaille et qui plus est, un vague sentiment de frayeur me parcours à chaque pensée relative à ces sinistres engins à réaction.
Soudain, arrêté sur ces dernières images qui défilent en boucle dans ma tête, je soulève les yeux et remonte avec mon regard furtivement le long des pages grisâtre et spongieuses du journal. Parvenu en haut de ces dernières, je cherche en balayant du regard de gauche à droite et inversement, jusqu’à en trouver la date de parution ; le 19 décembre 2012. Il ne peut s’agir du journal du jour, j’ai souvenir de m’être préparé pour fêter ma libération de la veille, le 22 au soir et d’avoir retrouvé quelques amis pour boire quelques verres; bien que je n’ai pas d’autres souvenirs spécifique de cette soirée, ni des suivantes par ailleurs…
Bien décidé à éclaircir ce mystère qui s’épaissit de plus en plus, je replie le journal et, dans un mouvement dynamique, me redresse sur ma chaise et pose la main droite sur le dossier de celle-ci afin de m’en servir comme soutient pour me relever.
Le journal encore fermement serré dans mon autre main, je m’apprête à franchir à nouveau la porte de verre qui sépare la cuisine du hall d’entrée.
Face à moi se trouve la porte conduisant au sous-sol et juste à côté de celle-ci une seconde porte que j’avais déjà remarqué lors de mon retour de l’étage inférieur. Je m’en approche et attrape la poigné froide dans ma main, avant de la faire basculer.
La porte s’ouvre délicatement et la vision d’un nouvel escalier s’offre à mes yeux. Le velours de couleur de sang a fait place à de fines planchettes de bois vernies. La tapisserie orangée aux traits de feu elle n’a pas changée. Le couloir en lui-même n’est certainement pas plus spacieux que le précédent ; toutefois, le plancher reflétant mieux la lumière, on s’y sent moins à l’étroit.
Un petit lampadaire fixé à la paroi me domine un court instant, à mi-chemin entre le rez-de-chaussée et le premier étage, faisant danser mon ombre sur les murs, tandis que je continue mon ascension.
Les chocs provoqués par la répercutions de mes talons nus sur le bois creux raisonne gravement dans l’étroit couloir sentant la cire ; allant jusqu’à couvrir une série de grincements de planches, sous l’influence de mon poids.
Arrivé à l’étage du dessus, je découvre un nouveau couloir, qui a son tour donne sur différentes pièces. La première, sur ma gauche doit correspondre à une chambre d’enfant. La porte y est grande ouverte et un prénom semble être inscrit dessus à l’aide de punaises de couleurs diverses. Je ne parviens pas à lire de qui il s’agit, cependant, le choix des couleurs de tapisserie bleutés ainsi que les posters exhibés de dinosaures et autres créatures robotiques me laissent imaginer qu’il s’agit là de la chambre d’un jeune garçon d’une dizaine d’années. La moquette au sol est tachées et des lignes y ont étés dessinés puis partiellement nettoyées et effacées ; un parking à voitures miniatures sans doute. Un petit bureau en contreplaqué se dresse devant une fenêtre sans rideaux et dont les reflets de traces de doigts se dessinent au soleil. Quelques habits sont posés en pagaille sur le dossier d’une chaise, une chaussette étant tombée à terre. Un petit lit se trouve au fond de la pièce avec une couverture à l’effigie d’une souris de dessin animé du siècle passé. Un cartable paraissant rempli traîne sur le sol au pied d’une bibliothèque au trois-quarts vide. Un vieux livre est venu chuter sur le sac d’école, tombé ouvert, la couverture face au plafond. Une peluche poussiéreuse représentant un singe dont un œil a été perdu, me fixe du haut de ce qui doit être une armoire à habit pour enfant.
Face à l’escalier d’où j’arrive, se trouve une pièce dont la porte d’entrée est juste entrouverte, me laissant deviner péniblement un carrelage de petites catelles blanches et le coin d’un tapis de bain à poils roses. La silhouette d’une petite pharmacie murale se profile contre le mur à l’opposée de la pièce, tandis que le reflet d’un linge suspendu en face s’y retrouve prisonnier. Il doit certainement y avoir une cabine de douche ou une baignoire adossée au mur caché derrière la porte.
Ces deux pièces étant vide d’occupant et ne m’attirant pas à outre mesure, je m’élance dans le couloir en direction des deux portes restantes et étant closes.
En franchissant la première des deux antres restante, je pénètre dans une chambre sombre, aux rideaux verdâtres tirés. Un lit double se trouve contre le mur avec de chaque côté, une table de chevet surmonté d’une lampe à pied style XVIe siècle. Un réveil électrique clignotait suite à une coupure de courant et l’heure, indiquant un moment tardif de la nuit, y était fortement décalée. Derrière celui-ci, pris dans un cadre de verre, une photo d’un couple souriant et paraissant heureux, mais dont j’ignorais tout jusqu’alors. Au dessus du cadre du lit est accrochée au mur une fresque représentant un étang dans une clairière, sur lequel pataugent gaiement quelques canards sauvages. On dirait un de ces tableaux de chasse que l’on retrouve dans les restaurants d’alpages. Face à celui-ci, un vieux miroir orné d’un cadre en métal doré et torsadé. Une couche de poussière recouvre la vitre de ce dernier. Une énorme armoire à habit est appuyée contre la façade de béton à l’entrée de la chambre. Une forte odeur de renfermé règne en ces lieux.
Doutant trouver quelque indice de plus ici, je décide de vérifier que mes amis ne se cachent pas dans cette dernière pièce et, le cas contraire, je m’en irais récupérer ma voiture et rentrerai chez moi, comme si de rien n’était.
M’en retournant sur mes pas, je remarque un fin lacet qui dépasse de sous le lit du côté droit du sommier. Je m’en approche et le saisis d’une main avant de tirer dessus afin d’amener la chaussure à moi. Il s’agit de la seconde chaussure qui manquait et dont le double se trouve deux étages en dessous, dans la pièce où je m’étais réveillé. Je décide de prendre l’orpheline avec moi et, de suite après avoir terminé mon tour d’horizon, j’irai rechercher sa jumelle.
De retour dans le couloir, je pousse la porte en face de moi et me retrouve face à une minuscule pièce plongée dans le noir. Je plonge ma main gauche dans l’obscurité jusqu’à ne plus en apercevoir mon poignet et, tâtonnant le mur froid sur le côté à la recherche d’un interrupteur, je tente de percer de mes yeux cette noirceur.
Après quelques secondes, la sensation tiède et lisse d’un bouton de plastique me parvient et d’une pression instantanée, j’allume la lumière. Une ampoule nue rayonnante pend au plafond. Sa lumière blanche et éparse, en est presque éblouissante tant elle contraste avec la nuit qui s’imposait dans cet espace restreint, jusqu’alors. La pièce sert de réserve de nourriture et d’entreposage de produits divers. Tout y est parfaitement rangé et étiqueté ; les solvants et autres produits dangereux étant soigneusement placés hors de portée des enfants. Un balai au manche de plastique rouge est posé contre une des trois étagères murales. Dans le coin gauche à côté de la porte d’entrée est déposé une poubelle regorgeant de plastiques d’emballages vides.
Peu intéressé par ce contenu et motivé d’enfiler à nouveau une paire de chaussures aux pieds, je décide de redescendre au sous-sol.
Ne prenant pas même le soin de refermer la porte de la petite réserve derrière moi, je commence déjà à me rediriger vers la cage d’escalier, parcourant d’un pas alerte le corridor.
Arrivé faces aux quelques marches menant à l’étage inférieur, je raffermis ma prise en serrant la chaussure que je tiens dans ma main et, tout en effleurant la tapisserie murale de mes doigts libres, commence à dévaler l’escalier avec précision.
Légèrement penché en arrière sur mes jambes, je tente de garder l’équilibre tandis que chacun de mes pas est minutieusement calculé de façon à ne surtout pas manquer une marche ou glisser sur celle-ci.
Dévalant ainsi dans ce couloir exigu, jouant de mon adresse pour ne pas chuter je m’agrippe à la poignée de la porte me séparant du rez-de-chaussée et surgit maladroitement dans le hall d’entrée. Mon pied d’appuis emportant le tapis sous son poids manqua presque de me faire chuter. Ma main toujours fermement agrippée à la poignée me permis de retrouver mon équilibre et de ralentir brièvement ma course folle, sans pour autant m’arrêter.
La seconde porte menant au sous-sol passé, l’étage intermédiaire semble désormais défiler derrière moi comme un arrêt de bus que ce dernier aurait passé sans y prêter la moindre attention.
Les relents de ma nausée matinale se sont désormais étendus jusqu’à mi-hauteur du couloir qui mène à la pièce du bas. Surpris par cette odeur nauséabonde qui semble même imprégner les murs qu’elle effleure, je place instinctivement mon bras portant la chaussure devant ma bouche et mon nez.
Déconcentré par l’idée de ce qui m’attends une fois de plus derrière la dernière porte à franchir, ainsi que par la puanteur qui semble avoir, en quelques secondes, marqué mon esprit et mes narines, je ralentis ma progression.
Les barrettes dorées qui jonchent le sol à intervalle régulier laissent désormais percevoir la froideur du métal sur ma peau dénudée et enflammée par la cavale entre les étages.
Les vieux gonds rouillés de l’antre du sous-sol manquèrent presque d’éclater sous la pression, lorsque mon épaule vint contribuer à l’ouverture de cette dernière. Un grand craquement se fit entendre suite au travail excessif imposé au bois, avant que la lourde planche n’effectue un début de rotation.
Le grincement de la porte raisonnant encore dans la pièce vide, je m’empare rapidement de la seconde chaussure qu’il me manquait et m’empresse de retourner arpenter les marches de velours pour me réfugier au rez-de-chaussée.
La lueur claire qui baigne le couloir de l’entrée paraît contribuer à un sentiment de fraîcheur et de pureté. Dans une grande bouffée d’oxygène, je me redresse et laisse nonchalamment s’échapper ma lourde paire de chaussure de mes doigts. Un double bruit sourd retentit lors du contacte des semelles avec le tapis.
Je reprends mon souffle et, après quelques secondes et un coup de poignet passé rapidement sur le front pour éponger un fin flot de gouttes de sueur commençant à perler, me penche en avant afin de saisir une des chaussures à terre.
Ma peau, légèrement humidifiée de transpiration, peine à glisser dans le cuir serré de la chaussure. Il me faut jouer avec mon poids, tirant sur la languette, tout en maintenant l’arrière en place de l’autre main, pour enfin voir mon pied engloutis dans le cuir.
Comme je l’avais déjà pressenti, la taille est d’un demi trop grande, toutefois, il sera bien plus agréable de marcher et conduire ma voiture avec ceci au pied, que sans rien.
Je lace rapidement les cordons servant à resserrer et maintenir l’ensemble en place avant de faire pareil pour l’autre pied.
L’opération est assez maladroite et éreintante, toutefois, me voici prêt à quitter ces lieux et rentrer chez moi, retrouver mes chats qui doivent impatiemment m’attendre pour manger. Apparemment, la plaisanterie semble dépasser l’entendement de l’humour et du bon sens et je finirai bien par mettre la main sur l’instigateur afin de lui demander des comptes.
Et c’est, non sans une certaine frustration, accompagnée d’une sensation dégradante d’être passé à mes dépends pour l’idiot de service, que je m’apprête à quitter cette demeure mystérieuse.
Je plonge mes mains dans les poches de mon pantalon à la recherche de mes clefs de voiture et m’aperçois que je n’ai rien sur moi. Ni clefs, ni portefeuille ou autre objet de valeur. Pas même un emballage de ces chewing-gum arôme fraise que je trimbale partout avec moi.
Par ailleurs, je n’ai pas aperçu de blouson de cuir, comme je porte habituellement, traîner dans une des pièces. Qui plus est, je n’ai aucune envie de retourner au sous-sol.. Peut-être aurai-je plus de chance avec ma voiture et que mes affaires seront simplement restées sur le siège passager, me dis-je. Il m’arrive d’oublier de fermer ma voiture lors de soirée un peu arrosée, surtout si je suis accompagné, renchéris-je.
Au moment d’ouvrir la porte d’entrée de la maison, je me rends compte que je suis enfermé à l’intérieur et que pour m’évader de là, je dois déverrouiller celle-ci avant de pouvoir l’ouvrir.
Tout en faisant tourner le levier de la serrure de la porte afin de le désamorcer, je m’étonne de ce fait. Il est plutôt cocasse de penser que je me retrouve enfermé en tant que parfait inconnu dans une maison que je ne connais pas et dont les propriétaires, qui ne se doutent certainement pas de mon existence et encore moins de ma présence chez eux, sont absents et depuis un certain temps apparemment.
Cependant, cette idée est vite chassée de mon esprit au moment où, devant moi, la vision d’une porte close a laissée sa place à un paysage d’automne froid et humide.
Un filet de vent parcourt mes cheveux, les faisant danser dans les airs, tandis que la fraicheur de l’atmosphère me transperce en un frisson.
La brise est chargée de senteurs hivernales et me plonge, durant une fraction de seconde, dans un doux souvenir d’enfance, lorsque nous courions sous les premiers flocons de neige, humant l’air de nos petits nez dégoulinant.
Cette saison a toujours été pour moi un temps de pause, le nettoyage de la nature par notre mère la terre. Un temps magique ou les rêves des enfants deviennent réalité le temps d’une nuit. Les gens paraissent, malgré le stress et les achats de Noël, touchés par une sorte d’onde bienfaisante. Le temps d’une saison, l’euphorie gagne les foules et dispense une forme de joie et d’insouciance. Bien que tout cela semble désormais si lointain, de par les années qui se sont écoulées, le stress de la vie qui a augmenté et surtout, par delà tous nos pires cauchemars, à cause de la pollution et du manque de respect de l’humain pour sa planète. Les changements climatiques irréversibles qui se sont effectués ces quelques dernières années ont eu raison des quelques centimètres de neige qui nappaient généralement nos régions de plaine, durant les périodes hivernales. Le doux manteau blanc a certainement disparu à jamais de nos paysages, nous laissant qu’une triste fable à conter à nos futurs enfants.
On leur racontera comment, lorsqu’on avait leur âge, on dévalait les pentes des collines sur nos sacs en plastiques et nos luges de bois, tantôt champion du monde des rêves de course sur nos bolides à patins et tantôt cascadeurs bravant les limites de l’extrême.
Les cris et l’euphorie qui envahissait les champs enneigés, sur lesquels se promenaient et se retrouvaient les gens, raisonnaient dans les forêts alentours pendant que quelques amoureux glissaient en effectuant des cercles infinis sur les lacs gelés, tandis que l’équipe de hockey de la région se passait un puck filant à toute allure pour finir pris dans les filets tendus d’un but.
On leur racontera aussi que nous étions tous emmitouflés dans nos anoraks en fausse fourrure synthétique, munis de gants épais et de grosses bottes fourrées et étanches; à la recherche d’un petit peu de chaleur afin de ne pas avoir à rentrer de suite. Le soir venu, le calme retombait sur les champs recouverts de cristaux de glace, accompagnant de longues et sombres nuits, tandis que dans les chaumières, se partageaient festins et bonne humeur. Tout cela me paraît si proche et pourtant, je me rends bien compte que mes descendants, malgré des photographies ou des reportages, ne connaîtront certainement jamais ces sensations qui nous paraissaient si banales et qui, à ce jour, sont devenues tant extraordinaires et convoitées. Toutes ces richesses gâchées par la nature humaine…
Tout à coup, rappelé à la réalité, je prends conscience des bruits alentours. Quelque chose semble déchirer le vide de toute part, comme un sifflement surpuissant venu de nul part. Le son est, durant les premières secondes, pratiquement insupportable. J’ai l’impression de sentir chaque millimètre des membranes de mes tympans de fissurer et se séparer progressivement. Les paumes de mes mains compressant mes oreilles, la tête prise comme dans un étau, je ne parviens pas à bloquer totalement se vacarme.
Grimaçant et râlant, je cherche des yeux d’où émergent ces sons dissonants et assourdissants. De la grange faite de vieilles planches, pour la plupart pourries, sur ma gauche; à l’amas de saules pleureurs de l’autre côté d’un sentier caillouteux. Suivit d’un puits rouillé au pied duquel une flaque d’eau était formée et d’un bidon percé de pétrole servant certainement à stocker de la poussière; rien. Il n’y a rien qui puisse émettre un tel raffut !
Après quelques minutes à scruter autour de moi, les oreilles toujours obstruées par mes mains poilues, je tente de retirer mes paumes et d’écouter plus attentivement, si j’y parviens, ce chahut et d’en définir l’origine.
Le son augmente proportionnellement à l’écart qui se forme entre mon visage et mes mains. Je suis à la limite de ne plus tenir, mais sais qu’il me faut réussir à patienter encore quelques longs instants afin de permettre à mon oreille de s’habituer. Le corps humain a cette faculté d’adaptation et je le sais bien en plus d’en jouer.
Une poignée de seconde qui m’est apparu comme des heures; sur ce point Einstein avait par ailleurs bien raison avec sa théorie de la relativité; je parviens enfin à supporter le son distordant qui m’entoure.
En découvrant la source de tout ce bruit, il m’est difficile de me rendre à l’évidence et d’accepter ce que je vois ou plutôt ce que j’entends.
Le chant des oiseaux raisonne dans le ciel de manière insensée. On dirait que les arbres aux alentours en sont bondés. Comme si des milliards d’oiseaux se sont donné rendez-vous, ici, pour chanter une sorte d’hymne à la vie.
Ce que je percevais en premier comme le métal des roues d’un convoi ferroviaire arrivant en gare, n’est autre que la symphonie des oiseaux, me rendis-je compte subitement.
Mais combien sont-ils afin de créer une puissance sonore si forte, me suis alors exclamé.
Scrutant à nouveau la nature m’entourant, je ne peux en compter qu’une bonne dizaine en moyenne par arbre et trois au sol ou sur divers objets, tels que piquet de clôture le long du chemin poussiéreux, ou encore, sur un toit ou une boîte à lettre.
La quantité ne semble pas être la cause de ce mystère.
Serais-je drogué… non, je ne pense pas ! Du moins ce n’est pas dans mes habitudes. Mais tout de même, d’abords les nausées inexplicables, une maison sans personne et maintenant ça ! Ces questions ne cessent de tourner dans ma tête comme un manège interminable.
Désabusé par mes mésaventures et toujours impuissant face à toutes ces interrogations, je décide qu’il est désormais plus que temps de retrouver mon automobile et de quitter ces lieux.
Ayant rassemblé quelque peu mes esprits, j’enjambe rapidement la petite barrière blanche qui entoure le patio de la maison, jetant un ultime regard derrière moi, ne prenant pas même le temps de refermer la demeure derrière moi.
Une chaise à bascule recouverte d’une couverture en patchwork poussiéreuse sert de reposoir à un chat endormit profondément. J’imagine que le félin attend patiemment le retour de son maître, se languissant des longues heures de caresses sur les genoux chauds de celui-ci.
Pris entre deux poutres soutenant l’avant toit, un escalier dont une marche est cassée se dresse face à la porte. Un paillasson, sur lequel est noté un message de bienvenue, le sépare de l’entrée.
Accroché à l’un des poteau de soutient du plafonnier, se balance une vieille lanterne en aluminium, entourée par une fine vitre de verre grisâtre de suie. Une bougie au trois-quarts consumée se trouve prisonnière de cette cage de verre, fermement fixée à l’aide de sa propre cire.
J’atterris sur une surface ramollie et, en regardant à mes pieds, me rends compte qu’il s’agit d’une plate-bande parsemée de petites fleures, que je suis en train de piétiner maladroitement. Comme pour annuler ma gaffe, je bondis en avant pour désormais marcher dans la pelouse. A un mètre de moi se trouve un sentier, long d’une vingtaine de pas et qui mène directement à une cour où est parquée une camionnette avec un pneu à plat. Une grange semble faire office d’atelier et peut-être même de garage, derrière le 4×4 immobilisé sur ses quatre gros blocs de granit.
Conscient de m’être réveillé spécialement en décalage avec la journée et qu’il me faut me dépêcher avant la tombée de la nuit qui approche, je commence à marcher en direction de l’entrepôt de campagne, tournant la tête de chaque côté pour tenter de retrouver ma voiture, mais en vain.
Les mains profondément plongées dans mes poches de pantalons pour les garder au chaud, j’avance, recroquevillé sur moi-même, à pas rapide; rejoignant le sentier afin de le suivre. La condensation qui émane de ma bouche, à chaque expiration, me rappelle combien le climat, malgré un ciel bleu et sans nuage, est frais.
Quelques mètres plus loin, à proximité de ma destination, je me retourne et pose un regard dubitatif sur la maison dont je tente de fuir. Il s’agit d’une jolie petite fermette de campagne, robuste et ayant traversé les époques depuis plusieurs générations déjà. Du lierre a envahit les façades extérieurs jusqu’aux fenêtres du premier étage. Une cheminée trône fièrement sur un toit de tuiles escarpé, où se chahutent deux moineaux.
Arrivé devant la gigantesque porte de la grange, je me saisis de la hanse qui sert de poignée et, à l’aide de l’ensemble de mon poids, commence à tirer de toutes mes forces pour écarter les deux pans de porte. Après un effort conséquent, le rail sur lequel repose la porte, commence à bouger. Une fente se dessine entre les panneaux, hauts de plusieurs mètres. Puis, une fois le mouvement lancé, je m’écarte avant que la porte finisse par taper lourdement contre le stoppeur placé en bout de rail. Un bruit de choc retentit et immédiatement après, un nuage de poussière s’élève et retombe croisant les rayons du soleil qui se sont frayés un chemin dans l’entrée du bâtiment.
Une lucarne située au centre du chaque pans de toit éclairent mutuellement les lieux sombres, au travers d’un amas de poutres enchevêtrées.
De nombreuses toiles d’araignées luisent au plafond, vibrant et ondulant en fonction des variations de courants d’air. Autour d’elles, tournoyant et slalomant à tout va, un nuage éparse d’insectes et autres papillons scintillants.
L’étage du bas, qui s’étend sur une très grande surface devant moi, est recouvert de béton grisâtre sur lequel de la paille et quelques grains de maïs sont éparpillés.
La carrosserie maculée d’éclat de terre séchée d’une Cadillac « Pink Collection » vient contraster, sous un amas de paille tombée de l’étage supérieur, avec ce décor rustique. Cet engin de convoitise, ayant dû faire la fierté de son propriétaire durant de belles années à sillonner les routes et arpenter les coteaux, avant de finir dans l’oubli, cachée dans le fond d’une grange. Au-dessus du cabriolet de luxe, s’étend une plateforme faite de vieilles planches, séparées par de fins espaces irréguliers et sur lesquelles sont entreposée des bottes de pailles, soigneusement empilées. La silhouette d’une fourche agrémente le tas de paille dépassant de ce dernier telle une antenne émettrice. De grosses poutres brun foncés soutiennent le tout et deux piliers en assurent l’équilibre. Sur le côté, une échelle recouverte d’échardes permet d’accéder à l’étage supérieur.
Un peu plus loin, se trouve un établit remplit d’outils en tous genre, de bouteilles de dissolvants et de carburants, des plaques de tôles ondulées ou encore, des jantes de camion. De l’huile de moteur inonde le dessous de la table de travail, tandis qu’un vieil étau, sans la partie servant à resserrer, est accroché à l’atelier, une pelle appuyée contre. Au dessus du plan de travail, un néon crasseux pend, suspendu à une chaîne, elle-même fixée à une poutre surplombant le tout.
A l’opposée de la pièce se trouve un tracteur stationné parallèlement à la façade du bâtiment, comme pour retenir le mur en cas de forte bourrasque de vent.
Cependant, ma voiture ne se trouve pas dans ce hangar, il me faut continuer mes recherches si je veux rentrer chez moi avant la tombée de la nuit.
Perdant patience, je ne peux contenir ma hargne et m’en prends soudainement brutalement à une boite de conserve de soda vide qui traîne à terre. D’un violent coup de pied, je projette celle-ci dans un coin sombre de la grange, dérangeant apparemment une souris qui s’enfuit en couinant. Je me retourne et regarde à nouveau une fois de plus en direction de la maison, me rendant compte que je m’apprête à en faire le tour à pied; sachant pertinemment que mon véhicule n’y sera pas. Par ailleurs, me dis-je, elle n’a pas pu disparaître comme par enchantement. Ne me déplaçant jamais sans mon automobile, il m’est impossible de concevoir de ne pas la retrouver et je ne vois pas quelconque malfrats suffisamment stupide pour perdre son temps à me cambrioler et qui plus est dans un endroit autant reculé de tout. Mais je dois en avoir le cœur net et, le cœur haletant, commence à avancer, sans perdre un instant, en direction du coin droite de la fermette.
Les gravillons bordant le sentier émettent quelques crépitements lorsque je croise pour la seconde fois leur chemin, laissant vite place au doux crissement des herbes sous mes chaussures.
Approchant de plus en plus de la maison, mon pas s’accélérant à mesure, je prends proportionnellement conscience que ce qui, au départ, s’assimilait à une simple plaisanterie de mauvais goût et qui depuis tourne gentiment en une sensation de stress, mélangé à une dose massive de désire de vengeance. Cet amalgame de sentiments négatifs qui s’entrechoquent en mon esprit prend progressivement vie en mon corps et libère un feu en mon ventre qui me consume de l’intérieur. Je cours désormais le long du mur de planche qui façonne la partie latérale droite de la demeure. Mes longues enjambées foulent le sol humide, laissant une empreinte nette de l’avant de mes chaussures, arrachant le gazon et pénétrant la terre.
Penchant mon corps sur la gauche afin de faire contrepoids, la main gauche tendue sur le coin de la maison pour me guider dans le contour, je commence à négocier tant bien que mal mon virage. Les semelles de mes chaussures peinent à adhérer et c’est de justesse que je parviens à terminer ma bifurcation. Une main continuant de frotter la peinture écaillée, je me redresse, tout en donnant une nouvelle impulsion à ma course devenue effrénée.
Le corps penché en avant, déséquilibré par ma prestation quelque peu hasardeuse, je tente de ne pas chuter, rabattant mes deux mains en avant. L’écart entre mes pas s’agrandit à chaque instant et mon corps commence à vaciller.
Soudain, alors que la douleur provoquée par le frottement de mes paumes sur la pelouse ne m’est pas encore parvenue, je sens ma nuque se replier en avant, protégeant ainsi ma tête tandis que mon dos se courbe et touche la verdure.
Rebondissant bruyamment sur le sol, propulsé par ma vitesse antérieur, je glisse sur quelques mètres, en direction de la dalle de pierre sur laquelle repose les fondations de la ferme; manquant presque de la percuter à son tour. Une brûlure vive me lacère le bas de la colonne vertébrale, certainement un bon bout de peau concédé à mes dépends au gazon suite à ma chute. Ma tête ne paraît pas avoir subit de choc et mes vertèbres ont résistés à l’impacte.
Fixant un instant le ciel, la brise me frôlant, je tends la main droite et pose la paume de celle-ci à terre et me retourne afin de m’en servir pour me relever. Ma cascade m’a laissé un souvenir et une décharge me parcours le poignet sur lequel je viens de poser mon poids. La secousse ressentie me laisse imaginer une sorte d’entorse douloureuse, bien que sans gravité réelle. Mon coccyx retombe au sol, tandis que je retire ma main endolorie. Mon cœur raisonne dans mon avant-bras, comme si celui-ci se déformait, suivant le rythme lancinant des battements.
Saisissant ma main un instant à l’aide de mes cinq autres doigts, je tente de calmer la crise en réchauffant naturellement la partie malmenée, le bras replié contre mon torse. Profitant de ce bref moment de pause forcée, je relève les yeux, espérant apercevoir ma voiture. Mais hormis la balançoire repérée précédemment depuis le salon, lorsque j’étais à l’intérieur, il n’y a pas d’autres objets métalliques à perte de vue. Des champs, des arbres, une table de pic nique rustique et encore des champs. Rien de plus, rien de moins ! Et toujours pas âme qui vive…
Remotivé à cette idée, par retrouver au plus vite mon véhicule, je me relève avec peine en m’aidant de ma main valide et décide de reprendre mes recherches, mais cette fois-ci, de manière moins dangereuse. Je boite un tout petit peu, mais cela ne saura m’arrêter !
Tout en avançant d’une démarche déformée par la douleur, une main recroquevillée contre mon ventre, l’autre sur une hanche, un souvenir inconscient me revient : un trousseau de clé de voiture rencontré dans le couloir d’entrée de la maison, sur la table. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’alors, mais l’idée de ne pas retrouver mon véhicule se faisant de plus en plus oppressante, je suppose que mon esprit a su débloquer cette information au bon moment. Je sais ce qu’il me reste à faire si je ne retrouve pas ma voiture et, si celle correspondant au jeu de clés est parquée du côté restant de la ferme. Je ne suis pas un voleur, toutefois, je me permettrai d’emprunter la voiture, en prenant soin de laisser mes coordonnées accompagnées d’un petit mot justificatif, indiquant que je ramènerai le carrosse providentiel au plus tard d’ici quelques heures. Mais je n’en suis pas encore là et il me reste l’espoir de mettre enfin à nouveau la main sur mon bien.
Le temps de cette réflexion et me voici arrivé à l’angle de la bâtisse, que je m’empresse de dépasser afin de découvrir ce qui se cache derrière. Je peux déjà apercevoir l’ombre de ce qui doit à nouveau être un pick-up tout terrain, mais dont je ne peux deviner l’état. La pensée des autres véhicules rencontrés jusqu’ici ne me réjouis guère.
Le temps de faire une série de cinq pas et me voici face à la voiture type de campagne pour chasseurs et campeurs. La peinture délavée et usée par les années écoulées à braver vent, soleil et pluie, s’écaille, laissant entrevoir une couche de rouille rouge orangée. L’antenne de la radio est pliée et ne semble plus vouloir se rétracter. Les essuie-glaces, tordus, ne risquent plus de balayer grand chose, le caoutchouc prévu à cet effet ayant complètement durcit depuis le temps. Hormis ces quelques irrégularités et un taux de rejet de gaz polluants et gras quasi inévitable, l’engin paraît fonctionnel.
Ma voiture n’étant nul part, je me dirige de ce fait, à nouveau, vers la porte d’entrée de la maison, laissée entrouverte, pour y chercher les clés de contacte du tout-terrain. Je parcours les derniers mètres jusque à la cour centrale du domaine fermier et longe la demeure jusqu’à l’escalier du patio.
Les épaisses planches émettent un grincement à mon passage en hâte, tandis que la petite lanterne, fixée par l’intermédiaire d’un clou tordus et rouillé sur le pilier, se balance d’avant en arrière, suite aux vibrations.
Une fois les clés repérées sur la table du hall d’entrée et saisies avec agilité de la main droite, je repasse la porte empressement en direction de l’extérieur, ne prêtant que peu d’attention au tapis du couloir qui a glissé sous mon impulsion et s’est replié à plusieurs reprises sur lui-même. Une feuille de papier vierge et quelques post-it griffonnés se sont envolés sur mon passage et, emportés par un appel d’air, ont étés se poser sur le sol, suivit d’un crayon qui a roulé jusque là.
Surgissant au pas de course sur la palier de la porte, traversant le patio d’une seule enjambée et m’élançant par dessus les quelques marches séparant l’entrée du sol, j’entends, avant de me réceptionner avec souplesse à terre, le claquement sec de la porte entraînée derrière moi. N’y prêtant que l’attention nécessaire pour m’en rendre compte, je poursuis ma quête de liberté, priant à mi-voix que la clé corresponde avec le véhicule repéré sur le côté de la ferme.
Les brins d’herbes défilent à toute vitesse sous mes yeux et le coin de la maison est désormais à portée de main, plus que quelques mètres avant de savoir si la clé, tenue fermement entre mes doigts, correspond avec le véhicule et si, grâce à cette chance, je pourrai enfin quitter cet endroit désert. Je ralentis ma course afin de négocier le virage au mieux, ne désirant pas rechuter lourdement comme précédemment, ayant encore des lancées un peu partout. Mon poignet est douloureux et le fait d’avoir saisit machinalement le trousseau de clés sur la table, sans prendre le temps de m’arrêter, n’a pas arrangé mon cas. Il m’est pratiquement devenu impossible de tenir le trousseau dans cette main, toutefois, je suis bien trop pressé de m’en aller pour penser à le changer de main.
Le bras droit tendu en avant, brandissant le passe de la voiture, comme pour poignarder quelqu’un avec ou railler la carrosserie déjà fortement esquintée du 4×4, je termine ma course, ralentissant progressivement. Mon cœur bat la chamade et mes poumons de fumeur invétéré me rappellent au combien je suis l’esclave de mes tristes habitudes d’homme sans volonté.
Le son du déclenchement centralisé des portières passé, je tire sur la poignée chromée et, dans un long grincement métallique doublé de cliquetis dû aux irrégularités de la tôle partiellement froissée, ouvre l’habitacle. Les joints desséchés encadrant la portière pendent tristement le long de la vitre terreuse, tandis qu’une forte odeur entre le renfermé et le chien mouillé s’en dégage. Les sièges, de velours brun, transpirent des années de bons et loyaux services, arborant un poil gras et poussiéreux.
En prenant place derrière le volant, je constate que celui-ci est en bois précieux, luisant et scintillant au regard du soleil, qui peine à traverser la couche de suie entourant l’ensemble de la carrosserie. Il doit certainement s’agir de la seule chose à peu près en bon état dans cette engin. Toutefois, je ne vais pas faire le difficile et m’en contenterai, à défaut de mieux.
Tendant la main droite et tâtonnant le vide, je finis par tourner la tête et me rend compte qu’il n’y a plus de ceinture de sécurité de mon côté. A la place de cette dernière se trouve un trou béant dans le plastique couleur crème qui orne les parois internes latérales. Les restes de colle d’un vieux bout de scotch carrossier ont laissés une trace devenue indélébile avec le temps tout autour de la faille; quelques fibres de tissu y sont encore prisonnières.
Tournant à nouveau le regard vers le tableau de bord, je découvre avec stupeur, après avoir épousseté la poussière, les deux cent vingt mille kilomètres que le compteur affiche fièrement. Ce qui, pour une voiture dont l’âge s’estime aux alentours d’une dizaine d’année à vue d’œil et dont l’aspect laisse perplexe, m’apparaît comme une sorte d’exploit.
Un manchon de vitesse en caoutchouc noir, déformé par les années et les différences de température, arborait une plaquette contenant le logo de la marque, à demi effacé par les frottements incessants. Face à lui, un cendrier débordant de toute part de mégots et de cendres dont l’odeur âpre s’imprègne depuis des jours, voir des semaines, dans les mousses des sièges. Les fines et légères cendres échappées de leur reposoir, ont recouvertes les tapis de sol et les banquettes arrière. Un tas de papiers divers traîne par terre, entre les bouteilles de bières vides et quelques restes de nourriture indéfinissables, au milieu desquels gît un bidon d’essence.
Me penchant sur la place du passager, le coude posé sur le rebord du siège avant droite du 4×4, je cherche de la main gauche le levier servant à l’ouverture du vide-poche. Lorsque je parviens à saisir celui-ci et le fait pivoter, rien ne se passe. La serrure est fermée et je n’ai pas la clé sur le trousseau; celle-ci doit se trouver sur un autre porte-clés. Cela ne fait rien, je l’ouvrirai plus tard si nécessaire, pensais-je, il s’agit simplement d’un geste provoqué par un réflexe de curiosité et non une urgence; ne sachant pas ce que j’y trouverai.
Tout en me redressant grâce à l’appui que j’avais sur le siège passager, je jette un regard rapide derrière moi à l’aide du rétroviseur central, dans lequel se reflètent les champs et les arbres qui s’étendent au-delà de la propriété où je me trouve actuellement. J’aperçois aussi sur le pont arrière du tout terrain, une bâche grisâtre, légèrement agitée par la brise, trouée, servant de protection aux éventuelles marchandises transportées. Un gros caillou se trouve plaqué dessus, au centre du long coffre de métal, à ciel ouvert.
Je place une main sur le volant boisé et de l’autre, glisse la clé dans le démarreur et, tout en appuyant avec vigueur sur la pédale d’embrayage pour la faire descendre, enclenche le moteur. Le vrombissement sourd qui s’échappe du capot laisse aisément deviner les six cylindres en lignes qui se cachent derrière la plaque de tôle. Une épaisse fumée noir s’envole, poussée par le vent, passant devant moi, avant de disparaître dissoute dans les airs. La vibration émise par la courroie de distribution se répand instantanément dans l’acier froid constituant le châssis, remontant le long des sièges jusqu’à mon coccyx, provoquant une légère sensation de chatouillement.
Je commence à relever mon pied retenant l’embrayage, après avoir ressortis la vitesse en cours pour la replacer en première position. Simultanément, je retire le frein à main de ma main douloureuse et, plissant les yeux, fixe mon regard au travers du pare-brise translucide, devant moi. Une forte pression sur le levier se trouvant à gauche du volant me permet de déclencher les essuie-glaces, tandis que le jet d’un liquide verdâtre se répand sur l’épaisse vitre. Le premier passage des balais de caoutchouc a laissé une couche floue de mélange de produit pour les vitres et de poussière dans lequel sont venus se rajouter quelques moucherons écrasés et étalés sur plusieurs centimètres. Le second passage, plus efficace, a quant à lui, a permis de nettoyer en grande partie la couche de saleté contenue sur le versant lisse de verre. Une nouvelle pression sur la tige en plastique commandant l’arrosage de la vitre frontale, suivit d’un nouveau jet d’eau savonneuse, finit par me donner une visibilité amplement suffisante pour quitter cet endroit. Une bonne pression sur l’accélérateur et les roues du véhicule se mettent à bouger.
Chapitre suivant : En ligne dès le 16.10.2009…
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