Premiers contacts
La tête comme prise dans un étau, le cerveau compressé et choqué, je reprends péniblement conscience, quelques minutes ou quelques heures plus tard. J’ai la mâchoire endolorie, la bouche farineuse et un goût de sang persistant. Ma langue, gonflée et inerte, repose sur mon palais, laissant couler le chaud liquide rouge à la saveur si particulière. Dans mes gencives tapent, à intervalle régulier, les échos de ma migraine, un peu à la manière d’un retour de chez le dentiste après un lourd traitement. Sur les commissures de mes lèvres, de fines rigoles se sont creusées, dessinant de petites rivières de sang séché.
En passant délicatement ma main sur mon visage, tamponnant du bout des doigts le pourtour de ma bouche, je m’aperçois que mon nez a aussi eu une abondante hémorragie. Et, comme pour me confirmer cette constatation, je frotte mes narines à l’aide du dessus de mon index en y déposant une longue trainée ensanglantée que je ne peux qu’imaginer, sentant l’humidité se déposer dessus.
En effet, je ne vois rien du tout; pas même mon propre corps. L’endroit où je me retrouve est extrêmement sombre et une fraicheur étrange y règne, pratiquement la même température qu’à l’extérieur. Les son autour de moi sonnent comme étouffés par quelque chose. Le sol est dur et très inconfortable. Un tapis aux poils courts et rigides me picote la joue et le front, tous deux posés dessus. Une odeur d’humidité et de terre se mélange à celle de ma propre transpiration.
Contrairement à mes petites manies de célibataire endurcit, la position dans laquelle je me réveil ne correspond pas à la position dorsale que j’adopte normalement. Je me trouve couché de manière à garantir ma propre sécurité; identiquement à la posture à donner à un accidenté de la route. Couché sur le flanc, un bras replié et la main sous ma tête, l’autre bras en avant. Le dos sensiblement voûté, une jambe presque tendue et l’autre repliée afin de faciliter mon positionnement et me stabiliser ainsi.
Mes idées commencent un peu à s’éclaircir et des images se succèdent dans ma tête cherchant à se remémorer ce qui vient de se produire. De cet homme se balançant au bout d’une corde et cette douleur me déchirant le crâne avant que ne tombe le rideau.
En tentant de remuer les jambes, je heurte de suite quelque chose du pied qui émet un chant métallique; alors que mon coude droit se repliant afin de passer ma main derrière moi, se cogne à une surface plane à cinq centimètres au dessus mon corps. Un bruit creux en résulte.
Avançant alors à nouveau mes doigts afin de me repositionner et tâtonner devant moi, je finis rapidement par sentir la frontière physique se dressant à moins d’une largeur de paume.
La sensation à l’arrière de ma tête s’accentue à chacun de mes mouvements, appuyant violemment sur mon cerveau, réagissant à la moindre vibration due à un choc, aussi singulier soit-il. Au moindre mouvement de tête, je sens une coulée ruisseler entre mes cheveux, inonder mes temps et souiller les flancs de mon visage. Ma nuque me paraît déjà recouverte de mon propre sang et quelques gouttes ont suivit les courbes de ma colonne vertébrales pour se laisser entrainer en avale.
Une montée d’adrénaline se répand lentement en moi, alors que je commence à deviner où je me trouve.
Réunissant toute ma concentration et ma volonté pour ne pas hurler de rage, je fais glisser ma main le long de ma hanche pour essayer de la plonger dans ma poche de pantalon. La forme bombée de mon briquet déforme sensiblement le tissu de mon jeans, toutefois ce dernier est logé au fond de l’espace de rangement, incliné contre la couture. Le défi est de taille avec le peu de place qu’il y a pour se mouvoir.
Calmement, tandis que les fibres tressées défilent sous ma paume, mes doigts écartent les faux plis afin de se frayer un chemin. Mon avant-bras s’enfonce lentement le long de ma jambe; je peux commencer à sentir du bout des phalanges, le plastique, puis le bouton pressoir libérant le gaz avant d’arriver à la roue activant la pierre à feu. J’utilise mon index afin de faire rouler l’objet et le placer, pris en tenaille avec mon majeur.
La prise est faible et ne tiendra pas longtemps et de ce fait, je remonte immédiatement le bien, sans me précipiter, prenant le temps d’analyser chaque vibration le parcourant. Je dois me contorsionner pour pouvoir finir mon mouvement, mon coude étant mal positionné. La souffrance issue de cette erreur d’approximation en vaut cependant la peine, le brûleur à gaz renfermé désormais dans mon poing serré le témoignant.
Le poignet déplacé ensuite devant mon bassin, je frotte la roulette d’acier, projetant de fines étoiles filantes dans le vide. Une seconde tentative fait jaillir une flamme jaunâtre, dansant devant moi et se tortillant sur elle-même.
Libérant mes yeux rivés sur ce feu en mon pouvoir, je prends connaissance de l’état des lieux et constate que, malgré moi, une fois de plus, mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. La toile de tissu devant moi, le caoutchouc s’étirant partout autour, les formes de plastique arrondies aux extrémités, le revêtement de sol, la trappe sous moi et les divers tintements métalliques. Tout cela ne pouvait être qu’un coffre de voiture, je m’en doutais déjà !
Des voix à l’extérieur se perdent dans la tôle de ma prison mobile, me parvenant faiblement et de manière incompréhensible. Sans doute mes agresseurs admis-je, perplexe. A cet instant, la curiosité qui me ronge se fait pressante et l’envie de voir à quoi ressemblent mes tortionnaires me domine. Je dois parvenir à ouvrir la serrure me retenant enfermé pour pouvoir réussir à épier dehors.
Il me semble pouvoir discerner six ou sept voix différentes, au ton sec et succinct. Des voix calmes, aux consonances graves. L’une d’entre elles ne se déplaçant pas, à défaut des autres allant et venant irrégulièrement. S’il y a un responsable à tout cela, il doit s’agir de lui et de ce fait, il me faut savoir son identité.
Cherchant de mes doigts agités une faille dans le verrou me permettant d’ouvrir la porte, me lacérant la peau et cassant des bouts d’ongles, je finis par me résoudre à trouver une autre solution. Le coffre ayant été certainement fermé avec la clef, je dois trouver de quoi forcer ce dernier.
Conscient de la difficulté de la tâche, tentant de ne pas même tenir compte de ma blessure au crâne, j’esquisse un mouvement de bassin pour essayer de rouler sur le dos . Cela me permettrait d’augmenter l’espace vide entre le plafond bas de cet habitacle et mon ventre.
Je pivote à faible allure sur moi-même, mais, alors que mon dos se pose à plat sur la moquette de basse qualité, mes genoux se cognent et peinent à passer. Je tente malgré tout de ne pas trop me faire remarquer en faisant trop de vacarme ou en secouant la voiture. Comme le répétait toujours mon ancêtre, prudence est mère de sureté !
Dans la partie encore non explorée du coffre, celle donnant directement sur le revers du dossier de la banquette arrière, se trouvent une corde de remorquage, des pinces servant au pontage de la batterie et une lampe orange clignotante de chantier sans batterie, que je découvre à tâtons. La lumière du briquet m’indique en plus une paire de gants de travail et un bout de tissu taché de graisse et d’huile de moteur.
La trappe sous mon ventre ne peut être ouverte, ne parvenant pas à me retirer suffisamment en arrière pour pouvoir la soulever et y glisser une main. Pourtant, le cric devant se trouver derrière la plaque d’acier me permettrait de sortir d’ici en un rien de temps.
Ne perdant pas courage, m’en remettant au hasard, je tente en désespoir de cause de faufiler ma main entre le siège devant moi et la portière arrière du véhicule, mais après avoir parcouru de haut en bas la tranche du siège, je ne trouve aucun levier permettant de rabattre le siège. Celui-ci doit se situer au-dessus du siège ou en tous cas, hors de portée depuis le coffre. Certainement une fonction de sécurité antivol.
Soudain, la voix de l’homme immobile se fait entendre, grondante et imposante, dégageant tout le charisme maintenu dans l’âme de ce dirigeant. M’immobilisant afin de comprendre ce qui se passe à l’extérieur, je tends l’oreille. Les syllabes prononcées ne me parviennent pas suffisamment distinctement, je ne perçois toujours pas le sens de ces sons. La couche de tôle m’entourant, ainsi que les jointures de caoutchouc, isolent le coffre de façon trop efficace.
Après quelques ordres criés aux autres et les quelques longues secondes de silence qui s’ensuivent, je reste à l’écoute du moindre bruit. Des portes claquent, des gens courent à côté du véhicule où je suis retenu prisonnier et parfois quelque chose vient frapper contre le coffre ou la carrosserie, me faisant sursauter à tous les coups. Les choses commencent à se précipiter dirait-on, pensais-je soucieux.
Un moteur de voiture s’enclenche juste à côté. Le ronronnement de son moteur bourdonne dans mes tympans, amplifiant d’un cran supplémentaire mon mal de tête me labourant le cerveau. Un second démarreur s’élance en toussotant trois-quatre fois et, dans un vrombissement suivit d’une forte poussée de gaz, libère les nombreux chevaux retenus sous le capot. Une troisième, puis, pratiquement simultanément une quatrième et une cinquième déflagration de moteur rugissant se font entendre. Ma tête est sur le point d’exploser, je le sens.
A peine une minute plus tard, surpris de n’avoir pas senti mon véhicule démarrer, tandis que s’éloignent déjà au loin les hurlements des cylindres des autres limousines, je me mets à hurler pour que quelqu’un me sorte de cet enfer. A l’idée de rester bloqué dans cette carcasse métallique, pris au piège comme un lapin tombé dans les serres d’un rapace, je cogne de toutes mes forces sur la surface mobile refermée au-dessus de moi. Ma voix se cassant tente de percer la coque de fer, pendant que mes poings et mes pieds battent le métal à tout va.
Lorsque la panique passagère qui me parcourt le long des veines se dissipe et que mes membres agités, par désespoir, se résignent à arrêter de malmener le véhicule, je ressens au travers de mon corps immobilisé, couché sur le dos, les suspensions de la voiture qui réagissent.
Je fais le vide dans mon esprit et cherche à me détendre afin de mieux réfléchir; me rendant bien compte qu’il ne reste personne aux alentours et que si je veux sortir vivant de là, il va me falloir me surpasser. La nuit qui s’impose dans cette boîte fermée renforce l’impression de suffocation, ne facilitant pas le reprise de mes esprits. Cependant, ayant longtemps pratiqués divers sports extrême faisant appel à un self control particulier, afin de gérer stress et anxiété, je parviens à faire redescendre la pression peu à peu. La chaleur commence lentement à s’élever dans le compartiment et mon sang continue de se répandre sur le tapis de sol, humidifiant celui-ci par endroits.
Au-delà de tout espoir, environs cinq à dix minutes après le départ des véhicules et des hommes qui couraient sous les ordres d’un chef au timbre charismatique, un bruit de clef se glissant dans la serrure du coffre attira toute mon attention. Les yeux grands ouverts, lorgnant en direction du cylindre de verrouillage, je me recule au maximum, comme pour disparaître dans l’obscurité. Me tassant contre le fond de l’espace confiné, je fouille la moquette du plat de la main, à la recherche d’un quelconque objet contendant pouvant me servir de défense. Soudain, mes doigts se heurtent au plastique épais et rigide de la lampe de signalement et, remontant le long de celle-ci, finissent par se saisir de la hanse.
Au même moment, un déclique retentit libérant la porte close du coffre et laissant pénétrer un filet de lumière éblouissante et blanche m’aveuglant. La ligne se distinguant de la pénombre s’écarte de plus en plus, laissant la silhouette inquiétante d’un homme prendre forme. Je ne peux voir les traits de son visage, étant placé à contre-jour.
Alors que je m’apprête à sauver ma vie en lui assainissant un puissant coup avec la lampe, visant la tempe gauche de l’individu, une vois rauque et calme se met à m’interroger sur mon état et s’excuse même pour ma tête. La forme de son bras tendu apparaît subitement dans l’éblouissante clarté, une main ouverte et m’invitant à la saisir.
Un temps indéfini s’écoula avant que je n’ose braver mes craintes et me résoudre à m’extirper du fond du coffre odorant. Me dégageant pour commencer du recoins où je m’étais calfeutré apeuré, mais prêt à bondir, je soulève mon bras droit afin de saisir le membre de l’inconnu. Nos mains s’effleurent avant de s’empoigner fermement et, le long de mon bras débute une traction, se propageant au reste de mon corps. Avançant gentiment en direction de la sortie, rampant et baissant la tête pour éviter tout choc, je sens les doux rayons du soleil s’étendre sur la peau de ma nuque et réchauffer ensuite le haut de mes vêtement. Jamais pareille sensation ne m’a parue si agréable; jamais je n’ai autant ressenti cette flamme de vie m’envahir à tel point.
Une fois sortis de mon caisson de rangement, je relève les yeux afin de remercier mon sauveur et voir à quoi il ressemble. Bien qu’heureux et reconnaissant d’avoir pu me dégager de ma boîte, je n’en reste pas moins méfiant.
L’homme chausse d’énormes chaussures de montagne, aux semelles renforcées et dont les crampons laissent de profondes marques dans la terre. Deux bouts de ficelles effilées lui servent de lacets. Une paire de chaussettes brune se devine de la chaussure, avant d’être recouverte par un large pantalon militaire, certainement aussi solide que saillant. Une déchirure remonte le long de la jambe droite, comme si quelque chose avait faillit, par le passé, arracher celle-ci. La peau clair et poilue du type se dévoile au travers du trou béant. Une ceinture de tissu verte fait le tour de sa taille svelte et musclée. Un t-shirt gris taché et froissé enveloppe le torse bombé de cet homme, recouvert d’une veste d’aviateur anglais, entrouverte, avec un col en mouton retourné et une multitude de patches et de fausses décorations honorifiques militaires. Une superbe montre en or au poignet vint me perturber un instant, comme un objet n’ayant pas sa place sur cette personne et dont la présence laisse supposer le pire. Ses mai
s, larges, me laissent l’imaginer travaillant dans un métier manuel et même en rapport avec la construction ou l’agriculture. Du haut de ces cent nonante-cinq centimètres, il me regarde d’un air indifférent, esquissant un petit sourire afin de me prouver ses bonnes intentions à mon égard. Dans son regard, je peux lire un passé tumultueux et révolté. Beaucoup de rancœur, mais aussi une droiture et une tolérance louables. Son visage marqué par les années est déformé par les rides, lui conférant un âge plus avancé qu’il ne l’est en réalité. Les cernes noirs qui entachent son regard, trahissent un tempérament d’homme nerveux, ou peut-être même aux tendances alcooliques. Le sommet de son crâne, entièrement rasé, affiche un petit bonnet de laine noir, retourné sur lui-même, comme un bonnet de pêcheur ou une cagoule.
Surpris par cet accoutrement aux tendances de la mode, je ne peux m’empêcher de pouffer de rire en le découvrant ainsi, me répétant en boucle dans mon esprit que je serais prêt à parier que ce genre d’énergumène fait partie de ces personnes refusant de faire l’armée, mais arborant fièrement les couleurs de cette entreprise lucrative. Pathétique grogna-je, avant de lui tendre à nouveau la main afin de le remercier comme il se doit. Mais l’étranger a déjà détourné le regard et, me désignant la forêt d’où je suis venus la veille au soir, m’invite d’un ton ferme à rapidement le suivre, me promettant quelques explications plus tard, une fois en lieu sûr.
J’hésite un instant à le suivre, mais ce dernier saisit le tissu de mon haut et commence à marcher, me tirant avec lui. Machinalement, je me laisse entrainer et, me répétant que je n’ai rien à craindre de l’homme qui m’a sauvé, je finis par marcher, en premier, dans ses traces, puis, à ses côtés. Nous n’échangeons pas un mot durant toute la remontée du village en direction de la colline forestière, évoluant à un rythme assez soutenu, ne partageant que le silence avoisinant et quelques regards en coins ou par dessus nos épaules. Je peine un peu à le suivre, n’ayant jamais eu une très grande condition physique au niveau de l’endurance et ses jambes mesurant bien une dizaine de centimètres de plus que les miennes.
Finalement, après d’interminables minutes de marche, nous finissons par arriver à la lisère des bois, en amont du village. Faisant une brève halte, le temps de se retourner et scruter les environs et de constater que la matinée touche bientôt à sa fin, le soleil étant presque au zénith.
François, je m’appelle François me dit-il soudainement de sa voix rauque me tendant une fois de plus sa grosse main poilue et m’adressant un large sourire. Serrant sa main de bon cœur, lui rendant son sourire, je lui réponds me prénommer Renaud, comme le chanteur français. Je lui avoue aussi avoir besoin d’une poignée de minutes avant de poursuivre notre route, ma tête me faisant trop souffrir à chaque pas. Ce dernier s’excuse poliment de m’avoir frappé et promet à nouveau de faire la lumière sur cette agression forcée dont il m’a contraint, à ses dépens. Mais, poursuivit-il, il nous faut repartir rapidement et rejoindre le campement où nous y serons plus en sécurité qu’ici et à l’abri de nos tentations. Par ailleurs, nous pourrons soigner ta vilaine blessure avant qu’elle ne s’infecte. Et, suite à cela, après lui avoir demandé, en réaction à ses paroles, pourquoi ne pas m’emmener directement à l’hôpital, je n’obtiens qu’un long silence de sa part, alors qu’il me tourne le dos et reprend sa route.
Ses paroles, emplies de mystères, ne me réconforte plus et une multitude d’interrogations se succèdent et s’entassent dans ma tête. Malgré tout, je me refuse à lui poser plus de questions, ne comprenant apparemment pas le quart de ce qui est en train de se tramer. D’esprit aventurier, je m’élance sur ses traces et continue mon périple avec ce nouvel ami de grand chemin.
Nous nous engageons désormais sur un sentier boueux, coupant à travers la forêt, la scindant en deux. Sous nos pieds raisonnent inlassablement les craquements des bouts de bois et autres fines branches jonchant le terrain. Quelques flaques d’eau reflètent le bleu du ciel, chahutée par la brise se faufilant entre les troncs et perturbant la sérénité de leur surfaces brillantes. Dans le sol, ramollit par l’humidité, son imprégnées les marques des grosses Jeep et autres tous terrains, passe-temps pour certains et véritable engin de travail pour d’autres.
Tout en regardant ses pieds en marchant, la tête baissée, François commence à m’expliquer que nous sommes en train de rejoindre le campement de quelques de ses amis où nous serons accueillis. Une bonne heure de marche à travers bois nous attend encore, étant donné mon état affaiblit qui nous ralentit passablement. Sa voix se perd entre les branches et les fourrés qui nous entourent, je peine à le comprendre et finis par lui demander de s’appliquer un peu et de parler plus distinctement; ce qui ne semble pas en outre mesure l’interpeler.
Il me raconte aussi, avec tout le tact dont il est capable d’avoir, que les bourgades et villages de la région sont depuis quelques semaines désertes, fuis par les habitants regagnant la station de décollage prévue pour la France. Que l’exode avait déjà eu lieu et qu’il ne reste plus que les réfractaires à cette fuite dans les étoiles et quelques pillards trop cupides pour se sauver.
J’apprends ensuite avec stupeur que les derniers vols civils ont décollés depuis plus de quinze jours et que l’avant dernière phase de transport est sur le point de s’achever. J’en conclu de ce fait qu’il ne me reste pas assez de temps pour rejoindre la Guyane pour appareiller dans le convoi qui est censé m’accueillir. Le choc s’en suivant, m’empêche de me concentrer suffisamment sur la suite de son explication relative aux départs. Je reprends la discussion en vol quelques secondes plus tard, comprenant après un temps d’adaptation, qu’il parle désormais d’un cas étrange.
Depuis quelques jours, des agressions et des meurtres ont été commis par des hommes de mains de la mafia ou, peut-être, des agents fédéraux, élégamment habillés et aux habitudes distinguées. Ces derniers surgiraient de nul part, après avoir certainement été alertés par l’utilisation du courant électrique par la victime, dans une zone dépeuplée et, après avoir fait main basse sur le fauteur de trouble, finiraient par l’exécuter sans hésitation. Les moteurs de leurs véhicules ont été spécialement étudiés afin de ne pas signaler leur arrivée et sont de ce fait muni de silencieux. Toute trace de leur passage est soigneusement effacée derrière eux et les cadavres disparaissent emportés dans les énormes limousines noires aux vitres teintées. Personne ne sait exactement l’enjeu de cette milice et qui en est à la tête, mais une chose est sûr, il ne s’agit pas d’enfants de cœur.
Ces quelques phrases ont misent du temps pour être correctement assimilées dans ma tête et surtout acceptées comme pouvant être vraies. Finalement, après ces dernières heures, plus rien ne saurait me surprendre, tout est devenu possible, me dis-je. Qui plus est, je me souviens des bruits et des cris entendus depuis mon coffre de voiture, à attendre qu’on veuille bien me libérer.
Puis, après un long moment de silence, mon nouvel ami de route me confie d’une voix un peu cassée, comme si sa gorge se noue au fur et à mesure de ses mots, que l’homme que j’avais poursuivis jusque dans la maison, avant de le voir se pendre devant moi, était un de ses amis de campement. Ce dernier, malgré les recommandations de ses proches, ne pouvait se résoudre à rester en forêt et aider la communauté. Il préférait passer de maison en maison, prélevant dans chacune d’elles quelques objets utiles et beaucoup d’autres d’une valeur devenue bien futile aujourd’hui. De caractère un peu timide et réservé, il n’a certainement pas su garder suffisamment de crans pour attendre de découvrir qui se trouvait derrière la porte avant de s’élancer dans le vide, le cou passé dans une corde. Cela fait bien six mois que je le connaissais, me confia-t-il et, continua-t-il, je ne l’ai jamais cru lorsqu’il nous disait que jamais personne ne lui ferait de mal, pensant à tort qu’il ne parviendrait jamais à se suicider tout seul.
François insiste plusieurs fois sur le fait que je ne peux être reconnu responsable de son acte désespéré et regrettable et, relevant la tête pour m’adresser un sourire de compassion, ralentit le pas et m’assène une légère tape dans le dos, en signe de soutien. Selon lui, son compagnon s’est donné la mort afin d’échapper aux hommes armés. Croyant certainement, qu’il s’agissait d’eux lorsqu’il m’a entendu, il n’a eu d’autre choix que cette fin horrible. Cette version ne me réconforte guère plus, mais je dois m’en contenter.
De longues minutes de silence s’en suivent à nouveau, chacun regardant les feuilles mortes au sol, défiler sous ses pas, écoutant le murmure de la forêt. Seules nos deux respirations s’entrecroisent entre les sifflements des oiseaux dans les arbres.
Les doux rayons de soleil qui se répandent sur la plaine ne parviennent pas à transpercer les épais feuillages au-dessus de nous et la fraicheur qui persiste dans la forêt nous rappelle que nous sommes encore en hiver, malgré qu’il n’y ait pas de neige et cela depuis plusieurs années déjà. Certes, il y a bien quelques giboulées entre décembre et mars, mais pas suffisamment pour s’en souvenir le soir devant la cheminée. Les glaciers et les montagnes changent d’aspect depuis une dizaine d’années et la couche rocailleuse qui les compose se dévoile de plus en plus. Les oiseaux eux-mêmes finissent par cesser leur migration et les papillons sillonnent quasi toute l’année les verts pâturages. Les signes ne trompent pas, la terre est malade, parasitée par les humains, dévolus à une course utopique contre une illusion communément nommée « progrès » et cela se voit, pensais-je.
Arrivé à un petit ruisseau serpentant paisiblement entre les souches et les racines, délimité par un fond de galets polis par les années et blanchis par le calcaire, François marque un arrêt afin de humer l’air emplit de particules humides en suspension. Il s’accroupit et croisant ses mains, les plonges et récolte l’équivalent de quatre ou cinq gorgées, avant de réitérer son geste. La gorge sèche et les jambes douloureuses de tant de marche, m’invitent à me joindre à lui et, à mon tour je me penche sur le cours d’eau et en tire son jus. Je sens le liquide emplir ma bouche et me hâte de l’avaler avant que celui-ci ne réveil diverses douleurs aigües dans mes dents sensibles au froid.
J’aurais bien continué un peu à boire encore quelques gorgées, mais la sensation de glace qui s’empare de mes phalanges devient insoutenable et je finis par écarter mes mains afin de laisser retomber le liquide entre mes doigts bleutés. Secouant mes mains pour les essorer, je me relève et pose mon regard sur mon compagnon d’aventure qui continue de laper. Se sentant certainement observé, il relève la tête et, tout en me lançant un nouveau sourire, m’avertis que la pause est terminée et qu’il nous faut continuer notre expédition au cœur de la forêt.
Passant devant moi en me contournant, il enjambe le petit ruisseau afin de passer de l’autre côté de la berge, se retournant une fois arrivé pour me tendre sa main. Cependant, fier comme je suis, je le remercie et, tout en regardant sa main dressée, me propulse en avant et franchis à mon tour l’obstacle. Amusé par cet excès de masculinité, il laisse échapper un éclat de rire en secouant la tête et, se retournant calmement, reprend sa route.
J’accélère le rythme afin de remonter à sa hauteur et, une fois à ses côtés, tente de briser le silence qui s’est réinstallé entre nous, en engageant un début de conversation. Mais à peine ai-je prononcé les deux premiers mots de ma phrase, que la main droite de François se dresse devant mon visage, me faisant face et réclament instamment que je cesse de parler. Surpris, j’esquisse une grimace d’étonnement, tout en stoppant net et en me penchant sensiblement en arrière, comme pour éviter sa main, pourtant à une bonne quinzaine de centimètres de ma face.
Que se passe-t-il, me mets-je à le questionner dans un murmure tout juste perceptible; tournant la tête frénétiquement, mes yeux emplis d’interrogations et de craintes.
Le bras rigidement maintenu dans le vide, les doigts serrés les uns contre les autres, la paume tendue, rappelant fortement les passages obscures de l’Histoire qui assombrirent et entachèrent à jamais les années 1940. Il ne bouge pas et relève gentiment son autre bras, dépliant son index pour le déposer délicatement sur le bout de ses lèvres, insistant une nouvelle fois par ce geste pour que je me taise. Un souffle de brise s’écoule entre nous, tandis que nous restons figé, nous contemplant mutuellement, sans mot dire.
Soudain, laissant retomber ses bras, il me confie avoir cru entendre un bruit d’hélicoptère survolant la forêt et que, en cas de doute, il est préférable de ne plus bouger afin de ne pas se faire repérer. Les patrouilles ne sont pas très fréquentes en cette région frontalière, cependant, il suffit parfois simplement d’un radio réveil qui se déclenche automatiquement suite à une pré programmation, pour attirer au minimum une vingtaine d’agents en quelques minutes. Ils semblent être partout, invisibles et à l’affût, sans cesse sur nos traces, comme une hyène attendant que l’on s’affaiblisse pour nous dévorer.
Profitant de cet intermède imprévu, il plonge une main dans sa poche de pantalon et en ressort un petit sac en chanvre finement tressé et teint en violet foncé. Ce dernier est enroulé et forme une sorte de tube mou autour duquel passe un élastique détendu. Secouant la main après avoir retiré le cercle de caoutchouc malléable, afin de déplier l’étoffe de tissu; François me regarde et me demande d’enfiler cette pseudo cagoule sur ma tête, arrivant près du campement devant rester un lieu secret et sécurisé.
Bien-entendu, cette requête me paraît un peu excessive, toutefois, n’étant pas de nature à me révolter et comprenant bien que c’est là l’unique moyen pour accéder aux soins médicaux de cette communauté marginale et, soigner ma tête fissurée. Je me plie au jeu et, m’avance pour saisir le bout de tissu. Le regard de mon guide croise le miens à nouveau et je constate que ma réaction précédente paraît le satisfaire et le soulager; certainement s’attendait-il à tort à devoir argumenter.
Le contact des fibres tressées avec la plaie béante sur le sommet de mon crâne émet une sensation de frottement désagréable, comme si on passait du papier de verre sur ma chaire mise à nu. Le sang ne semble plus s’écouler et a pour la majorité commencé à sécher, se fixant aux cheveux et formant des mèches visqueuses et collantes. Les fibres filandreuses et rêches entourent désormais le haut de ma tête, jusqu’à la limite supérieur des oreilles, un peu à l’image de ces petits bonnets de marins en forme de préservatif laineux, l’odeur de poisson en moins.
Du bout des doigts, François déplie méticuleusement la cagoule m’obstruant désormais entièrement la vue, avant la dérouler totalement, passant par-dessus mon nez, frôlant ma bouche et, terminant en recouvrant mon menton mal rasé. Au travers des mailles du tissu, le son de sa voix me parvient, d’un ton doux et sérieux, me suggérant de lui tendre mon bras afin qu’il puisse me guider sur ce sol accidenté et parsemé d’embuches. Puis il poursuit en me rassurant sur notre vitesse d’évolution à venir, précisant plusieurs fois que je ne risque rien et qu’il veillera à ce que je tombe pas.
Après un simple hochement de tête de ma part en titre d’approbation, je sens la chaleur de sa main m’entourer le bras, juste au-dessus du coude et m’accompagner à tourner sur moi-même. Malgré cette action inattendue, je fais rapidement le rapprochement avec le thème de la sécurité du campement abordée précédemment et impliquant le port de cette entrave à ma vision. Si ce dernier est d’accord de m’y conduire, il reste hors de question que je puisse m’en échapper sans aide ou encore y revenir après coup. Je peux le concevoir et ne lui en tiens pas rigueur. Je commence même à en être un peu amusé, partagé entre une impression de flamme me consumant les entrailles du ventre de par l’appréhension et une sorte d’explosion de joie et d’excitation qui se répand dans mon buste à l’idée de vivre pour de vrai une situation imaginée et simulée avec les copains lors de nos jeux d’enfants turbulents.
Quatre ou cinq tours sur moi-même plus tard, commençant à chanceler et à avoir la tête qui tourne, je sens à nouveau l’emprise sur mon bras se raffermir et me tirer en avant. Le système de brouillage de piste fonctionne à merveille, il m’est dès lors impossible de me situer par rapport au ruisseau que nous venons de franchir ou encore aux deux énormes arbres aux troncs épais et marqué par les années, avant que je ne passe dans cette nuit improvisée.
Le pas hésitant, une certaine retenue me ralentissant, je tente de suivre, tant bien que mal, la démarche rapide de mon acolyte, tout en soulevant bien les pieds, de crainte de m’encoubler. Sa voix me guide et me préviens des éventuels irrégularités du terrain, mais cela ne suffit pas à m’éviter de me tordre à maintes reprises les chevilles et de marche dans un trou, me tassant quelques vertèbres au passage.
Cela doit bien faire une bonne vingtaine, voir même une trentaine de minutes que je suit mon ami aveuglément à travers bois, les yeux bandés, lorsque celui-ci s’arrête et m’annonce que nous sommes arrivés. Ces mots raisonnent à mes oreilles comme une chanson de blues aux notes affûtées ou, le bruit de la pluie sur les toits, un soir d’été. Cependant, malgré mon impatience d’ôter mon masque de bourreau qui me cache la vue, j’attends sagement que François vienne à mon secours.
Ses doigts saisissent une nouvelle fois les rebords inférieurs de la cagoule et commencent à la replier, l’enroulant en remontant de ses paumes, le long de mes joues. Ses mains sont chaudes et la caresse sur ma peau me surprend; je tente de faire un pas en arrière afin de me dégager, mais la manœuvre est mal pensée et ma blessure me rappelle instamment à l’ordre.
Le sang sur mon crâne a coagulé et il lui faut décoller le tissu de ma plaie. Je ressens chaque tremblotement de sa main évoluant avec précaution; chaque vibration. Son geste ne semble pas très sûr et il ne manque pas de s’enquérir de la douleur après toutes tentatives d’extraction. J’ai l’impression que ma peau se soulève et se déchire progressivement; que de l’air passe dessous et décolle les parties alentours, lui dis-je crispé. C’est comme si on maintient une plaque de glace appuyée sur ma tête, tandis que bouillonne mon sang à l’intérieur, prêt à jaillir, conclus-je.
La capuche opaque m’est pratiquement totalement enlevée, ne touchant plus ma tête, mais étant encore reliée à mes cheveux collés. Chaque vibration de cheveux laisse pénétrer de minuscules ondes de chocs qui se répandent jusque sur les parois de mon cerveau et c’est dans un soupire de soulagement, une larme en coin d’œil, que je me libère de ce supplice. Le tissu est maculé d’une épaisse tache rougeâtre et visqueuse; c’est avec gène que je le retends à mon compagnon, qui m’en débarrasse sans se pose d’avantage de question.
Après avoir porté mes mains à mon visage afin de me frotter les yeux et de les laisser progressivement se réhabituer à la lumière du jour, je commence à inspecter les alentours, surpris de n’y voir qu’une étendue de forêt de plus; identique au reste du parcours effectué. Ne sommes-nous pas censé être arrivé au campement, me mets-je à penser. Se serait-il joué de moi, après tout, je ne le connais que depuis quelques heures…
Amusé, François me lance un bref regard moqueur et, levant le nez en tendant un doigt en hauteur, m’invite lever la tête à mon tour, en direction des vastes feuillages touffus au-dessus de nous.
A force d’insistance, je finis par percevoir quelque chose de non distinct, quelque chose qui semble s’étendre sur une bonne trentaine de mètres de long et sur un vingtaine de mètres de large; comme un voile flou dans les feuilles colorées de la forêt. Cela se trouve à une dizaine de mètres environs du sol, camouflé entre les branches. On dirait un filet, dis-je à haute voix, sans me rendre compte.
Chapitre suivant : En ligne dès le 16.12.2009…
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