En quête d’histoire
Une bonne heure de discussion s’est écoulée avant que mon hôtesse ne décide de prendre congé de moi et, tout en s’excusant poliment, quitte la table en direction de ses appartements.
François et moi restons encore quelques minutes assis, sans prononcer le moindre mot. Lui, appuyé contre le dossier de sa chaise, avachit, les yeux mi-clos et moi, accoudé sur le plateau de table, le dos voûté, le menton appuyé sur mes poings fermés. Du regard, je flâne le long des tablées vides et des rangées désertes à la recherche d’inspiration.
Rompant le silence, François s’avance sur sa chaise, se redresse et se lève. Il est temps de bouger, me lance-t-il, mettant la main gauche dans la poche de son pantalon. Puis, s’en-allant gentiment, m’encourage à nouveau à le suivre, voyant que je tarde à me mouvoir. J’ai bien mangé et mon estomac rassasié ne demande qu’à rester tranquillement dans un coins, le temps de digérer et, c’est les jambes ankylosées, que je me dégage péniblement de ma chaise pour parvenir à la hauteur de mon acolyte. Le trajet menant jusqu’à l’élévateur menant sur la terre ferme se passe sans un mot, seuls quelques rires émanent de sous les épais feuillages, accompagné d’un relent de cigarettes consumées jusqu’au filtre.
Prenant place sur la plateforme servant d’ascenseur, se cramponnant à la corde de sécurité, François me suggère de l’accompagner vers le vieux médecin qui m’avait soigné plus tôt dans la journée. Il doit certainement encore se trouver sous nos pieds, en train de se remplir les poumons de nicotine, dit le responsable de l’engin de transport de villageois, dans un ricanement gras entaché par une toux rauque. Suite à cette boutade inattendue, le rire de François éclate joyeusement, poussant ce dernier à lâcher la corde de sécurité afin de la poser sur son ventre crispé, tandis que de l’autre il vient se frapper la cuisse. Esquissant un léger sourire pour ma part, j’avance discrètement aux côtés de mon amis et me prépare à descendre les quelques mètres qui nous séparent du sol. Je dois avouer que je ne me sens pas à l’aise sur cette nacelle et qu’une suite interminable de scénarios catastrophes défilent dans ma tête. Un tremblement se fait ressentir sous nos chaussures, tandis que les rondins de bois s’entrechoquent légèrement à plusieurs reprises contre les rebords du pseudo quai d’embarquement. Le grincement lent de la corde en plein travail se fait entendre et soudain, le décor se met à bouger; les arbres autours semblent s’élever. La plateforme commence à descendre sous les efforts de notre préposé à l’élévation et de quelques villageois venus porter main forte à cette occasion.
Le rythme de dénivellation est certes plus rapide que lors de l’ascension, toutefois, il reste relativement lent et nous laisse amplement le temps de contempler les alentours, ou du moins ce que la nuit tombante nous laisse encore entrevoir. Les petites lueurs rouges éclatantes des extrémités de cigarettes fumées sous notre ascenseur de campagne, donne l’impression de survoler un champ de lucioles vibrantes. Une colonne de fumée filtrée par la vingtaine de poumons restants entour notre embarcation, faisant comme un tube dans lequel nous évoluons. L’odeur douce et âpre à la fois du tabac me caresse les narines et réveil en moi le démon que j’ai cru occulter jusqu’à présent. Je dois me concentrer pour ne pas laisser le désire prendre le pas sur la raison et finit par compter les secondes interminables nous séparant du sol. Ma main se cramponne et serre le cordage de plus en plus fort, tandis qu’une bouffée de chaleur me submerge et déclenche un fin voile humide sur mon visage. Ma respiration se fait plus difficile et un flot de nervosité s’empare de moi. L’image d’une cigarette me hante l’esprit et un refrain redondant tourne et retourne dans mon esprit, me harcelant pour que je cède à une unique bouffée que l’on ne saurait me refuser. Peut-être même que je recevrais une cigarette entière offerte avec le sourire si je demande, me dis-je.
Le bruit sourd émis par le choc entre la plateforme de bois et le sol verdoyant nous préviens de notre arrivée à terre et, sans demander mon reste, dans un soulagement infini, je quitte l’engin pour me réfugier à l’air pure; loin de ces tentations. Mon envie est toujours présente, mais je sais que si je me contiens et fait bien attention à garder mon esprit et mes mains actifs, je parviendrai à ne pas flancher après tant d’efforts pour arrêter.
François, ayant remarqué mon désarrois et, comprenant parfaitement mon embarras, me rejoint lentement, son éternel sourire en coin de bouche affiché sur son visage. A ma grande surprise et, comme pour me narguer, en passant devant un fumeur en train de terminer sa dernière bouffée, il s’arrête et naturellement, demande une cigarette que le badaud lui donne volontiers. Il se penche en avant, cherchant du bout de sa clope, le filtre serré entre ses lèvres, la flamme du briquet qu’on lui tend instantanément, comme pour être certain de ne pas laisser à ce dernier le temps de changer d’avis.
Le papier de la cigarette se noircit progressivement et un foyer rouge luisant pointe désormais au bout du tube à cancer. La première tirée sur sa clope semble lui apporter l’image erronée de délivrance et de détente. Chaque aspiration sur le filtre laisse échapper de légers craquements suite à la combustion accélérée du tabac et reflète une lueur de feu sur la peau de mon ami. En tant qu’ancien fumeur, je me rappel de ses moments privilégiés à faire semblant de prendre mon temps pour écouter la douce mélodie abrasive qui se jouait au bout de mes doigts et me rappelait les feux de cheminée en famille. Ces heures et ces jours perdus à regarder les dessins de fumée se créant et se défaisant devant moi; cette fumée si libre et si légère et qui au bout du compte dévore des années de votre vie.
Je me souviens avoir tenté maintes fois d’arrêter de fumer, mais en vain. La première fois, à l’âge de 19 ans, après mes trois premières années de jeune casseur, prêts à tout pour exister au sein d’une société qui ne reconnaît pas ses individus. Mal dans ma peau, à un âge où il est nécessaire de passer par une période plus ou moins accrue de trouble afin de devenir un jeune adulte, la cigarette paraissait alors un excellent moyen de sociabilisassion. En ce temps là, les lois n’étaient pas encore aussi strictes qu’à ce jour et fumer était bien vu en société. Les gens ne connaissaient pas la dure réalité de ce poison et, pour le peu qui avaient eu vent de cette trahison intergouvernementale et capitaliste, il leur était impossible de se faire entendre, musclés par les lobbys du tabac. Durant des années, le cinéma a banalisé ce produit, ventant ses différentes qualités, montrant une image idyllique tant socialement que personnellement, incitant les gens à essayer ce qui deviendra par la suite leur tare.
Aimant chanter et désireux de garder une voix cristalline, j’avais tenté une nouvelle fois d’arrêter vers l’âge de 22 ans, en me servant en premier lieu de produits mis à disposition par les fabricants eux-mêmes de cigarettes, puis, me rétractant face à l’aberration de ces pratiques, m’était rabattu sur l’hypnose. Persuadé que cela ne pouvait que fonctionner, je finissais de prouver ma stupidité à mon amie en voulant lui démontrer que ce système était sans faille et me suis fumé une nouvelle clope devant elle, après deux semaines d’abstinence, sacrifiant ainsi à nouveau les cinq années suivantes.
Finalement, ce n’est qu’en lisant un simple livre sans prétention que j’ai finis par comprendre les rouages de cet empire de la lobotomie et ai pu me libérer définitivement de ces chaînes empoisonnées. En effet, tant que je n’avais pas assimilé le principe d’accoutumance qui me contraignait à verser le quart de mes finances et de ma santé à des entreprises sans scrupules, qui amassent indifféremment les bénéfices de nos vies et capitalisent notre santé, je ne parvenais pas à être libre.
En réalité, le secret ne réside ni dans un produit de substitution, ni dans aucun autre artifice. Il n’est pas nécessaire de souffrir pour s’arrêter de fumer et cela peut même devenir un véritable jeu où, le gain finale est la vie, la vraie et le dépassement de soi. Le plus dur est de passer le cape des trois premiers jours. Ensuite, le mieux est de prévoir suffisamment de fruits bien juteux, ceux-ci permettent en cas de désir sournois de niquotine, de parer à la sensation de manque. Un grand verre d’eau permet aussi de parvenir au même résultat.
Je me souviens que mon corps réclamait souvent sa dose de fumée. Toutefois, cette sensation de tenaillement dans mon estomac ou encore ces frissons d’impatience dans mon épine dorsale, que je prenais pour être l’obstacle infranchissable à passer, n’était qu’un leurre. Ce n’était pas là la difficulté; celle-ci était maîtrisable par de simples aliments naturels ou, dans les cas les plus intensifs, un simple élastique autour du poignet que je tendais et relâchait d’un coup sec. Ce stratagème me permettait de me changer les idées et de supprimer l’image omniprésente de cette cigarette si bonne et si douce à mes yeux de toxicomane, fumant lentement dans le vide, attendant mes lèvres pour tirer dessus. Les industries du tabac jouent sur cette crainte de moment insoutenable soi-disant et sur cette pseudo sensation de liberté naïve.
Contrairement aux idées faussement et largement diffusées, arrêter de fumer ne fait pas stresser, la cigarette en elle-même étant un excitant à la base. Par ailleurs, ces effets de manque pouvant s’apparenter à des bouffées de chaleurs ou au contraire des frissons passagers, sont en réalité dus au fait que le corps tente de se purger des substances habituellement inhalées. De ce fait, il s’agit de l’effet opposé, le corps ne demande pas, mais profite de l’accalmie pour se régénérer. L’impression de besoin provient du fait que le cerveau analysant la réaction physiologique, tente de soulager le corps et de le ramener à ce qui lui semble être la normale, à savoir un état dont il a pris l’habitude. Mais cet état n’est pas un état habituel et naturel, étant donné que le corps a été progressivement et régulièrement intoxiqué à chaque bouffée de chaque cigarette. En d’autres termes, lorsque j’avais fumé ma première cigarette étant gamin, caché derrière un gros tas de bois, le cœur haletant au risque de me faire prendre, inquiet du moindre bruit aux alentours, j’en avais été malade. Le goût qui s’était incrusté dans les chaires de mon palet enflammé, m’avait provoqué une nausée après trois ou quatre aspirations sur mon filtre encore blanc. Une toux de plus en plus sèche m’avait crispé la cage thoracique quand j’avais tenté de recracher la fumée, ne comprenant pas comment les adultes faisaient pour faire cela sans broncher d’un sourcil. Malgré tout, je me devais d’y arriver, si tout le monde le faisait, il devait bien y avoir une raison plaisante. Après quelques jours, j’étais fier; fier de me savoir enfin dans la grande famille des ronds de fumée. Une sorte de caste, en ce temps là, supérieur de par un certain prestige futile et devenue totalement l’opposée ces dernières années. Alors, avec un peu de persévérance et de pratique, il ne m’avais pas été très difficile de surpasser ce dégout et pouvoir fumer une, puis deux, puis trente cigarettes par jours. Je crois même que finalement, j’ai continué à fumer, ne comprenant pas ce qui pouvait bien pousser les gens à s’y accrocher pareillement, pensant avoir manqué quelque chose, espérant un jour retrouver le goût de cette première cigarette.
J’ai mis longtemps avant de me décider et, après plus de quinze années de pratique et d’entrainement quotidien à dépasser la dose de la veille, j’ai franchis le pas. Bien entendu, cela n’a pas été facile, mais de loin pas aussi terrible que je me l’imaginais. Le tout était de se lancer, un jour de bonne humeur, un jour de motivation.
Il est beaucoup de bonnes raisons pour stopper sa propre intoxication comme la santé, les économies, la mauvaise odeur et pleins d’autres encore. Peu importe la raison, ce qui compte, c’est le résultat et face à cela, il faut savoir que nous sommes tous capable d’y arriver. Pour ma part, je ne me souviens plus exactement pourquoi j’avais pris cette décision, cependant, à ce jour, je sais pourquoi je ne recommencerai pas. Ma botte secrète, me demande toujours mes interlocuteurs, elle est simple; il faut savoir que chaque cigarette, chaque bouffée annoncera la suivante. Alors pour éviter cela, je me répétais sans cesse que je ne voulais pas de cette première bouffée du matin, nécessitant les suivantes et prenais un fruit à la place, sachant qu’il n’y avait pas de raison d’avoir peur du manque, il ne s’agit que d’un leurre. L’esprit commande et pour palier à cela, avant de tenter d’arrêter de fumer, il faut prendre conscience de la lobotomie subie. L’instruction est le meilleur remède à cette maladie du XXIe siècle. En réalité, le problème n’est pas dans la difficulté physique, mais dans la propagande de fausses informations délivrée par la majorité des gens qui nous entourent, eux-mêmes victimes de cette mascarade commerciale à échelle mondiale.
Je regarde mon ami et, souriant à mon tour, en peux m’empêcher de lui exposer mon point de vue sur le tabagisme, tout en le regardant prendre plaisir à se ruiner la santé au grand air.
Alors que je le taquine à ce sujet, une voix cassée survient de derrière moi, rauque et étouffée. Un homme d’âge avancé, la soixantaine bien frappée, s’adresse à nous. Je ne crois pas l’avoir rencontré jusqu’à présent et en profite pour me présenter à lui.
Après les formalités de rigueur, nous entamons une discussion sur mon arrivée inattendue dans le campement et mon enthousiasme face à ces cabanes hautes perchées dans les arbres. Ce dernier semble prendre beaucoup de plaisir à entendre mes éloges sur cette architecture certes basique, mais fort peu ordinaire de nos jours; certainement un des ouvriers ou des architectes ayant participé à la conception de ce village. Finalement, l’homme me demande la raison de ma venue et je lui explique mon histoire. En premier mon réveil dans cette demeure inconnue et inhabitée, puis mon périple jusqu’à Pontarlier. Ma rencontre éclair avec un des leurs, avant que celui-ci ne se jette au bout d’une corde et enfin, l’intervention de François pour m’éviter de faire connaissance avec les hommes de milice. A cet instant, le sexagénaire en face de moi me coupe la parole, effaçant instantanément son sourire de son visage paisible d’aïeul réfléchit et affichant un teint blafard. Il effectue un léger mouvement de retrait en faisant un pas en arrière, comme si mes mots avaient pris forme et s’apprêtaient à lui bondir dessus. La crainte se lit désormais dans son regard vitreux et sa voix prend une tonalité plus grave pour me parler de ces gens. Je n’en apprends pas grand chose, hormis que, à ce que l’on raconte, une connotation religieuse et politique est à craindre, dont je devrais pouvoir trouver une trace dans les archives de l’Abbaye de Montbenoît. Lorsque je lui demande comment il sait cela, il me répond simplement avoir suivit une fois deux miliciens s’y rendant, jusqu’aux portes de la bourgade. Il n’avait osé les pister d’avantage, de peur de se faire remarquer.
Une bonne quarantaine de minutes s’est paisiblement écoulé avant que nous nous rendons compte que les derniers accros au tabac autour de nous ont disparus, étant certainement allés pour la plupart se coucher. Nous décidons d’en faire autant, après nous être concerté sur la suite des événements du lendemain avec François et après avoir décidé de nous lever à l’aube afin de partir en direction de la capitale du Saugeais.
Nous remontons dans la nacelle permettant l’accès au village et, une fois arrivé en-haut, commençons gentiment à marcher le long des chemins suspendus pour finalement nous présenter devant une hutte. C’est ici que l’on va dormir, me dit-il à voix basse afin de ne pas perturber la quiétude qui s’est répandue au fil des chaumières. Puis, relevant une bâche en toile de jute, comme pour les sacs de pomme de terre, me convie à pénétrer dans sa demeure. Il y fait sombre et il m’est impossible de voir les éventuels objets se trouvant devant moi; j’avance à tâtons d’un premier mètre et, me fige. Un craquement d’allumette se fait entendre derrière moi et un flash de lumière illumine durant un battement de paupières l’ensemble de la pièce avant que la pénombre ne reprenne momentanément le dessus. Le temps de passer la mèche d’une bougie dans le cœur de la flamme et voilà la luminosité qui s’accentue, repoussant la noirceur dans ses retranchements.
La pièce ressemble beaucoup aux autres cahuttes visitées, vétuste et sans prétention. Quelques objets vitaux ornent la maisonnette; un tabouret renversé sur le sol dans un coin, un vieux rétroviseur vissé dans une planche afin de remplacer un éventuel miroir. Une sorte de tapis fait dans une housse de duvet, servant aussi de couche et dont on a rembourré l’intérieur de feuilles et d’herbes, à en croire les résidus qui s’en échappent. Une petite étagère faites de planches disposées et superposées, espacées à l’aide de grosses pierres sur trois étages, sert de porte livre à une paire de bouquins de poche et de table de chevet. Une vieille photo monochrome, dans un cadre au verre fendu, représente la bourgade de Paris au début des années 1900. Pourquoi garder cette image pour seul et unique souvenir de toute une vie, me mets-je à me demander mentalement. Un énorme tronc de plus d’un mètre de hauteur et formant un plateau de table de plus d’un mètre cinquante de diamètre, se trouve en bordure de pièce. Le bougeoir de métal sur lequel est empalée la bougie éclairant la petite cabane est déposé sur ce même plateau. Derrière moi, à côté de l’entrée, se dresse une sorte de meuble cubique, sorte de grosse male dont le couvercle est composé d’une simple planche.
Une fois la toile de protection d’entrée à nouveau rabaissée en guise de porte close, je m’avance vers la bougie en prenant soins de ramasser le tabouret roulé à terre dans le coin de la chambre. Déposant ensuite celui-ci à côté de la table, je propose à mon hébergeur si ce dernier désire s’asseoir, mais celui-ci décline poliment mon invitation, tout en retirant de manière virile son pantalon, après avoir ôté ses chaussures et les avoir jeté vers le gros coffre de bois à l’entrée. Un peu gêné je détourne en premier le regard par pudeur avant de finir par rompre le silence en lui demandant comment nous allons procéder pour le partage de la couche.
A ces mots, François s’avance vers la male et en extirpe deux couvertures de laines et m’en tend une, répondant ainsi à ma question. Puis, il s’allonge sur le tapis rembourré faisant aussi office de matelas et, après quelques tortillements en tous sens, finit par remonter le tricot jusque sous son mentons, prenant garde à ne pas laisser dépasser un pied de l’autre côté. Les nuits sont relativement fraîches en cette saison, malgré le réchauffement des continents. J’attends qu’il trouve sa position idéale et ferme les paupières, pour ensuite me dépêcher de me déshabiller pour, à mon tour, rejoindre la couche, en faisant attention à ne pas entrer en contacte avec lui.
Une fois tous deux biens sagement emmitouflés dans nos couettes, un éclat de rire vient détendre l’atmosphère, lorsque nous nous rendons compte que nous avons oublié la bougie sur la table et que cette dernière continue d’éclairer la pièce. Etant le plus proche, je finis par me relever et vais éteindre celle-ci avant de reprendre place pour la nuit. Un silence étouffant s’installe rapidement et de longues minutes d’attente pour trouver le sommeil commencent.
Le bruit des feuilles chahutées par le vent finit par me bercer et je m’endors après que mon compagnon d’aventure se soit assoupi et ait commencé un léger ronflement discontinu.
Le temps de faire défiler quelques scènes d’un rêve dont je ne me souviens plus au réveil et voici que déjà la main de mon colocataire me secoue vigoureusement et m’arrache à mon sommeil. Dehors il fait encore nuit et le calme complet règne sur le campement; seul l’écho des pas des vigils parcourant les chemins suspendus, raisonnent dans la pénombre du matin. Il semble même être encore trop tôt pour le chant des oiseaux, hormis une chouette qui hulule inlassablement, non loin de là.
Réveilles-toi, me dit la voix grave et matinale de François tandis que ce dernier continue à me secouer. Je finis par émettre un râle de mécontentement avant de me retourner, comme un enfant qui feinterait une grippe pour éviter la corvée scolaire. Mais mon stratagème ne suffit pas et, cédant à l’insistance de mon ami, je finis par ouvrir péniblement les yeux pour mieux les refermer, le temps de passer une main sur mon visage. Il est déjà cinq heure du matin, je n’ai rien vu passer de la nuit; je n’ai même pas entendu le petit réveil de voyage à pile que mon colocataire avait réglé avant de dormir. Je me sens glauque et ai mal dormis; le sol était bien trop dur et trop plat pour un sommeil sain et profond et mon humeur s’en ressent; j’aurais encore préféré dormir dans la camionnette que j’ai laissé à Pontarlier.
L’air matinal de la pièce où nous sommes est frais et il nous est difficile de quitter les couvertures. Pour ma part, sans l’avoir fais exprès, j’avais empilé mes habits en tas sur le côté de ma couche et de ce fait, il m’est facile de tendre le bras gauche et de tâtonner dans le noir afin d’attraper mes affaires pour les passer tranquillement sous ma couette. Mon collègue de chambrée n’a pas cette chance et doit se lever et parcourir les quelques mètres qui le sépare de son amas d’habits, jeté en vrac par dessus la male, la veille. Je le vois bondir en caleçon hors du sommier improvisé et, en deux grandes enjambées, se ruer en direction de la table de bois pour y allumer la bougie et éclairer la chambre. A peine la première lueur répandue que le voilà déjà se précipitant sur les étoffes de tissus pour les enfiler le plus vite possible. De le voir ainsi s’affoler de bon matin m’amuse et me rend un peu de meilleur humeur.
Une fois vêtu, François traverse à nouveau la hutte en ma direction et, après avoir soulevé le coin du tapis encore imprégné de la forme du sommet de son crâne, en ressorte un couteau à cran d’arrêt. Puis, relâchant le bout de tissu de décoration de sa main, le laissant choir sur le sol dans un léger claquement, se redresse et repart en direction de l’étagère. Pendant que je m’assieds pour lacer mes chaussures, il fouille quelque peu du plat de la main les plateaux du meuble aux pieds de pierre. Je le regarde faire sans oser l’interrompre pour lui demander ce qu’il cherche. Finalement, il semble avoir trouvé son bonheur et plonge de suite sa main dans le fond de sa poche afin de l’y déposer. Voyant que je l’observe intrigué, il m’explique qu’il s’agit juste d’un simple reste de ficelle qui nous sera certainement utile à un moment ou à un autre. Il poursuit en me suggérant de ne rien emporter de lourd ou d’encombrant avec moi et de me munir de tout ce qui pourrait me paraître nécessaire en cas de coup dur ou même de besoin de survie, en commençant par le reste de bougie non consumé. Je prends encore la boite d’allumettes aux trois-quarts pleine qui se trouve sur le rondin de bois, à côté du bougeoir argenté et, glisse le tout, à mon tour, dans ma poche de pantalon.
Nous voilà prêt pour l’aventure, s’exclame alors François en passant l’entrée, apparemment excité à l’idée de quitter quelques temps le campement. Pour ma part, l’impression qui me tord les entrailles et brûle en mon estomac noué, ne me permet pas tant d’enthousiasme. Au fond de moi, je sais que chercher la réponse à mes questions ne me rendra pas plus heureux, bien au contraire. Cependant, il faut que je découvre ce qui se trame. Quelque chose me pousse en avant et je ne peux lutter contre; une force invisible qui me guide et qui s’accroît à chaque pas. Alors, bravant mes angoisses, je saisis ma veste de cuir et, tout en la passant, sort de la hutte et rejoins mon acolyte déjà posté sur le pas de porte à l’extérieur.
Le jour n’est toujours pas levé et la nuit recouvre encore le paysage, empêchant de distinguer les formes qui ne sont pas dans le faible éclairage des étoiles. Il s’agit d’une nuit sans lune, sombre et silencieuse. Le ciel, passablement nuageux, permet à l’obscurité de se renforcer par endroits, créant ainsi des espaces sans visibilité et lugubres. Le vent froid, dans les feuillages, rend les décors mouvant et lui confère une forme de vie inquiétante, sans parler des hurlements qu’il fait en passant à travers les branches. A terre, un renard passe sous le campement de manière furtive pour rejoindre sa tanière discrètement. Au loin, des aboiements de chiens raisonnent.
Après avoir rabattu la toile servant de porte à la hutte d’où nous sortons, François embraye le pas et se dirige prudemment en direction de la place centrale du camp. Je le suis de près sur ses traces afin de ne pas m’écarter des chemins suspendus. Mes mains suivent méticuleusement les barrières de protection, guidant mes pas. Nous tentons d’éviter de faire trop de bruit en nous déplaçant pour ne pas ameuter les villageois qui dorment paisiblement.
Parvenu à proximité de l’esplanade centrale, je constate que nous ne sommes pas les seuls à être déjà levé et que d’autres étaient déjà actifs avant nous. En effet, l’équipe de cuisine s’affère à préparer le petit-déjeuner pendant que les préposés à la corvée de traite ramène du lait dans de vieux jerrican d’essence reconvertis. J’apprends en questionnant mon guide personnel qui m’accompagne, que le lait provient de vaches errant aux alentours du camp et dont le repérage permanent par les sentinelles surveillant le village, en permet la gestion. Il est primordial, selon ses dires, de surveiller les bêtes continuellement, ne pouvant pas leur façonner d’enclos, sans prendre le risque d’être repéré. Depuis que les gens ont quittés la région, disparaissant pratiquement du jour au lendemain, m’explique-t-il, les animaux sont livrés à eux-mêmes et tendent à revenir à un état plus sauvage; il est naturel de les voir errer ça et là. Le pain, comme tout les autres aliments à travailler, sont préparés par l’équipe de cuisine dans une grange hutte particulière, recouverte de feuilles d’arbres humidifiées, cela afin de limiter les effusions de fumée recrachées par le four, dont la taille dépasse largement la norme habituelle. Sur le sol de cette cabane gourmande se trouve, contrairement aux autres huttes, une couche de dix centimètres de terre, afin de se prémunir contre les risques d’incendie éventuels. Un vigil est nommé chaque jour afin de rester sur place et surveiller le bon déroulement des opérations. Je n’aurais jamais imaginé une telle vie de si bon matin; je me croirais presque métamorphosé en fourmi, découvrant sa propre fourmilière à travers une organisation précise et sans faille, pour la survie du clan.
Arrivé à hauteur du responsable des cuisines, nous allons nous annoncer auprès de lui afin de bénéficier de son accord pour la libération de vivres aisément transportables et conservables, que nous devrons par la suite chercher auprès du garde des stocks de denrées alimentaires. Après un temps d’hésitation face à l’importance dissimulée de notre quête, ainsi qu’à son taux de chance de réussite, le chef cuisinier finit pas céder et nous procure l’autorisation de retirer pratiquement la totalité de la quantité demandée. Seuls les deux poulets, ainsi que cinq des vingt tomates souhaités ne peuvent nous être fournis; ceux-ci étant déjà réservés pour le souper du lendemain. Puis, nous gratifiant de ses vœux de succès, il prend congé de nous et s’en retourne vaquer à ses occupations, hurlant une série d’ordres à ses aides, afin de redonner du rythme à l’ouvrage.
Nous nous dirigeons alors en direction de la grande hutte central et, en contournant celle-ci, parvenons devant une petite porte de bois, une des rares du village. Un ouvrage de métal enchevêtré, placé devant, permet, à l’aide d’un gros cadenas, de condamner l’accès à cette dernière. Je n’avais pas pensé passer derrière cette grosse tanière, ne pensant pas y trouver une autre antre.
A l’aide de trois coups sourds lourdement frappés contre la porte, François fait venir le responsable des lieux et, lorsque le loquet cliquète et dégage la serrure, alors qu’apparaît le visage de l’homme en chemise de nuit bleue ciel, ornée d’étoiles pastels et de petites lunes oranges. Il le salue et lui expose notre requête de provisions. Le flot d’excuses déversé au fil de son monologue suffit tout juste à amadouer le quinquagénaire bougon en pyjama. Son visage glauque, surmonté d’un bonnet de nuit sur lequel repose un masque pour les yeux, comme ceux que l’on reçoit lors d’un long voyage en avion pour ne pas être dérangé par la luminosité, exprime toute son indignation quant à cette irruption matinale. Cependant, en bon ancien chef des stocks qu’il est, de par trente années de pratique et de carrière laborieuse, il ne montre pas d’avantage de dédain et daigne nous servir, pour autant que nous soyons en possessions de l’accord du chef cuisinier. Je m’empresse de le lui confirmer, sur notre honneur, comme
cela se fait habituellement dans le camp d’après ce que j’ai pu constater. Il me dévisage un temps, me fixant d’un regard froid et perçant, tentant de fouiller en ma conscience afin de déceler une petite lueur d’hésitation dans mes yeux. N’y trouvant rien, il finit par se retourner en ronchonnant, le dos voûté, faisant de petits pas frottant le sol et disparaissant dans la pénombre de la cabane, laissant la porte entrouverte derrière lui. Le portail de fer est, quand à lui, resté fermé, fixé par l’épaisse boucle d’acier.
Nous sommes contraints d’attendre, les habits fouettés par le vent du nord qui souffle et s’engouffre dans nos survêtement, se faufilant à travers chaque maille de tissu et caressant nos peaux de sa respiration fraîche. Pas un mot n’est échangé et chacun semble perdu dans ses pensées, essayant d’imaginer la suite de l’aventure, ou passant à nouveau en revue la liste des objets et denrées à emporter. Tantôt à regarder le ciel se couvrant peu à peu de sombres nuages menaçant, tantôt la tête baissée à fixer le sol; nos regards tentent de s’éviter pour ne pas avoir à se parler. L’attente est régulée par divers bruits provenant de la cahutte à demi éclairée par une lanterne à huile, que je peux juste apercevoir à travers la fente de la porte. Parfois l’ombre géante du magasinier s’étend sur le mur que je peux distinguer, allant et venant au gré de la danse de la flamme de la lampe.
Finalement, la porte s’ouvre entièrement et la silhouette recroquevillée du responsable des stocks apparaît dans la pénombre, continuant à distribuer ses grognements à tout va. Relevant le visage afin de croiser nos regards, il nous confirme avoir plus de six kilos de nourriture diverse, ce qui devrait nous permettre de tenir quelques jours avant de devoir à nouveau chercher de quoi nous nourrir. Le niveau des réserves de nourriture étant assez bas en cette saison, il ne peut nous céder d’avantage de vivres et, tout comme l’avait déjà fait le cuisinier quelques dizaines de minutes avant, nous souhaite bonne chance. Tout en prononçant ces derniers mots, il s’accroupit, sans détourner son regard des notre, et glisse un baluchon noué entre deux barreaux de la grille protégeant l’entrée. A peine ai-je saisis la boule de tissu enveloppant nos réserves, que le type se relève et claque la porte après avoir reculé de deux pas pour s’en écarter.
Voilà qui devrait faire notre affaire, dis-je en me relevant, adressant un dernier coup d’œil à la porte fermée et me retournant ensuite vers mon compagnon d’aventure. Celui-ci me tourne déjà le dos et contemple l’étendue de foret qui s’étend à perte de vue devant lui, perçant, dans son imaginaire, le tracé à suivre pour rejoindre notre but le plus discrètement possible. La moindre erreur pourrait nous causer de lourds dommages, voir notre perte; nous en sommes tous deux conscient.
Nous voici pratiquement prêt à partir, il nous reste toutefois encore, à ma grande surprise, mais selon les dires de François, une mission à accomplir avant de pouvoir quitter le village suspendu en toute sécurité. Il nous faut nous munir de sacoches de graines de tournesol et nous serons parés, me confie mon ami. Je n’en vois pas réellement l’utilité, ne pensant pas faire pousser des plans destinés à faire de l’huile sur mon trajet, mais, je m’abstiens de tout commentaire et tente de lui faire confiance.
Pour cela, nous nous dirigeons vers l’ascenseur permettant de rejoindre la terre ferme et nous adressons au préposé à l’élévation afin de recevoir chacun trois petites bourses de tissu, remplies de graines plus ou moins fraîches. Nous accrochons tous deux notre trio de sacs de toile à notre ceinture et, après avoir pris place, donnons l’ordre de nous faire descendre avec la plateforme prévue à cet effet.
A peine arrivé sur le sol, nous nous écartons de l’élévateur et, sans prendre le temps de le voir remonter à l’abri des regards indiscrets, nous dirigeons vers le cœur de la foret, nous enfonçant progressivement dans les bois, prenant la direction de Montbenoît.
Il doit être quelque chose comme six heure passé de quinze à vingt minutes, le soleil commence à pointer le bout de son nez à l’horizon, donna au ciel un teint de feu. La nature se réveil lentement, faisant éclore les premières fleurs, tandis que dans les hautes herbes chahutent déjà quelques oiseaux en quête d’asticots et d’insectes. Un hérisson tarde à rejoindre son abri, se dandinant gentiment entre de grosses pierres qui se trouvent sur son passage, alors qu’un papillon vogue et virevolte autour d’un buisson en fleur. Le bourdonnement continu du butinement des abeilles nous accompagne au grès des arbres qui défilent.
Il ne nous faut pas beaucoup de temps avant de rejoindre la départementale D437 qui borde la forêt et mène directement à notre destination. Cependant, nous devons redoubler de prudence, les arbres n’étant plus là pour nous abriter, nous sommes facilement repérable par un hélicoptère de surveillance. Une quinzaine de kilomètres nous séparent de notre but, ce qui annonce une longue journée de marche, sachant qu’en moyenne nous comptons un quart d’heure par kilomètre et il faut aussi tenir compte d’imprévus et de pauses pour se reposer. De ce fait, suite à une discussion que nous avions eue la veille, nous pensons arriver après environs cinq à six heures sur place. Je dois l’avouer, cette perspective ne me réjouis guère, n’étant pas très sportifs et encore moins pour de la randonnée.
Après vingt minutes à côtoyer la route, jalousant son revêtement plat et lisse, tandis que nous sommes contraints de rester à couvert en bordure de foret, le baluchon que je porte commence à tirer sur mon bras et je finis par attraper une crampe dans la main à force de maintenir le nœud serré entre me doigts. N’en pouvant plus, sentant les muscles de mes doigts s’enflammer peu à peu, je demande un temps d’arrêt et pose le tout délicatement à terre au pied d’un sapin. Le poids du sac de tissu semble augmenter au fil des minutes et au grès des mètres parcourus. François, qui ne perd pas une occasion de faire partager son sens affuté de la réaction, a déjà une solution à me proposer, à peine me suis-je redressé. Il me tend un long bout de bois qui trainait jusque là à terre, à une poignée de mètres de moi et m’invite à glisser l’extrémité de celui-ci dans le nœud, faisant ainsi un levier. Je m’exécute en suivant scrupuleusement ses conseils et à peine deux minutes après notre halte, nous voici à nouveau prêt à reprendre notre chemin. Je me saisis du bout de bois servant désormais de manche et, à l’aide de mon acolyte, hisse le baluchon sur mon épaule droite, faisant contrepoids de ma main sur le bout du manche. Mon épaule ne tiendra pas la totalité du voyage ainsi écrasée par les six kilos de nourriture que je transporte, mais cela devrait déjà me permettre de parcourir une distance nettement supérieur qu’en tenant le tout dans mes mains comme auparavant.
La bonne humeur est de mise pour cette promenade et nous avons de la chance avec le temps, les nuages matinaux paraissent se dissiper progressivement et les rayons chaud du soleil commencent à s’infiltrer à travers les manteaux de feuilles qui recouvrent les arbres. Nos estomacs commencent à crier famine, cependant, aucun de nous ne veut en parler pour le moment, voulant tous deux profiter d’avancer encore un peu, malgré que nous n’avons pas pris de petit-déjeuner avant de partir. Afin de ne pas y penser d’avantage, nous tentons de nous changer les idées en nous occupant l’esprit et entamons une discussion sur ce qui, à notre avis, nous attend là-bas. Discussion faite uniquement de suppositions.
Les décors et les mélanges de couleurs évoluent au fur et à mesure de notre évolution et de notre longue conversation. On croirait voir deux jeunes écoliers sur le sentier du retour après une journée passée assis derrière de petits bureaux recouverts de graffitis et de gribouillis. Deux adolescents en manque d’exercice et à qui le fait de se taire une journée entière entraine un besoin de rattraper le temps perdu à rester silencieux et à écouter. Et, à force de rires et de grandes théories plus loufoques les unes que les autres, nous finissons par arriver à la hauteur d’ont pont qui se dresse devant nous en prolongement de la route.
Nous voici à mi chemin, me dit François, marquant un temps de pause pour regarder autour de lui, les mains plaquées sur ses hanches, les coudes repliés. C’est fou, voilà pratiquement trois heures que nous marchons et je ne me suis rendu compte de rien, rajoute-t-il en finissant de scruter les alentours et se remettant face à moi. Un rayon de soleil traverse son visage verticalement, taquinant son œil et le forçant à une grimace singulière. Se décalant d’un pas sur sa gauche afin de s’écarter de se reflet lumineux, il poursuit en m’expliquant que devant nous coule le Doubs et que, après un arrêt pour manger et se reposer, nous allons poursuivre en longeant le fleuve. Nous serons un peu à découvert, toutefois, nous devrions pouvoir trouver une barque dissimulée dans des fourrés, en aval du pont. Le petit bateau n’est en réalité qu’un radeau, mais il a la particularité d’être recouvert de feuillage, ce qui nous permettra de nous camoufler dessous et de nous laisser voguer au fil du courant jusqu’à Montbenoît. Ainsi nous pourrons économiser en temps et en énergie, conclut-il.
Acquiesçant à sa proposition, je dépose soigneusement le baluchon à terre, jusque là placé en contrepoids sur mon épaule, à l’ombre d’un gros rocher, sur lequel je m’assois. Je reste un instant sans prononcer un mot, le visage levé en direction du soleil, me ressourçant dans un bain de chaleur. Mes narines hument l’atmosphère chargée d’odeurs de sous-bois mélangées à celle de l’humidité du court d’eau qui passe quelques mètres plus loin. Le rocher sur lequel je sieds est agréablement tempéré, j’y dépose mes paumes de mains à plat pour en profiter. La douce mélodie de l’eau s’échappant sur les galets lissés par les années écoulées, me parvient agréablement et de manière étouffée. D’innombrables moucherons et moustiques s’agitent dans le vide sous forme de nombreux nuages agités, se répandant un peu partout. A cet endroit, la flore est plus dense que ce que nous avons rencontré tout au long de notre parcours à travers bois. La présence d’eau est indéniable, finis-je par en conclure dans mon esprit.
Cela fait un bien incroyable que de s’asseoir un moment ainsi, sans se poser plus de question et profiter des secondes qui défilent, impuissantes. Mes pieds fourmillent et une chaleur inhabituelle témoigne de l’effort exercé sur ceux-ci, malgré leur peut d’entrainement à cette discipline. Les veines de mes chevilles me picotent et ressortent comme les varices d’une vieille femme, colorées en bleu foncé. Je finis par ôter mes chaussures et, en voulant retirer mes chaussettes pour me masser délicatement, me rends compte qu’une cloque s’est formée derrière mon talon gauche et la peau arrachée est restée collée sur le tissu humide de transpiration.
François, qui commence à déballer le baluchon en étendant le drap de tissu sur l’herbe soyeuse du sol, étale les diverses denrées regroupées, afin de choisir ce que nous allons manger. Nous ne pouvons faire de feu ici, me dit-il, l’air inquiet par notre situation à découvert. En effet, le risque de se faire repérer par un milice de surveillance est élevé et il nous faut rester vigilant et discret, lui dis-je en retour. Nous allons nous contenter de pain, de fromage et de fruits conclut-il, affichant une expression maussade et démotivée, pour la première fois depuis que je l’ai rencontré.
Je m’approche de la nappe dépliée sur le sol et me saisis d’une pomme que je croque à pleine dent, m’en faisant saigner les gencives. Mon compagnon de route, lui, préfère se munir d’une grosse miche de pain, qu’il bourre avec deux larges morceaux de gruyère, après en avoir soigneusement retiré les bords indigestes. Puis, la bouche encore pleine de mie et de produits laitier mélangés, il se penche en avant et ressort une gourde de plastique emplie d’eau tiédie; la débouchonne pour en tirer une grande rasade, avant de me la tendre. Je me saisis à mon tour du conteneur d’eau et en bois trois bonnes gorgées que je souligne par un soupire de satisfaction.
Une dizaine de minutes plus tard, après avoir terminé notre encas, nous ne prenons pas même le temps de nous hasarder et nous dépêchons de replier le drap et de le nouer à nouveau au bout de la canne de bois. François me propose alors de transporter la nourriture durant la seconde partie du trajet, ce que j’accepte avec beaucoup de soulagement, mes épaules n’ayant presque plus de peau depuis. Un dernier coup d’œil derrière nous afin de vérifier que rien n’a été oublié qui pourrait trahir notre présence et nous revoilà partis pour quelques heures de marche à destination de Montbenoît.
Discrètement, nous sortons du bois et traversons la route déserte nous séparant du pont, sous lequel s’écoule le Doubs. Le bruit du torrent, jusqu’ici atténué par deux hauts fossés de chaque côtés, devient assourdissant, une fois le monticule de terre franchit. De petits tourbillons se forment sur la surface de l’eau agitée, dessinés par la force du courant dévalant le paysage, sur un lit de cailloux nappés d’algues verdâtres se laissant flotter et ballotter par les trombes d’eau. Quelques moutons dus aux remous, apparaissent à divers endroits avant de disparaître et de se recréer quelques centimètres plus loin. Une branche d’arbre glisse parfois sur le tapis de liquide bleuté, heurtant les plus grosses pierres qui dépassent du niveau du fleuve. Sur les berges, salies par les déchets jetés par dessus bords et entraînés par le courant, se trouve, de part et d’autre, de petits sentiers pédestres permettant de jolies promenades.
Arrivé sous le pont, nous découvrons un énorme buisson, adossé au flanc de la berge et empiétant au trois-quarts sur le cours d’eau, comme François me l’avais raconté lors de notre venue. Il se saisit d’une grosse branche qui se dresse en notre direction et l’écarte de son bras afin de découvrir l’intérieur de l’arbuste au feuillage dense. Attaché au tronc de se dernier, une corde, tendue à son paroxysme, retient un radeau en avale, chahuté par les flots. Toutefois, à aucun moment je n’ai pu voir le bateau dépasser de l’amas de feuille qui le cache.
Grimpe vite, m’ordonne-t-il, décochant un geste rapide de la tête, m’indiquant le radeau. Dépêches-toi et couches-toi sous la verdure qui recouvre les planches, poursuit-il d’un ton sans équivoque. Je m’approche alors de l’embarcation flottante et tente de me hisser à bord, sans basculer à cause de la violence du courant. Les planches qui constituent l’embarcation, solidement attachées et reliées entre-elles par une corde robuste, grince sous mon poids. Au fur et à mesure que je prends place à bord, je sens le bois sous moi s’enfoncer progressivement dans l’eau. Puis, détachant la corde qui retient le bateau de fortune, la serrant fortement et la retenant à bout de bras, François se rapproche de la berge pour tenter de monter à son tour sur le pont de planche. Mais le courant commence à entrainer les rondins secoués par les remous. La corde glisse de plus en plus des mains de mon ami et, sous mes encouragements soutenus, il finit par lâcher le bout de celle-ci et plonge en avant, espérant atteindre le radeau. Une secousse libère le bois flottant qui commence instantanément à accélérer, dévalant le torrent sur un premier mètre et continuant à prendre de la vitesse. Le corps d’athlète de mon compagnon d’aventure survol quelques secondes l’eau agitée avant de venir percuter violement avec le buste et les bras l’arrière de l’embarcation. Je sors immédiatement une main de sous le feuillage qui me recouvre et agrippe aussi fort que possible la manche de mon collègue de route. Ce dernier semble souffrir des pierres au fond du lit du fleuve, encore peu profond, si proche de la berge. La force exercée sur son corps meurtris par la chute, le retient, comme si des mains avaient agrippées ses chevilles et tentaient désormais de l’entrainer au fond. Une grimace exprimant un mélange de douleur et d’effort s’affiche sur son visage, tandis que fermant les yeux pour se concentrer et éviter de déployer trop d’énergie, il tire sur ses bras afin de se hisser à bord. Après quelques longues minutes à dériver et à tenter de le ramener vers moi, il finit par réussir à poser un pied sur un rocher suffisamment haut pour lui permettre de s’élancer et de me rejoindre. Couché sur le dos, reprenant son souffle, je tente de l’aider à se camoufler sous les branches et feuillages recouvrant notre moyen de locomotion fluvial.
Il faut nous dégager du bord et de la berge et rejoindre au plus vite la partie plus profonde des eaux, avant que les pierres nous fassent chavirer, s’exclame François. Vite, trouves quelque chose pour nous repousser des rochers avant qu’il ne soit trop tard, se met-il à crier, mettant ainsi la pression pour me faire réagir. Je me mets à regarder autour de moi, cherchant un objet suffisamment long et résistant pour nous écarter des roches qui surplombent l’eau, mais il n’y a rien sur le bateau qui conviendrait et, je ne peux utiliser mes jambes pour cela, le courant étant trop fort et notre vitesse trop élevée. Je fais part de mon problème à mon co-passager, mais n’obtient qu’un silence pour réponse.
Les chocs emmagasinés par les planches solidement liées par la corde, commencent à donner du jeu dans les divers nœuds tenant les rondins ensembles. Le sol sous nos ventres répercute les vagues, bougeant en fonction de leur passage. Des crissements entre les morceaux de bois s’élèvent dans les airs, tandis que des branches et des feuilles de notre camouflage se détachent et tombent par dessus bord. Derrière le radeau en difficulté s’étale désormais un cortège de brindilles et de bouts de verdure déchirés, flottant au gré des courants.
Après une bonne trentaine de minutes à batailler pour maintenir le bateau en un seul morceau, nous donnant la main et tentant de maintenir les extrémités du radeau ensembles, nous voyons devant nous un vieux tronc d’arbre échoué sur une partie de la berge, une grosse partie de ce dernier étant encore immergée dans l’eau du fleuve. Dénué de tout feuillage, ce géant renversé, exhibe en tous sens ses bras atrophiés par la violence de la tempête ayant dû le déraciner quelques jours plus tôt. Son teint grisâtre laisse penser qu’il séjourne depuis quelques temps dans cette eau froide et boueuse.
Il faut que nous fassions dévier notre trajectoire de façon à s’en approcher le plus possible, dis-je en criant à mon ami, le sollicitant à mettre une partie de son corps à contribution. Sans hésiter, il balaye l’amas de branchage qui le recouvre et roule sur la côté pour se laisser basculer jusqu’à la taille dans l’eau. Se cramponnant fermement à la corde qui sillonne entre les rondins, il tente de ses jambes de nager perpendiculairement au courant de manière à nous rapprocher de la berge. Je me sers de ma main droite afin de l’assurer et de lui tenir son poignet, tandis que de la gauche, je commence à mon tour à ramer en sa direction. Le radeau finit légèrement par dévier de sa trajectoire. Mais cela ne suffira pas, il nous faut d’avantage d’effet et nous n’avons pas assez de temps pour cela en procédant de la sorte; nous nous en rendons tous deux comptes. A ce moment, François s’empare de la corde qui maintenait le bateau accroché à l’arbre qui le retenait et le cachait, en amont du fleuve et, saisissant son courage à pleine main, lâche sa prise qui le maintenait sur le radeau et se laisse disparaître dans l’eau trouble. Quelques secondes s’écoulent et subitement, la tête de mon acolyte ressort du bain forcé quelques brassées devant l’embarcation, pour tenter de reprendre une bouffée d’oxygène avant de replonger à nouveau. Puis, remontant à nouveau à la surface, mais cette fois-ci juste devant l’arbre couché sur son flanc, il s’accroche à une grosse branche et, d’un geste autant habile que rapide, passe la corde autour de la base de cette branche, à deux ou trois reprise et s’écarte afin de laisser le radeau se stabiliser, stoppé net par la masse inerte et échouée.
La traction effectuée sur l’immense tronc renversé est telle qu’il ne faudra pas longtemps avant que la tige qui nous retient ne cède, dis-je nerveusement à mon compagnon. Celui-ci, trop concentré pour détacher une partie de branche pouvant nous servir de canne pour diriger le bateau, ne m’entend pas; le bruit du torrent couvre ma voix. Le radeau est promené de gauche et de droite, comme si le fleuve cherche à reprendre son dû et à l’emporter avec lui, ne supportant pas nos tentatives de gestion des événements.
Soudain, l’épais morceau de bois qui repose en partie sur la berge se met à glisser très lentement, attiré par le radeau qui est chahuté au bout de la corde. La pression exercée par le cours d’eau sur la surface immergée de l’embarcation fait le même effet qu’un parachute dans lequel le vent s’engouffre et retend violement la voile, projetant le pauvre parachutiste à nouveau dans les airs, sans lui laisser la possibilité de réagir. De violentes secousses s’appliquent sur le radeau dont les cordages et les planches travaillent bruyamment et sont proche de la rupture. Nous ne pouvons attendre plus François, me mets-je à crier, lui faisant signe avec le bras de me rejoindre, en abandonnant la perspective de nous ramener un branche permettant de nous diriger. Encore juste une seconde, j’y suis presque, me répond-t-il, la voix influencée par ses efforts continus à la limite de l’acharnement. La branche a déjà cédée, mais il reste quelques filaments torsadés qui la maintienne en place, solidement fixée à sa base. Les mains de son assaillant ont beau tourner et retourner cette dernière en tous sens pour tenter de l’arracher, mais rien n’y fait. Lorsque, au bout d’un effort particulier impliquant un cri de libération, les dernières fibres de l’arbre ont lâchées et la branche s’est séparée de sa base, François, le visage rougit par l’excès de zèle fournit, se redresse et, s’agrippant tant bien que mal aux autres tiges de bois dépassant du tronc, se place sur le bord de l’arbre et me tend son trophée de chasse. Je m’empresse de le saisir et de le glisser entre mes genoux pour le bloquer, le temps d’aider mon ami à remonter à bord.
L’élan donné pour sauter me rejoindre provoque une vibration dans la masse inerte glissant de la berge, entrainant comme conséquence une nouvelle évolution de la masse dans l’eau. Cette fois, le tronc sec échoué ne va pas tarder à être entrainé par le fleuve, nous tirant avec lui et risquant de nous chavirer, pour autant qu’il ne nous écrase pas en nous passant par dessus. Il nous faut vite nous dégager et nous écarter de sa trajectoire, me mets-je à insister d’un ton particulièrement affolé, tout en essayant de détacher la corde. Le nœud tendu à son paroxysme par l’eau déferlant sous notre surface flottante est impossible à défaire à mains nues et, me rappelant le cran d’arrêt aperçu lors de notre départ dans les mains de François, je le lui réclame. Celui-ci fouille dans ses poches, tâtonnant l’extérieur pour définir dans laquelle il se trouve et, c’est finalement de sa poche arrière gauche qu’il finit par le sortir et me le tends, le bras encore tremblant de sa corvée précédente. A peine le manche refermé du couteau entre mes doigts et me voilà en train d’attaquer les fils tressés de la corde, tentant de les scier avec une hargne sans précédent. Au-dessus de nous, l’eau se trouble de plus en plus et de petits gravillons tombent de la berge dans l’eau, poussés par le tronc qui se décroche lentement de son emplacement sur la rive. La terre ainsi propulsée directement au fond du cours d’eau diffuse un voile grisâtre sur la surface de l’eau qui s’épaissit progressivement. Je peux commencer à voir la silhouette imposante se mouvoir par accoups saccadés et de plus en plus fréquents et accentués. Les bras de mon ami viennent me porter main forte et commencent à tirer sur l’extrémité de la corde se trouvant de notre côté du cran d’arrêt qui ne cesse pas d’aller et venir, tranchant et lacérant les fils torsadés qui la composent. Le plancher sous nos pieds devient dangereusement instable et il est difficile de garder l’équilibre et ne pas chavirer ou passer par dessus bord.
Mais, alors que je commence à perdre confiance en ma bonne étoile, les filaments entremêlés qui nous retiennent prisonniers de cette menace en amont commencent à se briser les uns après les autres et se défont en tournoyant rapidement. Le lien nous bloquant au tronc n’a pas encore totalement été rompu, que déjà l’embarcation recommence à s’éloigner des berges et de l’arbre mort. La corde s’amincit à l’endroit où nous avons agît et il ne me reste que l’équivalent d’une bonne ficelle à trancher, chose que la lame affûtée du couteau effectue de suite, nous libérant enfin de ce couperet sur nos têtes. Cependant, une fois la corde rompue, le radeau ne réagit pas de suite et nous avons le temps de voir les deux bouts de cordage tomber, comme filmés au ralenti, avant de sentir le courant nous emporter.
Nous prenons de la vitesse et nous écartons rapidement du danger, nous guidant à l’aide de la canne recueillie par François. Le choc du bois sur les rochers ne s’entend pas, il est étouffé par le bruit du fleuve agité. L’embarcation a beaucoup souffert de notre halte forcée et les liens ligaturant les planches ensemble s’effilent et menacent de céder si nous percutons encore d’autres obstacles. De ce fait, le préposé à la canne de direction se doit d’être très attentif et réactif, c’est pourquoi j’ai laissé mon collègue s’en charger.
Soudain, un vacarme éphémère éclate derrière nous, en amont. Je me retourne afin de confirmer mes craintes, laissant François à son affaire et constate que le tronc qui s’était échoué sur le bord du fleuve, vient de basculer entièrement dans l’eau, projetant un nuage de gouttelettes dans les airs. La masse énorme de ce géant de bois mort créé, au contact du liquide, une série de grosses vagues surplombants celles faites par le fleuve. Ce dernier, flottant à la surface, perpendiculairement au lit du fleuve, ne se met pas de suite à avancer, nous laissant encore un peu de temps pour augmenter la distance nous séparant de lui, mais se redresse pour se mettre dans le sens du courant. L’amas de racines enchevêtrées qui compose sa base se positionne en avale, à savoir face à nous, se faisant encore plus menaçant qu’avant. Le corps inerte flottant commence à dévaler le fleuve, poussé par le courant, délogeant les pierres sur son passage grâce à son poids. Une nappe d’eau boueuse se forme devant et autour de lui.
François, toujours debout afin de nous guider est totalement à découvert, tandis que je me camoufle, couché à ses côtés. Il lui est impossible d’en faire autant, mais nous ne pouvons laisser le radeau sans le guider au travers des nombreux obstacles dépassant du lit d’eau. Derrière nous, le tronc lancé à pleine vitesse, nous rattrape peu à peu, grappillant les centimètres à chaque changement de direction que nous effectuons. Au moment ou la longue tige de direction utilisée par le pilote de l’embarcation touche un rocher, cela nous freine et donne un avantage supplémentaire à notre poursuivant. Quelques cinq ou six petits mètres nous séparent de lui et à chaque second cet espace semble diminuer.
Tout à coup, réalisant que fuir ne sert à rien dans ce cas et que cette tentative est vouée à l’échec, je finis par commander à François de nous dériver au maximum en direction de l’autre rive, la largeur du canal creusé naturellement par l’eau devrait nous permettre, si nous en avons le temps, de nous écarter de la trajectoire de ce mammouth flottant, le laissant passer et nous devancer. Qui plus est, cela pourrait même nous être utile en nous servant de bélier, comme au temps des châteaux forts et des ponts levis, afin de déblayer le chemin fluvial de tout obstacle.
Tenant compte de mes propos, mon ami barreur se hâte sur sa canne de bois et tente de nous rediriger à l’aide des rochers, sur l’autre berge. Mais, la procédure est longue et fastidieuse et la menace derrière nous grandit de plus en plus, se rapprochant dangereusement. Il ne doit rester plus que quatre à cinq mètre entre nous et l’écart qui continue inlassablement de se resserrer.
Utilisant toute sa force pour nous dévier de notre route, François se cramponne à sa branche comme à sa vie et redouble de vigueur après s’être retourné pour prendre connaissance de la situation. Le radeau dévalant le cours d’eau à toute vitesse se déplace progressivement comme voulu, mais il reste encore un bon bout à parcourir pour se dégager de cette situation stressante. Plus vite, vas-y, me mets-je à l’encourager, tandis que lui déploie sa force et son adresse pour nous sortir de ce mauvais pas.
Le radeau est maintenant positionné à 45° de l’axe du fleuve, afin de bénéficier encore de la poussée de l’eau pour continuer à avancer, tout en bifurquant, mais cela ralentit de plus en plus l’embarcation. Par ailleurs, les flots agités du fleuve créés un effet de frottement sur la base de notre engin flottant et nous manque de nous faire chavirer, en plus de nous ralentir encore d’avantage. Il nous serra certainement impossible d’éviter la masse qui déferle sur nos traces, me hurle François, il faut se préparer à sauter par dessus bord et nager jusqu’à la rive d’en face. Attention au courant, le niveau d’eau est assez élevé en cette saison, rajoute-t-il pour m’avertir. Ces mots claquent à mes oreilles comme la mort qui viendrait sonner à ma porte. Les poils de mes bras se hérissent et je me vois déjà emporter par le courant, me débattant pour me libérer de l’emprise mortel du flot permanent de liquide déchaîné. Je me retourne par réflexe afin de jauger la situation, le souffle haletant. L’espace s’est encore affaiblit et le tronc, à 2 mètres de nous, commence à faire tanguer notre tapis de bois sur l’eau, qu’il déplace devant lui. Nous reprenons de la vitesse, propulsés par ce dernier.
Mon partenaire de route tente une dernière fois de nous dévier de son passage, mais en vain, la canne de direction rebondit sur la pierre trempée et recouverte d’algues glissantes et se brise. Il ne reste qu’une tige d’une coudée de long dans les mains du préposé au barrage. Ne pouvant rien en tirer d’avantage, François se retourne pour constater qu’un seul dernier mètre nous sépare de l’impacte et, lâchant son bout de bois, m’ordonne de me jeter à l’eau sans plus hésiter. Sa main tendue en avant vient percuter mon épaule droite alors que je tente de me relever et me propulse par dessus bord.
A peine ai-je pu remonter à la surface, buvant une ou deux grosse gorgées d’eau terreuse, m’étouffant à demi, pris d’une quinte de toux, que le jet d’eau provoqué par le saut de mon acolyte m’éclabousse le visage.
Mais, alors que mon compagnon d’aventure est encore immergé sous l’eau, subissant les rotations aléatoires du courant, se produit le choc entre le tronc massif dérivant et notre bateau de fortune. Un craquement, masqué par l’eau qui gicle à tout va et des morceaux de bois qui se retrouve projetés en l’air, vient à mes oreilles et, lorsque je relève la tête pour regarder, je parviens à voir une partie du radeau, avant que celle-ci ne disparaisse quasi instantanément engloutie par les flots. L’arbre mort quand à lui ne semble pas avoir subit de dégâts et continue sa course folle, arrachant tout sur son passage.
Le calme revenu, la menace ayant continué sa dérive sans nous, je commence à scruter autour de moi à la recherche de mon ami, luttant avec mes jambes et mes bras contre la poussée du fleuve qui m’entraîne à mon tour. Soudain, je finis par l’entrevoir une dizaine de mètres en avale, accroché à une grosse pierre dépassant du niveau d’eau. Il tente de me dire quelque chose, mais je ne l’entends pas. Je ne parviens pas à voir ce qu’il tente de me communiquer, malgré ses grands gestes avec son bras libre. Trop d’eau défile devant mes yeux et je peine à garder la tête hors du fleuve. Ne pouvant rien y faire, je décide de lutter contre le courant et tente de nager pour rejoindre la berge la plus proche, celle opposée au côté où nous avions appareillé.
Après plusieurs minutes de lutte musclée pour rejoindre la terre ferme, je finis par m’échouer, hors d’haleine, le corps vidé de toutes ses forces. A quatre pattes, je tente d’avancer sur le sol boueux, un mètre, puis deux et, finis par m’écrouler sur le flanc. Mes jambes se tendent lentement, tandis que levant le bras droit en l’air pour faire contrepoids, je me laisse basculer, quasi sans vie, sur le dos. De l’eau ruisselle encore de mes cheveux et mes habits en sont emplis. Mes yeux, pratiquement refermés par la fatigue, laissent diffuser un fin voile éblouissant de lumière, fixant d’épais nuages blancs dans le ciel. Ma bouche grande ouverte, cherche à aspirer un maximum d’air pure en compensation de l’effort fournit, tandis que mon buste monte et descend à un rythme élevé. Ma tête, lourde, tombe sur le côté, malgré mes essais infructueux pour la maintenir droite. De l’écume coule aux commissures de mes lèvres; je n’en peux plus. Je suis tellement exténué que j’en oublie un temps mon ami, certainement encore pris dans les tourments du fleuve.
Ce n’est qu’en entendant des voix au loin que je commence à reprendre pleine conscience et, réalise, tout en me levant avec difficulté, prenant soins de rester tout de même courbés en avant pour ne pas être repéré, qu’il s’agit à coup sûr d’une patrouille. A cette pensée, mon sang se glace; mon cœur semble un instant, l’espace d’un soupire, s’arrêter, pour recommencer à battre avec le double d’intensité. Mes membres, suivant l’exemple de mon rythme cardiaque, se figent, paralysés par la montée d’adrénaline et refusent de bouger d’avantage. Je suis paralysé dans cette position, les yeux figés sur un mur de feuilles obstruant ma vision en direction des voix.
Après une longue inspiration pour me détendre, je sens mes jambes fléchir un peu, avant de reprendre de la vigueur et de me porter en aval de la rivière, me faufilant le long des hauts troncs peuplant l’orée de la forêt et longeant le fleuve. Mes pieds passent de pierres en pierres, glissent sur des racines humidifiées par les éclaboussures incessantes du cours d’eau à proximité. La boue sous mes chaussures retient la semelle de celles-ci, aspirant mes pas et me ralentissant, par delà le fait de me demander un déploiement d’énergie supérieur à l’habitude. Il me faut me concentrer pour ne pas chuter, les occasions sont nombreuses, me dis-je en permanence. Avancer, avancer encore et retrouver la trace de mon ami avant que les gardes ne remontent notre trace et nous débusquent.
Malgré mes nombreux regards en arrière durant ma fuite, je ne parviens pas à discerner exactement où se trouvent les soldats en patrouille. J’entends certains son de leurs voix percer les feuillages qui m’entourent, les premiers aboiements de leurs chiens me parviennent, hérissant les poils de mes bras, mais je suis incapable de les localiser, devant trop me concentrer sur les emplacements où je pose mes pieds.
Alors que mes mains battent sans cesse l’air devant mon visage afin d’écarter les nombreuses branches de buissons que je traverse à la hâte, mes enjambées continuent de marteler le sol, aussi rapidement que possible. Arrivé deux à trois cents mètres en aval de mon point d’échouement, je finis par apercevoir mon collègue de route, tranquillement assis contre un tronc d’arbre en lisière de forêt, torse nu, essorant son survêtement.
Me voyant arriver, il finit de torsader son morceau de tissu pour en ressortir le peu d’eau qui y est encore enfermé et, me jetant un de ses fameux sourire en coins, s’apprête à m’exprimer sa joie de me revoir et de s’en être sortis si bien finalement. Mais au moment où je me rends compte de ce qui s’apprête à arriver, je lui fait signe, en apposant mon index sur mes lèvres, lui demandant de faire silence; allongeant encore le pas pour me dépêcher d’arriver à sa hauteur.
Un son sort tout de même de sa bouche, juste avant que ma main ne s’abatte sur cette dernière, mon regard froid se plongeant dans le sien afin de lui faire instantanément comprendre le danger imminent.
Lorsque ma main se décolle de ses lèvres encore entrouvertes, ses yeux écarquillés de surprise, pleins de questions, me dévisagent. Je lui confie de suite à mi-voix les bruits entendus auparavant et lui fait part de mon inquiétude.
A mes mots, son visage s’assombrit et, les interrogations que je décelais une minute avant dans son regard, se sont changées en craintes. Il se baisse afin de ramasser une petite pochette de graine reçues le matin même au campement, seul bagage ayant pu être sauvé du naufrage. Je me rends compte de la situation et estime qu’il n’est pas nécessaire de lui parler du sac de provision disparu dans les flots tumultueux du fleuve.
Me prenant par le poignet, il m’ordonne de le suivre en restant recroquevillé sur moi-même, en restant bien dissimulé derrière les buissons entre la forêt et le Doubs. Prions qu’ils ne trouvent pas nos traces de pas sur le sol humide, me confie-t-il à voix basse, continuant à avancer, écartant les branchages devant lui. Le bruit continu de l’eau qui s’écoule rapidement couvre les craquements de brindilles et autres petits bruits pouvant nous trahir et nous permet d’évoluer à pas rapide.
Quelques centaines de mètres plus bas, nous croisons un premier bout de tronc ayant certainement appartenu à la base de notre radeau, brisé par la souche d’arbre déferlante. On peut aisément voir l’impacte provoqué par la masse gigantesque, lorsque celle-ci à roulé par dessus les planches noués entre elles, les plongeant au fond de l’eau, écrasant certaines d’entre-elles sur les rochers. Deux bouts de corde flottent encore à la surface de l’eau, reliés à ce qui fut un temps, une part de la coque de notre navire, quand à elle à demi échouée sur un minuscule banc de sable bordant la berge.
Cependant, nous n’avons pas le temps de rester à contempler l’ampleur des dégâts et, sans nous arrêter, continuons notre fuite en avant. Derrière nous, quelques aboiements de chiens témoignent de la rigueur des contrôles et nous indiquent que désormais, nos traces ont dû être repérées. Des ordres semblent nous parvenir au loin, tandis que les canidés semblent se lancer sur nos pas, le flaire aiguisé comme des lames de rasoirs. Une rafale de coups de feu est tirée en l’air, nous faisant tous deux sursauter et enfouir nos tête entre nos épaules, comme si quelque chose allait nous tomber sur le crâne. Il ne nous faut pas longtemps avant de deviner que ces trois ou quatre coups de feu ne sont pas là pour nous intimider, mais plutôt pour donner l’alerte aux autres patrouilles. Combien sont-ils et comment leur échapper, me mets-je à répéter sans cesse en marmonnant, sans jamais ralentir.
Tout à coup, François, plongeant sa main dans sa poche, en ressort l’unique pochette de tissu contenant les graines et, m’ordonnant de le suivre sans poser de question, bifurque sur sa droite, afin de suivre, les pieds dans l’eau, le bord du fleuve. Sur le moment, je dois avouer que cette lubie subite me surprends, bien que je respect ses directives et ne le quitte pas d’une semelle, marchant même dans ses traces. Nos chaussures frappent la surface de l’eau à chaque enjambée, éclaboussant nos pantalons rapidement trempés. La masse uniforme de liquide qui ruisselle, rend chaque pas plus difficile. Nos chaussures s’engorgeant d’eau et nos pieds sont retenus comme par des milliers de petits bras. Il nous faut faire de hautes enjambées pour pouvoir avancer à un rythme suffisant pour garantir la faible distance qui nous sépare encore de nos poursuivants.
Ce n’est qu’un peu plus loin, après avoir contourné un gros bosquet qui dépasse au dessus de l’eau, que je découvre un petit ruisseau, naissant du Doubs et pénétrant dans la forêt. François s’y lance sans hésiter, quittant le tracé du fleuve. Mais, à peine a-t-on commencé à progresser en nous écartant du fleuve que François s’arrête net devant moi et je manque de le percuter de plein fouet, trop surpris de sa réaction aussi spontanée qu’inattendue. Vite, me dit-il en me montrant de son index tendu en avant. Enlève ça, m’ordonne-t-il d’une voix stricte et stressée en me montrant mon survêtement détrempé. Je le regarde surpris, tandis que mes bras se replient lentement et mes mains s’apprêtent à empoigner les coutures inférieures de mon habit de tissu. Mais dépêches-toi, me précipite-t-il tout à coup, tapant lourdement de son pied les cailloux au fond du ruisseau que nous empruntons, éclaboussant une fois de plus nos vêtements.
Stressé par sa réaction, sans avoir encore compris où il veut en venir, je retire d’un coup rapide l’étoffe que je revêts et la lui tend, d’une main peu sûr. Il s’empare rapidement du morceau de tissu mouillé et se rapprochant encore plus de moi, me frotte vigoureusement le torse avec. Ma surprise est totale et, choqué de son attitude, j’effectue un pas en arrière, m’apprêtant à le repousser en élevant la voix. Mais de suite, me traitant d’imbécile, un sourire moqueur illuminant son visage, il me confie n’être uniquement intéressé par le flaire des chiens qui se rapprochent désormais à moins de cinq cent mètres de là. A cet instant, je comprends où il veut en venir, reconnaissant, par la même occasion, son injure à mon égard. Alors, je saisis la main de mon ami et lui hôte l’étoffe de tissu et me la passe à plusieurs reprises en appuyant fermement, sur mes aisselles, tentant de récupérer un maximum de transpiration. L’acidité de celle-ci devrait permettre de marquer plus efficacement le tissu, sans quoi, l’eau du fleuve aura tôt fait de faire disparaître les particules odorantes. Une fois finit, une fraction de seconde de silence s’impose entre-nous, avant que je ne commence à courir en direction du fleuve, revenant sur nos pas, afin de jeter mon habit enduit de sueur dans le cours du Doubs. Veillant à ne pas glisser sur le fond du ruisseau, je parviens à quelques pas de l’embranchement entre le filet d’eau dans lequel j’évolue à grande vitesse et le fleuve qui s’écoule perpendiculairement. Je tends le bras afin de saisir et de briser une longue branche d’arbre avec quelques touffes de feuillage éparses, se séparant en quatre parties distinctes. Rapidement, j’enroule le bout de tissu autour d’une des branches partant à 45° de sa base, remarquant qu’ainsi, il me reste trois parties permettant de garder un temps le tissu hors de l’eau, un peu à l’image de flotteurs, tout en stabilisant le tout pour ne pas le voir chavirer de suite. Prenant garde à ne pas dépasser ma silhouette par delà le bosquet, craignant de me
faire repérer par les patrouilles affluant à pas de course en notre direction. Je m’accroupis et tends mon bout de bois orné du tissu qui composait mon survêtement, en direction des eaux tumultueuses du fleuve.
Au moment où les premiers centimètres de ma branche touchent la surface agitée de l’eau, une série de fortes secousses se dispersent dans la longue tige de bois, avant que celle-ci ne commence à vaciller sur le liquide déferlant, comme portée par la masse. Sentant que la prise est bonne, je lâche le tout, le regardant, le temps d’une profonde inspiration, disparaître au loin. Je me relève, constatant que les aboiements des canidés se rapprochent de plus en plus et ne doivent être plus qu’à quelques mètres de moi, il me faut de suite repartir vers mon ami, avant que mon odeur ne stagne trop longtemps sur place. Mais je constate qu’il est déjà trop tard, un groupe d’éclaireur munit d’un chien contourne déjà le bosquet derrière lequel je suis caché.
Pris par la panique, je me laisse choir à terre, plongeant mes genoux, allant percuter violement les pierres au fond du ruisseau. Puis, mes mains, tendues devant moi pénètrent à leur tour dans l’eau froide et ruisselante afin d’amortir ma chute. Le torse désormais totalement immergé, je prends une dernière bouffée d’oxygène tout en scrutant le coin du gros buisson, attendant de les voir surgir d’une seconde à l’autre et, plonge la tête sous l’eau, m’immobilisant et priant pour ne pas être remarqué.
Une fois le corps recouvert de liquide ruisselant, je roule sur moi-même afin de me glisser sous le gros buisson et me mets à compter jusqu’à cinquante, tentant d’occuper mon esprit pour ne pas penser aux secondes qui passent et consument mes poumons volontairement bloqués. Cette courte période d’attente me paraît éternelle. Des centaines de questions me passent par la pensée, dont celle de me dire que je n’ai pas eu le temps d’avertir mon compagnon et que celui-ci risque d’être repéré depuis la berge. Il y a aussi l’appréhension de me faire découvrir ou de tomber nez à nez avec la patrouille en ressortant de ma cachette.
Au bout de quelques secondes, ne pouvant retenir mon souffle d’avantage, je finis par m’appuyer sur mes coudes et relève la tête hors de l’eau, sans faire plus de bruit que le courant dévalent la faible pente. Le centre du buisson est relativement vaste et sombre. Une myriade de filament de toiles d’araignée remplit l’espace vide entre chaque branche, tandis que des milliers de moucherons emprisonnés attendent la morsure mortelle de leur geôlier. J’ai tout à coup l’impression de comprendre ces insectes volants et leur envie de se battre jusqu’au dernier souffle. Alors, saisissant tout mon courage, j’écarte délicatement les branchages devant moi, prenant soin de regarder nerveusement de gauche et de droite afin de repérer mes poursuivants.
Finalement, après avoir cherché un petit moment du regard, je les aperçois en contrebas, continuant leur course, le chien, la truffe au vent, tirant sur la laisse et aboyant, donne le rythme. Le plan de François semble fonctionner jusqu’à présent et lui ne paraît pas avoir été repéré. Il me faut le rejoindre au plus vite, avant l’arrivée du reste de la milice et de leurs chiens.
Je reprends une profonde inspiration, faisant attention à ne pas aspirer de moucherons et, replongeant la tête momentanément sous l’eau froide dans laquelle je demeure couché, roule sur le côté afin de repasser sous les branches du buisson. Une fois de retour à la surface, je dépose les mains à plat au fond du ruisseau et, m’appuyant dessus, me relève rapidement, prenant garde de ne pas me déployer de tout mon long pour rester discret. Immédiatement je me mets à avancer le long du chemin d’eau, jetant sans cesse de rapides coups d’œil derrière moi, quittant à chaque fois, éphémèrement, mon parcours des yeux. Devant moi, s’étend le sentier ruisselant qui s’enfonce dans la forêt, mais François, que j’avais délaissé quelques minutes auparavant, n’est plus là.
Ne le voyant pas et ne pouvant pas me mettre à l’appeler, à cause de l’étroite proximité qui nous lie aux patrouilles, je continue d’avancer, m’écartant au maximum des sentiers fluviaux. Si mon ami est caché dans un coin aux alentours, il me voit certainement et sauras où me retrouver plus tard, me dis-je, continuant à courir à vive allure, me retournant en permanence et risquant de me rompre le cou en glissant sur le fond mousseux de la petite rivière.
Après cinq bonnes minutes de course à en perdre haleine, je finis par rejoindre une petite clairière illuminée et à la végétation verdoyante et prolifique. Une muée de petites fleures à pétales blanches sont regroupées sur le sol, parmi de hautes tiges d’herbe. Des nuages d’insectes. Un papillon récolte le pollen d’un pissenlit, tandis que les abeilles s’affèrent autour. La quiétude qui y règne contraste avec cette situation inquiétante qui ne cesse de prendre de l’ampleur.
M’arrêtant au centre de l’oasis de verdure, éclairé par un cercle géant de lumière solaire, un peu à la manière d’un spot sur une grande scène; je m’assieds à terre, caressant de ma main gauche la douceur voluptueuse du gazon sauvage et tentant de reprendre mon souffle. Ici, me dis-je dans ma tête, je suis en sécurité. Mais où est passé François, me mets-je à me questionner, prenant gentiment conscience de la chance que j’ai eu jusqu’ici. Au fond de moi-même, je sais qu’il me faut maintenant rester sur place et attendre son arrivée, mais le temps passe lentement et j’ai de la peine à me contenir de ne pas me lever et de partir à sa rencontre.
Mais, à peine une minute après mon arrivée dans cet endroit enchanteur, que j’aurais bien pris la peine de découvrir dans de meilleures circonstances, les bruits des chaussures emplies d’eau de mon ami me parvient et, levant mes yeux inquiets, je l’aperçois, recouvert de terre et de brindilles. Sur le moment, il m’a fallut une seconde avant de le reconnaître sous ce déguisement, mais il n’a pas besoin de me raconter son histoire, je la devine immédiatement. Cette fois, c’est moi qui lui adresse un sourire amical en l’invitant à m’aider à me relever, lui tendant ma main. Mais, à peine arrivé, il plonge la main dans une de ses poches et en ressort une petite poignée de graines qu’il lance en l’air sur sa gauche. Il s’agit apparemment des graines qui se trouvaient dans la petit pochette de tissu, ramenée depuis le village.
Surpris par ce geste, je lui fais de gros yeux en haussant les épaules, en signe de surprise. Il se rapproche encore de moi, tandis que je fais mine de vouloir me lever et, m’explique qu’il n’y a là que le reste du sachet de graines, la majeur partie ayant servie à camoufler sa présence lors du passage des soldats et de leur chien. Je lui coupe la parole, lui faisant part de mon incompréhension grandissante face à son explication. Il me raconte alors que, lorsque la milice a commencé à contourner le buisson et qu’il m’a vu plonger pour me cacher, il avait de suite compris qu’il lui fallait réagir sans hésiter et s’est enfoncé dans les bois, quittant le ruisseau de quelques mètres en avale. Mais sa fuite étant totalement improvisée, il avait juste eu le réflex des parcourir quelques mètres avant de se jeter à terre dans une marre boueuse afin de camoufler son odeur corporelle. Ce reflex nous a certainement sauvé la vie, du moins jusqu’à présent, lui répondis-je. Puis, continue-t-il, en me relevant, enduit de terre vaseuse et odorante, je me suis précipité en avant, sans trop savoir où je m’égarais, semant des graines à tout va pour empêcher les oiseaux qui me surveillaient depuis leur hautes branches de s’envoler, les attirant au sol. En effet, rajoute-t-il, je me suis rappelé ma jeunesse, quand on jouait aux cowboys et aux indiens, je repérais toujours les ennemis ainsi, en scrutant le ciel et en cherchant les muées d’oiseaux fuyant. Alors, conclut-il, voilà pourquoi j’ai de suite répandu quelques de ces graines providentielles par ici. Cela nous laisse ainsi quelques minutes pour nous reposer et laisser les patrouilles continuer leur poursuite seuls et, lorsqu’ils se rendront compte de la supercherie, ils tenteront de remonter la piste pour nous retrouver. Mais nous, nous allons contourner la région et tenter une approche depuis l’opposé, à savoir l’est.
La stratégie de mon acolyte, ainsi que sa vivacité de réaction m’abasourdis et je ne prête pas attention à mon regard fixe posé sur sa bouche, analysant chaque mot déformant ses lèvres, comme pour ne rien perdre de ce plan sans faille. La bouche restée ouverte, le corps immobile, je reste là, comme hypnotisé par son discours militaire. Jamais je n’aurais imaginé vivre pareille situation et qui plus est, finir par croire que tout devient possible aux côtés d’un homme si impressionnant par son charisme et son efficacité. Il finit par s’asseoir tranquillement face à moi, qui suis resté figé, les mains au sol, les genoux repliés en position accroupie, prêt à me lever, ne bougeant plus.
Je finis par me ressaisir et, retirant mes appuis, me laisse retomber sur mes fesses, en croisant ensuite les jambes. Mes habits humides retiennent une partie de mes mouvements et rendent chaque action physique inconfortable et difficile. L’air frais qui passe sur mon dos découvert provoque sur ma peau un effet de chaire de poule et quelques frissons me parcours. Heureusement que le soleil nous réchauffe de ses quelques rayons. Au loin, les meutes de chiens qui continuent d’aboyer, semblent se confondre désormais avec le chahut des remouds fluviaux qui raisonnent dans la forêt. Le danger paraît s’éloigner, suivant comme prévu le lit du fleuve, à la poursuite de mon étoffe de tissu. Cette fois, il s’en est fallut de pu, me confie mon compagnon de fuite, soulignant ses paroles par un long soupire de soulagement. Pour la première fois, je le vois trembloter et afficher un teint pâle; je crois qu’il a vraiment eu peur et que, finalement, cette situation lui écharpe tout autant qu’à moi.
Nous échangeons un long regard suite à sa dernière élocution, avant qu’il ne rompe celui-ci en se renversant sur le dos, les yeux rivés au ciel, sans ne prononcer d’autre mot. Je finis par en faire de même, comprenant peu à peu le poids de cette simple phrase lâchée non si innocemment qu’il voudrait essayer de me faire croire. Je constate bien que la tournure des événements le contrarie; non pas qu’il ne l’aurait pas imaginé et ne si attendait pas. Non, plutôt comme si cela était survenu trop tôt dans le scénario, comme s’il avait espéré ne pas y être confronté avant le dernier acte. Sa réaction me surprend quelque peu, toutefois je fais en sorte de ne rien en laisser paraître; nous avons déjà assez d’épreuves devant nous, sans encore nous chamailler pour des stupidités, me dis-je, tandis que, suivant son exemple, je profite quelques minutes de l’herbe tendre pour me coucher et fixer à mon tour les cieux. L’instant est divin et, l’espace de quelques battements d’ailes d’oiseaux volants, nous savourons notre liberté insouciante.
Mais, rapidement, le temps de reprendre notre nouvel itinéraire en direction des entrées est de Montbenoît se fait ressentir et, par prudence, nous décidons de nous enfoncer encore un demi kilomètre plus loin dans les bois, soupçonnant les soldats de remonter le fleuve et ses abords à notre recherche. Nous commençons de ce fait par traverser la petite partie de clairière nous séparant de la suite de la forêt devant nous à pas feutrés afin de ne pas effrayer les oiseaux encore sur le sol à picorer. Une fois parvenus à l’extrémité de cet oasis de verdure, nous entamons une marche plus soutenues, qui se mue peut à peu en un pas de course régulier et soutenu.
Une fois la clairière hors de notre champ de vision, après cinq à sept minutes de course, François, qui se trouve devant moi, ralentit et retrouve un rythme naturel, avant d’effectuer une brève halte. Nous en profitons pour reprendre notre souffle, marchant en cercle, les mains sur les hanches; yeux fermés et visage en direction des cimes de arbres qui nous entourent. Profitant de cette minute de pause, nous nous mettons d’accord sur la nouvelle direction à prendre et, à peine remis de la course précédente, nous entamons la suite de notre périple, en marchant d’un pas rapide, sans pour autant recommencer à courir.
La fraîcheur qui s’accumule sous les parasols naturels nous dominant, aurait pu rendre la randonnée agréable, si ce sentiment d’être traqué ne nous courait pas dans les veines, enflammant nos esprits apeurés. Nos corps ayant eu le temps de se réchauffer au soleil dans la clairière et surtout après, lors de notre sprint à travers bois, nous ne ressentons plus cette sensation de frisson. L’humidité qui réside dans nos habits rend ces derniers plus lourds et la sensation d’eau dégoulinante n’est pas des plus agréable, toutefois, l’impression de froid a bien été remplacée par une enveloppe de moiteur extrême. Sur nos peaux trempes s’accumulent diverses graines, brindilles ou encore pétales, flottant dans les airs et se collant sur nous, grâce à l’eau qui recouvre nos corps et nos habits. Quelques petites araignées recueillies sur des branches ou des feuilles croisant notre route et nous utilisent comme taxi, tandis que sous nos pieds, périssent une multitude d’insectes, écrasés et déchiqueté par les mouvements répétitifs de nos chaussures.
Trois heures de marche s’en suivent, sans que nous n’échangeons plus d’une vingtaine de phrases, toutes destinées à s’enquérir du temps restant approximativement ou encore de l’état physique et psychologie de l’autre. Plus nous nous rapprochons de notre but et plus le poids du silence se fait ressentir et devient oppressant. Chaque pas effectué est un pas de plus vers un ennemi dont on ignore tout de lui et, pouvant surgir à tout moment.
Malgré toutes ces heures effectuées au sein de cette interminable marche, je finis par exprimer mon inquiétude face à l’orientation de mon ami. En effet, je le suis depuis le campement, sans intervenir sur les choix des directions à prendre et, après tout ces efforts, sans parler du détour pour contourner la bourgade de Montbenoît afin de s’en approcher discrètement, je n’aperçois toujours pas de signe de civilisation. Il n’y a que des arbres à perte de vue et le ciel est perpétuellement assombrit par les feuillages nous surplombants. Ne te tracasse pas, se contente-t-il simplement de me répondre d’un ton aussi naturel et calme que celui que l’on utiliserait pour annoncer, sans motivation, que l’on se rend au boulanger du coin. Mais cela fait déjà des plombes que je ne m’inquiète pas, suivant tes conseils à la lettre, lui réponds-je à mi-voix, un peu agacé par sa nonchalance. Silence, me coupe-t-il alors, posant sa main sur mon épaule et appuyant fortement dessus pour me forcer à m’accroupir, tout comme lui le fait instinctivement. Nous sommes en lisière de forêt, me fait-il remarquer à voix basse. Après les champs, derrière la colline, les reflets que tu vois briller, c’est la croix de l’Abbaye de Montbenoît qui dépasse, continue-t-il. Il marque un temps d’arrêt et poursuit en me disant que nous allons nous faufiler le long de la frontière boisée, tranchant net avec les étendues terreuses et, une fois sur la crête de la colline, nous inspecterons la bourgade d’en-haut et définirons un tracé à travers les ruelles et surtout un endroit où nous cacher. J’acquiesce sa proposition et attends son signal afin de me relever et le suivre.
Quelques rapides regards autour de nous et François se relève, me faisant un geste de sa main, repliant ses doigts, pour me dire de venir. Je me lève, sentant la plupart de mes muscles usés par la marche en cours et, effectuant quelques petits pas rapides, viens me placer à côté de mon ami. Nous évoluons à pas soutenus en direction des derniers arbres nous offrant un camouflage et nous apprêtons à pénétrer sur l’espace dénué de toute cache. Nous commençons à nous recroqueviller en avant, espérant que cela suffise pour ne pas croiser le regard aléatoire d’une sentinelle postée aux alentours. Cette fois, ça y est, nous quittons notre surface confinée pour nous exposer à ciel ouvert et à cet effet, nous mettons à trottiner de plus belle, recourbés, les poings serrés par le stress et une boule à l’estomac se formant. Telle de petites souris impuissantes, menacées par les serres affinées d’un rapace dessinant des cercles dans l’étendue bleuté du ciel, nous nous faufilons le long des champs, enjambant les mottes de terre fraichement retournées.
Trois cents pas plus loin, environs, nous parvenons au pied de la colline, recouverte d’herbe verdoyante et peuplée d’une poignée d’arbres placés aléatoirement. Nous entamons l’ascension de la colline, raccourcissant la taille de nos pas, mais sans ralentir la cadence. Il ne nous faut que quelques minutes afin de parvenir au sommet et, de suite, m’entraînant avec lui en passant son bras derrière moi, François, plonge à terre. Je viens de passer du state de souriceau paniqué à celui de soldat sur le point de pilonner un camp ennemi avec mon mortier, me mets-je à penser, souriant amèrement.
Une fois nos corps ayant percutés lourdement le sol, nous rampons sur les quelques derniers mètres afin de nous placer au point culminant de la bute et parvenir à voir la bourgade qui s’étend de l’autre côté, en contre bas. Devant nos yeux défilent lentement les brins d’herbes qui se trouvent à auteur de notre nez, tandis que réapparaît progressivement la croix de l’Abbaye de Montbenoît, prolongeant le toit pointu de l’édifice sacré vers les cieux ouverts. Cette dernière avait disparu de nos champs de vision, lorsque nous nous étions avancé par delà de la forêt pour accéder au pied du monticule de terre sur lequel nous sommes actuellement. Plus nous nous trainons sur le sol en avançant de manière dissimulée et plus la bourgade nous dévoile peu à peu ses traits enchanteurs. Tout d’abord, une girouette de bronze en forme de coq, tourné vers le soleil. Puis, après avoir découvert la tour constituant la partie dominante de l’abbaye, faite de blocs lissés de pierres blanches et d’un plafond triangulaire et allongé, entouré de quatre ornements de pierres taillées sous forme de piques dressés, nous commençons à apercevoir quelques tuile rougeâtres sur les pans de toits éparses des maisons avoisinantes. S’en suivent la chapelle du lieu Saint, grosse annexe à la tour rectangulaire, surmontée elle aussi d’une croix et dont les hauts vitraux se dessine sur presque toute la surface verticale de la façade. Depuis notre point stratégique d’observation, il nous est difficile de distinguer les innombrables détails qui composent cette architecture antique, toutefois, on parvient à imaginer les visages déformés et inquiétants des gargouilles qui protègent cet endroit de culte et qui se dissimulent sous les toitures naissantes.
Continuant à ramper encore un peu plus en avant sur notre colline, nous parvenons désormais à distinguer une série de bâtiments encerclant une grande cour à ciel ouvert, devant l’Abbaye. Des cheminées noircies par les années dépassent sur les sommets de ces immeubles ancestraux. Devant ce monument historique vieux de presque mille ans, passe une route étroite, qui fait apparemment le tour de la commune. De l’autre côté de l’imposante bâtisse religieuse coule le Doubs, paisible et discret; comme s’il tentait de respecter cet endroit de recueillement. En face, des pâturages s’étendent les champs de culture, grignotant peu à peu les hectares de forêt.
La bourgade qui s’étend sous nos yeux semble avoir été épargnée par les années, comme si le temps avait continué sa folle course tout autour, mais qu’une pause avait été décrétée ici même. Les murs des maisons composant le voisinage de l’Abbaye transpire la souffrance exercée par le cumul des hivers rigoureux où gèlent les cloisons et les sécheresses d’étés, trop ensoleillées, faisant éclater bois et charpentes. Quelques constructions plus ou moins récentes ressortent du lot et viennent pratiquement choquer le regard du touriste éphémère que je suis.
Tu vois cette grosse ferme là-bas au bord de l’eau, me demande François, tendant son bras et la pointant de son index. Et bien, poursuit-il, il s’agit en réalité du château de Montbenoît. Tu peux facilement le reconnaître, insiste-t-il, m’expliquant que c’est la seconde construction flanquée d’une tour. Effectivement, lorsque mes yeux finissent par localiser l’édifice circulaire de garde, je remarque une petite maison adossée à cette dernière. Cela sert certainement à héberger les domestiques qui s’occupent de la demeure prestigieuse et, de ses hôtes de marque. Parallèlement, une grosse habitation se trouve en arrière plan, suivie d’une sorte de manoir perpendiculaire. Le toit de celui-ci diffère des autres par sa forme plus arrondie et sombre. Des fenêtres encerclent la bâtisse, surplombée de cheminées. Des volets blanc crème, à la peinture écaillée, sont fermés et condamnent les accès à ce dernier immeuble. Une quantité d’arbres font face à la propriété. L’endroit semble excellemment bien entretenu, tout comme le reste de la bourgade, par ailleurs. Cependant, il ne semble pas y avoir beaucoup plus d’agitation dans les rues de cette commune que dans les autres où je suis passé depuis mon réveil comateux de lendemain de fête. Deux ânes broutent paisiblement dans un jardin sans clôture, devant la baie vitrée d’une villa relativement récente. Un chien semble dormir au milieu de la route qui traverse le centre de la commune où devait habituellement se tenir un marché les jours de week-end ensoleillés. Un troupeau de vaches éparpillées ça et là, se prélasse et se promène paisiblement, sans se soucier des barbelés, pour la plupart arrachées et à terre.
Perturbant mes analyses topographiques et démographiques du moment, François me narre rapidement que le Compte Morand, né à Montbenoît en 1771, après s’être engagé comme volontaire en 1791, figura avec gloire dans les diverses guerres de l’empire Français. Ce dernier mourut en 1835, si ses souvenirs sont bons, précise-t-il., n’ayant pas revisité la tombe de cet homme depuis plus de dix ans et, sur laquelle sont inscrits les noms des plus grandes batailles auxquelles le Compte avait pris part.
Son récit terminé, je lui propose, après l’avoir écouté d’une oreille distraite, de tenter une approche discrète en essayant de rejoindre, sans se faire remarquer, quelques bovins venus se rassasier au pied de la colline et, en restant dissimulé derrière, les pousser à nous mener aux portes de la bourgade. L’idée paraît réalisable et bonne; François hoche la tête et se redresse lentement, à moitié. Attendant son signal afin de courir, je me relève à demi, adoptant la même position inconfortable que lui. A peine son bras levé et nous voilà partis à tout petits pas, rapidement enchaînés, les genoux repliés et le dos arqué, baissant la tête pour ne pas attirer l’attention.
Il ne nous faut pas plus de quarante-cinq secondes pour dévaler la totalité de la bute et rejoindre les bovins, surpris de notre arrivée, sans toutefois prendre peur. Parvenus derrière une grosse vache tachetée de noir sur un pelage blanc, ruminant paisiblement une touffe d’herbe sauvage, nous marquons un temps d’arrêt afin de nous enquérir de la suite du tracé à emprunter pour nous faufiler jusqu’aux premières maisons de la bourgade. Une fois l’itinéraire connu, je me saisis d’une poignée de gazon et de pissenlits et tente de le mettre devant le museau de l’animal, pour le faire avancer. La stratégie appliquée ne fonctionne pas de suite et, au moment où je m’apprête à lâcher les brindilles de ma main, désespérant de voir notre cachette mobile avancer, cette dernière se décide enfin et fait une série de quelques dix pas, salivant devant le hors d’œuvre que je soumets à ses naseaux. Puis, s’arrêtant à nouveau, comme pour tenter de comprendre la supercherie, le ruminant fouette l’air à deux reprises avec sa queue et tourne la tête de gauche et de droite afin de repérer ses congénères. La clochette pendue à son cou émet une série de tintements puissants et raisonnants. Mon appât ne semble plus avoir d’emprise sur la volonté de la vache, qui, subitement décide de retourner à son point initial.
Laissés tout deux à découvert dans le pré, nous n’avons d’autre choix que de courir aussi vite que possible nous réfugier derrière quelques gros rochers, solidement implantés dans la terre rocailleuse et, dépassant de plus d’un mètre trente du sol. La mousse et les champignons non comestibles qui les recouvrent offrent un camouflage naturel supplémentaire. Il nous faut trouver un autre moyen que celui basé sur la collaboration d’animaux dont nous ne connaissons que mal les réactions. Mais nous nous rendons vite compte que la seule manière d’aborder aux portes de la bourgade est d’y aller directement chacun son tour, pendant que l’autre se charge de monter la garde.
Etant le plus petit des deux, nous décidons d’un commun accord, malgré les quelques réticences de départ de François, que je m’élancerai en premier. Le parcours est assez simple, la seule difficulté résidant dans le fait que la pente à dévaler à toutes jambes est escarpée et que le risque de chuter est élevé. L’angle depuis lequel nous tentons notre approche est plus ou moins idéal, étant dans le prolongement de l’Abbaye et étant de ce fait protégé par la volumineuse bâtisse religieuse. Nous mettons au point les quelques signes nécessaire à notre communication à distance, afin de pouvoir guider l’autre en fonction de l’évolution des événements. Un point de rendez-vous est décidé en cas de dispersion obligatoire et subite; le sommet de la colline s’y prêtant à merveille. Les dernières mises en garde de mon ami et me voilà lancé, enchaînant tant bien que mal les enjambées de plus en plus longues, parvenant de justesse à garder mon équilibre. Je fonce directement en direction des arbustes et buissons qui décorent le pied du mur du bâtiment religieux et, dans un bruit de fracas, ne parvenant plus à m’arrêter à temps, pénètre les feuillages touffus. Dans ma lancée, j’arrache et casse bon nombre de branches, avant de percuter violement les briques froides et poreuses qui constitue la façade latérale du lieu saint. Mon poignet gauche, mis en avant pour me protéger de l’impacte, craque froidement au contact de la pierre, alors que, n’ayant pas eu le réflex de remonter suffisamment tôt mon bras droit, je percute le mur avec le coude et l’avant bras. Une douleur vive s’en suit pratiquement instantanément, bien qu’apparemment je ne me sois rien cassé, mais le choc à réveillé de vieilles douleurs. Le temps de reprendre mes esprits et de prudemment ressortir le haut de mon buste des feuillages, je fais signe à mon coéquipier de me rejoindre, la voie étant libre.
Il faut un peu plus de temps à mon compagnon d’aventure pour dévaler la pente, mais celui-ci parvient néanmoins à ralentir suffisamment avant les buissons pour ne percuter ni le mur qui se cache derrière, ni moi, en travers de sa route. Le temps d’élaborer la suite du plan, j’invite François à me rejoindre à l’abri des regards, dans les fourrés. Le plus simple, dis-je, est de briser un des vitraux et de nous réfugier discrètement dans l’Abbaye; il s’agit sans aucun doute de soldats et non d’hommes de foi, l’endroit devrait être plutôt désert. Mais mon interlocuteur ne le voit pas d’un bon œil. Nous ne savons pas à quoi nous attendre une fois dedans, le risque est bien trop grand, me répont.il calmement, les yeux levés en signe de réflexion. Le soir est sur le point d’arriver, une vingtaine de minute encore, tout au plus, continue-t-il. Attendons ici que la nuit tombe, en cette saison, les rayons du soleil ont tôt fait de laisser leur place à la noirceur, marmonne-t-il ensuite. Je ne peux qu’approuver cette réflexion par un hochement de tête, attendant de découvrir la suite de son plan. Nous allons nous introduire au moment où les derniers rayons de lumière toucheront le clocher au-dessus de nous. Lorsque la pénombre masquera déjà suffisamment nos silhouettes pour ne pas nous faire repérer et avant que la nuit ne tombe pour de bon, heure à laquelle la patrouille de garde, s’il y en a une, devrait commencer ses rondes. Nous devrons parvenir à pénétrer dans l’enceinte religieuse en passant par la grande porte et pour cela, il nous faut, en attendant le moment propice pour tenter notre chance, escalader le mur en profitant des arbres juste à côté de nous pour rester à couvert. Une petite lucarne se trouve sous les fondations du toit, la vois-tu, me demande-t-il en montrant de son doit la petite vitre poussiéreuse. Oui, lui dis-je après quelques secondes de recherche visuelle, mais penses-tu réellement que nous pourrons y voir la salle donnant sur la porte d’entrée et non l’étage supérieur, me mets-je à le questionner en retour. Evidemment, me coupe-t-il, apparemment surpris de la stupidité de ma question. La forme rectangulaire de cette partie du bâtiment nous indique que la salle principale où se déroulent les cultes se trouve là. C’est la seule suffisamment grande pour pouvoir accueillir tous les fidèles. Par ailleurs, poursuit-il toujours sur ce ton grave et désagréablement hautain, il ne peut y avoir de second étage, les églises étant ainsi faites pour atteindre une qualité sonore permettant la résonnance des voix, jusqu’à la quasi hypnose. Trêve de bavardage, dit-il tout à coup, allons-y, le temps nous est compté.
Nous décalant légèrement sur la droite, nous enfonçant un peu plus dans la verdure, nous nous plaçons sous la petite fenêtre, scrutant tous deux les nombreuses briques entassées et composant cette architecture ancestrale, cherchant à repérer les éventuelles prises ou s’agripper pour escalader. Après deux minutes sans se parler et levant le nez en l’air en longeant l’obstacle du regard, étudiant jusqu’à ses moindres fentes, François m’incite à monter, étant le plus léger des deux. Toutefois, je suis contraint malgré moi de lui refuser cette demande, ayant encore mal au poignet suite à ma rencontre percutante avec le mur. Surpris, il me saisit l’avant bras délicatement et, après un simple coup d’œil, me dit comprendre mon refus, soulignant la teinte bleuté que prend mon articulation.
Assumant entièrement la situation, François se place face au mur de briques et appose ses mains contre la pierre froide, un peu au-dessus de sa tête. Ses doigts se replient comme des griffes sur la masse de calcaire, tandis que son pied droit cherche un creux où venir se loger. Une fois prêt, il s’élance avec sa jambe restée à terre, décollant sa main droite pour venir la placer quelques dizaines de centimètres plus haut. Renouvelant ensuite ce mouvement, il poursuit son ascension, lente, mais régulière. La tâche semble plus difficile que ce que j’imaginais, mais il paraît évoluer comme s’il avait déjà fait cela auparavant; surement une fois de plus un souvenir de jeunesse qui réapparaît.
Plus le temps passe et plus cet individus rencontré fortuitement, à mes dépends, me surprends. Rien ne semble lui faire peur et sa rapidité de réflexion et d’adaptation font de lui un allié de poids. J’en finis même parfois par me demander si tout cela n’est pas encore un canular dont François serait la carotte qui fait avancer l’âne que je suis. Une question me taraude tout de même depuis le moment de notre rencontre. Après avoir été neutralisé puis mis dans un coffre de voiture par ses soins, sans pour autant qu’il ne s’en prenne à moi; pourquoi moi et pourquoi avoir attendu sur ma venue pour tenter de découvrir l’origine de tout ces mystères.
Sans avoir le temps de me poser plus de questions, je me vois interrompre dans mes pensées par un petit caillou qui me tombe sur l’épaule. Levant la tête, j’aperçois mon ami, parvenu à hauteur de la lucarne et qui me regarde, une main flottant dans le vide, me faisant signe que tout semble se dérouler comme désiré et que l’endroit est vide. Je lui fais un geste de la main afin de lui dire que j’ai compris et enchaine d’un second mouvement pour lui dire de redescendre. Le voyant faire marche arrière pour revenir sur le plancher des vaches, j’en profite, en attendant son retour, pour me retourner et, au travers des feuillages, découvrir que la luminosité a déjà presque diminué de moitié. Le soleil devenant rougeâtre et inondant le ciel de ses couleurs de feu, disparaît peu à peu derrière la colline qui s’élève face à moi et, d’où nous sommes descendus quelques minutes auparavant. La nuit ne va effectivement pas tarder à pointer le bout de son nez, comme l’avait prédit François. Je sens au fond de mon ventre que quelque chose se noue de plus en plus, le stress s’empare lentement de mes entrailles et les taraude graduellement. L’appréhension se fait ressentir, je commence à grelotter légèrement et sens ma mâchoire se crisper, mes dents ne vont pas tarder à se mettre à claquer. Je respire profondément et tente de maîtriser mes craintes, mais il ne m’est pas évident de reprendre le dessus et il me faut bien les cinq minutes nécessaires à François pour redescendre de son perchoir pour me calmer un minimum.
Revenant à ma hauteur, mon compagnon me confirme de vive voix que personne ne se trouve dans la grande pièce de recueillement et que, même les bougies devant l’hôtel sont éteintes. Je me sens déjà plus rassuré en l’entendant avec des mots, mais je dois reconnaître ne pas être très fier en ce moment.
Allons prendre la température de la rue principale et voir si des patrouilles ou même des villageois s’y trouvent, dis-je d’une voix sensiblement tremblante. Après avoir reçu un clignement des yeux en guise d’approbation, j’emboîte le pas à mon acolyte et longe le mur jusqu’à ce qu’il forme un angle perpendiculaire, marquant la fin du bâtiment en sa largeur. Toujours à couvert dans les buissons, je me mets à quatre pattes par terre et avance le dernier mètre restant ainsi, afin de ne laisser dépasser que le sommet de mon crâne, jusqu’à la limite de mes yeux, afin de guetter la rue. Une seconde s’écoule sans que je n’aperçoive rien. Puis une autre seconde et toujours rien à l’horizon. La rue est sombre, il n’y a aucun lampadaire, aurait-ils été arrachés ou n’y en a-t-il simplement jamais eu, je me pose la question. Une silhouette courbée surgit soudainement depuis un coin de maison à une centaine de mètres d’ici, mais il ne s’agit pas d’un humain, non on dirait plutôt un petit chien ou un renard peut-être. La nuit m’empêche de voir de quoi il s’agit exactement, toutefois, malgré le vent dans notre dos et soufflant en sa direction, ce dernier ne semble pas encore nous avoir sentis. Le haut le cœur qui s’était emparé de moi à la vue de cette ombre mouvante se résorbe gentiment alors que je finis par me convaincre qu’il ne s’agit assurément pas d’un chien de milice, dressé au pistage et à l’attaque d’intrus. Si cela avait été le cas, nous ne pourrions pas rester ainsi sans devoir fuir à toutes jambes. Je saisis une grosse pierre, avoisinant la taille de la paume de ma main et pesant à peu près deux à trois cents grammes. Ajustant mon tire, je finis par lancer le caillou en direction de l’animal afin de le faire fuir et pouvoir ensuite sortir de notre cache sans provoquer d’aboiement ou d’attaque. La masse de granite percute le sol à deux mètres du quadrupède, provoquant l’effet escompté en le faisant fuir, queue entre les jambes. Je me retourne afin d’adresser un petit regard emplit de fierté à mon ami et termine par un clin d’œil avant de lui faire signe comme quoi la voie est désormais dégagée.
Nous faufilant dans la pénombre, longeant le mur poreux de l’Abbaye, nous nous dirigeons à pas rapides vers la porte d’entrée, dos collés contre la masse de pierre linéaire, les paumes des mains frottant légèrement sur la surface de calcaire afin de guider nos pas. Nous tentons de nous fondre dans le décor, surveillant à chaque instant la ruelle qui s’étend devant et derrière nous. Chaque maison, chaque arbre, chaque objet peut dissimuler un danger, il nous faut être attentif au moindre détail.
Arrivé au bout du mur, je ralentis, faisant un léger signe de la main à mon compagnon d’aventure pour que celui-ci attendent mon accord avant de poursuivre et monte le guet en surveillant nos arrières. Au coin du bâtiment, je me fige et m’accroupis lentement, laissant glisser ma main le long de l’angle de pierre et jette un regard discret. Devant moi s’étend une cour encerclée au trois-quarts par l’Abbaye et le cloître. Soulevant la tête, je constate que nous nous trouvons au pied du clocher du lieu saint. Dans la cour, il n’y a pas âme qui vive et la grande porte de bois qui donne accès au lieu de culte semble entrouverte, mais j’ai de la peine à distinguer s’il ne s’agit pas d’un jeu de lumière et d’ombres sur les sculptures ornant l’immense antre de bois. Cette dernière se trouve juste à côté de nous, à quelques mètres seulement. Il ne sera pas difficile de s’y rendre, mais une fois devant, nous serons à la vue de tous et si la porte est fermée, il nous faudra risquer de nous afficher d’avantage, augmentant encore les risques de se faire prendre.
Mais nous n’avons pas de temps à perdre, nous sommes déjà trop à découvert pour nous permettre de rester ici à attendre de se faire prendre. J’ordonne à mon collègue de rester en retrait et de me laisser tenter une approche furtive afin de m’assurer de l’ouverture de la porte. Je m’élance, le dos courbé, les bras repliés en avant, me confondant avec les espaces d’ombre et de pénombres qui se dessinent sur la place. Sans bruit, je me glisse jusqu’à l’antre du lieu saint formant une sorte de coupole, avec une rangée de piliers de pierres travaillées de chaque côté de la porte. Au dessus de cette dernière surplombe un texte en latin disant « vos estis lax mundi » et qui, si je ne m’abuse, se traduirait par « Vous êtes la loi du monde ». Cette inscription me surprend pour une annotation religieuse, mais bien vite, mais très vite, je me souviens des paroles de mon ami qui m’avait énuméré un millier d’année d’existence pour ce temple aux louanges de Dieu. Au dessus de ces caractères profondément taillés dans la roche, se dresse une fresque représentant deux chimères au corps de lion pour celle de gauche et au corps de vache pour celle de droite, toutes deux ailées. Chacune tient appuyé sous sa patte une tabelle, comme celles des dix commandements, mais je ne peux pas lire ce qui y est noté, la pénombre masquant les petits caractères. Un nuage est représenté au-dessus des deux têtes d’animaux, tournées vers le centre de la sculpture murale. Sur le nuage de gauche, je peux deviner un ange prosterné, tandis que de l’autre côté se trouve un oiseau. Au centre, a été gravé un ovale représentant la lumière de l’esprit saint, englobant en son milieu un homme aux cheveux et à la barbe longue. Une auréole circulaire se dessine derrière lui, indiquant qu’il s’agît d’un homme canonisé par l’église au rang de saint. Il semble trôner sur un siège et de sa main droite fait un signe de paix tandis que de sa main gauche il tient la bible. S’agitait-il de Jésus ou encore de cet ermite nommé Benoît et qui développa l’économie de cette portion de la vallée en y organisant une communauté religieuse vers l’an 1000. Je n’en sais rien, la luminosité me fait défaut pour déceler les détails qui m’auraient permis de répondre à cette question. Levant la tête par curiosité, je peux y voir un cavalier montant fièrement sa monture et tenant en sa main, ce que d’ici je devine comme étant une lance; il doit certainement s’agir du Sir de Joux.
Ne perdant pas plus de temps à découvrir l’entrée, je baisse le regard et m’aperçois que la lourde porte d’entrée est belle et bien entrouverte, mais qu’il m’est impossible de distinguer l’intérieur du bâtiment. Je pivote d’un quart de tour et fais signe à mon compagnon de me rejoindre afin de franchir la porte ensemble.
Nous nous approchons du monument de bois lourd d’une cinquantaine de kilos au moins et joignons nos forces afin de le faire pivoter légèrement pour parvenir à nous faufiler dans la bâtisse. En effet, l’espace laissé par l’ouverture de la porte n’est pas suffisent pour laisser un adulte passer. Un long grincement raisonnant comme un hurlement déchirant la nuit silencieuse qui descend se fait entendre, nous glaçant le sang, ne pouvant plus stopper le mouvement que nous lui avons conféré, entrainé par la masse. Pris par la panique, nous nous réfugions chacun contre les piliers formant la voûte d’entrée, nous collant au maximum contre les murs froids, tentant de disparaître dans la pénombre. Nos yeux chassent l’horizon à tout va, tandis que notre ouïe se met en éveil, traquant chaque bruit et l’analysant. Mais rien ne se passe et, au bout de quelques minutes d’angoisse intense, nous finissons par nous hâter à travers le pas de porte et pénétrer dans le lieu de sacre.
Chapitre suivant : En ligne dès le 16.01.2010…
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