Aux confins de la vérité

Le soleil matinal venant se poser sur les berges de mes paupières, je finis par quitter mes rêves, l’esprit embrumé par le sommeil, tendant l’oreille à l’affût du moindre son, n’ouvrant pas encore les yeux. Quelques oiseaux fredonnent leurs mélodies, accompagnés d’un silence absolu. Il ne semble pas y avoir de vent, je ne ressens par ailleurs aucun courant d’air. Une douleur dorsale me transperce subitement et remonte jusqu’à ma nuque. Je me crispe et tente de me retourner légèrement sur mon fauteuil pour soulager cette sensation désagréable. Soulevant une jambe afin de faciliter ce mouvement, je constate que mes muscles sont entièrement courbaturés et, suite à une nouvelle lancée de douleur, mais cette fois-ci, me parcourant tout le corps, membre après membre, ouvre les yeux et me redresse instinctivement sur mon siège moelleux.

François dort toujours du sommeil du juste, son visage détendu, apaisé, comme si rien ne s’était jamais produit.

Finissant par me lever et me rechausser, invitant mon collègue d’infortune à se réveiller, je profite pour m’étirer et remettre plus ou moins mes vertèbres en place, dans une série impressionnante de craquements indolores.

La baillée qui s’en suit marque le terme de ma nuit réparatrice et, après m’être frotté une dernière fois les globes oculaires pour en retirer les dernière larmes séchées, je me prépare à aller chercher quelque chose à me mettre sous la dent; tout ces efforts de la veille mon affamés.

Alors que je me retrouve sur la pointe des pieds pour scruter attentivement le contenu éventuel de chaque armoire se trouvant dans la cuisine, la voix de François raisonne, me disant avoir certainement résolu une partie de l’énigme du billet de un dollar, sur lequel l’abbé avait scribouillé des coordonnées géographique.

Je me redresse de suite entendant cela et me retourne vers l’entrée de la cuisine afin de regarder mon complice. Celui-ci se tient appuyé nonchalamment contre le rebord du cadre de porte, regardant à terre ses pieds et arborant une coupe de cheveux semi iroquoise.

Il redresse la tête et me lance un regard sérieux, emplis d’un mélange de lassitude et de fatigue, restant bras croisés et silencieux.

Le message nous dit d’aller au col du Grand-Saint-Bernard, reprend-t-il soudain, décroisant ses bras pour venir poser ses mains à plat sur la table, s’appuyant dessus et restant debout, continuant de me fixer, perçant mon regard, laissant un temps de suspends avant d’enchaîner.

Réfléchis, c’est évident, s’exclame-t-il, se laissant emporter par l’émotion. Que veux-tu qu’un homme d’Eglise nous fasse découvrir hormis un lieu de recueil et de prière, me questionne-t-il, abaissant le ton de sa voix, avoisinant le dénigrement. Il me laisse une seconde pour répondre et reprend en m’énonçant le nom de l’hospice des Chanoines du Grand-Saint-Bernard. Je ne sais pas encore pourquoi, mais je suis persuadé que la réponse se trouve sur place, conclut-il, tapotant du plat de sa main droite sur la table et se redressant par la suite.

En effet, lui dis-je, continuant de réfléchir à ses mots, cela me semble tout à fait correspondre aux indices laissés par l’homme de foi. Mais, poursuis-je, soucieux, je ne comprends pas l’intérêt du billet de un dollar et encore moins l’anneau qui l’entoure. Peut-être découvrirons-nous le sens de toutes ces énigmes, termine-je, voyant François quitter la cuisine pour retourner en direction du salon et s’asseoir à nouveau dans le fauteuil.

Pour ma part, je retourne à mes recherches de nourriture, passant des placards de la cuisinière, au frigidaire, puis au congélateur. Rien, je n’ai absolument rien trouvé, à l’exception d’une toute petite miche de pain dure comme de la roche, dissimulée dans un recoin, tout au fond d’un des placards.

Le ventre creux et le moral au plus bas, je rejoins mon compagnon dans le salon et lui explique la situation. Celui-ci ne semble que peu chagriné par cette nouvelle, tant il est obnubilé par son besoin de réponses et me répond penser trouver quelque chose en chemin.

Cependant, alors que nous nous apprêtons à reprendre notre route, je m’attarde à ouvrir la petite porte laquée du guéridon se trouvant sur la droite de la table du salon et, par miracle, y dégotte un paquet de cacahuètes salées, que je me hâte d’ouvrir pour en dévorer son contenu.

Tel un petit écolier en partance pour une course d’école, son pique-nique dans les mains, commençant déjà à le déguster avant même d’être entré dans le bus censé le conduire à l’école au point de rendez-vous, je passe le pas de porte, les joues gonflées comme un hamster, enchaînant les allés et venues du paquet à ma bouche.

Une superbe journée s’offre à nous, faisant ressortir le teint luisant du paysage hivernal qui s’étend autours de nous. Les températures sont un peu remontées et doivent avoisiner les sept à huit degrés au soleil. La brise s’est totalement estompée et il ne neige plus du tout. Un ciel radieux recouvre les cieux d’un bleu intense, entrecoupé de quelques nuages épars, sans grande influence sur la suite de la journée. Une rangée d’épais glaçons translucides pend en stalactites ruisselant le long de la gouttière qui borde l’avant-toit, au-dessus de nos têtes.

Il doit être entre neuf et dix heures du matin, nous reprenons le petit chemin qui se faufile entre les maisons pour rejoindre la place centrale de Bourg-Saint-Pierre, repassant près de l’église. Nous ne nous attardons guère et continuons de traverser le petit village jusqu’à sa sortie.

Les dernières constructions relatives à ce petit village de montagne se distinguant du paysage désormais derrière nous. Nous poursuivons notre épopée, enchaînant les courtes enjambées, nous servant de nos raquettes pour ne pas nous enfoncer dans la couche neigeuse.

Sous nos pieds, le torrent du Valsorey donne son récital bruyant en sautant de roche en roche, rongeant la couche de neige sur son passage, coulant en direction de la vallée. Un panneau, dépassant à peine du sol, nous souhaite la bienvenue dans ce qui doit, durant l’été, être un jardin alpin ; sorte de plateforme culminante sur le flanc de la montagne, s’avançant dans le vide. Nous apprenons en parcourant brièvement l’écriteau de bois qu’il s’agît d’un lieu où une très grande variété de plantes diverses s’y trouvent, amenées pour une grande partie d’entres-elles par les Chanoines dans l’ancien temps pour leur recherche et leur médicamentation.

Quelques minutes plus tard, nous distinguons une forme qui se dessine au loin, juste avant que la route principale qui traverse Bourg-Saint-Pierre n’aille s’enterrer sous un tunnel de colonnes de protection contre les éventuelles chutes de rocher ou de neige, longeant le flanc de la montagne. On dirait un cabanon et quelque chose se trouve à côté, pratiquement ensevelit sous la neige, quelque chose de longitudinal et placé à l’horizontale. La chose semble barrer la route qui passe juste devant la petite maison.

Un poste de douane, me prévient mon complice, commençant à se diriger sur le rebord de la route, pour tenter de jouer avec les quelques arbres qui bordent cette dernière et passer derrière eux pour rester le plus discret possible. Il y a une voiture parquée juste à côté, un break rouge, dit-il encore, plissant les yeux pour essayer d’ajuster sa vision au mieux possible, par rapport à la distance. Soyons prudent, me déclare-t-il, ne quittant plus l’édifice du regard. Reste bien derrière moi, me demande-t-il.

Nous avançons ainsi sur plusieurs centaines de mètres, marquant quelques arrêts pour nous dissimuler derrière un arbre et trottinant, tant bien que mal, ensuite jusqu’au suivant, tête baissée et dos voûté, les genoux repliés.

Le dernier sapin présent sur la route nous offre un ultime abri avant de nous lancer en direction de la bâtisse, ne voyant rien bouger dans les alentours. La tension est à son comble lorsque François, tirant sur ma manche de veste, décolle son dos du tronc, contre lequel il se cachait et s’élance à découvert pour parcourir les cinq derniers mètres nous séparant du post de frontière, me tirant derrière lui.

Il nous est pratiquement impossible de courir avec les raquettes aux pieds, cependant, nous tâchons de soulever les pieds au maximum afin de nous déplacer le plus vite possible pour aller nous plaquer, sans mot dire, contre la façade de crépit de la petite maison.

Nous laissons en premier s’échapper quelques secondes, tendant l’oreille afin de deviner si quelqu’un semble nous avoir entendus ou vus, mais il ne se passe rien.

Le cœur haletant, je me retourne face au mur et me penche très lentement de côté pour regarder à travers une fenêtre qui se trouve sur ma gauche. Un fin rideau rouge recouvre la moitié de la vitre en hauteur, croché à une tringle de métal traversant le verre sur sa largeur. La pièce est sombre et de la poussière recouvre les meubles en contreplaqué et les appareils électroménagers. Il n’y a pas âme qui vive par ici, murmure-je à mon coéquipier, le laissant dès lors la responsabilité de s’avancer à son tour pour lorgner au coin de la maison, en direction de le route barrée.

La voie est libre, me dit-il en se redressant, puis toussant pour se racler la gorge et reprendre son timbre habituel. Viens, m’ordonne-t-il en s’élançant à nouveau sur la route, passant devant le bâtiment sans plus y prêter attention.

Notre approche de bâtiment douanier nous a écarté de la grande route que nous suivions et nous emmène désormais sur un autre chemin, plus étroit. Un panneau fléché jaune nous indique un itinéraire pédestre ancestral, apparemment déjà utilisé au temps des Romains pour effectuer la traversée depuis l’Italie. Une estimation de durée équivalent à quatre heure est notée à côté du nom de l’hospice du Grand-Saint-Bernard.

Prenons ce chemin propose-je à mon ami, arguant que ce dernier sera plus discret que la route principale menant dans la même direction. Au moins ici, on ne croisera pas de véhicule, continus-je, ni de milice. Qu’en penses-tu François, lui demande-je.

Celui-ci accepte, après avoir longuement scruté l’étroit replat longeant le versant de la montagne, serpentant au gré des reliefs accidentés et irréguliers. Allons-y gentiment, me répond-t-il, me faisant signe de la tête et ajoutant comme quoi le terrain semble glissant et pentu par endroits.

Mais, alors que l’on s’apprête à poursuivre notre périple, une ombre projetée du ciel se dessine sur la surface blanche luisantes de la neige, gigantesque. Un croissement morbide déchire soudain la quiétude des environs, tandis que la silhouette sombre tournoie au-dessus de nous, effectuant de larges cercles dans les airs, sans le moindre battement d’ailes.

Avant de lever la tête, je sais déjà de quoi il s’agit, toutefois, je ne peux m’empêcher de soulever les yeux au ciel pour le voir passer. Il s’agît effectivement, comme j’avais cru le reconnaître au timbre grave et cassé de son cri, d’un corbeau, au bec noir allongé et aux yeux perçant. Profitant des courants ascendants, il nous survol patiemment, nous surveillant de son regard sombre, se laissant planer, comme pour nous surveiller.

Finalement, voyant notre allure d’évolution dans cette masse poudreuse qui recouvre la totalité du paysage, ce dernier finit rapidement par se désintéresser de nous et étire son cercle de survol en un ovale de plus en plus étiré, avant de se poser derrière une petite bute qui se dresse à une cinquantaine de mètre devant nous, formée par un surplus de neige, provoqué suite au décrochement d’une plaque de neige, quelques mètres en amont. Son plumage aux couleurs de ténèbres a disparu de notre champ de vision et nous ne percevons dès lors plus qu’une brève série de croassements lugubres, avant que le silence ne reprenne le dessus.

Ces animaux me foutent la chaire de poule, s’exclame alors François, baissant la tête en la secouant gentiment, soulevant son pied droit afin de reprendre notre route, sans perdre plus de temps. Ils sont partout, ajoute-t-il, la voix emplie d’anxiété, alors qu’il tangue devant moi, peinant à dégager ses raquettes de la neige. Ils sont partout, reprend-t-il à nouveau, un peu plus fort, avec un ton dépité, accélérant peu à peu son allure. Dans tous les tableaux de champs de batailles ou dans tous les paysages désolés de l’hiver, vient-il agrémenter en haussant le ton de sa voix et en redressant la tête vers l’horizon, pointant le ciel de l’index. Ils symbolisent la tristesse et le malheur, argue-t-il encore, avant de baisser à nouveau son bras. On a même donné leur nom aux fossoyeurs chargés de retirer les corps de victimes de la peste, tout comme aux dénonciateurs anonymes et sournois attendant dans l’ombre leur heure, ou pire encore, pour les annonciateurs de mort, conclut-il, serrant le poing.

Sa réaction m’étonne quelque peu, mais ne me surprends guère. J’ai pris l’habitude de ses sauts d’humeur aléatoires, tout comme j’ai compris qu’il ne faut pas m’en offusquer. Cependant, c’est plutôt cette phobie surprenante pour un simple volatile, certes maintes fois utilisés pour exprimer nos craintes et pourtant si inoffensif, qui me frappe. Je reconnais que son plumage sombre aux reflets d’argent, ses yeux brillants malgré le néant qui semble se terrer derrière et ses serres acérées comme tant de poignards prêts à vous transpercer de part en part, confèrent à cet animal une image tant charismatique que mystique, mais de là à en avoir une pareille crainte.

J’aimerai beaucoup approfondir le sujet avec lui, intrigué par cette soudaine confession, mais ne sais pas comment aborder le sujet, sans donner l’impression à mon coéquipier de le passer à la loupe, comme le ferait son psychanalyste. Finalement, la seule chose que ma bouche parvient à exprimer est pourquoi.

Alors que nous commençons à gravir les premiers mètres le l’amas de neige derrière lequel le corbeau a disparu, quelques minutes auparavant, François m’explique que, lorsqu’il était jeune, du temps où ses parents vivaient encore, ils habitaient non loin de la rive d’un lac, en pleine campagne Française. La maison était entourée d’arbre et une petite forêt s’étendait à une centaine de mètre, derrière la bâtisse. Un jour, alors qu’il jouait comme à son habitude au bord de l’eau, un fracas éclata soudain derrière lui, arrêtant net le chant des moineaux, plongeant le temps dans un abysse infini et le stoppant momentanément. Un nuage de corbeaux, noirs comme un puits sans fond, s’éleva dans les airs, décollant de la forêt avoisinante et survolant en masse la demeure familiale, hurlant et claquant des ailes dans le vide. Une pluie de plumes retomba sur lui, avant qu’une impression de peur l’envahisse, le poussant à courir aussi vite qu’il le pouvait, en direction de chez lui. Il savait ce qui venait de se passer ;
John, son père, agriculteur au caractère trempé et au foie imbibé par l’alcool, venait d’abattre d’un coup de carabine son ami de toujours Tchiko. Le chien souffrait déjà depuis de longs mois et ne supportait plus la nourriture ; ses reins ne fonctionnaient plus et son cœur était fatigué de battre. Cette fois-ci, le vomit qu’il avait recraché sur le veston du fermier avait suffit à ce que ce dernier décide de mettre fin à sa brève existence de gardien de ferme. François n’avait alors que onze ans et l’image du corps inerte de son fidèle compagnon, les yeux révulsés et la langue pendante hors de sa gueule béante, couché sur le flanc, les pattes légèrement repliées, le hantera toujours ; comme les cris annonciateurs de la muée de corbeaux qui lui passait au-dessus au même moment.

Arrivé aux trois-quarts du monticule, François, légèrement en avance sur moi, se met à ralentir, levant doucement son bras droit sur le côté, les doigts tendus, comme pour me demander de rester derrière lui, commençant à se pencher en avant pour s’accroupir sensiblement. Plus il avance et plus il se tasse sur lui-même, jusqu’à en devoir poser un genou sur le sol froid et ses mains dans la neige, tendant son corps en avant pour essayer de regarder par-dessus la petite colline.

Que se passe-t-il lui demande-je en chuchotant, mais celui-ci ne me répond pas et se contente de me faire nerveusement signe du plat de sa main pour ne plus que j’avance.

Je me fige un court instant, mais, ne voyant rien venir et n’en tenant plus de ne pas savoir de quoi il retourne, je m’avance en rampant à demi, après avoir adopté la même position que mon compagnon d’aventure et le rejoins avec prudence.

La pâleur de la neige défile devant mes yeux, je suis encore un peu en retrait par rapport à François et n’arrive toujours pas à regarder par-dessus la voûte naturelle. Puis, tout à coup, une gouttelette de sang, rouge comme jamais, commence à apparaître, jurant sur cette robe blanche comme une tache de café sur un chemisier de soie.

Surpris, je marque une seconde d’hésitation avant de poursuivre mon ascension pour rejoindre mon ami, sentant la terreur m’envahir, imaginant le pire, avant de me ressaisir.

Au fil de mes mouvements et de mes déhanchements pour ramper sur la surface ramollie, se dessine devant moi, en contrebas, une large auréole de sang, ayant fait fondre, sur plus de cinquante centimètres de profondeur, la couche neigeuse et dressant en son centre, un tableau morbide. Une vache partie sur les flancs montagneux pour brouter une herbe plus riche en chlorophylle, loin de ses congénères, sans doute prise de court par les chutes abondantes de neige et, s’étant apparemment fait attaquer par un animal sauvage ou des chiens livrés à eux-mêmes. Son corps à dû être emporté par la coulée de neige et amené jusqu’ici, finissant de perdre son sang à cet endroit C’est même certainement cette attaque qui a dû déclencher l’instabilité du sol neigeux et conduit à cette petite avalanche.

La gorge massive de l’animal montre des profondes marques de crocs et des bouts de chairs saillant ressortent de la plaie. Sur son flanc, dévoré en plusieurs endroits, laissant apparaître des bouts de ses côtes et des nerfs violacés, se trouvent, entremêlées et pendantes jusqu’à sur la neige ensanglanté, une partie de ses tripes et de ses boyaux, sorties des leurs entrailles avec l’aide méticuleuse des corbeaux. L’œil vitreux de l’animal mort pointe en notre direction, resté ouvert, comme figé par la rapidité d’action de la grande faucheuse, venue récupérer la flamme de vie qui avait été confiée à ce bovin, jusqu’à ces dernières vingt-quatre heures.

Cinq rapaces s’affèrent autour de la carcasse inerte pour en dégager les morceaux tendres de chaire, allant jusque dans les moindres recoins pour déchirer la peau et s’emparer de la viande, avant que celle-ci ne finisse congelée. Sautillant de part en part du corps affalé sur le sol, le piétinant en tentant de s’octroyer une part de ce gâteau géant, les oiseaux carnivores se jaugent, tout en protégeant leur parcelle si précieuse, croassant et se redressant au maximum pour intimider les éventuels opportunistes de passage.

Soulagé de constater qu’il ne s’agît finalement que de cela et non d’un cadavre humain, nous nous redressons, effrayant au passage les corbeaux qui s’envolent pour nous laisser passer, sans pour autant en abandonner définitivement leur précieux garde mangé providentiel. Tournoyant à une dizaine de mètre dans le ciel, les charognards nous guettent du coin de l’œil, hésitant à plonger sur nous pour nous dissuader de franchir la limite sanguinolente autour de la bête dépecée ; nous laissant tout de même passer, non sans réticence et en le faisant savoir bruyamment.

Nous nous hâtons de quitter l’endroit, laissant derrière nous, sans nous retourner, le sombre spectacle de la destinée battre son plein et tachons d’oublier rapidement les images qui se sont gravées dans nos pensées.

L’interminable sillon de la route se devinant sous la couche de neige s’étend jusqu’à perte de vue, disparaissant au fil des reliefs, tandis que la chaîne montagneuse qui nous fait face se rapproche lentement, s’imposant progressivement dans notre champ de vision. Au loin, nous pouvons commencer à apercevoir une tâche bleutée, s’apparentant à un petit lac ou quelque chose de ce genre. Au dessus de nous, accolé à la montagne, se dressent continuellement les énormes piliers de soutient sur lesquels repose la route principale, calfeutrée sous la coupole bétonneuse de protection.

Il nous faut une bonne heure pour parvenir au pied d’un mur de pierre de plus de quatre-vingt mètres de hauteur, formant un arc de cercle reliant un pant de montagne sur notre gauche à un autre, d’une autre montagne, sur notre droite, fermant entièrement la vallée, comme marquant la fin d’une route sans issue. La petite tache bleue perçue plus tôt est en réalité un lac artificiel. Une plaque de fer doré, solidement incrustée dans le béton armé, décrit l’obstacle imposant comme étant le barrage des Toules. L’édifice daterait de 1963, long d’un couronnement de 460 mètres et contiendrait un volume de plus de 235′000 m3 d’eau, provenant des glaciers alentours.

Au pied de ce gigantesque conteneur à eau, écrasés par l’imposante stature du géant de pierre, nous restons un instant admiratif, ne trouvant de mot pour décrire ce que nous voyons. Au sol, malgré le revêtement poudreux hivernal, la tranchée dessinée par l’usure du glissement de l’eau sur la roche se démarque, s’écoulant jusqu’au fond de la vallée. Le chemin sur lequel nous nous trouvons se sépare en deux sentiers distincts, partant chacun d’un côté et de l’autre du barrage, arpentant les pentes abruptes des montagnes s’y appuyant.

Nous choisissons de tenter notre chance en prenant depuis le flanc droit du lac, tentant au maximum de nous écarter de la route principale qui elle, suit la partie gauche de la berge. La pente pour nous hisser jusqu’au sommet du mur de pierre est raide et extrêmement glissante, la neige se dérobant sous nos raquettes, emportant nos jambes en contrebas, nous déséquilibrant. A plus d’une reprise j’ai manqué de dévaler le terrain abrupt, pouvant à chaque fois compter sur les bons réflexes de mon acolyte pour me retenir par la manche.

Une fois parvenus sur les berges verglacées du point d’eau, nous nous élançons le long de la masse de liquide stagnant, suivant les reflets du soleil se répercutant au fil de nos pas sur la surface verte du lac.

Le temps est idéal pour cette étape, me dis-je, continuant inlassablement de marcher sur les traces de mon coéquipier. Mes yeux émerveillés par la beauté des environs ne cessent de passer d’un sommet montagneux à un autre, pour revenir entre chaque, sur la nappe d’eau qui s’étend à nos pieds et où se reflètent les silhouettes épineuses des monts enneigées. Des choucas s’adonnent à leur sport favori et voltigent dans les cieux, une centaine de mètres au-dessus de nos têtes, accomplissant leur ballet acrobatique, planant et se laissant entraîner par les courants d’air chaud. Un bouquetin aux longues cornes arrondies, perché sur un rocher ovale surplombant notre chemin, quelques dizaines de mètres au dessus de nous, regarde notre passage d’un œil méfiant, grattant la roche de son sabot avant pour en dégager une touffe d’herbe enfouie sous la neige.

Au bout d’une heure de marche, à mi-chemin entre le départ du barrage et la fin du lac artificiel, fortement ralentis par la couche neigeuse que nous devons affronter, François finit par s’arrêter, se dégageant du chemin pour accoster à la berge et, plongeant ses deux mains jointes dans l’eau froide, commence à se désaltérer. Accroupis en avant, genoux dans la neige, sa paire de gant jeté nonchalamment à côté de lui, il lape le breuvage enfermé entre ses paumes, puis, au bout de la quatrième gorgée, écarte ses mains, laissant le liquide se disperser sur la neige. Il porte sa main droite devant sa bouche et se plaint de la douleur occasionnée par le froid provoqué par l’eau, dans sa bouche. Ses dents réagissant à la différence de chaleur, une subite lancée l’a, semble-t-il, rappelé à l’ordre.

Merde s’exclame-t-il, se relevant rapidement avant de se pencher à nouveau pour ramasser sa paire de gants. Qu’est-ce qu’elle est froide cette flotte, ronchonne-t-il, finissant de se sécher le pourtour de la bouche et reprenant la direction du chemin.

Ma gorge est sèche, mais je ne veux pas souffrir, me dis-je, abandonnant à mon tour l’idée de boire de cette eau de montagne.

La seconde partie du trajet, nous la passons pratiquement sans échanger le moindre mot, fixant l’horizon, décomptant chaque pas que nous effectuons, faisant le vide dans nos esprits. François marchant encore et toujours devant moi, ne me laissant pour seul vision que son dos. Quelques mélodies sifflées viennent égayer notre parcours par moment, entrecoupés de silences pesant où seuls les crissements de nos raquettes dans la neige se font entendre.

Le soleil a déjà quitté son Zénith lorsque nous parvenons au bout de la vaste réserve d’eau et nos ventres commencent à se plaindre de la faim, entamant leur chant rauque. Toutefois, il n’est pas possible de s’arrêter pour profiter d’un bon encas, n’ayant ni provision n’y lieu d’accueil s’y prêtant.

Un puissant torrent vient abreuver le lac à cet endroit, entraînant des plaques de neige venant se dissoudre dans la masse liquide, formant de petits îlots gelés à l’embouchure du barrage, qui s’engagent et se perdent, confondus avec les flots.

De l’autre côté du ruisseau déferlant se trouve le tunnel du Grand-Saint-Bernard, secondant une route carrossable tracée en 1905 et d’une déclivité de 9%, uniquement praticable lorsque la neige a suffisamment fondu. Le gouffre béant pénétrant dans la montagne, long de plus de 5′850 mètres, a été creusé en 1964, selon les explications de François.

Le chemin que nous avons emprunté pour longer le lac des Toules se poursuit sur quelques centaines de mètres en remontant le torrent qui s’écoule sur sa gauche et en suivant la base de la montagne qui s’élève sur sa droite.

Suivant la pente qui se raidit au fur et à mesure de notre avancée, le sentier enneigé suit le tracé escarpé, serpentant le long des alpages. Une douleur lancinante se répand lentement le long de nos jambes et des extraits de crampes nous taraudent les tendons des chevilles.

Les cadres de nos raquettes peinent à rester stables sur ce revêtement instable et glissant. Le replat qui forme la largeur du petit chemin est étroit et il nous faut marcher calmement pour ne pas faire de faux pas, qui nous précipiterait de suite plusieurs mètres plus bas, nous forçant à réitérer nos efforts afin de refaire une partie du parcours.

Notre calvaire touche momentanément à sa fin lorsque nous parvenons à rejoindre un groupement de chalets d’alpages dont le nom « Les Pierres » s’inscrit en toutes lettres sur la façade avant de l’un d’entre eux, avec un message de bienvenue.

C’est alors que, passant devant les maisonnettes de bois ancien, nous finissons par entendre des sons de cloches, ainsi que quelques bêlements affaiblis. Notre odeur corporelle ou le bruit de nos pas tassant la neige a dû effrayer un troupeau non loin de là.

On dirait des chèvres, me confirme François, lisant apparemment dans mes pensées. Que dirais-tu de faire une courte pose et essayer d’en attraper une pour la manger, poursuit-il, argumentant que ce n’est pas la paille et le bois qui doit manquer pour faire un bon feu.

Bien que cette idée peu ragoûtante ne m’enchante guère par principe, je ne peux ignorer l’appel de détresse lancé par mon estomac et les signes de fatigue que démontrent mes jambes flageolantes.

Soit, dis-je, arrêtons-nous le temps de nous requinquer et ensuite, finissons ce foutu trajet infernal, avant que la nuit ne tombe et que nous nous retrouvions coincés ici. Si une tempête de neige surgit à nouveau, nous ne pourrons jamais poursuivre l’ascension jusqu’à l’hospice, les pentes sont bien trop escarpées.

On dirait que les chevrotements proviennent de l’intérieur de cette grange, me dit François, s’approchant de la porte d’un des bâtiments montrant des signes de délabrement avancés. Une partie de l’avant-toit latéral s’est effondrée sous le poids de la neige, une des poutres de soutient s’étant rompue, rongée par la moisissure. Des dizaines de tuiles, pour la plupart brisées en morceaux, sont répandues sur le sol, prise en amalgame avec la neige qui les recouvrait et celle déjà présente à terre, au pied de la façade de planches laquées. La gouttière, déchirée à mi-hauteur, expose lamentablement ses restes déformés sous l’amas de tuiles, dépassant par endroits et répondant aux éclats du soleil de son teint cuivré.

De la mousse s’est fixée sur le bois, se mélangeant au lierre qui envahit la surface verticale, progressant vers le haut. Des morceaux de planche façonnant les parois latérales de la grange manquent, rongés par l’écoulement du temps, laissant apparaître une multitude de brèches, à travers lesquelles, on devrait apercevoir l’intérieur de la bâtisse. Au pied de cette dernière, se trouve, regroupé en vrac, un tas de pièces et de barres de métal, rouillées et à la peinture écaillée.

Soigneusement déposés dans les recoins formés par les poutres soutenant le plafond, de petits nids d’oiseaux profitent de l’abri que leur confère la construction. Un nid de frelons semble aussi avoir élu domicile dans l’angle supérieur du toit, profitant certainement d’une faille entre les planches pour se poursuivre dans l’isolation, procurant à ses habitants une source de chaleur salvatrice en ces temps hivernaux.

La porte de la grange, simplement entravée par un morceau de bois rectangulaire, pivotant à angle droit et empêchant celle-ci de s’ouvrir, n’oppose aucune résistance, lorsque mon compagnon d’aventure tire dessus pour accéder à l’intérieur. Un long grincement de charnières retentit, tandis que l’antre nous dévoile ses secrets.

Une trentaine de brebis apeurées par notre présence se tasse au fond de leur enclot, nerveusement regroupées en masse et bêlant à en perdre haleine. Certains signes d’intimidation se distinguent par de rapides coups de cornes dans le vide, avant que la chèvre téméraire ne se fonde à nouveau dans la masse agitée. Leurs petites cloches dorée secouées à tout va ne cessent de déverser un tintamarre assourdissant, percutant nos tympans sans répit.

Vite, referme la porte derrière toi, enlève tes raquettes et viens m’aider à en attraper une, me lance François, escaladant les barrières de bois formant l’enclot, après s’être déchaussé. Trouves-nous quelque chose de tranchant pour pouvoir la neutraliser rapidement, me demande-t-il encore.

Une fois l’entrée à nouveau refermée, me dirigeant vers mon collègue ; alors que ce dernier se rapproche lentement des bêtes, bras écartés afin de bloquer leur fuite, dos courbé en avant, prêt à bondir sur sa proie, le regard concentré ; je découvre une lame de rechange pour une scie à bois, suspendue par un clou rouillé, contre une des poutres soutenant les fondations de l’édifice.

Je m’en empare et escalade à mon tour la couche de trois rondins de bois servant à délimiter le parc à animaux et, saisissant chaque extrémité de la lame dentelée dans mes mains, viens me placer à la même hauteur que mon acolyte.

Nous effectuons tous deux un dernier pas en avant, après avoir communément choisit une victime paraissant plus effrayée que ces congénères, misant sur le fait que sa terreur la poussera à la faute, la guidant directement dans les mailles acérées de nos filets.

Un silence complet se fait dans le camp adverse et, tout à coup, la meute s’élance en avant, passant, dans un mouvement de panique général, de chaque côté de nous, sautant, se cabrant, bondissant ou rampant pour ne pas que nous ne puissions les attraper.

Cependant, nous n’avons que faire de la masse et nous concentrons sur notre cible, ne la perdant à aucun moment de vue, suivant le moindre de ses mouvement avec la plus grande attention.

Mes mains se resserrent sur les embouts de la lame, marquant la peau de mes paumes de la forme allongée et fine du métal tranchant. Toute mon attention est focalisée sur la bête terrifiée, je ne ressens même pas le fer qui me cisaille la chaire, tant je me crispe dessus.

L’animal hésite un instant, laissant ses semblables nous éviter et se lance dans les dernières, ne se doutant pas encore de ce qui l’attend, tentant juste de fuir, suivant le troupeau aveuglément.

Lorsque la chèvre tente sa chance en voulant passer sur la gauche de mon ami d’aventure, ce dernier a le réflexe de se décaler d’un pas sur ce côté, la forçant à dévier sa trajectoire, tentant une brèche entre nous.

Tel un prédateur, mon regard se focalise sur elle, tandis que mes bras se soulèvent et viennent se placer par-dessus mon épaule droite, à l’image d’un batteur de baseball s’apprêtant à frapper la balle de toutes ses forces.

Alors que la poussière du passage mouvementé des premières brebis commence à s’élever dans les airs et remplir la pièce peu à peu, troublant notre champ de vision comme une couche subite de brouillard, la lame de la scie que je sers entre mes poings fermés, s’abat, sifflant dans le vide.

Une seconde de confusion s’ensuit, le nuage de poussière s’étant épaissit et s’étant répandu sur plus de deux mètres de hauteur, nous englobant. Je n’ai plus rien dans les mains, la lame ne s’y trouve plus, malgré le fait que je ne l’ai pas sentie m’échapper. Le vacarme du à la panique retombe et seules quelques clochettes tintent encore.

Lorsque la silhouette de François réapparaît à côté de moi, je crois distinguer sur son visage et son torse, des éclaboussures de sang. Il semble tout aussi désappointé que moi sur le moment, ne sachant pas ce qui s’est produit.

Un son étrange sort du tumulte général, comme une sorte de grincement ou de sifflement. Le bruit altéré par les sabots du troupeau qui recommencent à s’affoler, semble venir de quelque chose se trouvant pratiquement à nos pieds, entre nous et la meute apeurée. Quelque chose remue spasmodiquement dans la paille, sur le sol.

Il nous faut attendre encore quatre à cinq longues secondes avant que la poussière en suspend ne finisse par se dégager et nous laisser découvrir l’origine de ces bruits. Devant nous, à deux mètres, se trouve le corps secoué de contractions de notre proie, la carotide sectionnée, la chaire béante, sciée par les dents affûtées de la lame. La longue tige de métal utilisée comme arme est encore plantée en travers de la gorge ensanglantée de l’animal. La respiration de ce dernier se fait de plus en plus hésitante, noyée dans le liquide rouge qui est expulsé par son artère et qui se répand sur le sol, absorbé par la paille. L’animal tente une dernière fois de se relever avant de se laisser choir, sans vie, abandonnant toute lutte.

Vite, sortons la de l’enclos, me dis mon acolyte, s’emparant de ses pattes avant et commençant à la tirer sur le côté, accumulant la paille odorante et compacte, sous le corps encore chaud de l’animal. Une large traînée de sang s’étire désormais sur le sol derrière la brebis inanimée.

Mais, alors que je m’apprête à me pencher pour attraper les pattes arrière de la bête, un violent claquement survient en direction de l’entrée de la grange, précédent un flot de lumière aveuglant. La porte vient de s’ouvrir avec force et fracas, vibrant encore sous le choc de sa rencontre percutante avec le mur, revenant désormais lentement en arrière avant de s’arrêter. De la poussière s’est envolée sous le souffle de la porte battante, remplissant le rayon de clarté qui pénètre dans le bâtiment sombre, le grisant légèrement. Les contours d’une silhouette imposante et immobile, se figent dans le cadre lumineux de l’entrée. Mon cœur se contracte et mes yeux écarquillés se fixent sur l’inquiétante présence subite, le souffle coupé, attendant, la bouche ouverte béatement, que quelque chose se passe.

Tandis que je me redresse lentement, n’osant quitter l’individu du regard, évitant tout geste brusque, la mâchoire toujours pendante, François tente de se feindre dans le décor, comptant sur le manque de clarté qui règne dans la grange pour être passé inaperçu jusqu’ici. Il se tient debout, droit, comme si une planche lui avait été glissée par le col dans son survêtement, lui maintenant le dos ainsi, essayant de rester dissimulé derrière une des épaisses poutres soutenant les fondations.

Faisant face à l’inconnu, sentant la peur monter le long de mes chevilles tremblantes, passant par mes jambes tendues et crispées, poursuivant par mon estomac qui s’acidifie instantanément et remontant jusqu’à mon torse, le contractant, je me raidis et effectue un pas en arrière.

Voyant l’étranger s’avancer pour pénétrer dans le bâtiment agricole, mon cœur se met à tambouriner et des gouttes de sueur froide commencent à humidifier mes aisselles, ainsi que mon dos. Mes dents se frottent les unes aux autres, émettant un grincement de nervosité ; je suis pétrifié de peur. L’homme continue d’avancer en ma direction.

Le canon rutilant d’un fusil à double tête dépasse tout à coup de la silhouette sombre, scintillant dans la pénombre et attirant de suite toute mon attention. J’effectue un autre pas en arrière, comme si l’infime distance nous séparant pouvait me préserver d’une décharge de grenaille. Par réflexe de survie, je commence à lever lentement les mains en l’air afin de les lui montrer. Du sang souille mes paumes et mes avant-bras, je m’en rends compte en jetant un bref coup d’œil rapide, alors que mes mains se trouvent à hauteur de mes yeux. Le corps de la chèvre gît sur le sol dans une marre de sang grandissante, au pied de l’enclot, à quelques pas seulement de l’intrus armé.

Qu’as-tu fait, hurle soudain l’inconnu, posant le regard à terre et découvrant l’animal, la gorge sectionnée de part en part, sauvagement déchiquetée. Qu’as-tu fait, répète-t-il, abaissant son fusil et le pointant sur moi.

Son accent prononcé et sa façon de se mouvoir me laisse deviner qu’il s’agit du berger en charge de l’étable et que, de ce fait, la chèvre sacrifiée par nos soins, lui appartient. Ne s’agissant pas d’un milicien, j’ai peut-être ma chance, me dis-je, prenant une profonde inspiration pour tenter de me calmer et de lui expliquer notre présence.

Mais, au moment où je commence à trouver la force de passer outre la peur qui me paralyse, je distingue François, toujours accolé à la poutre, ne s’étant apparemment pas encore fait remarqué, me faisant de discrets petits gestes, me demandant de ne pas le citer. Je comprends de suite sa stratégie et, estimant que la discrétion prévaut dans ce genre de situation, me replie sur ses conseils et m’abstient d’énumérer sa présence dans mon récit.

Cependant, le berger ne semble que peut attendrit par mon histoire et, certainement lassé de m’entendre, me coupe la parole au bout de quelques minutes, m’ordonnant de me taire instamment, feintant un mouvement de charge sur son arme. Ta gueule, me lance-t-il, d’un ton agressif et intimidant, tout en s’avançant pour s’approcher à moins de deux mètres de moi, enjambant à son tour les barrières de bois formant l’enclos.

Je me fous de savoir ce qui t’amène ici et d’où tu viens, me crie-t-il dessus, devenant de plus en plus nerveux et agressif. Tu as tué une de mes bêtes, ajoute-t-il amenant le viseur de son fusil à son œil, se mettant en joue. Puis, après avoir détournée une seconde la tête, gardant son arme à l’épaule, se raclant la gorge pour en sortir un gros glaire brunâtre qu’il recrache à ses pieds, reprend position et poursuit en m’insultant à deux reprises.

La haine qui se dégage de cet individu est incontrôlable et je me rends compte à cet instant que je ne parviendrai jamais à le raisonner pour nous laisser partir. Je tente alors par tous les moyens de lui faire abaisser son arme, usant de stratèges divers, mais rien n’y fait.

Son visage, déformé par la colère et rougit par la pression qu’il s’inflige, témoigne de son instabilité. Ses yeux sont injectés de sang, ses mains tremblent presque autant que les miennes, il transpire beaucoup et de la bave coule de plus en plus de sa bouche, créant de longs fils transparents et visqueux qui pendent et gouttent dans le vide. Ses phrases sont accompagnées de postillons et sa main droite, qui quitte à intervalles réguliers la gâchette du fusil pour éponger du revers le filet humide qui coule de ses lèvres, est souillée de morve et de salive.

L’embout froid du métal de son canon touche désormais ma joue droite, me forçant à tourner la tête sur le côté gauche. Je tente de reculer pour me dégager de cette emprise, mais au troisième pas à reculons que je tente de faire, je sens déjà la barrière indiquant la fin de l’enclot me toucher le fessier. J’essaie de me cabrer en arrière, par-dessus les rondins de bois contre lesquels je m’appuie, mais le berger continue d’appuyer son fusil sur mon visage.

Alors que j’entame une pensée pour ma famille, cherchant un peu de courage pour faire face à cette situation, tenu en respect par un fou furieux, celui-ci m’annonce me réserver le même sort qu’à mes amis, venus ici la semaine dernière.

Surpris, je lui demande, posant ma main droite sur l’embout du fusil pour le dévier avec délicatesse de mon visage, pourquoi il me dit cela et qui sont ces prétendus amis. Je précise ma question en lui demandant de me décrire leurs tenues vestimentaires. Il me répond ne plus s’en souvenir, ayant utilisé leurs habits afin de faire démarrer le feu qui a servit à bouillir l’eau du pot-au-feu dans lequel il a plongé les corps, avant de s’en délecter durant la semaine. Un sourire étrangement sadique s’affiche à ce moment sur son visage, entre un rictus de plaisir et une grimace de rancœur, laissant apparaître la couleur jaunâtre de ses dents, tandis que dans ses yeux s’allume la flamme incendiaire de la folie. Sa respiration est bruyante et rapide, frôlant l’hyperventilation et son pouls emballé se remarque sur l’artère qui longe sa gorge aux muscles tendus.

L’écume qui lui coule de la bouche semble à nouveau le déranger et, plaçant à nouveau le canon de son arme contre moi, le calant entre mon buste et ma gorge nouée, il lâche un instant la crosse, maintenant de son autre main le fusil, pour se passer le poignet devant la bouche et balayer du revers de son bras le surplus de bave.

C’est ce moment précis que François choisi pour bondir hors de sa cachette et assainir un violent coup à l’aide d’une pèle à crottin, qui était appuyée contre la poutre qui le camouflait, sur la partie latérale droite du visage du visiteur, lui fendant une partie du crâne et pulvérisant sa mâchoire dans un craquement métallique et creux. L’homme effectue deux pas sur le côté, projeté par la force du coup et, déséquilibré, sous le choc, finit par s’effondrer sur le sol de toute sa masse. Sa tête, commençant à saigner fortement sur divers endroits, rebondit plusieurs fois avant de se stabiliser à terre. Des dents se trouvent éparpillées sur le sol, éjectée par le passage du replat servant à creuser la terre.

Le fusil, en tombant, crosse la première, à quelques mètres de l’individu, laisse partir un coup de feu qui raisonne dans la grange, effrayant les animaux déjà apeurés, faisant retomber un lourd silence juste après. Les projectiles ont étés se loger quelque part dans un ballot de paille entassé dans le fond de la grange.

Viens, me crie mon ami, se saisissant de l’arme déchargée et la lançant par-dessus un vieux tracteur, à travers le bâtiment, pour nous laisser le temps de fuir. Partons vite, il devrait s’en remettre et je préfère ne plus être là quand cela arrivera, me lance-t-il, voyant que je reste médusé et sans réaction, le regard posé sur le corps inconscient de l’intrus. Allez, bouges-toi, réagis, insiste-t-il, revenant vers moi et me donnant un tape contre l’épaule pour provoquer une réaction.

Et la chèvre, dis-je, sans me rendre compte réellement de ma question, comme hypnotisé par le sang se répandant à mes pieds et commençant à contourner la semelle de ma chaussure.

On s’en fout de la chèvre, on mangera plus tard, s’énerve alors mon compagnon, se mettant à jurer, saisissant fermement mon bras et me tirant en avant. Allez, on y va, insiste-t-il une dernière fois avant d’ouvrir la marche et de franchir la barrière de l’enclot.

Je me retourne une dernière fois pour voir l’homme allongé sur le sol, le regardant se réveiller gentiment, portant ses mains à son visage pour palier à la douleur. Un grognement continu, proche de la lamentation sort de sa bouche, entrecoupé par les flots de salive et de sang qu’il tente de recracher avec peine, s’étouffant presque. Une de ses jambes est prise de spasmes rapides et aléatoires, tandis que sont autre jambe demeure immobile. Il n’a pas encore repris tout ses esprits et ne réalise pas encore l’ampleur de dégâts qui lui ont été infligés.

Je me retourne et passe par-dessus la barrière, pour rejoindre mon collègue et quitter cet endroit devenu trop dangereux, après avoir rechaussé mes raquettes. François m’attend sur le pas de la porte, surveillant du coin de l’œil notre agresseur qui découvre progressivement ses blessures.

Ses gémissements se muent progressivement en hurlement de douleur, s’apprêtant à passer au stade de rage incontrôlable. Le misérable se trémousse désormais sur le sol poussiéreux de l’enclot, se tortillant sur lui-même, pris entre une crise d’hystérie et une souffrance extrême, le poussant de plus en plus au bord de la démence. Retirant ses mains de son visage et plongeant son regard dessus, l’individu se met à hurler, frappant des pieds le sol, en découvrant le sang qui se répand. Puis, abaissant les yeux, essayant de se calmer, vient toucher du bout de ses doigts, l’avant de sa mâchoire, si douloureuse et prend conscience des multiples fractures dont il souffre, ainsi que du trou béant entre ses dents, par où coule le chaud liquide rouge et filandreux qu’il ne cesse de recracher.

Je finis par franchir la porte d’entrée, laissant notre assaillant derrière nous, m’empressant de rejoindre François, avant que celui-ci ne décide de poursuivre sa route sans moi. Mon estomac crie toujours famine, pourtant, mon impression de faim s’est estompée, laissant place à une sorte d’état nauséeux dont une migraine serait en train de prendre les rênes. Derrière moi, de l’autre côté de la porte qui se referme sur mon passage, raisonnent les cris de détresse de notre assaillant.

Viens, nous ne pouvons rien pour lui, me dit mon acolyte, insistant une fois de plus pour que je le suive. S’il nous rattrape, on est mort, tu le sais, me confie-t-il sur un ton des plus sérieux, me regardant droit dans les yeux. Arrête de vouloir le prendre en pitié, tu as vu ce qu’il s’apprêtait à te faire, ne tombe pas dans ce piège, poursuit-il, me secouant légèrement avec sa main droite. Allez, suis-moi, m’ordonne-t-il, me tournant le dos et commençant à marcher en direction du Sud-ouest, empruntant un sentier qui monte en pente douce.

Un pont enneigé, à une dizaine de minutes du groupement de chalets que nous laissons derrière nous, nous permet de passer par-dessus les flots déchaînés d’un des cours d’eau rejoignant la Dranse et s’écoulant du sommet de la Pointe de Drone.

Après une longue traversée ascendante longeant le pied du col des Chevaux, culminant à 2754 mètres de hauteur, nous parvenons à la Combe de la Drone. Il s’agît d’un passage abrupt permettant de gravir la paroi de la montagne dans une sorte de couloir très raide et enneigé. Ce genre de couloir est fréquemment balayé par de puissantes avalanches qui dévastent tout sur leur passage. La pente vertigineuse est impressionnante et l’idée de devoir s’y aventurer ne m’enchante guère plus que mon ami, sans parler du fait que nous n’avons plus de matériel pour nous encorder avec nous.

François se lance en premier, ouvrant la marche, avançant à petits pas, suivant un rythme lent et sécurisant chacun de ses pas. Je le suis à moins de deux mètres derrière, fixant son dos, afin de ne pas penser à l’effort qu’il faut déployer pour le suivre. Nos muscles de jambes tirent, contractés par la difficulté du terrain accidenté. De petites plaques de neige se détachent sous nos raquettes, dévalent la forte pente, entraînant d’autres morceaux de neige sur leur passage.

L’ascension nous prend plus d’une heure et demie, durant laquelle nous n’échangeons pas un seul mot. Les versant montagneux qui nous accompagnent de chaque côté laissent apercevoir des signes d’éboulements, parmi lesquels de gros morceaux de roche apparaissent, émergeant de la masse neigeuse. Notre périple est accompagné du ballet aérien de quelques choucas surveillant notre progression. Plus nous montons et plus l’air se fait de plus en plus difficile à inspirer, en fonction du manque d’oxygène et de la différence de pression.

Parvenus au sommet du col des Chevaux, essoufflés et les jambes en compotes, nous profitons de la vue exceptionnelle pour nous octroyer quelques minutes de pause bien méritées. En bas, dans le vallon, à la hauteur de la seconde bouche d’aération du tunnel du Grand-Saint-Bernard qui relie la Suisse et l’Italie à travers les montagnes, nous pouvons admirer un immense champignon de pierre, longeant la route qui mène à l’hospice du Grand-Saint-Bernard et, servant à offrir un abri aux voyageurs de passage. Face à nous, se trouve un panorama superbe donnant sur le Mont Tellier, pointant le ciel de sa crête, tandis que derrière nous se dresse majestueusement le Mont Blanc, s’imposant sur le reste du relief par sa hauteur phénoménale; son glacier, aux reflets bleutés, semblant s’avancer sans fin.

La gorge séchée par l’air glacial qui souffle à cette altitude, assoiffé, je me penche en avant et ramasse une poignée de neige froide, avant de la porter à ma bouche. Ma langue s’engourdit au contact des cristaux de glaces et mes nerfs diffusent dans mes dents une fine douleur extrêmement aiguë et des plus désagréable. Je me dépêche de faire fondre la masse gelée avec ma salive et avale le liquide ainsi obtenu, le sentant descendre et se répandre lentement dans ma gorge, puis dans mon ventre.

Après une à deux minutes à rêvasser les yeux dans le vide, je réitère mon geste précédent et me rempli à nouveau la bouche de neige. Mon estomac est au bord de la crise, criant famine depuis des heures déjà ; j’espère que ces quelques morses sans consistance sauront me faire patienter, me dis-je soucieux et doutant de mes aptitudes de survie, n’ayant pas beaucoup de réserve de graisse en stock.

Bien, me dit mon compagnon d’aventure, me tapant dans le dos, comme pour me redonner courage. Allons-y, ne traînons pas, la journée est déjà bien entamée et le soleil ne tardera pas à se coucher, s’exclame-t-il, reprenant la marche. Nous ne devons vraiment plus être très loin, ajoute-t-il, levant son bras droit et me faisant signe avec ce dernier de le suivre.

Nous longeons en premier la crête de la montagne sur quelques centaines de mètres, avant de nous attaquer à une partie nettement plus périlleuse et d’autant plus impressionnante. Il nous faut descendre une forte pente, dont le vague replat servant de sentier n’est guère plus large que nécessaire, ne laissant pas la possibilité de croiser avec quelqu’un d’autre et dont la face de la montagne empiète par endroits, forçant le promeneur à se pencher dans le vide pour passer en se collant à la paroi rocheuse.

La couche de neige est un peu moins épaisse, par miracle, sur cette portion du tracé, ce versant étant spécialement balayé par de fortes rafales de vent, comparé aux autres. Toutefois, l’épaisse pellicule qui recouvre le sol et qui s’est ramollie tout au long de la journée, ne nous facilite pas la tâche. Nos raquettes glissent sur les parties les plus tassées et collent sur les points les plus mous, nous déséquilibrant à chaque pas. Le vide abyssal qui plonge pratiquement verticalement à nos pieds, capte toute notre attention et notre respect et, c’est avec un maximum de prudence que nous tentons de rejoindre la Combe des Morts, qui débute un peu plus loin, en contrebas, sur une partie moins abrupte du versant.

Mais, alors que nous continuons d’évoluer avec prudence et à faible allure, un morceau de glace se détache de sous la raquette de François et vient heurter le sol enneigé. Attirant un bout de plaque de neige, se séparant par la suite rapidement en quatre morceaux distincts, le bloc tombe dans le précipice, roulant et rebondissant sur le dévers de la paroi. Je le regarde disparaître au loin, des centaines de mètres plus bas. Un frisson me parcours en voyant cela, m’imaginant l’espace d’une seconde à la place de ce bout de glace, me fracassant contre les rochers dépassant du manteau blanc, attiré par le vide sans fin.

Je finis par fermer les yeux, le temps d’une bonne inspiration et, après être revenu du pays des songes, me décide à bouger de là, pour rejoindre mon collègue, qui lui, parvient lentement à la partie moins étroite et formant une sorte de faux replat.

Devant nous, la montée abrupte du couloir des Morts, se faufilant entre deux pants de montagne, s’étend. Au loin, se dessinent les contours encore incertains de l’hospice du Grand-Saint-Bernard, au pied d’un petit lac en grande partie gelé. D’immenses plaques flottantes semblent recouvrir ce dernier, dessinant leurs inquiétantes fissures au fil de leur dérive.

La Combe des Morts, silencieuse et vierge de toute trace de vie, s’impose à nos regards, traçant entre nous et notre point de destination final, une nouvelle épreuve physique et morale à surmonter.

La montée sous nos raquettes, prend l’aspect d’un supplice, la fatigue et la faim rendant nos enjambées hésitantes et peu sures. La monotonie de nos mouvements à laissé place à un enchaînement machinal de réactions, guidant notre marche. Notre rythme a encore baissé et les mètres tardent à défiler derrière nous. Les arbres qui nous escortent tout au long de cette ascension paraissent ne pas suivre les lois de la physique et semblent se déplacer en même temps que nous.

L’énergie à déployer pour rester debout sur la couche instable de neige et colossale et il nous devient pratiquement impossible de poursuivre l’effort, puisant dans nos dernières ressources. Le but se rapproche avec retenue, toutefois, suffisamment pour nous redonner le peu de courage nécessaire à l’acheminement de notre périple. Nous tentons de lutter contre nos propres limites, les repoussant sans cesse, jouant de nos douleurs musculaires pour tenter de nous convaincre de ne pas abandonner, ne voulant pas accepter l’idée d’avoir fait tout cela pour rien.

Glissant, nous rattrapant tant bien que mal, tombant parfois, nous poursuivons notre parcours, à la recherche de réponse, taquinant notre destin jusqu’à en changer ses écrits immuables.

Alors que le jour commence à s’affaiblir et que le soleil disparaît rapidement derrière la chaîne de montagne qui s’étend derrière nous, nous parvenons enfin au sommet de notre dernière ligne droite et, découvrons à chaque enjambée, un peu plus des bâtiments d’accueil qui font la renommée de cet endroit.

Il s’agit de grosses maisons massives en pierre, aux façades parsemées de fenêtres soigneusement alignées, jointes entre elles par une passerelle couverte. Les deux bâtisses n’ont pas la même architecture et ne datent certainement pas de la même époque, bien qu’affichant toutes deux les traces irrémédiables des années écoulées. Les demeures, prises entre les sommets montagneux qui s’élèvent tout autour et le lac gelé, confèrent à ce vaste paysage, un côté dépaysant et à la limite du surnaturel. Bien que non croyant, je dois reconnaître qu’il me semble ressentir une présence divine surveillant ces lieux et les voyageurs qui en foulent le sol en quête d’aventure ou de commerce.

Pendant qu’au loin raisonnent les craquements dissonants de la glace se brisant sur la surface de l’eau du lac, chahutée par le vent qui se lève peu à peu et se renforce à chaque minute, nous tentons de nous dissimuler derrière un monticule de neige afin d’élaborer une stratégie d’approche.

Regardes, dis-je soudain à mon ami, pointant les deux cheminées surplombant un des bâtiments. Il y a de la fumée qui en sort, continue-je, d’un ton surpris et inquiet. Que faisons-nous, le questionne-je.

Nous n’avons pas trop le choix, me répond François, utilisant des consonances défaitistes, s’empressant d’ajouter comme quoi il serait impensable de passer la nuit à l’extérieur. Peu importe de qui il s’agit, reprend-t-il d’une voix plus ferme, nous ne survivrons jamais par ces conditions si nous ne nous mettons pas au chaud pour la nuit, à l’abri des. L’hospice à l’air amplement spacieux et vaste pour que nous puissions nous y introduire sans être vu, poursuit-il. Il nous suffit de définir les endroits inutilisés par les hôtes déjà présents et nous y cacher, le temps de trouver les réponses que nous sommes venus chercher, dit-il par la suite, regardant sur sa gauche, puis sur sa droite, afin de vérifier que personne ne nous ait repérés jusqu’ici. La luminosité diminue et, si tu as regardé attentivement les maisons, tu as du constater que depuis ces cinq dernières minutes, l’ombre projetée de la montagne s’est étendue par dessus et va bientôt plonger toute cette partie dans la pénombre, me surprend-t-il à m’expliquer.

En effet, ce petit détail ne m’a pas particulièrement frappé, je n’y avais tout simplement pas pensé, lui avoue-je, un peu embarrassé par mon manque de perspicacité. Qu’il en soit ainsi, reprends-je avec panache, attendons quelques minutes de plus ici et nous pourrons ensuite nous faufiler là où la fumée ne sort pas de la cheminée, dans le bâtiment d’à côté.

Non, me coupe-t-il, nous irons dans le bâtiment principal. Si une section de milice arrive, il leur faudra des lits pour dormir, me confie-t-il, laissant sa voix un temps en suspend et poursuivant en m’expliquant que ces derniers, pour ne pas se séparer, risqueraient de prendre possession des locaux du second bâtiment. De ce fait, conclut-il, nous pouvons espérer que les personnes dans le premier bâtiment ont déjà pris leurs quartiers et que les chambres restantes ne suffisent certainement pas à un nouveau déploiement de troupes ; c’est pour cette raison qu’il nous faut aller là. Par ailleurs, au moins là, ils ne nous chercherons pas, ajoute-t-il, ricanant à sa propre déduction.

Je dois avouer que sa logique me semble un peu tirée par les cheveux, mais je préfère m’en remettre à son choix que de tenter de le raisonner, n’ayant plus le courage de me battre et sachant pertinemment que nous ne pourrons rien faire en cas de conflit avec une milice au complet. Finissant par acquiescer à sa proposition, je continue de regarder silencieux les immeubles qui nous font face.

Après un court temps de silence, je finis par m’adresser à mon coéquipier, en lui signalant un aspect étrange qui me saute à l’instant aux yeux ; aucune lumière n’est allumée dans le foyer pour gens de passage.

Restons encore un peu ici, me dit-il d’un air concentré, fixant la porte d’entrée de la bâtisse. Tentons d’en apprendre un peu plus sur leurs allées et venues et leur tour de garde. Il doit forcément y avoir des sentinelles qui patrouillent autour des immeubles ou des gardes postés ça et là, me confie-t-il.

J’ai froid et faim, lui réponds-je en bougonnant. Mais soit, attendons encore un peu, continue-je, démotivé et exténué.

Au bout d’une longue vingtaine de minutes, sans que personne ne passe dans notre champ de vision et, voyant que je n’en peux plus, ne parvenant pas à me réchauffer, François me demande de rester l’attendre ici, ainsi dissimulé derrière notre monticule de neige. Il me rassure en me disant ne pas en avoir pour long et me demande de rester attentif et de couvrir ses arrières, de manière à pouvoir le prévenir si une patrouille apparaît au coin du bâtiment ; chose que j’acquiesce.

Mon compagnon d’aventure pose alors sa main gauche sur une portion du surplus de neige qui nous sert de protection et, après avoir enjambé ce dernier, replié sur lui-même, court à petits pas rapides vers le haut mure de béton façonnant l’avant de la demeure d’accueil.

Parvenus contre la façade, se collant contre jusqu’à en être plaqué, il se rapproche lentement de la porte principale et, une fois à sa hauteur, se penche en avant afin de tenter de regarder à travers la petite vitre fumée, de forme carrée. Le manque de lumière à l’intérieur de l’immeuble ne permet pas de distinguer quoi que se soit à travers la petite vitre et des barreaux verticaux en métal torsadé placés devant, l’empêchent de coller ses mains contre le verre et y glisser son visage.

François se retourne alors vers moi, me faisant un geste en haussant les épaules et en surélevant ses paumes de mains à hauteur de ses hanches, résumant la complexité de la situation. Désabusé par l’inconnue qui subsiste derrière la porte, ne sachant pas comment réagir, il reste un moment coi. Pour ma part, je ne préfère pas lui faire de signe, craignant de l’effrayer, étant censé lui donner un signal d’alarme en cas de venue d’un garde.

Trois minutes d’hésitation plus tard, dont les deux dernières avec la main droite sur la poignée de porte, mon ami se décide finalement à appuyer doucement dessus, prenant son temps pour ne pas faire de bruit et s’apprêtant à ouvrir discrètement. Le fer arrondi de la poignée se met à bouger sous l’impulsion de ses doigts, crissant légèrement et laissant s’envoler un bruit de ressort se relâchant, une fois entièrement inclinée. La haute porte de bois se dégage de son cadre et commence à pivoter sur son axe, émettant quelques grincements, forçant à chaque fois mon collègue de retenir son mouvement pour ne pas laisser le bruit s’amplifier.

La tension devient peu à peu palpable, au fur et à mesure que François s’active à découvrir le hall d’entrée du bâtiment.

Il glisse ensuite sa tête dans l’espace grandissant qui s’ouvre devant lui et, après une courte durée de sécurité à attendre, maintenant la porte ouverte, me fait signe de le rejoindre, précisant d’un geste lent, de haut en bas, du plat de la main, de ne pas me stresser et de ne pas faire de vacarme.

Je me redresse et, passant par-dessus el talus de neige, me dépêche de le rejoindre, l’estomac noué par l’adrénaline qui commence à s’écouler en moi comme un poison dans mes veines. Mon cœur s’emballe rapidement et une pression s’effectue sur mes poumons, rendant ma respiration plus courte et plus nerveuse.

Enlève tes raquettes, vite, me dis mon compagnon, s’attelant déjà au retrait des siennes, tirant sur les sangles de fixation pour les désamorcer et libérer ses pieds de la surface plane de bois.

Une fois nos pieds libérés de leurs entraves, les jambes allégées, profitant de l’avant-toit pour retrouver enfin une étroite couche de sol ferme et quasi sans la moindre trace de neige, ne nous enfonçons plus, nous nous apprêtons à franchir la porte.

Tu es prêt, me questionne mon partenaire d’infortune, d’une voix anxieuse, malgré ses efforts pour tenter de le cacher. Une fois dedans, ne fais plus de bruit et ne parles plus, cela risque de raisonner, me conseille-t-il inquiet.

Allons-y, lui réponds-je, un tremblement nerveux dans la voix, malgré mon chuchotement. Je te laisse passer devant, lui dis-je encore, lui faisant un semblant de sourire, tendant le bras respectueusement pour lui indiquer le chemin à emprunter.

François pousse alors la grosse porte devant nous et, d’un pas peu sure, pénètre la pénombre du couloir, glissant sa main contre le mure profilé qui se perd dans l’obscurité. Il n’y a aucun bruit dans l’immense maison de pierre et un froid quasi similaire à celui sévissant à l’extérieur y règne. Seule une odeur d’humidité mélangée au fumet du bois qui se consume dans une cheminée nous parvient, confirmant ce que nous avions vu depuis dehors. Un léger courant d’air glacial parcours le long couloir au carrelage terne et rendu rêche par le défilement incessant de voyageurs, remontant jusqu’à hauteur de nos genoux.

Nous passons une première série de vastes pièces, à peine illuminées par la lumière du jour qui s’achève, devant certainement servir de réfectoire commun aux nombreux hôtes de passage. Nous ne nous attardons pas et poursuivons notre avancée, à la recherche d’un escalier pouvant nous conduire au dernier étage.

D’autres pièces défilent, se faisant face de chaque côtés du long couloir, pour la plupart, ayant une porte verrouillée comme unique invitation et pour les autres, un ameublement et une décoration similaire, rustique et humble, ne contenant que, pour unique agrémentation, une représentation de Saint-Bernard d’Aoste, archidiacre et fondateur de l’hospice et, d’une petite croix de bois, accrochée au-dessus du lit. Il n’y a pas de toilette particulière et pas de lavabo, le tout devant se trouver à l’étage et étant commun à tous les hôtes. Des rideaux ternes et sans motifs pendent devant une petite fenêtre carrée, attaqués par l’usure et décolorés par les rayons du soleil.

Après avoir passé une bonne série de clones de la première chambre, nous dépassons ensuite une porte menant à une salle où se côtoient une dizaine d’urinoirs alignés, suivit d’une demi-douzaine de toilettes, séparées par des palissades orange. Presque autant de lavabo font face aux cabines, surmontés pour chacun d’eux d’un petit miroir rectangulaire. Un linge est suspendu sur la gauche de chaque cuvette de rinçage. La porte d’en face, elle, conduit à une salle d’eau, agrémentée d’une quinzaine de douches, séparées par une cloison de béton, recouverte de catelles blanches. Devant nous se superposent les premières marches d’un escalier de pierre, large comme le couloir que nous venons de traverser et, conduisant d’étage en étages.

Je dépose ma main droite sur le bois polis de la rambarde circulaire qui accompagne l’ascension menant au 1er et entame la montée de ce dernier. François, qui me précède, avance lentement, prenant soin de déposer délicatement le talon, avant de faire rouler le pied en avant, afin de ne pas faire raisonner ses pas dans le vaste complexe à l’écho digne des plus hautes cathédrales. Les yeux levés en direction de l’étage supérieur, nous évoluons patiemment, nous interrogeant sur le fait de n’avoir encore aperçu personne.

L’escalier dessine un replat de transition, nous permettant de pivoter sur nous-mêmes et d’emprunter la suite de ce dernier, celui-ci étant en deux étapes.

Parvenus au premier, nous découvrons un nouveau long couloir, tout aussi peu illuminé que le précédent, uniquement éclairé par une simple fenêtre, à l’autre bout. Une rangée de spots éclairant se trouve au plafond, mais ils ne sont pas actifs. Quelques-unes des portes que nous pouvons distinguer depuis notre emplacement sont ouvertes, mais la majorité d’entres-elles sont restées fermées. Il semble faire un tout petit peu plus frais qu’au rez-de-chaussée, mais la nuance est à peine perceptible et je ne sais dire si cela est réel ou s’il s’agit simplement d’une erreur de jugement du à la fatigue.

Les marches du second escalier conduisant au deuxième étage, commencent à défiler sous nos enjambées. Je ne ressens plus mes muscles et suis machinalement mon acolyte, recommençant à nouveau à fixer l’étage supérieur.

L’étage sur lequel nous arrivons est la copie conforme de celui le précédent, autant de portes et toujours cette même obscurité, tant intrigante, qu’angoissante. Toutefois, une petite différence est relevée par mon ami, découlant d’une légère odeur amère, ressemblant à celle d’une chambre dont les fenêtres n’ont pas été ouvertes depuis plusieurs semaines.

Pas de quoi s’affoler, me dit mon collègue de quête, reprenant le cours de ses marches, tentant d’accéder à l’avant-dernier niveau de l’immeuble, le troisième.

Mais une fois lancé dans cette nouvelle partie de l’escalier, après avoir franchis les vingt marches de départ, à quelques mètres à peine du replat de transition, ce dernier s’arrête net, se retourne par-dessus son épaule et, tout en me faisant signe de le rejoindre à sa hauteur, plie ses genoux pour s’abaisser sensiblement, afin de regarder le sombre couloirs que nous venons de dépasser.

Vite, ne restons pas là, me chuchote-t-il, recommençant à avancer, accélérant la cadence, se saisissant à son tour de la rambarde pour guider ses pas. Quelque chose ne va pas, me confie-t-il, tandis que nous continuons de gravir les marches. Cette odeur, poursuit-il, laissant un temps d’attente se glisser à la suite de ces mots. Cette odeur, reprend-t-il, doit à tous les coups provenir d’une chambre qui vient d’être ouverte.

Un nouveau silence interrompe les dernières constatations de mon compagnon d’aventure, pesant et oppressant.

Il y a quelqu’un, conclut-il soudainement d’un ton fataliste, confirmant ainsi les paroles que je redoutais d’entendre depuis notre arrivée. Suis-moi, sans faire de bruit et baisses toi, m’ordonne-t-il à mi-voix, se baissant à son tour pour se cacher derrière le mur de sécurité qui longe les marches d’escalier.

Rapidement, nous rallions l’avant dernier étage et décidons d’attaquer directement la suite des escaliers, afin de nous rendre au quatrième étage, point culminant de la partie habitable de l’immeuble, avant les combles.

Tandis que nous nous approchons de notre but, un bruit vient nous figer dans notre course, comme celui que fait une table que l’on tire sur le sol, mélangeant un bourdonnement sourd et tambourinant avec un long grincement évolutif. Cette fois, me dis-je intérieurement, il n’y a plus aucun doute, quelqu’un se trouve bien dans cette maison d’hôtes en même temps que nous.

L’écho qui martèle et répète indéfiniment ce son inquiétant, tout en s’atténuant de plus en plus, absorbé par la pierre froide des murs, ne fait rien pour calmer l’angoisse qui nous envahit à l’écoute de ce tintamarre ; nous rappelant sans cesse les risques que nous prenons.

Tendant l’oreille, soigneusement accroupis derrière la partie de béton qui se dresse entre le vide et l’escalier pivotant, une main encore appuyée sur la rambarde de bois, retenant notre souffle, nous tentons tous deux de déceler, dans le silence qui retombe, un nouveau bruit.

Rien, hormis le vide inerte qui nous entoure et le souffle contrôlé de nos expirations. Une minute plus tard, finissent par surgir des bruits de pas, étouffés par la séparation d’une porte et, à nouveau plus rien.

Nous restons encore quelques minutes à écouter le néant, avant de nous redresser, sans pour autant dépasser notre position accroupie, pour poursuivre notre progression vers le haut.

La main gauche passant de marche en marche afin de guider nos pas ; l’autre, ayant lâché la rambarde, glisse désormais le long du mur, tandis que nos têtes sont tournée sur la droite, fixant la pierre blanche qui défile, se libérant parfois un bref instant de leur emprise pour pivoter et jeter un bref coup d’œil sur l’escalier et revenir hâtivement se figer sur la surface lisse et froide de pierre.

A notre arrivée au dernier niveau habitable, similaire aux précédents, à l’exception du fait que l’escalier s’arrête ici, François s’avance de quelques pas dans le couloir, s’arrête et soulève son index, qu’il vient délicatement placer devant ses lèvres, me demandant ainsi de ne plus faire de bruit.

Je m’arrête alors progressivement, ralentissant, puis me stoppant au bout de trois pas, parvenant presque jusqu’à sa hauteur. Intuitivement, je ressens le besoin de me retourner pour regarder par-dessus mon épaule, comme si quelqu’un se trouvait derrière moi en ce moment. Mais out ce que j’aperçois, c’est les premières marches de l’escalier qui redescend, inexorablement accompagné du mur sur lequel est fixée la rambarde de bois. Face à nous se dresse une barrière à barreaux, haute de plus d’un mètre cinquante, protégeant les hôtes d’une éventuelle chute.

Il s’agenouille très lentement, déposant ses phalanges tendues sur le sol pour éviter de perdre l’équilibre et basculer, puis, restant fidèle au rythme donné, se met à plat ventre et commence à ramper jusqu’au au pied de la barrière qui surplombe le vide.

Voyant que j’enclenche un mouvement similaire au sien pour le suivre, celui-ci s’arrête d’avancer en se tortillant et, adoptant une position fort inconfortable, se tord sur lui-même pour me faire signe de patienter où je me trouve.

Je me redresse alors entièrement, étant suffisamment en retrait de l’escalier pour ne pas pouvoir être vu depuis la surface de transition menant au dernière étage, mais assez près pour voir jusque là pour anticiper une éventuelle apparition de soldat.

François, arrivé au bord de la jetée, tente de guetter en contrebas s’attendant apparemment à ce que quelqu’un emprunte l’escalier pour passer à un autre étage. Il courbe le dos pour se surélever de quelques centimètres afin de modifier son angle vue, mais ne semble pas trouver son bonheur.

Les minutes passent et s’enchaînent, tandis que mon acolyte persiste à vouloir observer les niveaux inférieurs. Attendant patiemment et sans faire de bruit, je finis par lentement m’impatienter et commence à pivoter sur moi-même pour scruter les détails du long couloir qui s’étend dans mon dos.

Soudain, le bras droit de mon ami se lève, attirant mon attention, alors que ses yeux sont toujours plongés dans le vide. Puis, abaissant sa main, il commence à se reculer lentement, prenant toutes ses précautions pour ne pas heurter un des barreau de fer de la barrière, ou tout autre objet pouvant se trouver sur son passage. A peine en retrait, il pose son visage, profil contre terre et s’aplatit au maximum.

Voyant cela, je commence à reculer, effectuant chaque mouvement au ralenti, ne quittant pas la cage d’escalier des yeux, sentant la pression monter à toute allure, ainsi que le coup de fouet procuré par une dose massive d’adrénaline.

Des claquements de semelles de chaussures, frappant la pierre plane des marches d’escalier, se mettent à raisonner, se succédant rapidement. Pour l’instant, je n’arrive pas à savoir dans quelle direction la personne se déplace et, par mesure de précaution, me recule encore d’avantage, pour me dissimuler dans la pénombre qui s’étend au centre du long couloir.

Apparemment, l’individu encore non identifié s’éloigne de nous et de ce fait dévale les marches en trottant, plutôt que de les gravir. Le danger semble momentanément écarté, mais pour combien de temps ?

Le son du loquet d’une porte, s’apparentant fortement à celui de la porte d’entrée au rez-de-chaussée se fait entendre, cédant ensuite sa place à un puissant claquement, correspondant à la fermeture appuyée de la porte. L’inconnu à du passer à l’extérieur du bâtiment, une chance pour nous.

S’appuyant sur ses mains pour se redresser, François se relève et s’approche à pas feutrés vers moi, me touchant l’épaule en passant à mes côtés pour m’inviter à le suivre. Allons nous cacher dans une des chambres, me chuchote-t-il, se décalant sur sa droite en direction d’une porte restée entrouverte.

Attends, lui dis-je à voix basse, levant mon bras pour lui désigner une autre chambre aussi ouverte, mais de l’autre côté, sur notre gauche. Ta chambre donne sur la cour et fait face au second bâtiment, nous risquons d’être plus facilement vus si nous prenons celle-là, lui dis-je, hochant la tête pour désigner son choix.

Soit, me répond-t-il, lâchant la poignée de porte qu’il a déjà empoignée et me suivant dans l’autre pièce et refermant la porte derrière lui avec précaution.

Bien, s’exclame-t-il à mi-voix, en s’asseyant sur le rebord du lit, avant de se laisser basculer en arrière sur les draps recouvrant le matelas. Reposons-nous un moment ici, ajoute-t-il, nous ferons une expédition pour trouver de la nourriture en cours de nuit, lorsque tout le monde sera couché. En attendant, allons dormir, cela nous fera le plus grand bien, termine-t-il, en se retournant sur le côté, me montrant son dos.

Mais, ne crois-tu pas que c’est un peu imprudent de faire ainsi, lui demande-je. Et si un soldat viendrait à pénétrer dans cette chambre ou tout simplement, si l’un de nous, de par la fatigue accumulée, se met à ronfler, attirant ainsi de suite la garde, poursuis-je inquiet.

Ne t’en fais pas, me répond mon compagnon de route, sans s’affoler une demi seconde, se bougeant uniquement pour attraper l’épaisse couverture, jetée précédemment par ses propres soins en vrac derrière lui et pour la ramener par-dessus son épaule. Si un garde nous trouve ici, je ne donne pas cher de notre peau, mais quoi qu’il en soit, il sera impossible de leur échapper, finit-il par ajouter, concluant en me rappelant le nombre d’étages qui nous séparent du plancher des vaches.

Qu’à cela ne tienne, reprend-je, je vais m’asseoir sur cette chaise, désignant une antiquité sans valeur, et je vais monter la garde. Toute la nuit s’il le faut, termine-je d’un ton ferme et décidé.

Comme tu veux, me répond-t-il, semblant totalement se désintéresser de ce problème. De toute façon cela ne changera rien que tu sois éveillé ou non si on nous repère, nous serons mort avant d’avoir compris ce qui s’est passé.

Cette dernière phrase jette un froid dans notre conversation et, vexé par sa nonchalance et son dédain, je finis par m’installer aussi confortablement que possible sur la chaise, après avoir pris soin de la placer face à la porte de la chambre.

Mon ami ne tarde pas à s’endormir, se laissant aller et détendant ses muscles endoloris par les efforts. Sa respiration est calme et régulière, faisant monter et descendre la couverture qui le maintient au chaud.

Dans le couloir remontent à nouveau des bruits de porte, puis de pas dans les escaliers. Une fois de plus, mon estomac se comprime et une étrange sensation de picotement se fait ressentir au niveau de mon ventre ; la peur se répand en moi. Mon cœur se met à s’affoler et des gouttes de sueur commencent à se former à la frontière de mon front et de mon cuir chevelu. Je commence à trembloter et me crispe progressivement, au fur et à mesure que les pas se rapprochent.

Ca y est, le bruit s’est arrêté, ne laissant qu’un écho s’effaçant lentement dans le vide qui orne cette demeure ; ma tension devrait se stabiliser et finir par redescendre. L’individu s’est apparemment arrêté au second étage. Toutefois, chose étrange, je l’ai entendu finir de monter les marches, mais pas s’éloigner dans le couloir ; je suppose qu’il doit être resté au pied de l’escalier, attendant ou cherchant quelque chose. J’espère juste qu’il ne m’a pas entendu me lever de ma chaise, poussé par la nervosité.

Les pas reprennent et s’éloignent dans le couloir, je respire à nouveau et me dirige vers la petite fenêtre de la chambre pour regarder la nuit qui s’étend à travers. Mon visage se reflète sur le verre poli de la vitre, tandis que dehors, un calme morbide s’impose lourdement.

Un gémissement dans le sommeil de mon collègue de chambrée vient perturber mes rêveries et je finis par me retourner pour le regarder se retourner, croyant à tort qu’il s’est réveillé. Mais, le voyant, yeux clos et bouche ouverte, respirant profondément et expirant bruyamment, je me fais rapidement une raison et, le laissant se reposer, retourne m’installer confortablement sur la chaise.

Mon dos me fait un petit peu mal et ma nuque est raide ; sans doute des courbatures, me dis-je. Afin de parer à cela, je me relève de la chaise et tourne cette dernière face au lit, pour me m’asseoir une nouvelle fois, mais cette fois-ci, en surélevant mes jambes et en les posant sur le bord du lit.

Instantanément, les tractions qui s’effectuaient dans mes muscles s’estompent, échangeant leur place avec une douce sensation de détente qui s’éveille. Mes membres se font de plus en plus lourds et mes pieds s’enfoncent progressivement dans le matelas. Mes fesses glissent sur le bois du meuble et je finis par m’avachir. Cela me fait du bien et pour en profiter d’avantage, je ferme un bref instant les yeux.

Lorsque je rouvre les paupières, sentant quelque chose de froid et de lisse me caresser la joue gauche, ne pouvant pas le retirer simplement en le balayant du revers de la main, quelle n’est pas ma surprise, découvrant l’orifice béant du canon d’un vieux fusil, datant au moins de la seconde guerre mondiale, pratiquement tout de bois, à l’exception de la détente et de l’embout permettant de diriger la balle lors de son expulsion. Une forte odeur de poudre grillée combinée à celle de la graisse s’en échappe. De la rouille recouvre une bonne partie du tube d’acier, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Nom de Dieu, m’écris-je en repoussant l’arme de mon visage avec mon bras et me relevant instinctivement de ma chaise d’un bond, la faisant voler derrière moi et basculer sur le sol dans un grand fracas, avant d’aller s’arrêter en percutant le mur derrière moi.

Ne bougez pas, me hurle alors l’homme à l’autre bout du fusil. Ne bougez pas, répète-t-il, agitant le bout du canon sous mon nez, tentant de me tenir en joue d’un côté, tout en pointant aussi François, qui vient de se réveiller en sursaut et qui se tient désormais assis, les deux mains à plat derrière lui sur le matelas, les yeux écarquillés.

On se calme, dis-je de suite à l’inconnu nous menaçant, levant mes deux mains à plat, bras tendus devant moi, à hauteur de hanches, pour lui montrer que je ne suis pas armé.

Ne tirez pas, on va tout vous expliquer, reprend mon compagnon, s’avançant sur le lit pour en sortir et se lever face à l’intrus.

Restez assis, sinon je n’hésiterai pas à vous neutraliser, crie subitement l’étranger, reculant d’un bon pas en arrière et demandant ensuite à François de se rasseoir et de ne pas tenter quelque chose de désespéré.

Mon ami suit les directives de l’homme en position de force et exécute le mouvement inverse pour se rasseoir. Mais, avant de toucher du fessier le matelas, il se laisse basculer sur le dos, repliant les jambes au maximum contre son ventre, comme pour retrouver une position fœtale et, se déployant à nouveau de toutes ses forces, inflige un puissant coup de pieds dans l’haine de l’homme, le propulsant trois pas en arrière, avant que ce dernier n’aille finir sa course contre le mur.

Un bruit sourd retentit, alors que le corps du type est secoué par le violent impact contre le béton. Sa main s’agrippe toutefois fermement au fusil, refusant de le lâcher.

Je saisis alors ma chance et plonge en avant, décollant mes deux pieds du sol pour m’élancer et assainis un ultime coup de poing sur la tempe de notre agresseur, lui ôtant à cet instant précis, toute chance de rester debout.

Mon uppercut vient secouer sa boîte crânienne, avant que celle-ci ne rebondisse ensuite contre la paroi et qu’un jet de sang ne gicle hors de sa bouche. Ses jambes titubent quelques fois, alors que ses membres se raidissent quelque peu. Des vaisseaux sanguins qui parcourent son œil gauche finissent par éclater suite au choc, diffusant dans la rétine de ce dernier, une sombre tache bordeaux de sang. Ses doigts, crispés sur l’arme, se déplient peu à peu, tandis que son corps termine de chanceler et ses bras redescendent le long de son ventre.

Un bruit à nos pieds nous raconte la chute du fusil, glissé des mains de l’homme, pendant que celui-ci plie les genoux et s’affaisse à terre, avant de plonger le nez en avant dans la poussière qui recouvre le sol.

Inconscient et hors d’état de nuire, nous nous saisissons de son corps et le déposons sur le lit. Il ne ressemble pas à un soldat, ses habits sont des habits civils et sa stature physique ne présente aucun signe d’habitude à l’effort. Un embonpoint vient plutôt infirmer la thèse du milicien ou du garde, nous laissant perplexe sur ses intentions.

Nous finissons, après avoir vérifié ses signes vitaux, par le ligoter, pieds et poings liés, à l’aide de bouts de tissus prélevés sur les draps et les housse de la chambre et un bâillon lui est placé sur la bouche, serré comme il se doit.

Qui est ce gars, demande alors mon acolyte, réfléchissant à haute voix. Pourquoi n’est-il pas vêtu d’un uniforme et comment nous a-t-il repéré, marmonne-t-il encore.

Vite, il nous faut partir d’ici, la lutte a du ameuter les autres gardes, dis-je à mon compagnon, contournant le coin du lit pour me diriger vers la porte de la chambre. Il n’y a pas une minute à perdre, nous ne savons pas combien ils sont dans l’immeuble, conclus-je stressé.

Tu as raison, approuve François, se tournant vers notre prisonnier et se penchant par-dessus lui pour le soulever. Viens me donner un coup de main, me demande-t-il en levant les yeux dans ma direction.

Je reviens sur mes pas pour l’aider à porter l’homme par les pieds, suppliant mon ami de se dépêcher.

Mais, alors que nous nous commençons à soulever le corps sans réaction de l’individu, des bruits de pas en masse se font entendre en provenance de la cage d’escalier. Cinq voir six hommes se rapprochent à grande vitesse de nous, montant les marches quatre à quatre. Des cris surviennent aussi, incompréhensibles à cause de l’écho, mais ne signifiant rien de bon.

Plus le temps pour se cacher, s’exclame mon compère, me précisant de redéposer notre agresseur sur le lit et de préparer à leur arrivée. Trouves-toi une arme me lance-t-il, effectuant un mouvement de charge avec le fusil et se plaçant derrière le sommier, utilisant le corps encore ligoté se trouvant devant lui, comme barrière humaine.

Paniqué, je ramasse la chaise renversée sur le sol et l’empoigne fermement de mes deux mains, allant me placer derrière la porte entrebâillée de la chambre et la soulève derrière ma tête, prêt à frapper. Les bruits se sont encore rapprochés, je peux maintenant ressentir les vibrations émises par leur poids à travers le sol.

Dans le tumulte, je parviens à discerner un nouveau bruit, provenant lui de la grande porte du rez-de-chaussée, claquant en se refermant. De nouveaux cris distants viennent se mélanger au vacarme de la troupe courant dans le corridor de notre étage. Des aboiements finissent par retentir, suivis de grognements rauques et frénétiques, comme enragés.

Tiens-toi prêt, me recommande mon ami, pointant le canon du fusil sur le cadre de la porte et plissant son œil pour lui permettre de viser à travers l’encoche du viseur. Ils ne vont plus tarder et je crois même qu’on aura droit à un second comité d’accueil tout de suite après le premier et celui-ci risque d’être encore moins sympathique.

L’ombre des deux hommes de tête de meute se projette désormais contre le mur pâle qui fait face à la porte de chambre et leur respiration essoufflée et bruyante nous parvient. Il me semblerait presque même pouvoir deviner l’odeur de transpiration qui se dégage d’eux, tant ils se rapprochent vite.

Un dernier coup d’œil rapide échangé avec mon compagnon d’aventure, avant de tourner la tête pour surveiller à nouveau l’entrée de la pièce, la peur au ventre.

Mais, alors que les silhouettes de nos assaillants s’apprêtent à apparaître dans une totale confusion, un grognement, à peine perceptible, s’élève du lit où se trouve notre prisonnier, apparemment revenu à lui, depuis peu

Le temps de baisser les yeux en sa direction durant une fraction de seconde, abaissant juste assez notre garde pour ne plus voir l’ennemi arriver ventre à terre, le voyant désespérément tenter de lutter pour garder son bras en l’air, afin d’attirer toute notre attention, que l’assaillant se matérialise dans l’encadrure de la porte.

Découvrant avec stupéfaction l’homme alité faire tant d’effort pour essayer de nous stopper dans notre élan meurtrier commun, gémissant et se tordant sur sa couche, ne parvenant pas à sortir le moindre son de sa bouche, hormis quelques complaintes incompréhensibles. Il s’essouffle rapidement et son bras tend à s’abaisser à la moindre opportunité.

Lorsque trois autres personnes surgissent dans la chambre, s’arrêtant net, nous voyant ainsi figés, tous focalisés sur l’individu couché sur le lit, ce dernier se cabre fortement en arrière, sous l’effet de la douleur ou d’un spasme, laissant fuir un râle, avant de retomber à plat, faisant grincer toutes les lattes de la couche, jusqu’à la dernière. Sa jambe gauche, complètement tendue, se met à trembler, de plus en plus fort, alors qu’au travers de ses chaussures de cuir, on peut voir ses doigts de pieds se contracter. Son genou se met à taper violement sur le matelas, sous l’influence de tremblements.

Mais que t’arrives-t-il Didier, s’écrie un des intrus, que je ne parviens pas à voir, caché par la porte. Un bruit métallique m’indique qu’il a lâché un objet à terre, comme une barre de métal, qui rebondit dans un raffut assourdissant. Le type surgit tout à coup dans mon champ de vision, vêtu d’un pantalon noir feutré, assorti à une paire de chaussure de cuire. Une veste recouvre son buste et des gants usés protègent ses mains. Son physique de montagnard tend à laisser penser qu’il doit être familiarisé avec cet endroit et son teint ensoleillé démontre une habitude au grand air. Son visage aux contours carrés, dont les yeux se perdent sous d’épais sourcils noirs et son gros nez aplatit de boxeur, lui confèrent une mine patibulaire. Les craquèlements sur sa peau empêche d’estimer sont âge, le vieillissant automatiquement.

Le type semble catastrophé, désemparé, se jetant à genoux sur le côté du lit, s’abaissant au niveau de notre prisonnier, ne cherchant absolument pas à se prémunir de nos éventuelles attaques.

Ne t’en fais pas mon frère, on va s’occuper de toi, lui dit le premier, tandis que, contrairement à toute attente et à toute logique, le second, à demi paralysé par les tremblements, tente, bavant un filet de sang de la bouche, de nous demander de cesser.

Arrêtez, arrêtez, s’écrie enfin l’homme alité, se redressant et s’asseyant avec difficulté sur le sommier, devant se maintenir à l’aide de ses mains, pour ne pas basculer en arrière. Son estomac, compressé par la nouvelle position ne lui laisse pas le temps de prononcer entièrement sa phrase suivante, expulsant de nouveaux jets de sangs, accompagnant une toux faible. Une grimace de douleur s’affiche alors sur le visage blême de l’individu, avant que celui-ci ne se penche sur le côté du lit pour recracher le surplus de sang tiède qui entrave sa bouche. Il finit par se laisser ensuite lentement glisser en arrière et adopte à nouveau une position couchée, se retournant rapidement après sur le flanc, pour finalement se replier sur lui-même.

Tous nos yeux sont rivés sur lui, impuissants, oubliant de ce fait notre querelle, abaissant nos armes unes à unes. Personne ne parle, quelques regards se croisent, seuls les chiens et leurs maîtres remontant le couloir et s’apprêtant à surgir à leur tour dans la chambre, se font encore entendre.

L’homme, taché de son propre sang, tente une fois de plus de se redresser, mais ne parvient qu’à se tordre un peu plus, sans pour autant se rapprocher.

Ne bougez pas, lui dit François, levant le bras devant lui pour se faire comprendre. Votre tympan saigne et votre estomac aussi, l’informe-t-il sans concession et sans remord. Si vous persistez à vouloir vous redresser, vous ne ferez qu’accentuer l’hémorragie et vous finirez par mourir, poursuit-il, toujours aussi nonchalant. Que voulez-vous nous dire, lui demande alors mon ami, usant de toute sa psychologie, en cette unique question.

Pas des soldats, marmonne avec peine l’homme sur le lit, fermant lentement ses paupières. Pas des soldats, répète-t-il, sa voix se cassant et s’atténuant au fil des syllabes. Pas des soldats, dit-il une fois encore, de manière pratiquement inaudible, perdant de la vigueur et s’affaiblissant rapidement. Laissez-les parler, finit-il par soupirer, ouvrant une dernière fois les yeux à demi, avant de les refermer et replonger dans l’inconscience.

L’individu semblant bien connaître notre prisonnier, à son chevet, au pied du lit, se met à sangloter, plongeant son visage contre le torse de l’homme évanouit.

Embarrassé, je relève la tête et essaie d’affronter les regards, me rendant compte qu’il s’agit certainement d’un malentendu et que, sous le feu de l’impulsion, nous avons tous perdus le contrôle de la situation.

Mais, contrairement au sentiment de culpabilité qui se réveil en moi et s’accapare mes pensées, je ne ressens pas de rancœur de la part des inconnus qui me font face, tout au plus de la déception et de la tristesse ; à la limite de la pitié. Ce manque de jugement directe me surprend et me perturbe encore d’avantage que si j’aurais du me justifier de mon acte.

Je finis par rompre le silence pesant qui stagne depuis quelques minutes dans la pièce en demandant à la première personne en face de moi, de se présenter et de nous dire pourquoi ils nous ont attaqués.

Ce serait plutôt à nous de vous demander cela, me rétorque un des hommes en arrière, resté fort discret jusqu’ici, tenant un énorme molosse en respect au bout d’une laisse. Où croyez-vous être, me lance-t-il en se frayant un passage entre deux de ses collègues. Vous êtes sur un lieu de pèlerinage et de repos, me signal-t-il, avec un ton sévère et contrarié. Que faites-vous ici et que nous voulez-vous, m’interroge-t-il furieux, tournant un bref instant la tête pour regarder son collègue inanimé.

François prend alors la parole, voyant que je peine à faire face à la situation, commençant à bafouiller pour tenter de me justifier.

Messieurs, dit-il à voix haute et intelligible afin de faire retomber les haussements de voix qui s’accumulent. Nous regrettons amèrement cette apparente méprise et en aucun cas ne voulions porter atteinte à la santé de votre ami, toutefois, nous devons avouer l’avoir pris pour un milicien, ce que vous ne semblez pas être apparemment, explique-t-il avec tact.

A ces mots, les hommes devant nous échangent quelques regards médusés, comme si François venait de toucher la corde sensible de ces gens. Un sentiment de peur se dégage de leurs regards et un certain malaise s’installe.

Mon compagnon de route leur narre alors rapidement nos aventures, tandis que deux des individus se chargent de transporter le corps de leur semblable, pour aller le soigner au rez-de-chaussée, où les tables de réfectoire permettent d’allonger un adulte pour s’en occuper.

On nous explique ensuite la méprise, identique à la notre, que les gens ont faite à notre égard, redoutant tout comme nous les soldats qui investissent les demeures pour y dénicher les derniers habitants récalcitrants.

Malgré une bonne trentaine de minutes de discussion à ce sujet, nous n’en apprenons toujours pas d’avantage, hormis que l’hospice à déjà reçu sept visites surprises des milices, dont trois ont été sanglantes et meurtrières et que depuis, un comité de résistance a été formé, attendant la prochaine venue des troupes noirs, comme ils semblent apprécier à les nommer. Nous apprenons aussi que toutes les personnes présentes face à nous ne sont que des hommes d’Eglise, tentant de protéger leurs biens et leur vie, au prix de risques insensés

Notre foi est notre soutien, me raconte l’un d’entre-deux, restant en retrait derrière deux de ces confrères. Jamais nous ne cèderons et ne reculerons devant les envoyés du malin, s’exclame-t-il ensuite, avant de refaire un pas en arrière pour se remettre à sa place.

Il ne nous a pas été possible de savoir ce qu’ils nous veulent, mais nous avons entendus les cris de nos amis, torturés et brutalisés, avant d’être abattus comme des chiens enragés, d’une balle dans la nuque, leur sang se répandant sur le sol, se scandalise un autre.

Oui, pour notre part, nous en avons échappé car, pour la majorité d’entre-nous, nous ne nous trouvions pas ici, me confie un des hommes tenant en respect un des énormes molosses bavant, au bout d’une laisse. Les tâches quotidiennes qui nous incombes pour entretenir cet endroit et le maintenir ouvert pour accueillir les voyageurs de passage, nous contraignent à devoir pratiquer nos obligations religieuses à des heures décalées, poursuit-il, se saisissant de la petite crois de bois qui se trouve accrochée autour de son large cou et se la passant entre les doigts, la frottant et la palpant, comme pour trouver l’inspiration.

Pour cette raison, reprend-t-il, après un bref instant de silence, nous n’étions pas dans le bâtiment lorsque les troupes ont donnés l’assaut, mais en plein recueil, sur un des monticules surplombant l’hospice et la vallée. Nous n’avons pu que nous cacher en attendant qu’ils repartent, essayant de prier pour tous nos amis et frères restés à l’intérieur, tentant de ne pas entendre leurs hurlements déchirant le calme avoisinant, poursuit-il, d’une voix se faisant plus hésitante et abaissant la tête, honteux de n’avoir pu faire quoi que se soit.

Notre statu d’hommes d’Eglise nous a toujours prévalu d’être épargnés par les militaires en temps de conflits, reprend un autre homme, resté silencieux jusqu’à présent. Seulement, cette fois-ci, les choses sont différentes, insiste-t-il. Ils sont venus pour nous et ont finis par revenir encore et encore, se plaint-il désormais. Ils n’en auront de cesse que lorsqu’il ne restera plus aucun de nous sur ces terres, commence-t-il à s’emporter.

Dans la vallée, comme dans toutes les régions que nous avons traversées depuis notre départ de Pontarlier, il ne semble plus rester personne, me mets-je à lui répondre, tentant de lui faire part de nos observations. Tout est désert, abandonné et laissé au gré du hasard et du temps, dis-je encore, tout en essayant de prêter attention aux expressions s’affichant sur les visages de mes interlocuteurs ; ces derniers n’ayant pas l’air d’en être conscient.

Vous voulez dire que cette situation s’est produit dans toute la Suisse Romande et même au-delà de nos frontières, m’interroge un des leurs, inquiétés par mes propos et lançant des regards de stupeur un peu dans toutes les directions, cherchant un peu de soutient auprès des siens.

Oui et nous craignons que ce mal s’est répandu bien au-delà de ce que nous imaginons, reprends-je. Ceci est la raison de notre quête, conclus-je et c’est pour mettre un terme à tout ceci que nous avons vraiment besoin de votre aide. Un Abbé, que nous avons rencontré à hauteur de Montbenoît, nous a transmis un billet d’un dollars qu’il a enroulé et glissé dans une bague, avant de se donner la mort, explique-je à l’assemblée. Sur ce papier valeur étaient inscrites les coordonnées géographiques de l’hospice de Grand-Saint-Bernard, précise-je, demandant si quelqu’un a une idée concernant la raison de cet emplacement précis.

Une fois de plus, des regards s’échangent dans un silence absolu et, tant François que moi, devinons rapidement ce que cela signifie ; ils savent quelque chose.

Vous devez nous aider, reprend mon ami de route, s’approchant des hommes nous faisant face, s’arrêtant au premier grognement d’un des chiens, le fixant et perçant son regard. Vos amis ont étés malmenés et séquestrés par les milices, réagissez avant que ne vienne votre tour et celui de vos proches, hausse-t-il le ton pour tenter de les faire réagir.

Mais les hommes devant nous se contentent de hocher la tête et de rester sans prononcer un seul mot, se regardant d’un air inquiet et emprunté.

Désolé, nous dit soudain l’un d’entre eux, avant de nous proposer le gît pour la nuit en cours et, nous tournant le dos, sans prendre la peine de connaître notre réponse, se retirant, bientôt suivit par les autres. Si vous désirez manger quelque chose, il vous suffit de vous adresser à Emilien, notre chef cuisine, nous crie l’homme de tête, sans se retourner et continuant à avancer dans le couloir en direction des escaliers. N’hésitez pas à aller le trouver, il est pratiquement en permanence dans les cuisines, au rez-de-chaussée, ajoute-t-il, avant de commencer à descendre les premières marches. Un des hommes tente de marquer un temps d’arrêt pour revenir vers nous, mais ce dernier est rapidement rappelé à l’ordre et, après un dernier regard par-dessus son épaule, disparaît à son tour dans l’escalier.

Nous restons tous deux dans l’humble chambre, nous regardant hébétés par cette dernière confrontation, ne savant plus réellement comment devoir réagir. François finit par s’asseoir sur le rebord du lit et réfléchit.

As-tu remarqué, me questionne-t-il en relevant la tête en ma direction. Que voulais donc dire cette étrange réaction commune qu’ils ont eut, lorsque nous leur avons annoncé que nous avions été menés jusqu’ici suite aux conseils de l’Abbé. Je pense, termine-t-il, qu’ils en savent bien plus qu’ils n’en disent et que pour leur tirer les vers du nez, il va nous falloir ruser.

Je suis d’accord avec toi, lui réponds-je. Mais, pour le moment, j’ai besoin de manger et de reprendre des forces, je n’ai pas le courage de m’y atteler maintenant, interviens-je, avant qu’une nouvelle de ses idées ne vienne court-circuiter mes projets.

Une fois dans le couloir qui nous conduit à l’escalier afin de nous rendre aux cuisines, une chose me frappe ; un silence absolu demeure, malgré le fait que nous ayons fait connaissance avec les habitants de ces lieux. Ces derniers continuent de vaquer à leurs occupations en prenant étonnement soin de ne pas faire de bruit et de ne pas parler plus que nécessaire. S’agirait-il d’une de ces fameuses confréries chrétiennes où les fidèles font vœux de silence, nous demandons-nous mutuellement, laissant la question en suspend.

Une fois parvenu au rez-de-chaussée et, après avoir cherché les cuisine à travers tout l’étage, nous finissons par mettre la main dessus, derrière un des réfectoires et, faisons connaissance avec le maître des lieux, épaulé par deux jeunes, âgés d’à peine seize ans chacun.

Notre histoire revient une fois de plus en avant de la scène et, une bonne quinzaine de minutes après, nous finissons par évoquer le passage ou nous arrivons dans cette pièce pour négocier quelques encas pour tromper notre faim avant d’aller dormir.

Tout au long de notre explication, le chef de cuisine nous dévisage d’un air suspicieux, sans prononcer un seul son, restant debout, face à nous, les bras croisés. Sa toque, haute d’une trentaine de centimètre, soigneusement vissée sur son crâne dégarnit, lui confère un certain charisme, malgré sa petite taille ne dépassant pas les 1 mètre 70. Son excès de surpoids laisse sous-entendre des années de profession dans le métier de la restauration et la petite croix dorée brodée sur le torse de son tablier blanc, indique son appartenance aux hommes de foi qui demeurent en ces lieux.

Une fois le son de nos voix éteint, il décroise ses bras et les décolles de son ventre bedonnant pour venir placer ses mains sur ses hanches en repliant les coudes vers l’extérieur et en fronçant ses épais sourcils, aux longs poils noirs et hirsutes.

Bien, si notre frère Salvatore vous a donné sa bénédiction pour rester, alors, dit le chef de cuisine en laissant un temps sa voix en suspend dans l’air, avant de poursuivre en nous souhaitant la bienvenue. Le ton de sa voix a changé et les traits de son visage se sont éclaircis, laissant apparaître un large sourire.

Venez, nous dit-il encore en nous tournant subitement le dos et en s’éloignant en direction du réfectoire. Venez, insiste-t-il, nous faisant un signe de la tête. Allez vous installer à une des tables, Cornelius, le plus jeune de mes apprentis, va venir vous apporter de quoi remplir votre pense, s’engoue-t-il en nous désignant la grande salle de repas, de sa main droite.

Nous acceptons son invitation avec joie et nous avançons dans la grande pièce rectangulaire, ornée de tables et de chaises de bois clair, avant de prendre place dans le décor. Dans la cuisine, les premiers bruits de casseroles s’entrechoquant s’élèvent, tandis que les silhouettes des deux jeunes employés s’activent nerveusement. On se croirait dans un restaurant de prestige à les regarder ainsi travailler, me confie François en s’asseyant.

La bonne humeur s’installe rapidement à notre table et, comme si tout le reste n’avait été que futilité, nous finissons par rire et nous amuser en nous remémorant nos souvenir d’enfance, d’école ou encore d’armée, attendant que le repas soit servit. Deux verres à pieds nous ont été distribués et le plus âgé des deux apprentis se charge de nous les remplir à l’aide d’un pichet de vin.

Après une bonne vingtaine de minutes à ressasser le passé et déguster lentement le nectar alcoolisé qui colore nos verres, arrive le chef de la brigade de ravitaillement, portant fièrement à son bras gauche un fin linge blanc, soigneusement plié et repassé. Ce dernier vient se placer au bord de notre table, face à nous et, arborant un air jovial et un ton de circonstance, commence à nous énumérer les plats qui nous sont amenés par les deux apprentis.

Pour commencer, je vous suggère un reste de potage réchauffé, à base de bouillon de poule et de légumes de saison, nous explique-t-il, désignant une soupière de porcelaine blanche, délicatement déposée au centre de notre table. En accompagnement, je vous propose une série de trois os à la moelle chacun, que vous découvrirez dans vos soucoupes. Un pot-au-feu suivra ensuite pour le plat de résistance, agrémenté de purée de pomme de terre et de haricots, ajoute-t-il ensuite, joignant ses mains et le frottant devant lui. Finalement, à défaut de dessert, je peux vous suggérer un plateau de fromage d’alpage, nous dit-il, concluant en nous souhaitant un bon appétit.

A peine remercié pour ses bons services, que l’homme au physique prépondérant, s’en retourne dans ses quartiers, nous laissant à notre aise pour partager cette collation. La nourriture est bonne et c’est avec voracité que nous nous jetons dessus, dévorant jusqu’au dernier morceau comestible restant dans nos assiettes. La carafe de vin qui nous avait été remise en début de repas et qui nous paraissait ne pas payer de mine, finit tout de même par nous surpasser, gardant encore quelques derniers décilitres en son fond, que nous n’aurons pas réussi à terminer.

Le ventre arrondi par cet excellent repas copieux, nous nous laissons glisser sur nos sièges et nous avachissons nonchalamment. François s’accoudant sur le rebord de la table, à demi de profil sur sa chaise, un bras ballant et les jambes tendues devant lui, tandis que moi, pour ma part, je me laisse aller en arrière, croisant les jambes devant moi et apposant mes mains sur mon estomac repus.

Les lumières des cuisines sont éteintes depuis un petit moment déjà et, n’osant pas aller déranger Emilien, le chef de cuisine, pour un simple café ou une vulgaire tisane, nous décidons de rester encore quelques minutes ainsi à ne rien faire, avant de monter nous reposer.

Chapitre suivant : En ligne dès le 16.07.2010…

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