Le village des cimes

La bouche ouverte, une main placée à plat au-dessus de mes yeux afin de cacher le soleil qui perce au travers du toit de verdure, la tête singulièrement penchée en arrière, je découvre avec émerveillement le système de sécurité d’un village suspendu.

Laissant voguer mes yeux emplis de curiosité et d’excitation à l’idée de grimper là-haut, je ne parviens pourtant pas à en découvrir d’avantage, la technique de dissimulation employée étant bien trop au point. Une seule chose aurait éventuellement pu attirer mon attention, une fine cordelette se mélangeant aux lianes, une fois de plus, minutieusement rendue méconnaissable parmi ces plantes tombantes et qui m’est révélée par la main de mon ami, fouillant le rideau naturel. Le drap, de lianes tissées, aux feuilles parfois opposées, parfois alternées, glabres et tripalmées, avec le bord irrégulièrement découpé, emplit l’espace allant de trois à quatre pas, entre deux énormes troncs se perdant dans le ciel de chlorophylle.

A cet instant, je me retrouve à nouveau propulsé une vingtaine d’année plus tôt, me revoyant les cheveux ras et les joues rougies par la course endiablée que je mène, poursuivant vendredi sur mon île imaginaire. A construire des cabanes dans les arbres avec mon père, cet homme si bon et si droit, qui toute ma vie durant a su trouver les mots pour me guider. Lui qui, avec ses doigts larges rattrapait quelques uns des tirs au but que mon frère et moi tentions, afin de ne pas se faire démasquer et risquer des briser nos illusions. Une mère emplie d’amour pour ses rejetons, dont la seule préoccupation était leur bonheur. Ce temps d’innocence et d’inconscience qui faisait de nous des supers héros, rendus immortel par un quelconque moyen extraordinaire. Là où la vie s’écoulait comme un ruisseau tranquille où se mélangeaient harmonieusement nos joies et nos peines de cœurs.

Une tape dans mon dos m’invitant à avancer me sort de ce rêve de velours, aux accents nostalgiques. Je me suis tellement laissé partir à la dérive de mes songes, que je n’ai même pas remarqué une imposante plateforme, faite de rondins de bois, soigneusement liés ensembles et sécurisés par deux épaisses poutres, placées chacune aux extrémités, en travers et solidement vissées. Quatre harnais permettent à une énorme corde d’élever et d’abaisser le tout, concurrençant les plus ingénieux des ascenseurs.

Je m’avance afin de prendre place sur la surface amovible et doit, à cet effet, enjamber les soixante centimètres d’épaisseur séparant la partie culminante du sol. François me rejoins, me demandant, pour des questions de sécurité de m’asseoir afin de ne pas déséquilibrer l’ensemble du plateau ou de moi-même basculer avant d’aller m’écraser au sol.

Il ne m’en faut pas plus pour entendre raison et j’obtempère de suite en m’accroupissant, posant une main à terre pour garder l’équilibre et en me laissant ensuite gentiment basculer en arrière sur mes fesses. Une fois assis, je replie mes jambes vers mon buste et, de mes bras, les entourent, comme pour ne pas les laisser tomber. Mon compagnon, suivant mon exemple, me sourit à nouveau, de son air amusé et amical et me préviens que le voyage risque un peu de secouer. Sur ces mots, de sa grande main, il saisit un bout de la corde et administre à cette dernière, trois coups secs tirés contre le bas. Le signal est lancé et la nacelle ne tarde pas à vibrer un instant avant de se détacher du sol et de se surélever dans le vide. Les sangles à chaque extrémité permettent au mécanisme de rester stable et de ne pas commencer à tourner sur lui-même.

La montée est relativement lente et je suppose que le moteur servant de treuil ne doit pas être très puissant. Toutefois, nous finissons par pratiquement atteindre les feuillages et une courte distance nous sépare de ces derniers. A cet instant, voyant que je commence à soulever mes bras pour les placer devant mon visage rivé au-dessus de moi, François pose sa main sur ma cuisse, prononçant une phrase m’indiquant l’absence de branche dans nos espace de progression et que je ne ressentirait que la fraicheur des caresses lisses des feuilles.

Le cœur tambourinant et mes yeux se refermant tout en rentrant ma tête dans mes épaules, je sens les premières gouttelettes déposée par l’humidité ambiante me frôler les doigts, toujours au-dessus de mon crâne, formant un casque improvisé. Le contact avec la nature est agréable et sa douceur me submerge le temps de passer au travers de la barrière rendant le village invisible.

Ne sentant plus rien frotter mon corps, je baisse prudemment mes bras, et ouvre lentement les yeux pour découvrir un monde enchanteur. Ce que je prenais pour un moteur à la puissance douteuse, n’est en réalité qu’un villageois de corvée de guet pour la journée, dont un système de poulies mobiles décuple la puissance. On nous accueille avec un large sourire de bienvenue, nous tendant la main afin de nous aider à nous relever et nous extirper de cette plateforme. Autours des quelques villageois de passage venus par curiosité, se trouvent une bonne quinzaine de huttes, solidement arrimées aux branches et pour la plupart, adossée aux troncs des arbres dépassant de part en part de la surface habitable. De petites tailles et d’aspect modeste, ces dernières dégagent pourtant une ambiance de compte et d’aventure. Faites de planchettes et de branches, recouvertes de mousses et de terre pour les rendre hermétiques, ces petites cahuttes ne payent pas de mine, mais recèlent certainement de nombreuses qualités, oubliées par leurs homologues urbaines et conventionnelles.

Intrigué par le souci de stabilité à faire les acrobates à une telle hauteur, je me souviens du filet deviné depuis le sol et comprends dès lors son utilité. En baissant les yeux, je me rassure en constatant que des planches ont étés réparties le long des branches, permettant des sentiers plats et sans risques. Des cordes tendues à hauteur de hanches, balisent les chemins de bois et servent de rambarde pour prendre appuis. En prêtant d’avantage attention à ces cordes, je constate, en découvrant un couple marchant entre deux arbres à quelques mètres de moi, que ceux-ci sont chacun accrochés à ces mêmes cordes par des pitons fixés sur des baudriers. La sécurité est de ce fait maximale, me surprends-je à penser.

Le préposé au guet nous salue et nous tends chacun un de ces baudriers que je m’empresse de passer, malgré l’inconfortabilité de la chose. Durant cette opération d’ajustage, je ne perds pas une seconde et continue à découvrir chaque parcelle de ce petit paradis à mi chemin entre terre et ciel. J’y remarque une grande place, entièrement déployée entre six arbres, au plancher épais, sur lequel se trouvent un lot de chaises et de tables de récupération, apparemment rivées au sol. Un énorme chaudron de bronze est suspendu à un trépied, tout au bout de cet espace commun. J’en déduis qu’il doit s’agir d’une sorte de réfectoire à toit ouvert. Un peu plus loin, se trouve une grande cabane, dépassant de plus de cinq fois la taille des autres, peut-être l’endroit de réunion des villageois. La cime d’un églantier semble servir, sur les derniers mètres de son tronc, de récupérateur d’eau de pluie; des sacs de plastiques y sont accrochés de toutes parts. Il y a même un petit écriteau « WC » en forme de flèche montrant un
e extrémité du campement. Impossible de passer à côté de cela; je me promets de ce fait d’aller y découvrir avant de repartir. Pivotant à cent quatre-vingt degrés sur moi-même, je constate encore quelques huttes reliées par un plancher et une seconde place, un peu plus petite que la première et entièrement vide, à l’exception d’une grande tige au centre, verticale. Des inscriptions semble gravées sur le plancher, mais je ne parviens pas à le déchiffrer depuis mon emplacement. François, remarquant mon intérêt pour cette barre dressée, se penche légèrement vers moi et me souffle doucement dans le creux de l’oreille, qu’il s’agit d’un cadran solaire, mais que vu l’emplacement du soleil au-dessus de nous, il doit certainement être quelque chose comme 16h00.

Mais assez discuté me lance-t-il en se redressant et en apposant un main sur mon épaule. Il est temps de t’emmener te faire soigner avant que cela ne s’infecte, poursuit-il, m’emboitant le pas en direction de la grande cabane centrale.

Mes premiers pas sur cette construction, tant impressionnante par sa créativité que par son emplacement, sont hésitants et craintifs; j’ose à peine suivre mon compagnon. Les planches sous nos poids cumulés, emmagasinent la pression exercée et paraissent tenir, tandis que plongeant mon regard dans le vide, j’aperçois quelques feuilles mortes tourbillonner et disparaître dans les feuillages en-dessous. Ma main se cramponne à la corde aussi fort que possible, pendant que je m’efforce de me concentrer sur mes jambes pour faire le mouvement suivant.

Alors que je fais de mon mieux pour évoluer sur les traces de mon ami, des cris de joies et de jeux surgissent derrière moi. Surpris, je m’arrête, resserrant la prise avec la corde et pivotant lentement les épaules pour me retourner. Des vibrations croissantes remontent des planches, le long de mes chevilles, jusqu’à en faire trembler mes genoux. Les planches sous mes pieds répercutent une onde de choc, faisant comme des vagues, cabrant et malmenant l’infrastructure. Soudain, surgit de derrière la cime d’un immense sapin, aux aiguilles luisantes sous les rayons du soleil, une roue de vélo, sans chambre à air, poussée par une muée d’enfants sautant et galopant aisément sur l’étroit sentier, fondant droit sur moi comme un aigle sur une souris. Attention les enfants me mets-je à crier avant de le hurler, transit par la peur de perdre l’équilibre ou pire encore, de projeter un de ces petits monstres turbulents dans les abysses s’offrant en-dessous. Mais le temps de prononcer trois fois la phrase de mise en garde,
que ces derniers avaient déjà tous passé dans mon dos, me lâchant un rapide « tchô » au passage et sautant d’une planche à l’autre avec une dextérité déconcertante. Le temps de réaliser cela, qu’ils sont déjà au coin du chemin de bois, ayant pratiquement disparus derrière un de ces chaumière rustique. Le rire de François éclate alors en ma direction, sur un ton de moquerie avant que celui-ci ne me fasse signe de le rejoindre afin de terminer notre trajet jusqu’à la cabane médicale.

Encore un peu traumatisé par ce choc inter générationnel, les jambes sensiblement flageolantes et le cœur en émoi, je m’avance lentement et m’approche de mon compagnon qui me tend la main pour m’aider et me redonner courage. Malgré le baudrier, je ne parviens pas à me détendre et à me sentir à l’aise à cette hauteur, je préfère rester sur le plancher des vaches, en temps normal.

Le temps de finir notre marche à travers le petit village surélevé; de nous présenter devant la maison du médecin de camps et me voici à nouveau à peu près calmé et ayant recouvert tout mes esprits, bien qu’un peu stressé. J’ai eu le temps, durant ces quelques derniers mètres, d’être affranchi sur le personnage atypique et marginal que nous nous apprêtons à rencontrer. Parvenu devant l’entrée de sa demeure, nous frappons et attendons de voir ce dernier se présenter sur le pas de porte.

Il s’agit d’un homme de petite taille, en tous cas d’une dizaine de centimètre de moins que moi et de corpulence massive; avoisinant certainement les cent-dix à cent-vingt kilos à la pesée. Son large front dégarnis laisse transpirer les années écoulées ainsi que la sagesse accumulée. Du haut de ses soixante-cinq à septante ans, de ses mains plissées et arthrosées et de sa peau fripée de rides, il est difficile à croire que c’est cet homme qui se charge de la santé de ses frères. Son crâne aux éclats d’argent est pris de tremblotements continus, à l’image de ses mains crochues. La tête enfoncée entre deux larges épaules et, surplombant un corps ankylosé par des années de surconsommation et d’inactivité physique. Ses habits, troués à de multiples endroits, confectionnés dans des chutes de vieux tissus dépareillés lui confèrent un air malsain et repoussant. Ses pieds nus, noir de suie et de terre, laissent d’impressionnants ongles pointer en avant comme des couteaux finement affutés, raclant le sol à chaque pas.

Appuyé sur une canne en bois au manche chromé, le vieil homme me fixe sans prononcer un seul mot, apparemment guère surpris de mon étonnement face à lui. Sa respiration est grinçante, comme celle d’un fumeur de longue date, les bronches encombrées par de microscopiques poussières. Chaque inspiration, si profonde soit-elle, déclenche un sifflement provoqué par l’obstruction des voies respiratoires, comme si une poche de plastique empêche l’air de passer, se gonflant jusqu’à ce qu’une fissure s’y dessine et libère le souffle.

Bravant mes préjugés, abasourdis à l’idée de me faire ausculter par cet ancêtre peu reluisant, je finis tout de même par lui adresser un sourire un peu nerveux et forcé et tente de rompre la glace en voulant me présenter. A cet effet, je fais le dernier pas en avant qui nous séparait et me retrouver ainsi à porte de sa main. J’en profite pour lui tendre la mienne, sans plus d’hésitation et, retenant ma respiration un instant, attends sa réaction qui ne tarde pas. Ce dernier effectue un pas en arrière afin de replacer la distance d’origine entre nous, daignant à peine regarder ma main tendu vers lui. Puis, me tournant le dos, disparaît gentiment dans la pénombre de la hutte.

Je reste là, les bras ballant, la bouche ouverte, hébété face à tant de dédain, ne sachant plus que faire. A cet instant, François qui ne paraît pas trouver cela anormal, m’assène un léger coup de coude moqueur dans les côtes et pénètre à son tour dans l’antre de l’habitation. Je demeure quelques secondes privé de toute réaction, avant de les rejoindre dépité.

En franchissant l’encadrure de la porte d’entrée, laissant la pénombre de l’unique pièce de la cabane m’envahir et me recouvrir, je perçois sur la peau dénudée de mes avant-bras, un courant frais provenant de l’intérieur. La température extérieur contrastant à un tel point avec celle prisonnière des façades de planches, qu’un frisson me secoue le corps.

Tout en me frottant dynamiquement les bras de mes mains pour essayer de me réchauffer, je rejoins le centre de la pièce où se trouvent déjà mes interlocuteurs. Il s’agit d’une relativement vaste pièce, en tenant compte de son emplacement et de sa structure de base. Je suis par ailleurs étonné par tant de place, rien ne le laissant présager depuis dehors. Qui plus est, le côté naturel de la bâtisse donne un charme incroyable en développant l’aspect rustique de la chose. Les formes arrondies des deux fenêtres percées de chaque côté de la cahutte permettent un éclairage, certes un peu faible, de la pièce, mais suffisant pour s’y retrouver. Le croisement des faisceaux lumineux au-dessus d’un grand tapis grenat, dévoile un taux de poussière en suspension permanent. Dans un coin de l’unique chambre, sur la gauche de la porte d’entrée, se trouve un vieux bureau d’enfant, au plateau gribouillé et cisaillé. Des restes de vernis sur le bois reflète le soleil qui pénètre par une des fenêtres et se perd dans la maisonnette. Une petite boite en forme de tube est déposée verticalement dans l’angle supérieur droit de cette table de travail, avec dedans, cinq crayons de couleur et une plume à cartouches d’encre. Une pile de feuilles soigneusement empilées et alignées, est rangée devant la porte crayon, prête à être recouverte d’encre et de mots. Une vieille paire de lunette aux verres fumés par le temps, rendu translucide par une couche de graisse et de saleté s’étant déposés avec le temps et ayant finit par s’incruster au sable polis des verres. En-haut de table, au centre de cette dernière, pris entre les lunettes et le vase à stylos, se trouve les restes fondus d’une chandelle ayant dû brûler toute la nuit précédente et ayant déversé sa cire sur le bougeoir doré et sur le socle arrondit de celui-ci. Un tabouret en chêne est glissé sous le plateau du bureau. Une séries de planches fixées horizontalement le long du mure d’en face servent d’étagère où sont empilés divers habits composant la garde-robe du vieil homme. Une trentai
ne de livres aux pages ondulées et aux couvertures tachées par la moisissure et l’humidité ambiante. Une photo ancienne, à demi délavée, représentant une ferme en pleine campagne, cachée derrière quelques arbres touffus; quelques géraniums aux fenêtres et un chien couché dans une allée menant à un parc à chevaux, est agrafée sur la tranche d’une des étagères. Un matelas percé, d’où s’échappent des moutons de cotons, est disposé entre cinq gros coussins aux tissus dépareillés, au pied de l’étagère de fortune. Il n’y a ni frigo, ni radio, ni rien d’électronique. A cette constatation, me reviennent les mots de François : « …rien qui ne puisse trahir notre position, ils captent les ondes… ».

Alors, vous rêvassez, s’exclame le vieil homme, me hâtant hors de mes songes, tout en m’indiquant le petit bureau. Il ne va pas se déplacer tout seul, poursuit-il d’un ton agacé et impatient. Je ne peux pas vous soigner si vous restez debout et encore moins là où il n’y a pas de lumière, marmonne-t-il à présent.

En en déduisant que je suis d’astreinte de corvée de déménagement, je me tourne vers le meuble d’école et m’avance pour le saisir et le trainer jusqu’au centre de la pièce. Sur un fond sonore à mi-chemin entre le grincement, le vrombissement et une forte vibration aux tonalités graves, je déplace la petite table en la faisant glisser sur le sol. Le vide qui se déploie sous le plancher accentue le bruit du tractage.

Une fois le meuble mis en place, le préposé à la médecine place par dessus un drap blanc, à première vue, soigneusement nettoyé, contrairement au reste des habits dans cet hutte. Puis, plaçant un coussin en bout de table, me demande de retirer mon haut et de me coucher, torse nu, sur le ventre, les bras croisé et la tête regardant droit devant moi, le menton posé sur mes mains jointes. Cette position doit lui permettre une meilleure approche de la plaie, malgré un certain inconfort pour ma part.

Pendant que je m’installe sur cette chaise longue de médecine inconfortable, l’homme grisonnant s’en retourne vers l’entrée et disparaît dans la luminosité extérieur. Il réapparait quelques secondes plus tard, portant un sceau vide, à l’exception du goulot bouchonné d’une bouteille d’alcool qui dépasse et, un autre bidon, à demi rempli d’eau. Il dépose le tout à hauteur de mon visage et se munit du tabouret resté en bout de pièce, pour s’asseoir derrière ma tête. Plaçant une jambe de chaque côté de mon crâne et prenant une bonne inspiration, il commence par me rincer les cheveux avec quelques giclées d’eau glacée contenue dans le récipient. Je tente de réagir et de dégager ma tête, mais en une fraction de second, ses genoux sont venus se poser sur mes tempes et me bloque fermement. Il faut nettoyer en premier la plaie et dégager les cheveux du sang coagulé, me lance-t-il, la voie déjà essoufflée par cet intermède de lutteur. Il n’y aura pas d’anesthésie pour cela, nous ne pouvons pas gaspiller nos infimes stocks, il y a des cas bien plus important qui nécessitent ce genre de traitement de douleur. Il va falloir être patient et courageux, termine-t-il en desserrant sa prise et en libérant ma tête.

Les gouttes d’eau me coule le long de la nuque et s’égouttent une à une sur le sol déjà détrempé et où se dessinent des légères trainées de sang dilué, faisant comme des cheveux rouge-orangé, oscillant dans le courant d’eau.

Je sens les doigts du médecin effleurer la peau sensible de mon crâne, coiffant mes cheveux afin de pouvoir accéder à ma blessure. Une fois celle-ci localisée et dégagée, le soigneur m’applique des compresses enduites d’alcool à 75° à titre de désinfectant et se retrouve contraint, à nouveau, d’intervenir en me bloquant de ses jambes. La sensation de brûlure est telle que je ne supporte pas de rester sans pouvoir me frotter la plaie et commence à me tortiller sur la table, avant de battre le vide de mes bras, cherchant incontrôlablement une prise pour me dégager. Tenez-lui les bras et les jambes, se met à crier mon tortionnaire à François. Ce dernier bondit sur moi et tente d’attraper mes bras, en s’asseyant sur mon ventre et en posant ses chevilles sur mes tibias, pour m’immobiliser totalement.

Maintenu dans cette position inconfortable, il m’est dès lors impossible de remuer le moindre membre, à l’exception de mes doits. Rendu ainsi à la merci de mes bourreaux, je me laisse alors transpercer la chaire meurtrie, encerclant la blessure, par une aiguille de couture, de laquelle pend du chat, un fil de nylon d’une dizaine de centimètres, transparent. Le même genre de fil que celui utilisé pour pêcher la truite; un fil suffisamment solide pour résister à une traction de sept à huit kilos avant de céder. La fine tige métallique au bout pointu comme le dard d’une abeille, chauffé préalablement à blanc dans la flamme d’une bougie, laisse échapper un petit sifflement lors de son contact avec ma peau. Un léger nuage de fumée, suite à la carbonisation de quelques de mes cellules, pour la pénétration de l’aiguille, laisse durant une seconde un parfum de poils grillé dans la pièce. Je sens désormais le fil se répandre dans mon corps, évoluer en suivant le tracé décrit par le métal, puis ressortir et passer par dessus la blessure et recommencer plusieurs fois.

La séance de couture à bien dû durer une trentaine de minutes, temps durant lequel mes capacités à la résistance face à la douleur à été soumise à rude épreuve. Mais cette fois, c’est fait, me dis-je soulagé et pensant déjà à aller profiter du peu de temps qu’il me reste avant la fin de la journée pour aller visiter un peu ce village hors norme. Cependant, suivant les instructions du vieil homme, je reste encore quelques minutes allongé, le temps d’évacuer le stress et de laisser passer le risque d’évanouissement possible après ce genre de torture. En effet, la crispation engendrée par l’appréhension, la douleur ou la rage peut, une fois l’instant critique passé, finir en perte de conscience suite au relâchement instantané et trop prononcé des nerfs et de la respiration.

Après ces quelques instants à rester sagement allongé, à contempler le plafond de paille et de terre , écoutant sans attention le son des deux voix qui m’entourent, je finis par me délester d’un profond soupire et, lentement, me redresse et m’assieds sur ma couche rustique. Je perçois encore la répercussion des battements de mon cœur dans la plaie recousue, mais je suis soulagé que ce soit fait et n’ai plus qu’à espérer que cela ne s’infecte pas. En effet, une légère appréhension me ronge peu à peu à l’idée des moyens primaires utilisée pour cette opération pourtant bénigne, malgré le demi litre de liqueur de prune déversé sur ma blessure.

La luminosité extérieure commence à diminuer sensiblement et la pénombre qui emplit déjà la pièce s’épaissit. Les quelques rares meubles qui ornent la modeste pièce se fondent lentement dans l’obscurité croissante. Il est temps pour moi de sortir visiter cet endroit animé par le vent et d’oublier les fils liés sur mon crâne.

Une fois debout, je m’avance vers le vieil homme afin de le remercier, mais ce dernier recommence comme sur le pas de porte précédemment et m’ignore joyeusement, me présentant le dos de sa main droite levée de façon désinvolte, tout en me retournant le dos et en reprenant une conversation avec François.

Vexé, mais conscient de ma double redevabilité pour les soins et pour l’hospitalité proposée, je décide de m’éclipser discrètement et dignement, en ne faisant point de bruit afin de ne pas m’imposer d’avantage. Malgré cela, au moment de franchir la porte menant vers l’extérieur, la voix grave de mon nouveau médecin attitré me parvient, m’indiquant de ne pas trop m’égarer, le repas allant être servit d’ici une heure, tout au plus, en place centrale. J’en déduit qu’il s’agit de l’esplanade en plein air découverte dès mon arrivée en ce village. Et, d’un haussement d’épaules nonchalant accompagné d’un grognement pour approbation, je quitte la salle de soins grand luxe pour disparaître à mon tour dans l’encadrure lumineuse de la porte, sans une certaine joie espiègle face à ce retournement de situation.

Fredonnant et sifflotant, les mains dans les poches de mon pantalon, je m’éloigne de la cabane et pars à la conquête de cet espace de vie communautaire, placé en retrait du monde, perdu dans les hauteurs d’arbres centenaires. Longeant les chemins et passerelles de bois suspendus, le cœur palpitant à chaque regard téméraire lancé en contrebas, me faufilant entre les peupliers aux teintes soyeuses et les chênes ornés de feuilles rouges et jaunes. Quelques indigènes me regardent du coin de l’œil, à l’image certainement des indiens découvrant pour la première fois de leur existence l’homme blanc et ses pacotilles luisantes aux appels de l’astre solaire. Un mélange de crainte, de méfiance et de curiosité se mélange dans le reflet de leurs regards éberlués. La venue d’étrangers ne semble pas avoir été monnaie courante par ici et cela depuis déjà quelques temps, apparemment. Une femme s’est même précipitée sur un jeune enfant de deux ou trois ans, jouant sur une esplanade de bois avec des plots ornés de dessins et de personnages imaginaires, l’arrachant à ses histoires pour le placer en sécurité dans une hutte attenante. Surpris par son attitude protectrice, je me suis avancé vers elle pour me présenter, mais cela n’a eu pour effet, que de compliquer la situation, poussant la jeune mère à se cloitrer derrière sa porte et à appeler à l’aide.

Me sentant mal à l’aise face à cette situation plutôt embarrassante, je poursuis mon chemin, démontrant à cette personne mon désintérêt et ma passivité, avant que ne surgissent d’autres villageois en renfort. En effet, un mouvement de foule dû à une altercation à cette hauteur ne serait pas une bonne idée. Je continue ma route en direction de l’élévateur menant à la terre ferme, traversant la partie déjà visitée de la communauté.

Arrivé à proximité du gros levier permettant à l’ascenseur de monter et de descendre, je lance un regard amical au préposé à l’accès au village et lui adresse un signe de main en guise de salut. Devant certainement trouver le temps long, assis tout le jour à scruter le sol, attendant le va et vient de ses congénères; celui-ci me rends mon geste en haussant la tête, dégrafant un sourire à mon attention. Cet échange de bon procédé me redonne un peu de baume au codeur, de par un sentiment d’acceptation au sein de cette confrérie des sommets et me permets instantanément d’oublier le malentendu précédent.

Me sentant encore considéré comme un étranger, mais étant peu à peu reconnu et toléré, je commence progressivement à prendre mes aises et confiance en moi pour aborder les gens sans gène.

Continuant me visite personnelle de l’endroit, je finis par me retrouver face à une bande d’adolescents, regroupés dans le coin le plus reculé du village. Seul un chemin unique de deux planches côte à côte mène vers eux; une vingtaines de mètres sépare la fin des habitations et le bout de ce chemin, comme un emplacement maudit ou fuit de tous. Formant un arc de cercle face à une sorte de panier géant, comme un genre de cocon de plus de deux mètres de hauts, au socle plat et circulaire, d’un diamètre de un mètre cinquante tout au plus et, étant suspendu dans le vide à l’aide d’une épaisse chaîne fixée à une imposante branche; l’équipe de jeunes hommes se tient respectueusement et silencieusement devant. M’approchant de ce regroupement discipliné, je me surprends à ne pas les entendre rire ou se moquer; à ne pas se battre ou encore se vanter. Pas de cigarettes, pas d’alcool, pas de drogue; que peuvent-ils bien manigancer, me dis-je, un brin amusé.

Une fois à leur niveau, je constate avec surprise que deux autres gros paniers sont suspendus dans le prolongement du premier et que le chemin étroit de planches contourne ces trois récipients de bois. Lorsque je salue le groupement, j’obtiens quelques vagues réponses de ceux dédaignant se retourner, tandis que je reste ignoré par la plupart d’entre-eux. A la question se rapportant à l’utilité de ces immenses décorations et le pourquoi de leur retrait du reste du village, j’obtiens un simple silence de quelques minutes durant lequel les yeux de la troupe restent figés devant eux. Finalement, une âme un peu plus communicative que les autres se décide à me répondre et m’apprends qu’il s’agit des pièces de pénitences; l’endroit où sont enfermés les contrevenants au bon fonctionnement de la petite société. On m’explique alors que l’un des leurs est enfermé dedans depuis trois jours et quatre nuits pour avoir tenté de voler de la nourriture dans les stocks, déjà limités en cette saison fraîche et, que sa peine prendra fin à la prochaine pleine lune, à savoir d’ici une bonne semaine. Le règlement est stricte sur tous points et, malgré le peu de personne composant cette communauté, il est nécessaire de faire respecter l’ordre et la discipline. On me raconte finalement les quinze coups de fouets infligés le mois dernier à l’un des habitants, bannis dès lors du campement, pour avoir agressé un de ses congénère et l’avoir précipité dans le vide, suite à une altercation musclée. Le conflit avait débuté pour une histoire de jalousie et d’adultère et avait terminé avec un corps désarticulé, écrasé sur le sol, après avoir rebondit sur quelques branches et provoqué un trou dans le feuillage servant de camouflage. L’ancêtre du village, représentant la loi et la sagesse de ce clan, avait prodigué une sanction exemplaire afin de dissuader les autres partisans à la violence. Depuis cet incident, m’avoue-t-on à mi-voix, une paix et un calme malsain règne sur les chaumières, la crainte de devoir quitter la meute protectrice étant plus forte que tout le reste. La survie du village tout entier, ainsi que celle de chaque individu dépend du respect des règles élémentaires de base de vie en communauté, renforcé par un souci permanent de discrétion; tous en ont bien conscience.

Bien que ces réactions extrêmes me surprennent un peu, de par la fermeté et leur côté obsolète, je respecte leur mode de vie et évite surtout d’entrer dans une discussion dont je ne maîtrise ni les tenants, ni les aboutissants. Je préfère m’éclipser comme je suis arrivé, me retournant en direction du centre du camp, saluant la jeune équipée avant de débuter le trajet, d’un pas lent. Et, alors que je m’éloigne peu à peu, raisonnent en cœur, derrière moi, les voix des jeunes agités, répondant à mon salut.

Parcourant ensuite les quelques mètres séparant le cartier des geôles du reste de la citée suspendue, je rejoins les premières huttes de bois avant d’arriver en place centrale où des villageois, qui n’y étaient pas lors de mon précédent passage, s’affairent, slalomant entre les tables et les chaises solidement fixées au sol. Une dizaine de personnes de tout âge, se dépêchent de dresser les tables pour le repas du soir, dans un bruit emplit de tintements de couverts et d’assiettes s’entrechoquant. Les talons de ces serveurs occasionnels font raisonner le plancher de milles sons aux tonalités graves et martelantes. Comme dans chaque restaurant, la tension est palpable et se lit sur les visages stressé de ces astreints de corvée hebdomadaire. Un silence complet est respecté afin de ne laisser uniquement raisonner les ordres du chef cuisines, placé en retrait, à côté du gros chaudron de bronze. De ce dernier s’échappe une fine vapeur blanchâtre aux effluves d’épices et de miel qui vient me chatouiller les narines et me faire saliver d’envie. Je m’arrête un instant, afin de profiter de ces délices olfactifs, le nez en l’air, un sourire de bonheur sur mon visage. Une odeur de viande porcine très soutenue vient perturber mes sens, tranchant de façon radicale avec la légèreté et la volupté précédente. Ne m’attendant pas à cette surprise, je ne peux retenir un geste de dégoût de la main, la plassant sur mes narines; non pas que je n’aime pas le porc, simplement que je ne m’y attendais pas.

Me voyant ainsi réagir, le cuisinier, certainement un tantinet vexé de mon irrespect involontaire, me sourit et me fait signe de m’approcher de lui, avant de réitérer son mouvement de bras hospitalier avec insistance. Regardant deux à trois fois de chaque côté et n’y voyant personne, j’en conclu que c’est bien à moi qu’il s’adresse et il n’y a pas moyen d’y déroger; je suis de ce fait contraint d’y répondre par l’affirmative. Je m’avance alors jusqu’à sa hauteur et, à peine arrivé, avant même d’avoir le temps de hocher de la tête pour lui dire bonjour, je reçois un éclat de rire dénué de toute finesse, de sa part. Puis, lâchant la spatule de bois lui servant à touiller la nourriture qui mijote dans le récipient de métal, il se prend le bas du ventre, environ sous le nombril et, du plat de la main, remonte sa pense bedonnante avant de la laisser retomber et rebondir en vibrant de toutes parts, afin de se dégager de l’élastique de son pantalon de jogging. Sa liquette blanche affiche l’historique complet des menus de la semaine et l’odeur de friture et de graisse froide qui s’en dégage ne peuvent être masquée par les relents d’une transpiration acide, dessinant des alvéoles sur le tissu. L’aspect de cet homme me répugne et je ne peux m’imaginer dégustant ses plats au banquet de ce soir.

Après ce premier contact des plus repoussant, je tente de laisser une marge de sécurité entre ses grosses mains encrassées et moi. Tandis que je me perds dans ce sentiment de dégoût, ne prêtant plus vraiment attention à l’homme en lui même, mais plus à la crasse accumulée sur lui, j’entends sa voix rauque m’inviter à humecter les senteurs de son met et apprécier la qualité de la viande présentée. Il s’agit de morceaux d’un sanglier chassé la veille et dont le dépeçage venait de se terminer dans la matinée, ce qui explique ce parfum renforcé. Une marinade d’épices et de bouillon, dans laquelle flotte une quantité impressionnante de champignons et de légumes verts, accompagnés de croutons de pain sec remontant à la surface et de ris, en fond de casserole, cuisent lentement sous les rotations infligées par le bras du cuisinier.

Sentant mon intérêt sans limite pour son repas et, étant certainement en besoin de conversation, il commence à m’expliquer qu’il s’agit d’un mâle de plus de 250 kilogrammes et que cinq personnes ont été nécessaires pour le ramener au village. Ce dernier cherchait des glands à grignoter au pied d’un grand chêne, après avoir déraciné quelques pouces et quelques racines. Il a fallu au chasseur trois balles à tête creuses pour en venir à bout. Vous n’imaginez pas la résistance de ces animaux et la puissance qu’ils peuvent développer, me dit-il d’un ton fasciné, les yeux brillant d’excitation. Savez-vous aussi, poursuit-il de plus belle, que le cochon domestique possède 38 chromosomes, alors que le sanglier n’en a que 36 et que leur descendance commune est fertile ? Et, ne me laissant pas même le temps de répondre, enchaîne-t-il, les hybrides de première génération possèdent 37 chromosomes. Ensuite ils peuvent avoir 36, 37 ou 38 chromosomes. L’hybridation est fréquente dans les régions d’élevage de cochons en plein air où bien lorsque la population sauvage a été reconstituée par des femelles de cochons domestiques saillies par un sanglier mâle. Le sanglier corse est génétiquement très proche du cochon domestique. Des sangliers ont été introduits dans de nombreux pays, dont en Amérique du Nord, parfois croisés avec diverses souches de cochons, ce qui complexifie encore leur génétique, voire leur dénomination.

A la fin de cette dernière phrase, un vide emplit de silence s’installe entre nous. Seuls les préposés au service semblent encore interagir dans ce décore figé dans le temps. Une feuille d’arbre vacille et s’envole dans la faible brise du soir naissant; passant au-dessus de nous, tournoyant légèrement et tourbillonnant parfois dans un ballet aérien de toute beauté. Le bruissement des manteaux habillant les branches des géants de bois soutenant le village, se fait entendre, motivé par un souffle frais et humide.

Puis, rompant ce silence divin, certes fortement intéressé à me faire partager ses connaissances en la matière, il poursuit en m’apprenant que le sanglier affectionne particulièrement les zones arborées disposant de points d’eau. Cependant il est relativement ubiquiste et on peut le rencontrer dans de nombreux autres types de milieux pourvu qu’une strate arbustive même discontinue approche un mètre de haut. Il évite simplement les grandes zones trop à découvert et, est présent dans de nombreuses régions d’Europe, une partie du Danemark, des Pays-Bas, d’Italie, d’ex-Yougoslavie et d’Asie, ainsi qu’en Afrique du Nord. Ce que j’ignorais, c’est qu’il a totalement disparu des Îles Britanniques.

Au moment où je crois enfin m’en sortir, entrainant par la suite un hochement de tête de ma part, de par mon désespoir; le cuisinier se saisit de sa spatule, la plonge dans le chaudron et remue de deux tours la bouillie avant de reposer la cuillère de bois dégoulinante de sauce, sur le bord arrondit de bronze et de reprendre la parole.

Sa voix épaisse et rauque me tare la suite de son exposé sur les porcidés et m’explique que le sanglier semble jouer des fonctions complexes et importantes au sein des écosystèmes qu’il fréquente. Il aère et décolmate les sols forestiers en recherchant tubercules et champignons, dont les truffes et en particulier la truffe Elaphomyces granulatus dont il contribue à diffuser les spores tout comme le font l’écureuil et quelques micromammifères fouisseurs qui consomment également ce champignon dont la fructification est totalement souterraine. Or ce champignon joue un rôle probablement important dans la structure des sols et en matière de mycorrhisation. Quand le sanglier creuse sa souille et s’y roule, et quand il se frotte sur les arbres, il se débarrasse de ses parasites, mais contribue aussi à disperser des spores et graines enfouies il y a des décennies voire des siècles, qui pour certaines ont conservé leurs propriétés germinatives et que l’on nomme « crypto-banque de graine du sol ». Il peut lors de ses déplacements, en quelques heures, les transporter et littéralement les répandre jusqu’à des dizaines de kilomètres à la ronde, sachant qu’un tel animal peut parcourir 20 à 30 km en une seule nuit. Ces graines et spores étant entourées de boue et réchauffées au contact de son corps ont plus de chances de germer.

Mais, non content d’en rester là, il continue imperturbable, à mon grand désespoir, m’invitant à prendre connaissance du fait que là où le sanglier est très anormalement abondant suite à la disparition de ses prédateurs sauvages et suite à l’agrainage ou à des plans de chasse qui l’ont fortement favorisé, il semble pouvoir, avec le chevreuil jouer un rôle dans l’augmentation du nombre de tiques dans les forêts européennes, sans parler du fait qu’il occasionne des dégâts dans les champs, prairies et parfois dans les jardins. Le sanglier peut aussi véhiculer certaines maladies du porc, dont la peste porcine, et peut être des virus grippaux dont celui de la grippe aviaire, virus dont la renommée mondiale n’est plus à établir.

Ne voulant pas paraître totalement désintéressé pour ne pas vexer mon interlocuteur, je saisis la balle au bond et profite de ces derniers mots pour lui poser une question qui me vient à l’esprit et qui concerne l’hypothèse de transmission de la grippe aviaire à ce genre d’animaux.

Amusé par ma naïveté, il me répond qu’en tant que nécrophage à l’odorat fin, le sanglier contribue à détecter et éliminer rapidement les cadavres de petits et gros animaux, même cachés, en évitant qu’ils contaminent les eaux superficielles par des pathogènes ou toxines botuliques notamment. Il se montre très résistant à ces toxines. Pour cette raison, c’est une espèce qui, bien que non située en tête de pyramide alimentaire, peut fortement bio concentrés, certains toxiques et polluants via les cadavres qu’il mange ou les champignons contaminés qu’il consomme en grande quantité.

Puis, se sentant comme obligé de m’affranchir d’avantage, suite à ma question, il termine en me racontant que le pire n’a pas encore été dit. Par le pire il entend que, après la catastrophe de Tchernobyl, des sangliers radioactifs ont été signalés dans la plupart des zones touchées par le nuage. En montagne, 16 ans après le passage du nuage radioactif en France dans l’Est du Pays, la Corse et les Pyrénées, la radioactivité moyenne due au Césium 137 de Tchernobyl était deux fois plus élevée en forêt que sur les prairies et vingt fois plus élevée que sur les éboulis des mêmes zones. Selon l’IRSN, en 1986, en France, la radioactivité des champignons, particulièrement prisés par les sangliers, était 5 à 10 fois plus élevée que celle du lait ou des céréales. Plus grave, elle a diminué beaucoup plus lentement chez les champignons, de même que la radioactivité du gibier de 1986 à 2003, dépassant parfois la limite de commercialisation, ce qui montre qu’il y a bioconcentration et contamination persistante de la chaine alimentaire. Un sanglier consommant les champignons sur une tache de contamination du Mercantour, selon l’IRSN, est exposé à une dose très élevée de 10 à 100 µSv, mais les champignons à fructification souterraine n’ont pas été pris en compte par cette étude. On suppose qu’ils concentrent probablement mieux encore la radioactivité, avec un délai lié au temps de percolation du césium dans le sol, sachant que celui-ci est de 1cm par an en moyenne. Comme il faut en moyenne 20 ans pour que le césium atteigne leur zone principale de prospection, on peut penser que c’est vers 2006 que ces champignons devraient commencer à devenir très radioactifs, ainsi donc que les sangliers, écureuils, certains micromammifères et les animaux qui les mangent ou mangent leurs cadavres, ou ceux qui consommeront des nécrophages. Une étude récente montre que le phénomène s’aggrave pour le sanglier. Elle a porté sur la contamination du sanglier sauvage par le radio césium de Tchernobyl dans le Land de Rhénanie-Palatinat en Allemagne, par analyses d’échantillons de 2.433 sangliers tirés dans une zone de 45.400 ha de forêts dans l’ouest de cette région, de janvier 2001 à février 2003. Les deux dernières années de l’étude, de mai 2002 à Février 2003, les chercheurs ont aussi étudié le contenu et la radioactivité des estomacs de 689 des sangliers tués. Les résultats montrent que la viande de sanglier suit une courbe saisonnière de contamination en dépassant les taux admissibles en été pour 21 à 26% des sangliers, avec une forte réduction en hiver, qui indique une consommation plus élevée de nourriture contaminée durant la période de végétation. Le déclin de la contamination observé en Automne semble lié à une grande consommation de glands et faînes de hêtres pas ou peu contaminés. L’été 2002, une analyse précise du contenu en nourriture des 18 estomacs les plus radioactifs contenant 345 à 1.749 Bq/kg de matière fraîche a été faite, ainsi que pour les 18 estomacs présentant les plus bas taux de césium radioactif, de moins de 20 à 199 Bq/kg. Des restes de truffes du cerf ont été trouvés dans des proportions beaucoup plus élevées dans les estomacs très contaminés que dans des estomacs faiblement contaminés. Ce champignon semble donc la principale cause de contamination des sangliers. il a été détecté dans les forêts du Palatinat, par un chien truffier à une densité moyenne d’une truffe par 20 mètres carrés, principalement dans les zones de résineux, et avec une teneur moyenne en césium 137 de 6.030 Bq/kg.

Mélangé un peu dans les chiffres énoncés, ne sachant pas trop à quoi cela peut bien correspondre, je devine sans peine le danger que cela doit impliquer et me surprends même de l’intérêt croissant qui m’envahit malgré moi. Par ailleurs, je reste totalement bluffé par ce gros bonhomme à l’air patibulaire et aux cheveux gras et ébouriffés retombant sur son visage, cachant si bien son jeu de professeur écologiste. Son petit sourire emplit de fierté ne trompe personne, je constate même qu’il semble trouver une certaine satisfaction à avoir pu étendre son savoir au-delà de la frontière du camp.

Il reste un instant immobile, arborant toujours ce petit sourire, un tout petit peu vexant à mon goût, attendant certainement une salve d’applaudissements de ma part; ce qui ne sera pas le cas. Toutefois, c’est avec plaisir que je le remercie de ce surprenant exposé et lui promets dès lors de faire plus attention à ce monde vivant qui nous entour et dont je ne prête généralement pas suffisamment d’intérêt pour le remarquer. Il semble ravis de mes dires et d’avoir pu enfin se faire entendre de quelqu’un qui l’écoute jusqu’au bout, malgré quelques signes de désintérêts au départ. Puis, comme rappelé à l’ordre par une voix subliminale, ses yeux s’écarquillent et machinalement il me tourne le dos pour se remettre à ses brassages de nourriture, agrippé à sa spatule.

Je reste un instant derrière lui, m’attendant à ce qu’il se retourne et voyant finalement que je ne l’intéressais plus, décide de continuer ma promenade dans le village, à la découverte de ses secrets et de ses habitants. Plongeant les mains dans mes poches, je recommence à marcher le long des sentiers de planches et me dirige vers l’ascenseur.

Mais, à peine l’estrade dépassée, que la voix de François m’appelant me parviens. Je relève la tête pour regarder devant moi et j’aperçois de suite mon ami, le bras tendu en l’air pour me faire signe. Il est accompagné du vieil homme aux pratiques sadiques et qui se prétend médecin. Leur évolution sur le chemin menant de la hutte du guérisseur à la place centrale est lente, de par les difficultés à se mouvoir qu’a cet homme d’un âge mûr, malgré qu’il s’agrippe au bras musclé du jeune homme musclé qui l’accompagne. Je fais mine de vouloir les rejoindre, mais de suite ils tendent un bras en avant, me demandent de les attendre; ce que je fais.

Arrivé à ma hauteur, le vieil homme s’exclame de ma ponctualité et me félicite de mon entrain pour venir reprendre des forces. Je lui avoue ne pas comprendre pourquoi il me dit cela et il me répond étonné de mon ignardise, que je me trouve exactement sur la place de banquet; chose que j’avais remarqué bien avant sa remarque, mais dont je n’avais pas fait le rapprochement avec notre rendez-vous fixé à la hâte à ma sortie des soins médicaux. C’est juste, me dis-je, nous devions nous retrouver pour manger ensemble. Je constate de ce fait que la luminosité se ternit maintenant au point de laisser gentiment sa place à la nuit qui s’étend timidement. Quelques torches commencent à être allumées ça et là tandis que les cordes servant de rambarde de sécurité de long des sentiers surélevés, sont recouvertes de draps blancs, permettant de mieux définir les zones dangereuses. Il ne fait encore totalement sombre, mais cela ne devrait pas tarder. Je ne comprends cependant pas comment nous allons faire pour manger en plein air sans avoir froid en cette saison, mais je préfère ne rien dire pour le moment et attendre de voir ce qui se passe.

Il ne faut pas longtemps avant que la réponse à mon interrogation ne se fasse connaître. En effet, alors que je commence à discuter avec mes nouveaux amis, une farandole d’enfants de cinq à quinze ans se répand bruyamment et rapidement autour d’une partie des tables, tandis que les parents commencent à se regrouper autour. Le bruit de fond augmentant en fonction du nombre croissant d’individus bordant la place centrale du village et il ne faut que peu de temps avant que je doive commencer à hausser la voix pour me faire entendre et tendre l’oreille pour comprendre. Une agitation chaotique et limite frénétique semble s’être emparée de tout le village et les pas rapides des gens pour rejoindre leur table font trembler la structure de bois servant de sol. On me rassure de suite en me disant que chaque repas amène son lot d’excitation et de bruit et qu’il ne faut pas s’en faire tant que la sentinelle ne donne pas l’ordre de se camoufler face à un danger. Dans ce cas, il suffit de rester sans bouger et sans parler le temps que le danger soit passé; il est très rare que les assaillants nous cherchent en hauteur et ont tendance à passer dessous sans nous voir.

Durant cette explication, je n’ai pas remarqué des toiles de couleur militaire qui ont été tendues entre chaque arbre, entourant ainsi la place et lui conférant un espace protégé du vent. La quantité d’individus regroupé permet une concentration de la chaleur et donne ainsi à la place une possibilité supplémentaire d’accueil et de confort, malgré son côté rustique à prime abords. Le repas ne devrait pas tarder à être servis me réjouis-je dans ma tête, commençant à regarder les tables libres restantes, craignant ne pas avoir de place, n’étant pas de cette tribu.

Mais mes craintes sont infondées et, en tant qu’invité, l’on me convie à la table de l’honorable du village, où sierra exceptionnellement François, en tant que responsable de ma venue et de mes actes. A cet effet, ce dernier me glisse quelques recommandations tels que ne pas offenser, ni n’embarrasser le chef de clan avec mes questions; ou encore répondre par des phrases courtes et simples. Je ne dois pas non plus poser mon regard de manière outrageuse et encore mois lui manquer de respect. Toute violence est proscrite de la tablée et aucun juron ne doit être lâché. Ces instructions données à la sauvette tombent à point nommé pour me déclencher une sorte de boule dans l’estomac qu’il me sera difficile d’atténuer durant le repas. Je m’imagine déjà la tête de cet ancêtre au visage plissé par les années et aux membres tremblotants. Ses doigts osseux qu’une fine couche de peau ridée recouvre, repliés par l’arthrose, dont les articulations douloureuses empêchent de saisir les objets ou encore, ses fines jambes prêtent à se briser à chaque enjambée et dont la force ne suffit plus à rester debout plus de cinq minutes. Une haleine fétide se mariant avec une odeur corporelle partagée entre des vapeurs de vinaigre et l’eau d’un marais. Le tout, affublé d’habits tâchés et percés, d’un vieux tricot par dessus une liquette blanche et d’un pantalon feutré gris.

Nous déplaçant alors à travers la foule en direction du centre de la place, passant le cercle des adultes, pénétrant ensuite celui des enfant, pour aller rejoindre une table où siège une femme d’une cinquantaine d’années. Je n’aperçois qu’un foulard qui recouvre ses épaules délicates, par dessus une jaquette de laine blanche et, ses longs cheveux grisonnants, soigneusement tressés et descendant jusqu’à hauteur des omoplates. Elle semble svelte et élancée, se tenant parfaitement droite et avec une prestance et une élégance naturelle. Calme et apparemment réservée, elle semble attendre notre arrivée dans le silence. Je suppose qu’il s’agit de la femme du chef de clan ou encore de sa fille.

Quelle n’est pas ma surprise, lorsqu’arrivé à hauteur de table, François s’avance vers cette dame et, respectueusement, la salue d’un baisemain et d’une légère courbette, soulignant avec nuance ses bonnes manières. Puis se redressant, celui-ci tourne son regard vers moi et d’une grimace en coin d’œil, me pousse à en faire autant. Embarrassé par ces politesses, inhabituelles pour un gars comme moi, je tente cependant de faire bonne impression et me plie à la volonté de mon ami, soucieux du protocole.

Avançant délicatement d’un pas afin d’approcher la gente dame, je découvre peu à peu une femme au visage angélique et serein. Un fin maquillage la différencie de toutes les autres femmes croisées jusqu’alors dans l’enceinte du village, celles-ci n’en portant guère. D’abords, un léger trait noir sous les yeux permet au vert limpide de ses iris de percer votre regard, affiné par un mascara brun pastel. Du far à joues donne un éclat rosé à son visage, conférant, à l’aide d’un fond de teint de couleur sable, un reflet de jeunesse attractive. Son rouge à lèvre, luisant sous les torches dansantes, invite les prétendants à de discrets phantasmes. Sous son délicat menton pointu s’étend un long cou recouvert d’un châle doré sur la nuque. La petit veste de laine est entrouverte d’un quart et laisse entrevoir un décolleté plongeant, accentué par une poitrine opulente, dont le bout des seins, rendu sensible par le faible courant d’ai frais, se dessinent au travers des mailles. Mon regard se perd une seconde dans les méandres de sa beauté féminine, mettant mes sens en émoi. Tentant de me ressaisir, je prends une bonne inspiration et relève mon regard à hauteur de ses yeux, me forçant à les maintenir à ce niveau. Le regard complice et un peu provocateur qui m’est retourné de sa part semble indiquer que mon indiscrétion à été découverte et percée à jour, bien qu’elle ne semble pas m’en tenir rigueur.

Impressionné par tant de distinction et de charme, malgré la différence d’âge qui nous sépare, je tends lentement la paume de ma main droite afin de recueillir la sienne avec douceur. Ses ongles vernis de rouge éclatant et luisant, se déposent comme un pétale de rose atterrissant sur l’eau endormie d’un étang. Le contact exquis avec mon corps et la chaleur partagée, occasionnent en moi une confusion sensorielle se répercutant dans mon ventre, le nouant d’excitation et d’envies déplacées. Une certaine moiteur reflète mon désire sur la paume de mes mains, tandis qu’un infime tremblement secoue mes membres. Je tente d’éradiquer ces idées saugrenues de mon esprit, mais d’autres images apparaissent, laissant mon excitation grandissante et l’adrénaline envahissante. La chaleur alentour me parviens soudainement plus douce, avant de s’accroître rapidement, jusqu’à en devenir torride. Mon souffle commence à s’entrecouper et ma respiration à s’accélérer.

Alors que mes lèvres s’apprêtent à frôler le dessus de sa main, je sens un parfum fruité remonter le long de mes cloisons nasales et hypnotiser le peu de raison qu’il me reste, enivrant mon cerveau et me faisant, malgré moi, l’esclave des ses désires les plus intimes. Ma respiration chaude et humide rebondit sur le cuir de sa peau et se répercute sur mon visage. Désireux de profiter de ce moment autant magique qu’inopportun, j’oublie volontairement, le temps d’un échange de regard avec cette Aphrodite aux yeux de braise, mon baiser émoustillé sur son corps. Comme si la course du temps elle-même s’en retrouve affectée, cet instant voluptueux me semble durer éternellement et, c’est avec regret que je brise ce rêve de velours en retirant sans hâte mes lèvres, me redressant et adressant un sourire calculé et stratégique, suivit d’un regard viril et apaisant. Fermant un court moment les paupières pour me témoigner sa gratitude, affichant un magnifique sourire emplit de sympathie et de compassion, elle retire tranquillement sa main et la place sur ses cuisses, à plat. De l’autre main, tout en continuant à nous sourire et en ouvrant à nouveau les yeux, nous convie à prendre place autour de la table.

Une fois assis, je constate qu’il reste encore trois chaises de libre et commence à m’interroger sur les personnes susceptibles de les occuper, hormis le chef de clan. Il ne s’agit en tous cas pas du médecin, qui est allé retrouver d’autres amis dans la foule, ni du cuisinier qui, à première vue et, en toute logique, va rester aux fourneaux durant toute la durée du repas.

La place finit de se remplir, tandis que les derniers hôtes finissent de se répartir autour des tables. Une fois tout le monde attablé et ne restant plus que le cuisinier et les serveurs prêt à sillonner les allées; instantanément, un silence complet se fait et tous les regards se tournent vers nous. Puis, à l’unisson, comme un seul homme, tous les verres se trouvant sur les tables se lèvent au ciel et s’alignent, côtes à côtes en teintant. Les serveurs attendant ce moment s’élancent dans les rangs; les cruches d’eau déversent leur liquide à flot dans les coupoles transparentes se touchant, passant en continu au-dessus des têtes des habitants, sans éclaboussures incontrôlées. En quelques secondes, les rangées de tables se retrouvent servies de ce précieux breuvage naturelle et, le bras tendu, attendent que nous soyons à notre tour servit. Une fois cela fait, la foule silencieuse attend la levée du verre de ma précieuse voisine de table et, dans un cri de meute, le regard rivé en notre direction, laisse éclater les traditionnels vœux de santé en trinquant bruyamment. Sursautant à cette tradition peu discrète, je prends alors conscience que notre tablée est complète et que le chef du village que nous semblions attendre n’est en réalité autre que cette femme resplendissante, avec qui je partage mon repas et mes pensées salaces. Un sentiment de profonde gêne s’empare de moi, rivant mon regard dans le fond de mon verre. Une fois de plus, les sages paroles de mon ami me reviennent et me narguent dans mon esprit, tournoyant sans cesse.

Heureusement, comme un envoyé de la providence, un serveur portant un linge blanc replié sur son bras gauche, lui-même recourbé contre le buste raide de l’homme, vient perturber ce moment délicat afin de s’enquérir de nos éventuels désirs. Je profite de cette aubaine pour, dès son départ, poser une question permettant de faire oublier mes maladresses et, m’adressant à la maîtresse de cérémonie, lui demande le nombre d’habitant vivant ainsi dans ce camp soigneusement aménagé. Votre question, me répond-elle, n’est pas suffisamment précise pour pouvoir y répondre; toutefois, je puis vous indiquer un nombre de deux-cents lits en totalité, sachant qu’un tiers du village est mandaté aux corvées quotidiennes. Il faut aussi que vous sachiez, poursuit elle sur un ton hautain qui me déplaît et jure avec sa beauté naturelle; que dans ce nombre d’habitants d’astreinte, une trentaine est mobilisée la semaine durant pour chasser et pêcher. Et, poursuit-elle, soutenant toujours mon regard de ces yeux verts, il ne faut pas oublier non plus nos quinze préposés à la coupe de bois de chauffage et de construction, nos cinq éclaireurs partis en recherche d’autres peuples reclus ou encore nos trois sentinelles permettant une surveillance des alentours, pour notre sécurité. Huit d’entre-nous partent régulièrement explorer les villages avoisinant afin de fouiller les maisons et ramener tout objet pouvant améliorer notre quotidien; c’est d’ailleurs un de ceux-là que vous avez surpris dans la villa à Pontarlier, avant que François ne vous trouve à son tour. Il y a aussi cinq porteurs d’eau, chargés d’approvisionner le campement avec des bassines montées sur des roues de chars. Chacun peut transporter jusqu’à cent cinquante litres en un seul trajet, s’exclame-t-elle fièrement en haussant la voix de par l’excitation et se taisant ensuite quelques secondes.

Et les trois autres, me permets-je de demander poliment, un peu de timidité dans la voix. En fait, il sont sept, ce qui effectivement, dépasse sensiblement le tiers du village, argue-t-elle rapidement, laissant ensuite un nouveau silence s’installer brièvement, avant de poursuivre en me disant que ces derniers sont affectés à la construction d’un barrage en amont de rivière, ainsi que de canaux d’irrigation partant de la digue et venant jusqu’aux pieds du camps. Comme vous avez certainement dû le remarquer durant votre visite à travers les sentiers de planches qui parcourent le village, bon nombre d’habitants est réquisitionné pour les tâches communes et de ce fait, vous comprendrez que je ne désire pas vous ennuyer en vous énumérant chaque fonctions de nos habitants. Ce qu’il faut comprendre, insiste-t-elle, c’est que sept jours par semaine, chacun doit accomplir de la manière la plus consciencieuse possible, ses responsabilités envers la communauté et en contrepartie, un jour aléatoire est accordé afin de se reposer et se divertir. J’interviens en lui demandant confirmation de ce que je pense avoir découvert en observant quelques habitants dans leurs tâches, à savoir qu’à chaque âge correspond son type de corvée. En effet, m’affirme François, prenant le pas sur mon interlocutrice, les travaux physique sont essentiellement réservés aux hommes entre vingt et cinquante ans; les plus jeunes aidant au ménage ou aux repas et les plus anciens étant les guides des générations suivantes, instructeurs ou encore conseillers.

En l’écoutant parler de l’importance des tranches d’âge, une question me vient, que je pose à mon tour à l’assemblée et qui est de savoir quelle est la politique appliquée dans la petite communauté en matière de natalité. La question me semble pertinente et, aux vues du nombre de marmots qui gambadent à tout va et de femmes aux ventres arrondis se promenant ça et là. A ces mots, le visage ma voisine de tablée s’éclaircit et un sourire s’étire le long de son visage, faisant ressortir ses pommettes et briller ses yeux clairs. Je crois avoir touché la corde sensible, me dis-je, reprenant confiance en moi.

J’adore les enfants, laisse-t-elle échapper à mi-voix avant de continuer en m’expliquant que par les temps qui courent, il est primordial pour notre survie à tous de s’assurer une progéniture capable de prendre soins de chacun d’entre-nous quand les tâches deviendront trop difficile à assumer. De jeunes bras forts et vigoureux, capable de nous nourrir et de veiller à la sécurité du clan. Mais, insiste-t-elle, arborant un air soucieux et adoptant un ton grave, je suis consciente qu’il s’agit là d’un geste égoïste de notre part et que, personne ici ne peut prédire l’avenir. Se redressant sur sa chaise et s’appuyant sur le dossier, elle se tait un instant, prend une profonde inspiration et, après avoir posée ses deux mains sur la table, baisse la tête et termine son sujet en évoquant la préhistoire, nous comparant aux hommes de Cro-Magnon, sur fonds d’apocalypse.

L’impacte de ces dernières phrases jette de suite un froid autour de la table et je regarde François, ne sachant que penser. Je constate que lui semble moins troublé que moi par cette analyse pessimiste, mais je me dis que cela doit être normal, étant lui-même issu de ce village.

Fort de ne pas en rester là, je tente d’en savoir plus à ce sujet et commence à interroger à nouveau la femme en face de moi. A peine ai-je commencé ma phrase que je suis coupé dans mon élan par un serveur qui vient nous énumérer les divers poissons composants le repas, ainsi que l’accompagnement fait de salades et de carottes, le tout assaisonné à la façon du cuisinier.

En synchronisation parfaite avec l’énonciateur, une farandole de serveurs déambule autour de nous, amenant les plats, affublés d’une présentation personnalisée en persil et ciboulette fraiche, faite exceptionnellement pour l’occasion de ma venue. S’en suit le même protocole pour chaque personne présente sur la place. Un nouveau soulèvement de satisfaction se fait entendre, avant que rires et bonne humeur ne reprennent de plus belle. Cette ambiance légère et bon enfant me rappel les soirées à la cantine, durant des camps de ski, quand après une bonne journée d’effort on se retrouvait tous pour une bonne platée de spaghettis trop cuits, avant d’aller se déhancher sur la piste de danse.

A la fin de la collation, après une longue discussion sur la gestion du village et de sa communauté, nous recevons la visite du cuisinier qui vient s’enquérir de son repas. Nous le félicitons chaleureusement et sincèrement pour son excellent travail et l’invitons à s’asseoir quelques minutes et partager une discussion avec nous.

Prenant péniblement place sur une des chaises vacantes, de par son imposante carrure et son ventre bedonnant, il finit, après quelques contorsions, à trouver une position adéquate et se laisse glisser le long du dossier pour finalement s’avachir en arrière, sans aucune distinction. Puis, bruyamment, il prend la parole et, s’adressant à la respectable femme devant moi, lui demande si le poisson correspondait à ses attentes. A ma grande surprise, la dame ne lui répond pas sur le champ et tente de trouver un soutient dans le regard distant de François. Puis, se ravisant, retourne la tête en direction du cuisinier et lui répond avec tact que non, cela ne lui a pas tant convenu que cela. Enfin, précisant sa pensée, elle lui rétorque n’avoir pas demandé de poisson à profusion, mais simplement un peu de viande de temps à autre. Le cuisinier, embarrassé, tente un retournement de situation, en précisant d’un ton affirmé, la difficulté aux préposés à l’exploration des magasins et des demeures avoisinantes de trouver cet article, suite aux émeutes et aux dégâts commis à l’annonce des décollages de fusées. Mais, il a beau insister sur le fait que la peur et la folie engendrées par cette nouvelle, ainsi que les mouvements de panique qui s’ensuivirent, provoquant saccages et pillages, n’ont rien épargné et que la viande devient de plus en plus rare. Les seuls morceaux restant dans les échoppes ou les boucheries, sont frelatés depuis plusieurs semaines, la chaine de réfrigération ayant été coupée depuis longtemps. Mais, excédée, la maîtresse des lieux décide de lui couper la parole afin de lui faire valoir qu’elle ne parle pas de ces morceaux de viandes ci, mais de ceux produit par des élevages rendus sauvage depuis la fuite de leur propriétaires et dont il suffirait de construire un enclos et d’y regrouper ces bestiaux éparpillés aux quatre vents.

Entendant cela, le cuisinier se relève de sa chaise, percutant la table de son ventre, mais sans la renverser, cette dernière étant vissée au plancher et, de sa voix rauque, impose son refus catégoriquement, en prenant soins de demander d’excuser par avance sa réaction excessive, prétextant qu’il s’agit là d’une question d’éthique et surtout de bon sens.

Je n’ai pas de suite compris à quoi il fait référence, mais son explication finit par me convaincre et je ne peux que me résigner à appuyer ses arguments de mon approbation, voyant que François me précède dans cette optique. En effet, la notion d’écologie me semblais jusqu’alors sans rapport ou dérisoire, lorsque je m’imaginais des troupeau paissant paisiblement en attendant leur dernier trajet vers l’abattoir. J’étais loin de la réalité, me suis-je rendu compte après son explication.

Il faut savoir que la production mondiale de viande est passée de 44 millions de tonnes par an en 1950 à 170 million en 1990, soit plus de quatre fois la valeur initiale, quarante ans plus tard. En 2004, cette dernière est estimée à un total de 258 million de tonnes.

Ce qui m’a le plus frappé dans cette analyse gratuite est le fait que pour produire un simple kilo de viande, ni plus, ni moins, il serait possible dans un même laps de temps et pour une même surface de sol, de cultiver jusqu’à 200 kg de tomates ou 160 kg de pommes de terre. La moyenne mondiale est approximativement de 67% de terres cultivables utilisées pour élever du bétail et pour cultiver des céréales destinées à sa nourriture.

Sa théorie avance même des chiffres provenant directement de sources comme le WWF qui compare la surface de terrain nécessaire à la production de 1 kilogramme des denrée suivantes : Fourrage 323m2, viande de bœuf 269m2, viande de cochon 55m2, volaille 53m2, œufs 44m2, riz 17m2, légumes et pommes de terre 6m2.

Le côté invraisemblable de la chose prend tout son sens dès lors où l’on sait qu’aux Etats-Unis 230’000 km2 sont nécessaires à la production de fourrage pour les animaux de rente, alors que seulement 16’000 km2, soit 7%, le sont pour produire des aliments végétaux.

La déforestation en Amérique centrale a pris des proportions alarmantes. En effet, depuis une quarantaine d’années environs, les défrichages massifs pour l’implantation de pâturages et de cultures de fourrages pour nourrir le bétail, a déjà fait disparaître plus de 40% de la forêt tropicale, un des principaux poumons de notre planète ! Selon le Worldwatch Institute, depuis 1970, plus de 20 millions d`hectares de forêts tropicales ont été détruits pour faire place aux pâturages pour l`élevage de bovins. Ces derniers occupent déjà un tiers du territoire de la planète.

Les populations les plus pauvres souffrent tout particulièrement en raison de l`énorme quantité d’eau nécessaire pour produire de la viande. Il faut savoir que la production d’un kilogramme de viande de bœuf équivaut, en quantité d’eau nécessaire à cela, au volume de ce même liquide, utilisé, en moyenne, par un humain pour se doucher durant une année complète. Dans la lutte contre la faim dans le monde, il n`est souvent question que des besoins alimentaires, alors que la quantité d’eau indispensable pour la production de ces aliments n’est pas prise en compte.

En Inde, dans de nombreuses régions, l`eau doit être pompée à une profondeur de plus de mille mètres. Il y a encore une génération, les paysans creusaient à la main pour atteindre des sources destinées à l`irrigation. Aujourd’hui, 95% des petites installations de pompage sont à sec. Il en va de même dans d`autres pays asiatiques.

Un point sur lequel le cuisinier, en tant que professionnelle de la branche, à lourdement insisté dans son explication est les 7 à 16 kg de graines de soja nécessaires pour produire 1 kg de viande; ajoutant à chaque fois qu’il mentionnait cela une exclamation blasphématoire afin d’appuyer de toute son indignation ce gâchis irresponsable. Cette extension artificielle de la chaîne alimentaire due à la transformation de céréales en viande, a-t-il énuméré, entraîne une perte de 90% des protéines, 99% des hydrates de carbone et 100% des fibres. Le pire, toujours selon lui, est l’infime quantité de viande comestible sur l’animal, à savoir environs 35% de la masse totale, sans les ossements; pas même la moitié !

A peu près la moitié des céréales produites mondialement est destinée à nourrir les animaux pour la production de viande et plus ou moins 90% du soja récolté dans le monde est destiné aux élevages.

Mais, comme l’a si bien raconté notre professeur improvisé, en admettant que les Américains consommeraient 10% de viande en moins, la quantité de céréales économisée pourrait nourrir 1 milliard de personnes souffrant de la faim. Dans ce gigantesque pays à la folie des grandeurs, la proportion des cultures destinées à la nourriture des animaux s’élève à 80%, pour un cheptel de 8 milliards d’animaux, dits de boucherie.

Une chose qui m’a profondément choquée a été d’apprendre que pour mon pays, la suisse, environs 1,7 million de tonnes de nourriture concentrée a été distribuée au bétail, des céréales pour la plupart, selon des chiffres datant de 1981. La Suisse a pu commercialement se permettre un tel gaspillage, ce qui n’est pas le cas des pays en développement. A cet effet, la FAO Suisse rapporte qu’à cette période, 75% des céréales en provenance des pays en développement ont été utilisées comme aliments pour les animaux d’élevage.

Mais les cultures indigènes sont également en compétition avec les cultures mondiales pour le bétail et, pour exemple, en Egypte, durant les 25 dernières années, les cultures de maïs comme fourrage ont remplacé en partie les cultures de blé et de millet qui constituent de la nourriture de base pour humains.

Dans les années 1950 à Taïwan 170 kg de céréales par tête d’habitant étaient nécessaires pour nourrir la population. En 1990, la consommation de viande et d’œufs a été multipliée par six. En conséquence, le besoin en céréales est passé à 390 kg à cause de l’extension de la chaîne alimentaire. Taïwan ne peut satisfaire cette demande croissante qu’en important des céréales, malgré une hausse des récoltes indigènes. Alors qu’en 1950 Taïwan était exportateur de céréales, en 1990 il est importateur de 74% pour les besoins de nourriture du bétail. La même situation est constatée dans l’ex-URSS, où la consommation de viande a triplé depuis 1950 et la demande de céréales pour les animaux a quadruplé. En 1990 le bétail en ex-URSS a consommé trois fois plus de céréales que les être humains.

Par contre, je savais déjà que les matières fécales rejetées par les bovins, hormis leur puanteur nauséabonde, sont un réel fléau pour les nappes phréatiques et les forêts. En effet, de nos jours, les excréments humains sont traités pour la plupart dans des usines d’épuration. Par contre les déjections d’animaux sont toujours épandues sur les champs. Les émissions d`ammoniac résultant de l`agriculture sont dues pour 90% au purin et au fumier. L’azote (N), disséminé sous forme d’ammoniac (NH3), responsable en grande partie de la mort des forêts, est causé pour 85% par les excréments du bétail. L’azote, qui est le principal nutriment pour les prairies, les forêts et la vie aquatique, peut mener à une sur-fertilisation s’il est présent en excès. Ce phénomène a hélas été constaté trop tard. En effet, les forêts ont d’abord poussé plus rapidement avec le surplus d’azote, puis ont commencé à dépérir lorsque le sol est devenu saturé. Mais, l’ammoniac contenu dans les excréments animaux n’a pas seulement des conséquences néfastes sur les sols ou même le climat en provoquant des pluies acides. L’ammoniac génère aussi des émanations secondaires dans l’atmosphère sous forme de poussières fines (PM10) affectant la santé de l’humanité. L’ammoniac contribue aussi à la sur-fertilisation des eaux et cause la prolifération excessive d’algues, qui à leur tour absorbent l’oxygène de l’eau, cela devient un cercle vicieux. A ce propos, j’ai souvenir que dans mon pays, en Suisse, les lacs de Sempach et de Baldegg sont oxygénés artificiellement par d’énormes pompes.

Les nitrates issus de l’agriculture ont pénétré si profondément dans le sol que certaines marques d’eaux minérales ne répondent plus aux normes de qualité exigées pour l’eau potable.

Jusqu’à présent ce sont principalement le trafic automobile et l’industrie qui ont été rendus responsables de l’effet de serre. L’influence d’une agriculture basée sur les élevages intensifs d’animaux a été négligée, selon notre chef cuisinier. Il rapporte aussi qu’un certain Ernst U. von Weizsäcker, chef de l’Institut Wuppertal pour le climat, avait commenté que l’impact de l’élevage de bovins sur l’effet de serre est le même que celui du trafic automobile si l’on considère les effets de la déforestation pour la transformation en pâturages pour les bovins d’élevage, la transformation de savanes en déserts, l’érosion des montagnes, les besoins gigantesques en eau pour les élevages de bovins, ainsi que l’énorme quantité d’énergie nécessaire à l’engraissement des animaux.

L’effet de serre est causé entre autres par trois gaz, étant le méthane, le dioxyde de carbone et l’oxyde d’azote. Tous trois proviennent des méthodes d’élevage de masse du bétail. 12% des émissions de méthane sont dues au 1,3 milliard de bovins vivant en permanence dans le monde.

L’élevage du bétail produit 115 millions de tonnes de gaz de méthane annuellement. L’effet est d’autant plus désastreux que l’on sait qu’une molécule de méthane contribue 25 fois plus à l’effet de serre qu’une molécule de dioxyde de carbone.

Les quantités de lait exigées des vaches laitières impliquent la nécessité de leur donner des médicaments contre les inflammations des pis. Les résidus de ces médicaments se répandent ensuite dans l’environnement. Par ailleurs, la promiscuité actuelle dans les élevages des animaux de rente a mené à généraliser les traitements aux antibiotiques.

En avril 2005, une étude a été publiée par le Ministère allemand pour la protection des consommateurs, signalant pour la première fois la présence d’antibiotiques également dans les plantes alimentaires telles que les céréales. Ces produits médicamenteux se sont ainsi disséminés dans l’écosystème par les excréments des animaux ainsi traités aux antibiotiques. Bien que les valeurs mesurées soient en dessous du seuil de tolérance pour l’alimentation humaine, la permanence de telles petites quantités d’antibiotiques a entraîné une résistance à certaines bactéries, avec comme effet que les antibiotiques incriminés ont peu à peu perdu de leur utilité première. C’est aussi pourquoi des médicaments toujours plus forts ont été développé, qui à leur tour, se répandent dans l’environnement et menacent toujours plus sérieusement l’équilibre de l’écosystème.

Encore une fois, notre cuisinier a insisté sur le fait que pour lui, la règle est simple : « Nous devenons ce que nous mangeons… ». A savoir que, comme l’a découvert Einstein, rien ne se perd, tout se transforme.

Mais si vous croyez que cela s’arrête là, nous a-t-il dit, arrivé à ce stade de son exposé, d’un ton moqueur. Puis il a continué en étendant le sujet aux poissons et autres animaux marins qui subissent un sort identique et représente tout autant une menace pour les humains.

Etant donné la mise en péril de l’existence des poissons due aux excès de la pêche, on a vu naître au cours des dernières années des fermes d’élevage. Parallèlement, les mêmes problèmes écologiques sont apparus. Comme les antibiotiques ainsi que les autres médicaments et produits chimiques sont directement administrés dans l’eau des fermes, ces produits pénètrent rapidement dans l’écosystème.

La détention de saumons dans les fermes d’élevage est si éloignée de leur vie naturelle que leur chair a perdue sa couleur rose (comme les consommateurs étaient habitués de la voir). Pour y remédier, les éleveurs ont cru bon de leur administrer en supplément des colorants artificiels. Pire encore, les maladies touchant les poissons d’élevage se sont aussi transmises à leurs congénères en liberté et ont contribué à menacer l’existence même des poissons sauvages.

Le problème de la nourriture de ces poissons d’élevage reste identique aussi; car pour obtenir un kilo de poisson d’élevage, deux kilos de poissons de mer sont nécessaires comme nourriture.

A côté de ce gaspillage, l’existence des poissons de mer est encore plus menacée par la capture de poissons servant à la préparation de farines qui atterrissent, dans une proportion de deux tiers, dans les mangeoires des animaux de boucherie terrestres.

En Europe, au cours des dernières années, toujours plus de crevettes de différents types et de crustacés sont consommés. Cette pratique a conduit nombre d’exploitations à s’installer en bord de mer, où se trouvaient auparavant d’importantes forêts de mangroves. Les forêts de mangroves ont une fonction écologique de la plus haute importante: Elles amortissent les raz-de-marée et atténuent leur violence.

Le tsunami de 2004 en Asie a causé d’énormes ravages, car auparavant les forêts protectrices de mangroves avaient été détruites pour faire place aux fermes d’élevage. Pour exemple, notre narrateur nous a confié qu’à l’origine, il y avait aux Philippines plus de 500’000 hectares de forêts de mangroves. Maintenant, il n’y en a plus que 36’000 hectares. Le reste, environ 93%, a été converti en exploitations de crabes alimentant le commerce mondial.

Bien que la plus grande partie des coûts de production de la viande soit imputée aux contribuables, il n’y a toujours pas assez d’argent pour rendre la production de viande rentable économiquement. Alors des interventions supplémentaires sous forme de subventions sont accordées afin que la production de viande soit attractive. L’industrie de la viande n’est pas seulement soutenue au niveau national, mais également international. Depuis 1963 jusqu’à 1985, la Banque Mondiale a injecté 1,5 milliards de dollars dans l’industrie de la viande en Amérique latine, en grande partie pour financer les énormes élevages de bovins.

Il faut avouer que cette conversation avec notre préposé à la nourriture a été fort intéressante, malgré la quantité impressionnante de chiffres à emmagasiner pour mon petit cerveau. Toutefois, François semble relativement mécontent que cet homme se soit accaparé une trentaine de nos précieuses minutes pour nous étaler son histoire, apparemment déjà trop entendue dans le village. Chacun autour de la table, sauf moi, affiche un regard évasif et las, semblant impatiemment attendre la fin de cet interminable résumé économico-politique. Puis, comme si de rien était, il s’en retourne à son chaudron, marchant d’une démarche pataude et maladroite. J’aurais bien eu quelques questions pertinentes à lui poser sur le sujet abordé, mais je crains, aux vues des regards échangés durant son explication, que le reste de l’auditoire ne soit pas de cet avis et préfère me taire.

Nous terminons le repas par une tisane distribuée à raison d’une tasse par personne et pendant ce temps, un attroupement d’une quarantaine de villageois s’amasse vers l’ascenseur permettant de descendre sur la terre ferme. J’émets cette remarque à François qui en sourit et me répond calmement qu’il s’agit des derniers accros à la niquotine; les derniers bastions à la lutte impitoyable contre le tabagisme, qui a débuté avec le nouveau siècle en cours.

En effet, je réalise avec étonnement que je n’ai pas croisé de personne qui fumait dans les allées boisées du camp. Les huttes ne semblent pas tachées par la fumée collante et brunissante du tabac et, bien que j’aie remarqué ça, malgré quelques toux chargées en nicotine, durant le repas, je dois reconnaître que je n’ai vu personne allumer de cigarette jusqu’ici. En tant qu’ancien fumeur, ce détail aurait dû me sauter aux yeux, me dis-je, heureux de me découvrir finalement moins obnubilé par ces petits tubes à cancer que je ne l’aurais imaginé.

M’arrachant à mon auto-éloge, François continue son explication en me rappelant qu’il est strictement interdit de fumer dans le campement et que pour les esclaves au goudron, il leur faut aller à terre et veiller à ne pas prendre le risque de mettre le feu à la forêt. Les mégots sont méticuleusement regroupés par les fumeurs eux-mêmes dans le creux d’une souche, elle-même dissimulée au sein d’un petit buisson touffu, à l’abri des regards et, que l’on a exprès emplit de sable. Chaque soir, un des préposés au nettoyage du village est chargé de vider le rondin de bois et d’y remettre du sable.

Chapitre suivant : En ligne dès le 24.12.2009…

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