Face à la meute
Mais, alors que la nuit entrecoupée d’insomnies touche à sa fin, bien avant le lever du soleil, dans la noirceur la plus totale, une main vient se poser sur mon épaule découverte et commence à me secouer avec délicatesse et hésitation, accompagnée d’un murmure.
Monsieur, Monsieur, s’il vous plaît, Monsieur, levez-vous, répète sans cesse la voix tamisée qui se glisse dans mes oreilles, m’extirpant à mon sommeil.
Surpris, à peine mes paupières ouvertes, les yeux écarquillés, je retire mon bras et me dégage en me projetant en arrière, d’un bon. Un cri de stupeur prenant sa source au plus profond de ma gorge s’apprête à jaillir hors de ma bouche, quand au dernier moment, je prends conscience qu’il s’agit d’un jeune homme, d’une vingtaine d’année tout au plus, aux airs un peu niais et profondément timide, de prestance fort peu imposante. Je me souviens alors la discussion de la veille avec cet étrange personnage et me rappelle l’avoir entendu nous prévenir de cette visite fort matinale.
Tu es l’apprenti n’est-ce pas, le questionne-je, d’une voix rauque et enrouée, avant de me racler la gorge en toussant. Bien, laisse-moi juste réveiller mon acolyte et allons-y, lui dis-je encore, m’étirant de tous mes membres.
Contrairement à moi, François semble avoir trouvé un sommeil profond et ininterrompu et ce n’est pas sans quelques grognements et ronchonnements que je parviens finalement à l’en tirer. Légèrement contrarié par mon intervention, il ne manque pas de me le faire remarquer durant les premières minutes et finit par se calmer en voyant la jeune recrue se tenant droite et silencieuse, au pied de son lit, un petit sourire en coin.
Rapidement habillé, nos affaires regroupées, nous nous mettons en route, derrière notre guide, laissant derrière nous nos raquettes à neige sur les conseils de notre aide, le suivant à travers le long couloir, puis dans l’escalier, prenant garde à ne pas réveiller le reste de l’immeuble endormit.
A pas feutrés, nous évoluons, jusqu’à en arriver au pied des marches, au rez-de-chaussée, avant de franchir le corridor jusqu’à la porte de sortie. Cette dernière grince sous la force des bras de l’apprenti, laissant un temps de répit, avant de reprendre sa lente chanson stridente, dès notre passage.
A l’extérieur, un vent glacial balaye l’horizon obscurcit par la nuit qui tente de perdurer, tandis qu’au loin, commencent à s’illuminer les pics des premières montagnes, derrière lesquels le soleil tend à s’élever. Une fine ligne rosée semble déchirer le néant, laissant apparaître les silhouettes massives et luisantes des sommets enneigés. Une fois de plus, ce spectacle nous ravit, le temps d’un instant, avant de poursuivre en direction du second bâtiment.
La forme d’un homme, dissimulé dans la pénombre du deuxième immeuble, derrière celui-ci, semblant guetter notre arrivée avec impatience, s’active nerveusement. Les mains dans les poches de sa veste, bravant le froid, la tête enfouie dans les épaules, il effectue de brefs allés et venus, se retournant constamment pour s’assurer que personne ne l’a remarqué. De la condensation s’échappe par saccades de sa bouche.
Vous voilà enfin, se plaint-il dès notre arrivée à sa hauteur, avec un fort accent marocain ou tunisien. Entre son capuchon au rebord en fourrure animale et la grosse écharpe de laine qui lui passe devant le visage, recouvrant de son cou à son nez, se dissimule un visage basané, aux traits méditerranéens. Je m’appel Nourad, nous explique-t-il, nous tendant la main pour se présenter. Je suis votre guide pour redescendre en direction de l’Italie, ajoute-t-il, se retournant pour nous indiquer le versant de la falaise donnant sur le pays en question. Mais, pour commencer, poursuit-il en se dirigeant vers un petit cabanon caché derrière le bâtiment, suivez-moi, nous allons vous trouver des chaussures plus adéquates pour cette randonnée.
Une fois nos pointures communiquées, il ne faut pas plus de deux minutes à notre guide pour nous dégotter une paire montante chacun, aux semelles renforcées et cramponnées. Nous faisons l’échange avec nos propres chaussures, que nous abandonnons sur place, sur les conseils de notre nouveau compagnon de chemin. Ne prenez pas le risque de vous faire déséquilibrer par des poids se balançant sur les côtés, laissez tout ce qui est inutile ici, précise-t-il.
Puis, faisant un aller et retour avec le fond de la pièce, l’homme revient vers nous et nous tend une paire de raquette à neige en bois et, après avoir vérifier une dernière fois les pointures de celles-ci, nous indique un alignement de paires de ski de bois, sur lesquels sont accrochées des peaux de phoques, comme dans l’ancien temps.
Servez-vous, nous dit-il, et n’oubliez pas de prendre des piolets, ils vous seront de grande utilité. Vérifiez bien les lanières des fixations, on ne sait jamais ajoute-t-il. Il s’agit de vieux matériel, la confrérie n’étant pas très riche, mais vous verrez, il fonctionne tout aussi bien, si ce n’est juste qu’il est un peu moins maniable, mais on s’y fait vite, conclut-il, nous laissant aller fouiner à notre guise.
Maintenant que vous êtes fins prêt pour affronter les versants enneigés de la montagne, nous allons pouvoir nous rendre au chenil et prendre les quelques chiens que j’ai fais préparer, avant de venir vous chercher, nous indique-t-il en nous montrant une petite maisonnette. Je n’ai pas pu les prendre directement avec moi, se sent-il obligé de préciser, le maître-chien les accompagnants n’étant pas encore prêt.
La maison au toit pointu vers laquelle nous nous dirigeons, skis et raquettes fixés dans le dos, en brassant la neige de nos pieds, tentant de nous frayer un passage, renferme aussi le musée du Grand-Saint-Bernard, selon les indications de l’apprenti, qui nous suit jusque là-bas.
A notre arrivée devant la bâtisse, des aboiements s’élèvent, signalant notre présence et laissant deviner une certaine excitation. Les molosses semblent deviner la promenade qui les attend et paraissent s’en réjouir. La voix grave d’un homme claque soudainement dans les airs, provoquant la cessation immédiate du vacarme engendré par notre visite.
L’homme en question apparaît tout à coup devant nous sur le pas de la porte, nous saluant d’un geste rapide de la main et surélevant brièvement la tête, sans prononcer un seul mot.
Je vous présente Jonas, notre maître-chien, nous lance subitement Nourad. Il ne parle que peu, si ce n’est pour s’adresser à ces chiens, mais il vous comprend parfaitement, se sent-il contraint de nous préciser. Puis, discrètement d’ajouter que ce dernier n’est pas méchant, mais juste un peu sauvage, préférant vivre avec ses bêtes plutôt qu’avec nous, les humains.
Enchanté, s’exclame François en s’avançant et en lui tendant la main pour se présenter. Mais l’homme aux canidés ne réagit pas et se contente de diriger son regard sans expression vers mon compagnon, l’inspectant de la tête aux pieds. François finit alors par baisser sa main, quelque peu déconcerté par ce manque de civilité et se recule d’un pas pour se placer à ma hauteur.
Suivez-moi, nous invite l’homme au caractère bourru, avant de disparaître derrière l’angle de la maison. Marchand quelques bonnes enjambées devant nous, l’individu nous entraîne de l’autre côté de la bâtisse, sans même se retourner une seule fois pour voir si nous le suivons réellement.
Avançant en file indienne derrière notre dresseur de chiens, nous nous contentons de rester silencieux, concentrés pour ne pas commencer à grelotter sous l’effet sournois du froid. Le vent nous pousse désormais en avant, s’accumulant dans notre dos et réduisant ainsi nos efforts pour avancer sur la surface gelée.
Attendez-moi ici, nous demande l’homme de tête, nous précisant qu’il renvient de suite. Puis, sans perdre d’avantage de temps, il s’en retourne et pénètre dans la maison que nous venons de longer, claquant la porte de bois sur ses talons, sans ménagement.
Dix interminables minutes s’écoulent, durant lesquels nous n’échangeons pas plus de cinq phrases avec François et Nourad, nous contentant de parfois sautiller sur place pour nous réchauffer ou de donner de petits coups de pieds pour bousculer les petits amas de neige qui se sont formés durant la nuit, sous les effleurements du vent, histoire de passer le temps.
Soudain, des bruits déclenchés par des meubles que l’on déplace ou par des morceaux de bois que l’on tape contre les fondations de la maison, raisonnent dans la demeure et transpirent vers l’extérieur. Puis, le silence retombe, quelques aboiements se font entendre et tout à coup, la porte par laquelle notre guide est entré, quelques instants auparavant, s’ouvre avec force et vient heurter le mur de l’immeuble de pierre, avant de rebondir déformée par les fortes vibrations émises par le choc.
Dans l’encadrure de la porte se répand la lumière de la pièce, éclairant la neige qui se trouve juste devant, perçant l’obscurité sur quelques mètres. Des milliers de cristaux de glace se mettent instantanément à scintiller sur le sol, avant d’être un à un emportés par la brise tenace qui sévit.
La forme du corps de Jonas, notre maître-chien, apparaît subitement dans la luminosité qui inonde l’entrée de la bâtisse, marchant à reculons, et semblant tenir quelque chose dans chacune de ses mains, quelque chose qu’il à l’air de tirer. Une masse sombre se dessine peu à peu, suivie d’une seconde. Rapidement, nous finissons par voir apparaître deux énormes molosses, attachés par une longue corde entre eux, puis par une autre corde, allant jusqu’à leur propriétaire, fermement tenue par sa main gauche. A notre grande surprise, trois autres chiens surgissent par la suite, reliés eux à la seconde corde, se trouvant dans la main droite de notre nouveau coéquipier.
Tenez, nous dit-il en nous tendant la corde retenant les trois derniers canidés à être sortis de la maison. Ne les touchez pas, nous informe-t-il par prudence, laissez-les vous renifler et ne faites aucun geste brusque. Evitez de levez les mains au-dessus d’eux et n’approchez pas vos visages de leur gueule, précise-t-il. Ne les fixez pas dans les yeux, ils pourraient prendre cela pour un défi, mais ils sont très gentils, ne vous en faites pas, poursuit-il. En attendant mon retour, continue-t-il, chaussez vos raquettes, vous en aurez besoin pour vous déplacer sans vous enfoncer.
Nourad s’avance timidement pour prendre la corde et, une fois celle-ci dans sa main, se contente de ne plus bouger, gardant un sourire crispé sur son visage, ne se rendant même pas compte que ses lèvres tremblent. Apparemment, il semble plus à l’aise avec les flancs abrupts des montagnes avoisinantes, qu’avec certains animaux domestiques.
Voilà, nous dit subitement l’apprenti, s’avançant de quelques pas pour se placer au centre de notre petit groupement ; je dois m’en retourner auprès de mes frères, sinon mon absence risque de se faire remarquer. Je vous souhaite bonne chance et que Dieu soit avec vous pour cette traversée, ajoute-t-il, d’un ton prophétique. Nous le saluons à notre tour et le laissons s’éloigner de nous, en direction des siens.
Lorsque l’homme responsable des molosses revient, après avoir fermé la demeure derrière lui et tenant ses deux canidés marchant fièrement au pas, il s’approche de Nourad et, sans lui adresser la parole, récupère la seconde corde et s’accroupis face aux trois chiens. Habillement, il défait les cordages qui les lient entre eux et transmet un embout à chacun d’entre nous, nous confiant à tous un de ses protégés.
Il saura ce qu’il faut faire en cas de pépin, déclare-t-il à mon intention, en me fournissant la partie qui me revient. Ne vous en faites pas, se sont les rejetons du couple que je prends sous mon contrôle, ils suivront sans sourciller, nous précise-t-il alors à tous. Bien, si tout le monde est prêt, conclut-il, alors nous pouvons y aller, vous n’avez qu’à me suivre et marcher dans mes traces ; ne vous écartez pas de ma piste, cela pourrait vous être fatal.
Terminant sa phrase, alors que l’astre solaire commence à s’étendre au-dessus de nos têtes, il entame notre périple en ouvrant la voie. Il nous devance et foule la neige vierge devant lui, appelant ses chiens à le suivre.
Les deux brefs sifflements émis par l’homme de tête suffisent à capter toute l’attention des bêtes, qui commencent à se mouvoir en sa direction, pour marcher derrière lui. A l’autre bout des cordages, nous tentons tous, tant bien que mal, de suivre nos molosses à la force herculéenne, qui nous entraînent derrière eux. La traction inverse qui s’exerce sur les laisses ne semble pas importuner les canidés, qui se contentent d’avancer en respirant bruyamment, la gueule ouverte. Dans leurs yeux sombres, aucune émotion ne paraît se dégager, si ce n’est peut-être une impression de tristesse due aux cernes et à la forme des plis que prend la peau de leur front ridé. Contrairement aux clichés habituels, ceux-ci ne sont pas affublés de tonnelets de rhum, mais simplement de larges colliers de cuir, sanglés par de grosses fermetures métalliques. Leurs statures imposantes de colosses se dandinent lourdement sur le parcours, avec une certaine maladresse, suivant un rythme quasi constant.
Nous longeons rapidement l’étendue d’eau recouverte de glace, qui fait face à l’immeuble d’où nous venons et où nous avons passé la nuit, pour nous rendre à l’opposée du plateau sur lequel nous évoluons, du côté Italien, après avoir passé les dernières constructions.
Le matin qui se lève sur la plaine du Pô nous offre un spectacle à couper le souffle. La magnificence des couleurs chatoyantes qui s’étendent au pied des montagnes fait ressortir les vastes étendues en contrebas, plus larges et certainement plus arides en été, que celles de Suisse, de l’autre côté de la falaise. Loin de la route qui entortille ses lacets sur l’autre versant, le sentier dégringole à la rencontre des premiers mélèzes. Dans la plaine, à nos pieds, se devine, minuscule, le gros ver blanc du tunnel, ressortant de la roche en direction d’Aoste. Une faible nappe de brouillard matinale, quasi dissipé, s’étend au fond du vallon et obstrue notre champ de vision, nous empêchant de distinguer d’avantage de choses.
Voyez-vous les constructions qui se trouvent là-bas en contrebas, nous demande notre guide, nous indiquant de son bras la direction où regarder. Il s’agit Cantine de Fonteintes, ancien hospice maintenant fermé, nous indique-t-il, précisant que la pente est trop forte pour s’y lancer directement pour l’instant avec nos skis et que nos ceux-ci risqueraient de déclencher une avalanche.
Allons-y Messieurs, de la route nous attend, termine-t-il avec entrain. Nous n’allons pas nous y arrêter, mais nous emprunterons d’ici une trentaine de minutes, le chemin qui passe juste devant, vous pourrez y voir de plus près, ajoute-t-il. Ensuite, arrivé là, nous pourrons chausser nos skis.
Tandis que le crépitement de la neige, durcie par le souffle glacial du vent, qui s’est abattu toute la nuit sur ce flanc de la montagne, commencent à raisonner sous les cadres arrondis de nos raquettes, je me retourne pour jeter un dernier regard à cet endroit peu commun appelé Plan de Jupiter, site archéologique traversé par un chemin taillé dans la roche, datant de l’épopée Romaine et, où nous avons passé la nuit. Le lac gelé qui s’étend devant l’hospice, commence à s’embraser sous les rayons du soleil levant, reflétant un teint orangé, alors que les deux énormes bâtiments en arrière plan recrachent leur fumée grise, par les cheminées. La statue de Saint-Bernard, rehaussée sur son socle de pierre circulaire, en retrait de l’hospice, veille sur l’endroit, s’élevant majestueusement face au lac.
Jonas s’avance alors pour emprunter l’ancien chemin qui se dirige à plat vers l’ouest, empruntant un sentier longeant tout d’abords la crête avant de plonger en dévers. Sous l’influence de son poids, quelques petits blocs de glace se détachent du bord du sentier recouvert et dévalent la forte pente, ricochant et emportant d’autres morceaux avec eux, jusqu’à disparaître totalement en contrebas.
Rapidement, la combinaison de mouvements, effectuée par les pieds et les bras, coordonnée par le rythme lent et constant de nos enjambées, s’établit et nous finissons par nous habituer à marcher avec les piolets. Nos pas s’assurent vite et, au fil des mètres qui défilent, nous apprenons à surmonter notre appréhension du vide et parvenons à nous déplacer sans être déséquilibrés. Ce n’est qu’après le premier kilomètre parcourus, que nous finissons par progressivement accélérer la cadence, sous l’influence de notre maître–chien ouvrant la marche.
Les premiers oiseaux commencent à peupler le ciel, au-dessus de nous, tournoyant dans le vide, battant des ailes pour rester en altitude, désavantagés par le surplus de courants froids qui les tirent vers le sol. Leurs fines silhouettes aérodynamiques se reflètent sur le sol incliné des versants montagneux, filant à toute allure.
Quelques traces de chevreuils en contrebas, en quête de rares brins d’herbe à brouter, sont incrustées dans la masse gelée, figées ainsi pour un temps, attendant le redoux pour disparaître ; comme une cicatrice qui s’effacerait avec les jours qui défilent.
Les chiens, reniflant l’odeur du gibier, truffe au sol et queue abaissée, commencent à montrer quelques signes de nervosités, s’arrêtant parfois pour scruter les lieux, à la recherche de l’animal, avant de reprendre leur piste en tirant sur les cordes. Il ne faut pas moins de toute la force de persuasion de notre maître-chien pour venir à bout de cette lubie instinctive qui pousse nos molosses à réagir ainsi, guidés par la dure loi de la nature.
Ne vous laissez pas entraîner, nous crie le gardien de la meute. Tirez d’un coup sec sur la corde si vous sentez que votre chien s’emballe et tente de s’échapper ou de poursuivre un animal de passage, nous explique-t-il ensuite. Si vous les laissez faire, ils vous entraîneront vers le bas et vous ne pourrez plus vous arrêter, nous menace-t-il encore. Montrez leur que vous commandez et non l’inverse, sinon, vous êtes foutus, conclut-t-il.
Le sentier sinueux que nous empruntons, se faufile au gré des reliefs et des irrégularités naturelles du décor, contournant bon nombre de monticules, sillonnant aux pieds des pics qui s’élèvent verticalement, évitant d’immense rochers ayant dévalé la forte pente au fil de l’érosion du sol, serpentant vers notre première étape de transition.
Plus nous évoluons et plus la pente s’accentue, passant rapidement de simple inclinaison à un versant escarpé et glissant. Le poids de nos chiens, leur force naturelle et leur agilité de base nous sont d’un grand secours pour évoluer dans ce contexte alpin. Usant de nos piolets, mettant à épreuve notre équilibre, nous réajustant sans cesse en compensant avec la traction effectuée sur les cordages nous liant avec nos animaux de compagnie, nous tentons de rester tant bien que mal sur nos pieds ; le pire scénario étant la chute suivit d’une interminable glissade. Une concentration maximale est requise sur les derniers mètres nous séparant de la Cantine de Fonteintes, s’accompagnant d’un silence de rigueur où, seuls les fortes respirations rapides des canidés se font encore entendre.
Après plus de quarante-cinq minutes de marche, dépassant déjà de quinze minutes l’horaire annoncé préalablement par notre guide, à la sortie d’un long virage contournant un relief escarpé, nous finissons enfin par voir les toitures de tuiles de la Cantine de Fonteintes, se présentant sur un monticule de terrain surplombant la vallée.
Courage, nous y sommes presque, s’écrie soudain Nourad. Plus qu’une petite dizaine de minutes environs et nous pourrons chausser nos skis en direction de Saint-Leonard, en contrebas.
La pente que dévalait le sentier enneigé que nous suivons finit par s’aplanir peu à peu, évoluant et se modelant en une montée, certes faible, mais suffisamment escarpée pour ralentir d’avantage notre convoi pédestre. Une fois de plus, la bonne volonté de nos compagnons à quatre pattes nous vient en aide, nous permettant de nous laisser tracter à demi par nos chiens de montagne, apparemment heureux de nous rendre ce service.
Une fois arrivé au pied de l’ancienne cantine désaffectée, l’état des constructions étant là pour nous le rappeler, nous ne perdons pas de temps et, comme indiqué auparavant par notre guide, nous nous arrêtons uniquement pour déchausser nos raquettes et les inter changer avec nos skis.
La bonne humeur est au rendez-vous et nous profitons de cette courte halte pour nous échanger quelques blagues et quelques rires, avant de reprendre notre périple.
N’oubliez pas de détacher les chiens, nous recommande notre dresseur charismatique et bougon. Vous ne pourrez pas descendre à ski en gérant la difficulté et le dénivelé avec une corde dans les mains et un animal de cette taille à l’autre bout, insiste-t-il. Ne vous en faites pas, ils arriveront certainement avant vous en bas, à moins que vous ne chutiez en court de route, poursuit-il en éclatant de rire bruyamment, sa voix rauque allant se répercuter sur les flancs de montagne avoisinant et se répétant à l’infini en s’atténuant.
Mais, alors que notre petite équipe, surprise par les gloussées à gorge déployée de notre accompagnant se regarde, hésitant à se laisser aller avec allégresse dans son délire joyeux, une série de coups de feu éclate dans les airs, se répandant rapidement, comme une traînée de poudre et, raisonnant à tout azimute. Nous sursautons d’abord, avant de nous figer, un air médusé se dessinant sur nos visages, laissant passer la fin du bruit en nous regardant impuissant et apeurés. A nos pieds, les chiens, tirant sur les cordages pour se dégager, se sont tous regroupés devant nous, comme pour nous protéger, grognant et irisant le poil.
Putain, hurle François, parvenant à surmonter son blocage et tournant instinctivement la tête en direction de l’hospice, quelques centaines de mètres au-dessus de nous. C’était quoi ce raffut, on aurait dit des rafales de mitraillette, s’affole ensuite Nourad, tournant à son tour le regard en direction du sommet.
Un temps de répit s’installe ensuite, retombant lourdement, comme le ferait un gaz inodore, nous asphyxiant lentement ; nous laissant impuissants face à cela.
Des milliers de questions se bousculent aux portes de nos esprits et, alors que nous commençons à nous affoler, tentant tous de parler en même temps, pris dans un vent de panique, une épaisse fumée noir apparaît, s’élevant lentement dans les airs, tachant le ciel bleuté d’une large traînée sombre.
Quelque chose brûle, s’exclame Nourad, pointant le plateau où se trouve l’hospice de son doigt ganté.
Regardez, la fumée s’épaissit de plus en plus, confirme ensuite François, s’avançant d’un pas, comme pour mieux voir.
Deux nouveaux coups de feu retentissent, suivit d’une forte explosion juste après.
Jonas, s’étant protégé d’instinct les oreilles de ses mains, les retire pour nous indiquer une nouvelle colonne noirâtre montant vers les cieux.
Mais que se passe-t-il là-haut, questionne alors notre guide, la voix tremblante de peur. Il faut que nous fassions quelque chose, s’exclame-t-il, s’avançant de quelques pas en direction du sommet, avant d’être stoppé par le bras de l’homme aux chiens, placé en travers de sa route.
Non, lui répond sèchement le maître-chien, ajoutant que nous ne pouvons rien y changer, la distance nous séparant des chanoines étant trop grande. Par ailleurs argue-t-il, nous n’avons même pas d’armes pour contre-attaquer et comment comptes-tu remonter là-bas, lui lance-t-il. Il faut continuer, conclut-il, je ne sais pas se qui se passe là-bas, mais je devine ce qui arrivera si nous restons ici. Allons-y, maintenant !
Mais, au même moment, un bruit sourd, surpassant de loin les précédents, surgit de nulle part, emplissant, une fois de plus, le vallon d’un enchaînement dégressif d’échos se répercutant contre les roches verticales.
Pratiquement de suite après la détonation, la secousse émise par l’explosion nous parvient et se fait ressentir sous nos pieds, tandis qu’une énorme plaque de neige s’est détachée de la corniche bordant le plateau de Jupiter, par où nous venons de passer quelques minutes auparavant. Un vrombissement sourd se met à dévaler la forte pente, accompagnant une quantité phénoménale de neige et de terre mélangées, s’effondrant et glissant en emportant tout sur son passage. Un immense nuage blanc s’échappe de l’amas en furie qui s’écoule avec violence en direction de la vallée. Plus la progression de la masse en mouvement évolue et plus sa taille augmente, s’abreuvant de tout ce qui se trouve sur son passage, déterrant les rochers, déracinant les quelques sapins qui peuplent ce tracé, arrachant les clôtures pour le bétail, faisant voltiger les fils barbelés comme les pales d’un hélicoptère.
Lorsque la colère de la montagne vient frappé la façade latérale d’une ferme de bois se trouvant à quelques centaines de mètres en dénivelé, seule, perdue au milieu des vastes prairies enneigées, la puissance du choc est telle que des planches de bois vernies s’envolent à plusieurs mètres de hauteur, avant de retomber dans le chaos engendré par l’explosion.
Affolé par l’excès de décibels, apeuré et, l’espace d’une seconde, livré à l’inattention de François, un des saint-bernards parvient à se libérer et s’enfuit, à grande vitesse, en direction de la vallée, traînant sa corde derrière lui.
La coulée de neige qui s’abat sur la forte pente, finit par perdre de sa puissance en venant balayer une portion de forêt, avant de s’y perdre, dispersée par la barrière naturelle. Dans son sillage, ne restent que quelques morceaux de bois dépassant tristement de l’amas de neige et des rochers, transportés depuis divers points culminants et ayant roulés jusqu’en bas. Tout n’est que désolation sur le chemin emprunté par l’avalanche et des morceaux de glaces se sont amoncelés sur toute la distance. A ce moment, retombe un silence souverain et résumant parfaitement ce qui vient de se passer.
Une chance que nous ne soyons pas partis une demi-heure plus tôt, nous aurions été emportés comme tout le reste, s’enthousiasme François.
Surtout quand on voit l’état des arbres et de la ferme après son passage, lui réponds-je avec sarcasme.
Là, regardez, s’époumone soudain Nourad, l’indexe pointé en l’air, encore en train de fixer le sommet de la montagne d’où ont surgis les détonations. Il y a quelqu’un sur la corniche qui regarde en contrebas, nous indique-t-il. A votre avis, de qui s’agit-il, nous questionne-t-il.
Il a quelque chose à l’épaule, on dirait un canon de fusil, s’inquiète ensuite François, plissant les yeux pour tenter de combler la distance qui le sépare du sommet.
Cette fois, on est repéré, dis-je inquiet, voyant l’individu sur la corniche se retourner en notre direction, puis retirer quelque chose de l’objet qu’il porte à l’épaule, avant de le porter devant son visage.
Une lunette de viseur, hurle tout à coup Nourad, devinant par déduction logique, partant du principe qu’il s’agit bien d’une arme à feu. Vite, tirons-nous en vitesse de là, ajoute-t-il, terminant de fixer les lanières de sa paire de ski dans l’urgence.
Nous sommes trop loin de lui, il ne peut pas tirer depuis son perchoir, il y a plus de deux, voir trois kilomètres qui nous séparent, sa balle ne parviendrait pas jusqu’ici, précise calmement le dresseur de molosse. Toutefois, je suis aussi d’avis de foutre le camp et rapidement, avant qu’ils ne décident de venir à notre rencontre, conclut-il.
Ne traînons pas, lance-je, faisant signe à Nourad, notre guide, de prendre la tête de notre convoi, connaissant d’avantage les irrégularités du terrain enneigé et de ses nombreuses évolutions au fil de la journée.
Regardez, nous coupe François dans notre élan, nous forçant à nous retourner une nouvelle fois en direction du sommet d’où se dégage désormais non plus une colonne sombre de fumée, mais, où cette dernière a finit par se muter en une sorte de nuage dense et sombre, occultant complètement la fin de la montagne. En dessous de l’épaisse couche englobant la partie où se situe l’hospice, à la frontière de la zone de visibilité, une centaine de mètres en contrebas, sont apparus deux skieurs, vêtus de combinaison bleu foncée ou noir. Le commando tractés par des cordes fixées à l’arrière d’un ratrack bariolé aux couleurs de camouflage militaire, se confondant avec le décor environnant par des teintes grises et blanches, lancé à toute vitesse sur le chemin en pente nous rejoignant, s’approche rapidement de nous.
Vite, suivez-moi, hurle notre guide, s’élançant dans la pente, s’accroupissant directement en position de recherche de vitesse, droit en bas.
François le seconde, poussant plusieurs fois avec énergie sur ses bâtons afin d’accroître sa vitesse et adoptant peu après la même position que son prédécesseur, suivant ses traces.
Allons-y vite, me crie Jonas, se retournant une dernière fois pour prendre en compte l’évolution de notre comité d’accueil, se rapprochant dangereusement, à moins d’un kilomètre de nous.
Alors que le bruit du moteur de l’engin à chenilles commence à nous parvenir,nous nous élançons à notre tour en dévers de la pente, accompagnant notre départ précipité par un long sifflement et quelques encouragements de la part de notre maître-chien à ses protégés, pour leur donner le signal de courir.
La meute aboyante, bondissant massivement dans la neige, se met à nous escorter dans notre course, en y prenant la tête sur les premiers cents mètres, avant que nous ne finissions par les dépasser, accroissant de plus en plus notre vitesse.
Nourad, parti quelques instants avant nous, en tête du groupe, se retrouve déjà loin en contrebas et poursuit sa descente, accroupis, à pleine vitesse. Il passe désormais près de ce qui doit être une bergerie, un enclos de bois s’étendant devant semblant confirmer cette thèse. Le terrain accidenté et bosselé, les différences de structures neigeuses, durcies lors de passages ombragés ou, ramollie et collante une fois exposée au soleil, les rochers dépassant du manteau blanc et à peine suffisamment sournoisement maculé d’une fine couche de cristaux de glaces, transportés par le vent, ne suffisent à ralentir sa progression. Son expérience de la montagne, complétée par ses nombreuses années de services pour l’hospice, lui confèrent une assurance que nous n’avons pas.
François, en skieur confirmé, s’atèle à essayer de garder la distance qui le sépare de son prédécesseur, mais commence à montrer des signes de fatigue dans les jambes. Sa position se fait de plus en plus chancelante et sa trajectoire commence à dévier de celle de Nourad.
Pour ma part, je tente de me concentrer sur mes skis, rebondissant maladroitement sur les bosses, manquant de souplesse, le coeur affolé par la vitesse qui s’accentue à chaque mètre parcouru, crispé par la peur. Je n’entends même plus les cris de chiens qui tente de nous suivre, nous voyant peu à peu disparaître, tandis que derrière eux se rapprochent nos poursuivants.
Jonas, lui,referme la marche derrière moi, continuant de siffler ses chiens.
Les premiers arbres commencent à border notre trajectoire, se transformant rapidement en forêt s’étendant sur les flancs de montagnes nous entourant latéralement. Le large couloir dans lequel nous évoluons à toute vitesse commence à son tour à se peupler de conifères, se dressant de manière éparse, mais laissant suffisamment de place pour les éviter. Toutefois, chaque changement de direction à cette allure risque de nous faire perdre l’équilibre et pourrait engendrer des conséquences catastrophiques.
Le vent provoqué par notre grande vitesse et la traînée de poussière neigeuse laissée en suspend dans les airs par les skis de celui qui se trouve devant, font sur nos visages découverts et exposés, l’effet d’un choc électrique permanent, notre peau se gelant presque. Nos yeux pleurent et les traits de nos faces blêmes sont tirés à presque s’en déchirer. La douleur procurée par le froid nous pousse à vouloir ralentir et il nous faut lutter avec nous même pour ne pas flancher, ne serait-ce qu’une misérable seconde. La descente paraît interminable et la fatigue accumulée ces derniers jours n’aidant pas.
Soudain, un coup de feu raisonne sur nos traces, en amont, parvient à percer le bruit du vent qui laboure nos oreilles, nous tirant de notre calvaire une seconde, figeant notre attention.
Déconcentré, François finit par tomber violement, n’ayant pas vu arriver un morceau de roche dépassant à demi du sol enneigé. Ses skis, soigneusement fixé et sanglés à ses chevilles ne peuvent pas se retirer et finissent par se briser dans le chaos de la chute. Un de ses bâtons se retrouve projeté en l’air, tournoyant sur lui-même, avant de retomber et de se perdre dans la couche cristalline gelée. Glissant, roulant, se cognant, rebondissant, François ne cesse de dévaler la pente, ne parvenant plus à s’arrêter, à moitié étourdit par le choc. Son corps entièrement désarticuler, comme un patin soumis aux caprices de son concepteur, est entièrement sous l’emprise de la pente, suivant désormais les divers reliefs du terrain, se désaxant complètement de notre trajectoire.
Nourad, en contrebas, s’étant retourné suite au coup de feu et ayant par la suite aperçu notre compagnon perdre pied, marque un temps d’arrêt pour juger de la situation et tenter d’aider François à s’arrêter. Pratiquement de suite après s’être stoppé, notre guide repart, tentant de s’aider au maximum de ses bâtons, se déplaçant non plus droit en bas, mais sur la gauche, afin d’intercepter notre camarade en proie à sa chute.
Jetant rapidement un oeil par dessus mon épaule droite, pour prendre connaissance des événements se déroulant dans mon dos, je me rends compte que le coup de feu avait permis d’écarter la meute de chien nous suivant, pour laisser passer les skieurs suivit désormais du ratrack, à la limite de la perte de contrôle, décollant à chaque bosse, propulsé dans le vide et prêt à se renverser.
La distance nous séparant maintenant de nos assaillants n’est plus que de quelques dizaines de mètres, nos vieux skis de bois ne nous permettent pas de fuir suffisamment vite comparé à leur équipement avant-gardiste. Le seul avantage momentané que nous avons, me dis-je dans ma tête, en remettant mon regard face à la piste, est que tant que nous avançons, ils ne peuvent pas nous abattre avec leurs fusils, ne pouvant pas viser convenablement avec toutes ces secousses.
Alors que nous dépassons avec Jonas le petit cabanon de bois, François poursuit sa dégringolade, impuissant, tandis que Nourad donne tout ce qu’il a pour tenter de croiser la route de notre ami en détresse.
Le saut engendré par le replat sur lequel se trouve la maisonnette de berger nous éjecte à plus de huit mètre sans toucher le sol, avant d’atterrir en douceur dans l’épaisse couche molletonnée de neige.
Il ne faut pas plus de cinq seconde aux deux skieurs nous troussant pour effectuer à leur tour le saut, profitant même de l’occasion pour ronger encore un peu plus de la distance qui nous sépare, se faisant de plus en plus menaçant.
Plantant ses bâtons profondément dans la neige devant lui et se plaçant de sorte à renforcer cette barrière improvisée, Nourad s’apprête à barrer la route à François dans sa chute. S’appuyant au maximum sur son ski intérieur, placé parallèlement aux piolets, perpendiculairement à l’axe de la pente, il essaye de faire contrepoids pour parer à l’impact. Il ne rest plus que quelques mètres à notre compagnon d’aventure pour venir s’écraser violemment contre ce mur bâtit en urgence.
Au même moment, un nouveau bruit, différent du coup de feu précédent, survient dans notre dos. Un vacarme tel que de toute part s’envolent des centaines d’oiseaux effrayés et surgissant des feuillages recouverts du voile blanc qui s’est emparé du paysage.
La ratrack en complète perte de maîtrise a finit par heurter le cabanon, pulvérisant ce dernier, faisant voler chaque planche à tout va, les éparpillant sur un rayon de plus de trois mètre. L’engin à chenille, stoppé net par l’obstacle, s’arrêtant un peu plus bas sur le toit et perdant du carburant, commence à dégager une épaisse fumée noire de son châssis exposé au soleil. Les deux occupant du véhicule ont été expulsés de l’habitacle lors de la collision, laissant des traces de sang sur les restes de pare-brise éclatés encore en place. Le corps inerte de l’un d’entre eux se retrouve une quinzaine de mètres en avale, son sang se répandant massivement dans la neige. Le second à été projeté non loin de l’autre, mais semble avoir plus de chance et commence à se relever avec difficultés, un bras parti en charpie apparemment, qu’il se tient en grimaçant. Sa jambe semble aussi avoir subit un traumatisme et il peine à se déplacer dans cette couche épaisse hivernale.
L’inertie acquise par François brise directement les bâtons censés le stopper, ne le freinant que de peu, avant que ce dernier ne vienne fauche notre guide, frappant ses jambes de plein fouet et le faisant basculer par dessus. Toutefois, l’obstacle crée par Nourad suffit à ralentir notre camarade, lui permettant de s’arrêter quelques mètres en dessous, toujours étourdit par son périple.
Derrière-nous, les deux skieurs ne sont plus qu’à une poignée de mètres et nous serons bientôt à portée de leurs piolets.
Il faut les affronter, me crie soudainement Jonas, levant son poing devant lui. Si on s’arrête maintenant, on bénéficie de l’effet de surprise, poursuit-il. Si on attend d’avantage, c’est eux qui vont nous tomber dessus, argumente-t-il.
Après une seconde d’hésitation, je finis par approuver son choix et me mets à compter jusqu’à trois, sentant l’adrénaline monter en moi et me procurer l’énergie pour le faire.
Nourad, pour sa part, se remet gentiment de sa rencontre avec François et se relève, avant de se diriger en sa direction pour s’enquérir de son état, celui-ci restant inanimé sur le sol, le visage enfouis dans la neige.
Trois, hurle-je, plantant mes bâtons dans la sol et effectuant une rotation de nonante degré avec mes skis pour m’arrêter au plus vite, constatant que notre maître-chien en fait de même. Nous échangeons un coup d’oeil rapide et, à peine avons-nous tourné à nouveau la tête, que surgissent les deux skieurs, nous passant devant, surpris de notre réaction. Il leur faut plus de sept mètre avant de réagir et de stopper leur course pour nous faire face, nous laissant le temps de commencer à désangler nos fixations.
Vite, crie-je, il faut les désarmer, avant qu’ils ne nous mettent en joue, c’est notre seule chance.
Séparant les lanières qui retiennent nos chevilles aux skis, nous nous élançons en avant, fonçant droit sur eux, poussés par la frénésie du moment, sans d’avantage réfléchir.
De leur côté, les deux hommes armés tentent d’épauler leur fusil et s’apprêtent à retirer la sécurité, nous plaçant peu à peu dans leur ligne de mire.
Ayant réagit les premiers, nous parvenons de justesse à plonger sur nos assaillants, avant que ces derniers ne parviennent à nous abattre. Je parviens, à l’aide du choc, à dégager l’arme des mains de l’homme et la laisse tomber à terre, me préoccupant de tenter de neutraliser l’individu de mes poings. L’adversaire incombant à mon collègue, parvient, lui, à garder le canon dans sa main, malgré sa chute en arrière. Jonas tente s’appuyer son genou sur le bras armé de l’individu, afin de le bloquer au sol, mais ce dernier se débat avec rage.
Finalement, après un bonne série de coups mutuels et une partielle égalité entre les camps, nous parvenons à prendre le dessus et imposer notre supériorité et les clouant au sol et nous débarrassant des armes, les jetant au loin.
Nous restons un instant ainsi, agenouillé sur nos oppresseurs, tentant de reprendre notre souffle, les empêchant le moindre mouvement de rébellion.
Mais, alors que nous pensions nous en être bien sorti, ayant réussi à stopper nos traqueurs, ne portant plus attention aux bruits aux alentours, un fracas me parvient, comme une coquille d’oeuf qui se briserait sous la force exercée par une main tenant se dernier fermement. Un son sourd et métallique à la fois.
Dans le regard de l’homme qui se trouve sous mon emprise, s’allume une sorte d’étincelle luisante, comme un mélange entre la haine et l’espoir. Une lueur qui me pétrifie sur le moment.
Quelque chose vient de se passe, mais je ne sais pas de quoi il en retourne. Rien ne semble avoir changé et je n’ai rien vu se produire, hormis cet étrange son.
Je ne remarque rien, jusqu’au moment où je me rends compte que la léthargie dont semble subitement faire part mon coéquipier est certainement en rapport avec cette situation étrange. Je finis par tourner la tête en sa direction et, à ce moment, découvre trois larges flots de sang qui surgissent de son cuir chevelu et se répandent sur son visage figé, le regard perdu dans le vide. Soudain, son corps est comme pris de convulsions fréquentes, le secouant sans ménagement et le faisant peu à peu basculer sur son flanc, dégageant ainsi l’homme bloqué par ses genoux.
Regardant plus attentivement, ne comprenant toujours pas réellement ce qui vient de se produire, je constate un trou béant s’étant formé sur l’arrière de son crâne, une plaine large de quatre centimètres au moins et longue sur toute la largeur de la tête.
Sentant la menace planant derrière moi, je me jette instinctivement en avant, libérant mon prisonnier à mon tour.
Me redressant face à mes adversaires, je prends conscience que mon ami est en train de mourir, se vidant de son sang et agonisant sous l’influence du trauma engendré par le coup. Il s’étouffe avec son sang, restant inconscient, mais je ne peux rien faire pour lui pour le moment, je dois sauver ma vie. Je constate aussi qu’un des occupant du ratrack à réussit à s’en sortit et a rejoins ses compères, se prémunissant d’une barre de fer, avec laquelle il vient de frapper Jonas. Le type qui avait été bloqué par mon compagnon se relève gentiment, tandis que celui que je tenais en respect commence juste à se mouvoir.
Réalisant que je me retrouve seul face à mes trois agresseurs, je comprends d’instinct que je ne peux les laisser prendre le dessus et, qu’à cet effet, je bénéficie d’un infime coup d’avance, à jouer de toute urgence, si je parviens à maintenir au moins un des assaillant à terre, de manière à ne devoir en gérer plus que deux.
Sans la moindre hésitation, je m’élance en avant, sautant à pied joint et frappant de mes talons le plus fort que mon poids et ma force me le permette, avant de m’en retourner à mon point d’origine. Sous mes semelles renforcées de montagne, un craquement se fait entendre, suivit d’un cri de douleur, puis d’un long râle d’agonie. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je viens d’égaliser les scores entre nos deux équipes, ramenant le décompte à un estropié se mourant partout.
L’homme piétiné se tord de douleur quelques instants, avant de finir par s’évanouir sous l’emprise de la douleur. La tache de sang qui souille la neige autour de lui se répand comme une traînée de poudre.
A cet instant, l’individus tenant sa barre de métal dans ses mains me lance un regard emplit de haine et de rancœur, proférant une série de menaces à mon égard. Puis, lâchant son arme d’une main, le temps de la passer derrière lui, pour en sortir un cran d’arrêt, glissé dans la poche arrière de son pantalon, le déployant devant mes yeux et le donnant à son collègue, l’homme se met à sourire d’un air sadique.
Son acolyte se saisit de l’arme par le manche et commence à s’avancer en ma direction, débordant sur ma gauche. En même temps, le type à la barre d’acier s’avance, me contournant par la droite, tentant de me prendre en tenaille entre els deux.
Mes yeux tentent de suivre leurs mouvement, mais, à peine ai-je compris leur manège qu’il est déjà trop tard, la lame du couteau siffle dans les airs et entaille ma combinaison à hauteur de mon coude, ne parvenant juste pas à atteindre ma peau. Par réflexe, je ne peux m’empêcher de tourner la tête pour vérifier l’ampleur de son attaque et reçois un puissant coup dévastateur dans les côtes, venant de l’autre assaillant. Par chance, mes os ont tenus le coup, malgré que je me retrouve projeté au sol, genoux à terre et les mains tremblantes dans la neige.
Le temps d’essayer vainement de reprendre mon souffle qu’un second coud en travers de ma colonne vertébrale s’abat, me couchant sans demi mesure à terre. Une fois de plus, mon squelette a tenu le coup, mais pour combien de temps encore à ce rythme. Il me faut trouver une solution pour me relever, ainsi en position de dominé, il m’est impossible de parer le moindre coup. Mais, malgré tous mes efforts pour me redresser, les coups portés semblent avoir eu raison de moi, mon corps meurtri n’en peut plus et refuse de m’obéir.
Un coup de pied vient se loger dans mon ventre, alors que je tente de m’écarter à quatre pattes de ce traquenard, me retournant sur le flanc en me faisant basculer. Puis un second coup de pied vient se loger dans ma rotule gauche, avant que le métal circulaire de la barre ne percute mon avant bras, placé en travers de sa trajectoire, pour protéger mon visage.
En contrebas de la pente, Nourad, veillant sur François, toujours inanimé, tente de stopper le massacre en hurlant nos prénoms et en leur criant d’arrêter de nous maltraiter. Mais cela ne suffit pas à le refreiner, ne faisant que leur donner de la hargne pour porter les coups suivants.
A demi laissé pour mort, le corps réduit en miette par les coups répétés et la haine déversée, je finis par perdre courage et me laisse choir dans la neige, abandonnant rapidement tout espoir, me raccrochant encore juste aux voix de mes amis qui s’élèvent depuis le bas de la pente pour protester.
Mon esprit s’embrume peu à peu et mes forces m’abandonnent, je ne ressens presque plus les lacérations que m’inflige chaque nouveau coup et me résigne à devoir abandonner la course ici, à moins d’un miracle.
Mais, alors qu’un voile noir s’abat sur mon champ de vision et que mes oreilles se bouchent progressivement, un souffle chaud m’effleure la nuque, suivit d’une perte de luminosité que je devine à travers mes paupières fermées. Une forte odeur nauséabonde se répand sur mon visage, tandis que des gouttes me coulent sur la joue droite.
Tiré de ma lente agonie, je finis par trouver suffisamment de ressources en moi pour parvenir à ouvrir les yeux, découvrant au fur et à mesure que l’image me parvient, un des molosses, penché par-dessus moi, faisant face à nos agresseurs, babines retroussées et dentition en évidence.
Je finis par reconnaître l’animal, il s’agit de la femelle que gérait Jonas. Son pelage plus foncé que celui des autres et sa taille plus chétive ne permettent pas de confusion.
Ainsi placée au-dessus de mon corps malmené, cette dernière ne se laisse pas intimider par les sifflements de la barre de fer qui lui passe à plusieurs reprises devant, accompagnée de cris d’intimidation émis par les deux individus.
Mais, alors que le chien se met à aboyer, deux autres canidés se présentent de chaque côté de la femelle, forçant les deux hommes à reculer de deux pas. Un troisième quadrupède s’avance en direction du corps inerte du maître-chien, reniflant le sol humide et gelé de sa truffe, avant d’aller lécher le visage encore tempéré du cadavre.
Après quelques lapées sur la face livide de son maître, le chien, fidèle, se couche en travers sur l’abdomen immobile de l’homme et commence à pleurer, émettant de long hurlements en direction du ciel.
Fort de ce soutient inespéré, je tente de me redresser pour mettre un terme à cette lutte qui nous oppose, inquiet de conclure ces effusions de sang au plus vite et sans violence supplémentaire. Mais, à peine ai-je le temps d’entrapercevoir le male Saint-Bernard du coin de l’œil droit, s’approchant à pas de velours, couché et rampant sans bruit sur la neige, que celui-ci bondit sur l’homme au couteau, mordant son bras armé, entre le coude et le poignet, le secouant pour tenter de le déchiqueter. Le surpoids de l’animal attire notre assaillant à terre, le faisant basculer lourdement, déclenchant ainsi l’attaque de deux autres molosses.
Les cris de douleur et les hurlements de panique de l’homme s’élèvent dans les airs, parvenant presque à masquer les grognements acharnés des bêtes se déchaînant sur leur victime. A chaque fois que ce dernier tente de se relever, une mâchoire s’atèle à le ramener au sol, plantant ses crocs acérés dans la chaire ensanglantée de l’homme.
Son acolyte, figé par l’horreur du spectacle, se contente de serrer le tube de fer dans ses mains, ne parvenant pas à dégager son regard de son compagnon, voyant chaque lambeau de chaire arraché au malheureux. Il tente de fuir, mais ses jambes refusent de réagir et il se contente de deux minuscules pas en arrière, transit par la peur.
Pour ma part, à bout de force et à demi conscient, je ne parviens pas à expulser les mots qui se sont coincés dans ma gorge, refusant de sortir pour empêcher cela en rappelant les chiens. Je reste impuissant à regarder la meute s’abattre sur la dépouille du type, son corps secoué de toutes parts, lacérés par les crocs des chiens.
Douloureusement, je m’essaye à me relever, dégageant la neige qui me recouvre par endroit et, me tenant le bas du dos, titube en direction de mes amis, m’appuyant sur un de mes piolets, abandonnant mes skis derrière moi. Je ne craint pas l’homme qui se trouve en amont, sa terreur est telle, qu’il reste pétrifié, suppliant son Dieu de l’épargner et quant à la horde sauvage, je préfère la laisser continuer son carnage, se faisant menaçante au moindre geste de l’humain en proie à ses pires cauchemars. A mes pieds, me suit fidèlement la femelle qui s’est interposée juste avant, entre mes assaillants et moi, me sauvant la mise ; je crois qu’entre nous naît un grande histoire d’amitié réciproque.
Mes chevilles s’enfoncent dans le sol ramollit par les rayons du soleil et chaque enjambée me procure un flot de douleurs qui se répand dans mes muscles et mes articulations à l’image de décharges électriques. Je me sers du long pelage du canidé afin de m’agripper à elle, m’appuyant sur son dos pour garder l’équilibre. Elle ne réagit pas et semble porter fièrement le fardeau qui lui incombe et que je suis.
Un peu plus bas, Nourad, au chevet de François, se réjouit de mon retour et, malgré le choc des images qui ont défilées devant ses yeux, m’adresse un sourire en me voyant me rapproche lentement.
Encore un petit effort, tu y es bientôt, m’encourage-t-il. Ne faiblis pas, clame-t-il ensuite, levant un bras pour me faire signe.
Mais, je n’ai ni le cœur, ni la force suffisante, pour lui répondre et me contente d’avancer tant bien que mal, sur le point de vomir, l’estomac retourné et chamboulé par les événements.
François est toujours au sol, mais il a repris connaissance et relève la tête pour me voir revenir, me faisant un fébrile geste de la main pour me saluer, avant de laisser retomber lourdement son bras sur le côté.
Notre compagnon d’aventure n’est plus en état de poursuivre notre descente en direction d’Aoste, trop choqué par sa chute ; il nous faut lui construire une civière pour le transporter jusqu’au bas de la vallée, dis-je, m’adressant à Nourad. Nous n’avons pas le temps d’attendre qu’il reprenne pied, les milices ne vont pas tarder à s’apercevoir que leurs hommes ne leur donnent pas signe de vie, poursuis-je, me retournant pour regarder en direction du sommet enfumé de la montagne.
Tout en me rassurant après avoir vérifié que personne d’autre ne s’est lancé sur nos traces, je finis par déposer mon regard sur le dernier de leur survivant, toujours tenu en respect par un des saint-bernards, se faisant face et s’évaluant. L’homme sort quelque chose d’une de ses poches de veste, de petite taille et le serrant précieusement dans sa main fermée. Il semble hésiter, lorgnant le fusil ensevelit sous la neige, quelques mètres plus loin. Finalement, après un bref regard lancé au ciel, il porte sa main à sa bouche et avale le dit mystérieux objet.
Quelques secondes s’écoulent, sans que rien ne se passe, l’homme reste devant le chien qui lui fait face et tout deux continuent leur numéro d’intimidation, usant de grognements et de regards assassins. Puis, soudain, les jambes de l’individu commencent à montrer des signes de faiblesse, ses bras, ballants, sont secoués par de curieuses lancés. Le chien, surpris par cette réaction, laisse passer quelques silences interloqués entre deux grognements, baissant la tête et la tournant nerveusement de droite à gauche, avant de reprendre position.
Le type, paraissant avoir de la peine à respirer subitement, dégage, d’un geste nonchalant, le col de sa veste de camouflage, perdant ainsi l’équilibre et titubant quelque peu, avant de se ressaisir.
Décontenancé par ce manège, le canidé se recule de trois pas et s’avance de suite après pour se remettre à sa place d’origine, retroussant à nouveau les babines et se faisant une fois de plus menaçant, aboyant pour essayer d’effrayer son adversaire humain.
Mais le type paraît ne plus entendre les avertissements du molosse, pris dans une sorte de transe, se raidissant d’un coup, son corps distendu par les crampes qui l’envahissent dans une douleur incommensurable. Soudain, sa silhouette se cambre en avant et, tombant à genoux, les mains dans la neige, de la bave coulant de sa bouche en de longs fils se tissant jusqu’au sol, l’homme s’effondre, toussant et gémissant.
Le chien, sur ses gardes, recule immédiatement, laissant un périmètre de sécurité avec l’humain, ne profitant même pas de l’aubaine pour en terminer rapidement et lui assainir le coup de grâce.
Au bout de deux interminables minutes, l’homme à l’agonie s’écroule en avant dans la masse froid recouvrant les pâturages, expirant son dernier souffle, sa main droite se relâchant, défaisant son poing serré et son visage disparaissant dans les cristaux de glace.
Du cyanure, marmonne alors Nourad, secouant la tête et s’en retournant au chevet de François, alors que je me retourne à nouveau en leur direction.
Bien, dis-je, tentant de passer à autre chose et d’oublier un temps nos mésaventures pour nous concentrer sur la suite du programme. Il nous faut trouver deux rondins de bois suffisamment solides pour pouvoir supporter son poids et assez léger pour nous permettre de les transporter, continue-je, indiquant la lisière de la forêt qui s’étend un peu plus loin de chaque côté de la piste que nous empruntons. Il nous faudrait aussi trouver quelque chose pour pouvoir créer la partie qui supportera François, nous n’avons pas de tissu.
Attends, me répond notre guide, m’indiquant un morceau de tôle du ratrack qui dépasse de la neige une bonne cinquantaine de mètres en amont. Reste ici, ajoute-t-il, je vais voir de quoi il s’agit exactement et si c’est possible d’en faire quelque chose. Je suis plus habitué à ce genre d’efforts et il me reste plus d’énergie en magasin, conclut-il, commençant à remonter la pente à faible allure, ses skis aux pieds.
Arrivé à la hauteur de l’objet, dissimulé en grande partie sous la couche gelée, il se penche pour le dégager et, le redressant verticalement pour que je puisse l’apercevoir et, me crie comme quoi il s’agit du capot avant du véhicule, arraché durant l’accident et projeté à cet endroit. Cela ferait une bonne civière, ajoute-t-il en donnant de la voix pour que je l’entende depuis mon emplacement.
Je lui fait signe de l’apporter jusqu’ici et commence à me placer en dessous de François, me préparant à le basculer sur la plaque de tôle, dès que celle-ci sera en place.
Le corps de mon ami, se laissant entièrement aller, pèse un poids considérable et il me faut utiliser un de mes genoux pour caler ce dernier un instant, le temps de reprendre ma prise et de terminer de le renverser. Il émet un gémissement au contact du métal froid et grinçant sous sa masse.
Pendant que je m’occupe d’installer au mieux mon compagnon sur sa civière, Nourad se dirige en direction de l’étendue d’arbres qui borde la piste.
François ne réagit que peu au son de ma voix lorsque je tente de le réconforter, se mutant dans un silence de mauvaise augure, luttant pour garder les yeux ouverts. Seuls quelques râles lui échappent parfois, avant que sa tête ne pivote d’un quart de tour.
Une dizaine de minutes plus tard, notre guide revient, chargé de deux longues et épaisses branches, entièrement dénudées de leur feuillage, qu’il tient à bout de bras et qu’il jette sur le sol, une fois arrivé à notre hauteur.
Comment va-t-il, me demande il alors, posant son regard sur le corps allongé de notre collègue.
Son état ne semble pas s’améliorer, lui réponds-je, ajoutant qu’il souffre certainement d’une commotion cérébrale, ses pertes de connaissance répétées en étant un des symptômes. Il nous faut au plus vite le redescendre en plaine et lui trouver un lit pour le coucher et le laisser se reposer, poursuis-je. Pour lui, l’aventure va se terminer une fois arrivé en bas, finis-je d’un ton défaitiste.
Il faut désormais parvenir à attacher ses deux branches sur la civière pour que nous puissions la diriger, reprend soudain Nourad, bien décidé à faire de son mieux pour venir en aide à notre camarade. Donne-moi un des bâtons de skis qui traîne derrière toi, me demande-t-il en tendant son index en avant pour m’indiquer où chercher.
Se saisissant de la tige de métal pointue que je lui tend à sa requête, il se relève et, se reculant d’un demi pas, m’invite à stabiliser les jambes écartées de mon compagnons étendu, de manière à laisser un maximum d’espace vide entre elles, afin d’y assainir un grand coup pour tenter de percer la surface de tôle.
La pointe du bâton de ski ricoche sur la surface solide, laissant sur son passage une traînée étincelante, déformant sensiblement la plaque sur laquelle repose notre ami.
S’emparant fermement de la poignée à deux mains et soulevant aussi haut que possible la longue tige cylindrique de fer, Nourad tente une nouvelle fois de traverser les quelques millimètres de métal du reste de capot arraché.
Un bruit sourd s’élève suite à la rencontre des deux métaux, suivit par un long grincement, alors que le piolet perfore la surface plane et s’enfonce dans le sol qui se trouve en dessous.
Nous y voilà, s’exclame le guide en se redressant, satisfait de sa prouesse et retirant le pieux qu’il vient d’enfourner, laissant un trou béant, entouré de lambeaux de fer repliés sur eux-mêmes. Puis, se baissant sur le côté, il ramasse une des branches précédemment rapportées par ses bons offices et, après avoir attentivement examiné la corrélation entre l’extrémité de celle-ci et la circonférence du trou, il tente de faire passer la tige irrégulière de bois dans l’orifice. Mais, malgré ses efforts et sa volonté inébranlable, Nourad ne parvient pas à ses fins et finit par laisser tomber la branche au sol, se mettant à jurer et levant les yeux au ciel, secouant la tête et tapant du pied dans la neige.
Laisse moi essayer, lui dis-je, délaissant un instant mon poste pour rejoindre mon collègue et m’emparer à mon tour du bâton de ski, que je retourne de façon à me saisir de l’embout pointu, utilisant ainsi la partie plus épaisse pour essayer d’élargir le trou.
Après plus d’une dizaine de minutes d’acharnement, ma persistance finit par payer et prendre le dessus sur la matière, mon poinçon artisanal transperçant à nouveau la surface dans un bruit effroyable de métal se déchirant.
Finalement, nos efforts mis en commun nous permettent de fixer la première branche à l’avant de l’embarcation de fortune sur laquelle est étendu François. De suite après, surélevant sa veste polaire, laissant apparaître la boucle argentée d’un ceinturon qu’il dessert avant de le retirer et de le passer dans l’orifice qu’il vient de faire avec le bâton, Nourad assure notre construction de fortune, tant bien que mal.
Ainsi, dit-il en dirigeant son regard vers moi, je devrais pouvoir le ralentir lors de notre descente, pendant que toi tu te chargeras de le diriger. Aides-moi encore une fois, il faut faire un nouveau trou dans la tôle, mais cette fois-ci à l’arrière, conclut-il en se dirigeant en direction du visage de notre compère.
Tiens-lui le visage de côté, le temps que je perfore notre civière, me dit-il, s’emparant à nouveau du bâton de ski. Empêches-le de bouger surtout, se sent-il obligé de me préciser.
Tandis que je me charge de mon ami étendu, lui surélevant le crâne afin de le faire pivoter sur son côté droit, Nourad brandit le piolet au-dessus de sa tête et, accompagnant son geste d’une génuflexion, abat la pointe métallique sur la plaque de tôle. A nouveau, le fer de la civière se déforme sous l’impacte, mais ne cède pas. Une seconde tentative est nécessaire afin de venir à bout de la surface froide et résistante.
Une fois ceci effectué, Nourad se rend compte que le ceinturon utilisé pour sangler la branche de l’autre côté aurait été d’une grande aide, offrant une souplesse et une résistance qu’un bout de bois ne peut offrir. Légèrement emprunté, se rendant bien compte qu’il ne peut défaire ce que nous avons fait pour l’autre extrémité, il commence à faire pivoter sa tête en tous sens, cherchant du regard, fouillant la surface enneigée de ses yeux, en quête de quelque chose pouvant remplacer la ceinture de cuire. Puis, posant la main gauche au sol pour assurer sa position accroupie, il se contorsionne pour essayer de regarder par-dessus son épaule droite, avant de se retourner en ma direction et croiser mon regard.
Il nous faut un cordage ou quelque chose de ce type pour que tu puisses retenir le brancard durant notre descente, marmonne-t-il à mon intention, continuant de scruter à tout va.
Attends, lui dis-je, reposant délicatement la tête pesante de mon ami, avant de me redresser pour continuer ma phrase, lui expliquant croire me souvenir où le fusil était tombé, lors de notre altercation avec les miliciens. Il doit être enfouis quelque part par là, continue-je dans ma lancée, commençant à remonter la pente, brassant de la neige jusqu’à hauteur de mes genoux, parvenant à peine à me frayer un chemin et à avancer.
Pris dans ma recherche, soudainement comme obnubilé par cette nouvelle quête, je redouble d’efforts et de concentration, décryptant chaque centimètre carré de parcelle, chaque irrégularité déformant la couche de neige, chaque bosse, aussi infime soit-elle et ne prête même plus attention à mon compagnon qui, quelques mètres en dessous, tente de m’indiquer la direction à suivre jusqu’aux traces de luttes apparentes.
Après plus de quinze minutes interminables à passer la zone au peigne fin, je finis par apercevoir le bout sombre du canon dépassant d’un monticule de neige, à plusieurs mètres de l’endroit où avait eu lieu le conflit. Je la retire du sol gelé et, d’un geste rapide, décroche le crochet métallique qui sert de fixation à la sangle ajustable, avant de retourner l’arme, le canon pointant contre le bas, pour en défaire le second crochet.
A cet instant, après un rapide coup d’œil dédaigneux sur cet objet de mort, je finis par laisser tomber l’arme à terre, la regardant instantanément disparaître sous l’épaisse couche blanche qui recouvre le paysage, soupirant, comme pour exprimer un sentiment de soulagement à l’idée de m’en être débarrassé.
Faisant alors demi-tour pour retourner sur mes pas et rejoindre mes deux partenaires d’aventure, serrant fermement dans ma main gauche, le précieux cordage que je ramène, je prends soudain conscience de la couleur rougeoyante qui prédomine à cet endroit et des ruisseaux de sang qui s’écoulent en rongeant la neige, la souillant de leur teinte et se répandant comme la lèpre au XVIe siècle. Une forte odeur se dégage de cette vision infernale, tandis que le liquide rougeâtre et encore chaud ne cesse de se répandre.
A quelques pas de moi, pratiquement entièrement recouvert par la neige, se trouve le cadavre gisant d’un des miliciens, alors que juste en dessous, gît le corps inanimé de notre compagnon dresseur, la face enfouie dans le sol, son crâne fendu apparaissant ainsi béant face au ciel tacheté de nuages élevés.
Cette fois-ci, je ne peux plus et, sentant mon estomac se contracter, ma gorge se crisper, je me laisse tomber à genoux, dépose une main à terre, avant de commencer à vomir bruyamment, à quatre reprises, pour finalement parvenir à me ressaisir, tremblant et essoufflé.
Je me relève fébrilement, passant le revers de ma main gauche sur ma bouche encore humide et, tout en me concentrant pour tenter de ne pas regarder ce qui m’entoure, me contente de rejoindre mes amis, ne cessant de marmonner ma hâte de quitter cet endroit maudit. Le terrain abrupt est peu praticable de cette manière et je me cramponne aussi fort que possible à la sangle, que je sers dans ma main fermée, pour ne pas la perdre au fil de mes nombreuses chutes.
Une fois de retour auprès de mes compagnons d’aventure, je tends l’objet m’ayant fait monter là-haut et regarde Nourad glisser celui-ci à travers le trou de la civière, juste à côté de la tête de François, qui est toujours inconscient. Et, tandis qu’il passe l’attache dans l’orifice, tournant la tête en ma direction, cherchant mon regard, sa voix se fait entendre, me demandant si je me sent mieux.
Parfait, s’exclame notre guide, n’attendant pas même ma réponse et tirant plusieurs fois d’affilée sur l’encordage pour tester sa résistance, en détournant à nouveau son regard du mien. Puis, se redressant et tournant à nouveau sa tête en direction de l’amont de notre position, poursuit en m’invitant à rechausser mes skis au plus vite et à prendre sa place à l’arrière du brancard improvisé.
Tu te chargeras de retenir le tout en t’aidant de la sangle, m’explique-t-il, me tendant l’embout. Ta mission est de freiner l’embarcation, m’instruit-il, mettant l’accent sur la forte pente que nous avons à dévaler. Le plus longtemps possible, reprend-t-il, soulignant ainsi l’importance de ma tâche, précisant par la suite qu’il se placera quant à lui, à l’avant, afin de diriger et sécuriser la luge de premiers secours. Cette fonction, nettement plus physique et d’avantage inconfortable lui revient de droit, maîtrisant bien plus l’art de la glisse que moi, ne serait-ce que de par son emploi de guide de haute montagne et les nombreuses années d’entraînement qu’il traîne à son actif.
Sans discuter, après m’être rapidement rechaussé de mes skis, me saisis de l’objet qu’il me tend et me place à mon post, prêt à entamer la suite de notre descente vers l’Italie.
Alors que Nourad s’atèle à réunir sa paire de ski et tente de le fixer à ses chaussures, je profite de ces quelques instants pour regarder à mon tour en direction du sommet de la montagne, d’où s’échappe toujours une large colonne sombre de fumée.
Mais, tandis que mes yeux peinent à se détacher du pic enneigé, un grésillement soudain vient m’arracher à mes songes. Le bruit parasité dure deux à trois secondes, puis disparaît subitement, précédé d’un claquement creux. S’en suit pratiquement instantanément après un son identique, mais cette fois-ci, un peu plus court. Un bref moment de silence s’abat ensuite, avant qu’une voix distante et métallique ne se fasse entendre.
Cela vient d’un des hommes, me dit tout à coup mon compagnon valide, me montrant un des cadavre jonchant le sol. Leur mission est censée être achevée et ils n’ont pas donnés signe de vie, leur commandement doit venir s’enquérir de la situation, poursuit-il. Vite, enchaîne-t-il, empoignant fermement la branche lui permettant de diriger le brancard et se retournant face à la pente. Ne traînons pas ici, cela devient trop malsains, conclut-il, s’élançant en avant, tirant derrière lui notre ami étendu.
La neige sous la tôle froissée du ratrack grince sous le poids de François, tandis que le sol se déplace de plus en plus vite en dessous; nous prenons progressivement de la vitesse et je me rends de suite compte qu’il me faudra rapidement commencer à ralentir la cadence, avant que celle-ci ne devienne incontrôlable. La sangle dans mes mains se tend de plus en plus et m’emporte avec elle, tirant sans retenue sur mes bras.
Le décors autour de nous défile désormais à vive allure et les irrégularités de la piste fond vibrer mes skis, rendant la manoeuvre délicate et accroissant continuellement le risque de chute.
Sentant le doute s’emparer de moi, je pivote peu à peu l’avant de mes skis vers l’intérieur et commence à essayer de ralentir notre lancée. Nourad quant à lui, adoptant la même position que moi, lutte avec l’inconfort de la branche pour tenter de se positionner, tout en gardant une prise efficace et sûre. Malgré cela, la civière de fortune que nous avons construite, continue de nous entraîner en dépit de nos efforts. Le poids de notre ami inerte et la structure métallique sur laquelle il repose, ne nous facilitent pas la partie.
Il nous faut changer de position, me hurle soudain Nourad, bravant le vent qui fouette notre visage et s’accapare nos tympans, changeant progressivement sa position dite de chasse neige, pour se placer latéralement, les deux skis parallèles et perpendiculaires à la piste.
Fais comme moi, crie-t-il ensuite, m’adressant un rapide coup d’oeil et se penchant en avale, contre l’embarcation, pour lui faire bénéficier de son corps comme contre poids et frein.
Inquiet de la vitesse que nous prenions, je m’exécute sans broncher et, une fois ma posture modifiée, me penche à l’identique que notre guide. L’effet est instantané et nous parvenons à reprendre le contrôle de la situation, nous laissant glisser, les arrêtes de nos skis faisant le reste.
A cet instant, alors que je pense enfin pouvoir me libérer une fraction de seconde de toutes ces émotions qui embrument mes pensées, me revient le son étrange de cette voix lointaine et sourde qui raisonnait précédemment dans la neige. J’avais réalisé qu’il s’agissait d’un talkie-walkie, mais par contre, je n’étais pas parvenu à décrypter les mots prononcés au travers de cet objet de communication, lorsque nous l’avons perçu. Et, me laissant traîner par la sangle, je me rappelle les bruits et ces bruits deviennent des sons, puis des paroles, ensuite des mots et je comprends subitement. Il ne s’agissait pas de langage francophone, mais simplement d’une autre langue, de l’anglais avec un léger accent restant indéfinissable, mais toutefois perceptible. Mais l’heure n’est pas aux mystères et aux analyses, il me faut me concentrer sur ma tâche, me reprends-je avec discipline.
Extirpé de mes pensées, je constate avec enthousiasme que nous nous rapprochons de la vallée et que la quantité de neige commence à diminuer sur nos skis. La teinte blanche et pure du sol se transforme au fil de notre évolution en une couche brunâtre qui s’étend et semble se propager en croissant. Cependant, malgré ces signes avant-coureurs contrariants, il nous est impossible de définir quand notre escapade de glisse s’achèvera et quand débutera notre randonnée terrestre, ne voyant pas le fond de la vallée, encore dissimulée par les irrégularités du paysage et du terrain sur lequel nous progressons.
Les sapins qui bordent la piste témoignent aussi de la recrudescence de neige, exhibant à nouveau fièrement leurs branches verdâtres au rayon du soleil, alors qu’apparaissent les premiers églantiers au feuillage rougeâtre et quelques hauts platanes. Au loin, sortant de la montagne à l’image d’un vers géant, le long tube du tunnel du Saint-Bernard s’échappe en direction des terres Italiennes.
Alerté par les secousses interminables engendrées par notre trajet, François revient à lui, ouvrant avec difficulté les yeux, puis les refermant doucement, en les gardant clos quelques secondes. Il porte par la suite sa main droite à son front et se la passe sur le visage, fébrilement, avant de reposer son membre dans sa position originale. Ses yeux s’ouvrent une nouvelle fois, sa tête se tourne, lentement, à demi, sur son côté gauche, lui permettant de jeter un rapide coup d’œil au décor qui défile. Replaçant ensuite son crâne, François referme une fois de plus les paupières et se laisse aller, plaçant sa confiance entre nos mains, se rendant bien compte qu’il n’est pas en état de contester nos actes.
Nous nous engageons désormais dans une sorte de cluse, certainement creusée au travers des millénaires, par un puissant cours d’eau, desséché depuis et, ayant laissé sa trace dans le sol calcaire des pâturages de la montagne. Le long couloir qui dévale le terrain en fort dévers et se faufile entre deux murs naturels, s’étend sur plus de deux kilomètres et s’agrémente d’une multitude de rochers saupoudrés de poussière givrée et éparpillés ça et là, au fil de leur fuite en avale, emportés au gré des mouvances et de l’instabilité du sol.
Ralenti me crie Nourad, tentant de retenir au maximum l’embarcation, prétextant le danger croissant qui se présente à nous, sous l’aspect de ces blocs de pierre et le risque majeur d’entrer en collision avec l’un d’eux.
Puis, fort de ses nombreuses années d’expériences, notre guide commence à éviter les obstacles avec agilité, tandis que pour ma part, je me focalise sur notre vitesse et tente, tant bien que mal, de suivre. L’espace pour évoluer est relativement étroit entre les deux versants qui nous entourent de chaque côté et il nous est difficile de garder les skis perpendiculaires à la descente, ce qui a pour tendance de nous faire reprendre instantanément de la vitesse.
La civière sur laquelle repose notre ami tangue violemment et manque à plusieurs reprise de basculer, projetant le corps inerte de François dans les décors. Heureusement, la dextérité de notre homme de tête nous permet de redresser l’attelage à temps, mais ne l’épargne pas de quelques méchantes secousses.
Finalement, après quelques minutes éprouvantes, toujours escortés par les deux surélévations qui se dressent respectivement de chaque côtés, nous parvenons à un élargissement de notre couloir et une diminution du nombre de rocher dépassant de la couche enneigée. Sur le versant qui nous accompagne sur notre droite, se dessinent les premières traces d’un petit glissement de terrain, s’accentuant sur les prochains mètres, laissant même deviner un amoncellement de gravats, de boue et de glace brunie, sur le bord de l’allée que nous empruntons actuellement. Cependant, la couche accidentée qui recouvre notre itinéraire n’est pas suffisante pour nous barrer le passage et ne provoque de brefs craquements au contacte de nos skis.
La sortie de ce mini canyon alpin se fait soudainement plus large, alors que les murs de terre enneigés qui bordent notre tracé s’amenuisent, jusqu’à n’être plus que de notre hauteur, avant de totalement disparaître, comme happés par le sol. Derrière ces barricades naturelles se redessine le paysage que nous avions quitté quelques minutes auparavant, parsemés d’arbres. En face de nous, une route s’évade le long du flanc d’une montagne et plonge ensuite dans la vallée pour rejoindre le long tunnel qui ressort de la roche pour se diriger vers les premiers villages, se faufilant à travers forêts et pâturages et disparaissant derrière le flanc de la montagne. A cet hauteur, la neige y semble pratiquement inexistante et les couleurs printanières qui s’étendent sous nos yeux tendent à nous attirer, comme le ferait sans doute le chant mélodieux et enivrants des sirènes, dont les matelots en étaient, jadis, si craintifs. La mélodie cavalière d’un ruisseau s’écoulant sous la masse blanche qui recouvre encore le terrai
n que nous foulons, nous parvient, tandis que son sillon se creuse dans le sol quelques mètres plus bas, prenant le dessus sur la couche gelée et, se gravant en un long serpentin s’étirant entre les deux pants de montagnes se faisant face, sorte de frontière naturelle entre deux mondes opposés.
Au fil de notre évolution, de plus en plus de touffes d’herbes luttent pour s’extraire du sol maculé, tandis que des perce-neiges se regroupent pour exhiber leurs pétales colorés aux rayons du soleil. La pureté du manteau watté qui est venu agrémenter le décors, perd peu à peu de sa douce blancheur apaisante, pour se changer en un drap tacheté de souillures de terre et de gravas. La consistance de la couche restante, ramollie par l’effet du soleil, se fait plus collante et plus dense, rendant nos gestes encore plus compliqués, offrant une résistance supplémentaire vis-à-vis de nos skis. Cependant, malgré cela et les bruits de caillasses qui frottent négligemment nos lattes, provoquant des secousses dans nos jambes douloureuses, nous parvenons à maintenir une allure suffisante et la civière semble tenir le coup, indépendamment des grincements continus, émis par le frottement de la tôle sur le sol.
Suivant les courbes irrégulières de notre trajectoire, accompagnant désormais le cours d’eau dans sa fuite, nous nous rapprochons d’un immense pont de pierre permettant de rallier le tunnel, sur une des parois de la montagne, avec son homologue, sur un autre versant y faisant face. La structure de béton qui s’élève à une dizaine de mètres au-dessus de nous, imposante et froide, soutenue par d’énormes piliers circulaires, nous inonde de son ombre massive, à notre passage, nous transperçant d’une courte sensation de froid perçant, avant de laisser place, à nouveau, à la douce chaleur des rayons du soleil, venant se poser sur nos habits.
Le choc thermique engendré par ce passage ombragé suffit à faire reprendre conscience à François qui ouvre une fois de plus les yeux, le corps totalement ankylosé par son état léthargique. Pourtant, malgré la difficulté, il trouve la force de basculer légèrement sa tête en arrière et, croisant mon regard inquiet, me rassure en affichant un visage serein et en me souriant à demi.
Où sommes-nous, me demande-t-il soudain, tentant de tourner le regard pour essayer de se faire une idée par lui-même.
Nous arrivons en bas de la montagne, nous venons de dépasser la sortie du tunnel du Saint-Bernard, lui réponds-je, sans pour autant me laisser distraire, tenant toujours aussi fermement ma sangle à deux mains. Il n’y a bientôt plus suffisamment de neige pour pouvoir continuer à ski et nous allons être forcés de marcher, reprends, avant de lui demander s’il s’en sent capable.
Je ne sais pas, me répond-t-il, après une brève hésitation. Mes jambes me font vraiment très mal et je me sens si faible, poursuit-il, concluant en se plaignant du froid. Sa voix, amoindrie par son état, peine à parvenir distinctement à mes oreilles, perturbées par les bruits de frottements perpétuels ; mais suffisamment cependant, pour que je puisse en deviner le sens et recomposer la phrase dans ma tête, avant d’acquiescer.
Chapitre suivant : En ligne dès le 16.08.2010…
